On a beaucoup fait le rapprochement entre le naufrage du Concordia et celui du Titanic, survenu presque exactement cent ans auparavant, en avril 1912. C’est sans doute les dimensions des bateaux, et la place particulière qu’occupe le Titanic dans la culture populaire, qui expliquent ce rapprochement par ailleurs peu justifié : ni les circonstances de l’accident, ni l’ampleur du drame ne sont comparables. Le Titanic heurta un iceberg en pleine mer. Le naufrage, qui fit 1500 victimes, n’est pas particulièrement imputable à une erreur de navigation. C’est pourquoi il vaudrait mieux remonter encore d’un siècle, et rappeler plutôt un autre naufrage célèbre, celui de La Méduse. En 1816, cette frégate s’échoua dans les hauts-fonds du banc d’Arguin, sur les côtes de la Mauritanie. Le commandant du navire, Hugues de Chaumareys, qui avait multiplié les fautes depuis son départ de l’ile d’Aix, ne loupa pas la dernière : méprisant ses instructions qui indiquaient de passer au large de ce fameux banc parfaitement connu des navigateurs, il rasa les côtes de trop près et La Méduse s’échoua. Une tempête survint, provoquant des voies d’eau. Chaumareys, maîtrisant mal un équipage qui ne le respectait pas, passablement alcoolisé, quitta le navire dans une chaloupe qui fut récupérée quelques jours plus tard. (Lire la suite…)

Roberto Busa (1913-2011)

Après de longs débats (essentiellement intérieurs), la rédaction de l’Esprit de l’escalier a arrêté son choix pour « l’homme de l’escalier 2011». L’an dernier, à pareille époque, j’avais expliqué pourquoi il me semblait plus raisonnable, autant que plus conforme à l’idée même de l’esprit d’escalier, de consacrer un défunt. Aujourd’hui, cependant, en plus d’honorer la mémoire d’un grand disparu, nous aurons la satisfaction de réparer une injustice. L’homme de l’escalier 2011 est un géant de l’informatique, quelqu’un dont le travail de pionnier a ouvert une voie nouvelle dans l’histoire des technologies de l’information. Il est mort en 2011, et je vous prie de chasser la pensée qu’il pourrait s’agir de Steve Jobs, qui n’est pas trop notre genre : nous saluerons ici Roberto Busa. Le Père Roberto Busa, s.j. Tout le monde s’accorde à reconnaître en lui le pionnier de ce qu’on appelle désormais les Digital Humanities– en français l’« informatique appliquée aux sciences humaines ». Roberto Busa s’est éteint le 9 août dernier, à l’âge de 97 ans, dans une indifférence quasi générale. Il est notre homme de l’année. Il n’y a plus qu’à le faire connaître.

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Credo quia absurdum : ce sont probablement les trois mots qui reviennent le plus souvent lorsqu’on veut illustrer l’irrationalité de la foi chrétienne. « Je crois parce que c’est absurde ». Le mot, généralement attribué à Tertullien (fin du IIe s.), dirait le fond de l’attitude du croyant. Il est donc cité comme témoin par tous ceux qui rejettent comme des balivernes les dogmes du christianisme. L’incroyant seul est raisonnable, puisqu’il refuse de croire ce qui est absurde. Quant aux bons chrétiens, un peu embarrassés par l’exès de la formule, ils prennent habituellement leur distance avec elle en taxant Tertullien de fidéisme ou d’irrationalisme. La position orthodoxe serait de dire que ce qu’on croit n’est pas « absurde », mais tout au plus au-delà des possibilités démonstratives de la raison.

La crédulité, cependant, n’est pas forcément où l’on pense. Avant de calomnier Tertullien, le grand écrivain africain qui est aussi le premier des géants intellectuels du christianisme latin, il faudrait en effet s’assurer qu’il a bien tenu ce propos qu’on lui prête. (Lire la suite…)

Václav Havel (1936-2011)

La mort de Václav Havel m’a fait ressortir les notes prises, dans les années 1990, sur ses essais et discours politiques qui commençaient à être publiés en français. Je constate avec un peu de surprise que ces lectures ont dû être assez importantes pour moi, puisque je trouve dans mes notes des idées qui n’ont cessé depuis de me tenir à cœur. Peut-être parce que Havel – différent en cela d’un Soljenitsyne (pour qui il professait la plus grande admiration) – écrit pour ainsi dire de l’intérieur de l’occident, et que les questions qu’il discute ont toujours été aussi les nôtres. Il y a chez Havel une modestie, une ironie qui doit être assez typique de la culture « Mittel Europa », car on la retrouve chez son compatriote Kafka ou chez les satiristes viennois comme Karl Kraus ou Lichtenberg. Havel n’a jamais été un homme de système, il n’a pas voulu jouer au « penseur » : au plus fort de son affrontement avec le régime tchèque – l’un des plus conservateurs du bloc soviétique après 1968 – comme une fois porté au sommet du nouvel État, il ne s’écarte pour ainsi dire jamais de sa vocation unique d’écrivain. Mais il entend celle-ci comme une singulière exigence : celle de scruter sans cesse les profondeurs de l’homme et de la vie sociale pour en exprimer « la vérité » à la fois banale et éthiquement exemplaire. De là, chez lui, un certain détachement vis-à-vis de l’efficacité politique à court terme, mais aussi la conviction que cette vérité-là représente aussi l’enjeu politique par excellence, aussi bien lorsqu’on vit au sein de ce qu’il appelait « le système post-totalitaire » (en gros, celui des pays de l’Est après la période stalinienne) que dans le confort des démocraties occidentales. On peut, je crois, faire de cette exigence de vérité le fil conducteur de sa vie. Plus modestement, j’en ferai le fil conducteur de ce petit hommage que j’espère dépourvu de prétention.

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Lorsqu’on parle aujourd’hui de l’avenir du livre (du « livre imprimé », comme il faut désormais le préciser, comme on doit parler de l’adresse « postale » pour la distinguer de l’adresse électronique), on s’attarde en général sur deux « menaces ». D’une part, celle que font peser sur l’édition la diffusion du « livre électronique », et sur la librairie les ventes de livres en ligne. D’autre part, à l’intérieur même de l’édition au sens papier du mot, la menace que font peser sur les éditeurs les grands groupes de communication, qui annexent une activité éditoriale à leur présence dans tous les secteurs des médias. De ces grands groupes, l’archétype est, en France, le groupe Hachette-Lagardère : propriétaire de tout ou partie d’une quarantaine de maisons d’édition (Armand-Colin, Larousse, Calmann-Lévy, Dunod, Fayard, Grasset, Stock, etc., en plus des marques « Hachette »), le groupe possède en outre ses titres de presse (Elle, Paris-Match), son réseau de distribution, ses librairies (Relay, Virgin, Furet du Nord), ses radios (Europe 1, Virgin Radio, RFM), ses chaînes de télévision, etc. Face à ces monstres, l’antienne convenue chante la résistance des « éditeurs indépendants », menée par quelques grandes « maisons » comme Gallimard ou Actes Sud. Or il y a dans cet éloge de la résistance des petits face aux gros quelque chose d’exagéré, voire de légendaire, qui pourrait bien masquer une troisième menace dont il est, manifestement, trop peu question dans ce débat : c’est celle qui pèse sur la riche constellation des vrais « petits » éditeurs refusant obstinément la logique de concentration adoptée par les « grandes maisons ». Ces « petits »-là viennent de trouver leur manifeste dans un remarquable « petit » livre publié par Thierry Discepolo aux éditions Agone : La trahison des éditeurs. C’est un peu plus long qu’Indignez-vous, mais c’est aussi nettement plus fouillé, plus argumenté, et au final beaucoup plus intéressant.

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Fête de la Toussaint, Jour des morts… Diverses circonstances ravivent le souvenir d’Émile Perreau-Saussine, l’un de ceux dont j’espère avec confiance qu’il jouit au Paradis de l’éternel bonheur des saints. Je pense à sa famille qui connaît en ce moment de grandes épreuves et de grandes joies, mystérieusement mêlées. Son œuvre continue, pendant ce temps, de féconder la grande conversation intellectuelle sur la démocratie et ses fondements. À défaut d’un billet qui tarde (un de plus) à voir le jour, je signale quelques textes récemment apparu sur le Web à propos de son livre posthume, Catholicisme et Démocratie (publié au Cerf il y a quelques mois). Chacun de ces textes témoigne à sa façon de l’originalité des analyses proposées par Perreau-Saussine : elles sont de celles qui font « bouger les lignes », obligent à réviser des certitudes trop rapidement acquises, tout en s’offrant honnêtement à la discussion par leur caractère circonstancié.

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Rousseau, qui avait sans doute beaucoup de défauts, mais pas celui d’être un incorrigible optimiste, adressait en son temps cet avertissement aux Polonais, qui n’est pas forcément dépourvu d’actualité à l’heure des révolutions arabes… et de « l’indignation» mondialisée :

Je sens la difficulté d’affranchir vos peuples. Ce que je crains n’est pas seulement l’intérêt mal entendu, l’amour-propre et les préjugés des maîtres. Cet obstacle vaincu, je craindrais les vices et la lâcheté des serfs. La liberté est un aliment de bon suc mais de forte digestion, il faut des estomacs bien sains pour le supporter.

Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l’idée, et, le cœur plein de tous les vices des esclaves, s’imaginent que pour être libres il suffit d’être des mutins.

Fière et sainte liberté ! Si ces pauvres gens pouvaient te connaître, s’ils savaient à quel prix on t’acquiert et te conserve, s’il sentaient combien les lois sont plus austères que n’est dur le joug des tyrans, leurs faibles âmes, esclaves des passions qu’il faudrait étouffer, te craindraient plus cent fois que la servitude ; ils te fuiraient avec effroi comme un fardeau prêt à les écraser.

Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, [6.], « Question des trois ordres »

En annonçant, il y a de cela désormais plusieurs mois, une réflexion sur le « genre », j’étais certes conscient de risquer une fois encore de ne pas être à la hauteur de mes annonces. Je n’envisageais pas, cependant, que la polémique autour des manuels de SVT (« Sciences de la vie et de la terre », héritières des austères « Sciences nat’ » de mon époque) prendrait à la faveur de l’été une ampleur nationale. Plus difficile encore aurait été de mesurer par avance l’ampleur des embarras où cette réflexion pouvait me plonger. D’où un long silence, dont je ne m’extrais aujourd’hui, je le crains, que pour tenter de partager mes perplexités. À s’approcher des gender studies sans esprit polémique, on éprouve en effet un « trouble » qui, pour être assez différent de celui que prétend provoquer une Judith Butler lorsqu’elle annonce son projet de « subvertir l’identité », n’en résiste pas moins durablement aux efforts de clarification.

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Il est sans doute assez tentant de dauber sur les « journées du patrimoine ». Ces longues files de badauds qui, chaque année à date fixe, vont s’enfourner du patrimoine avec la même docilité qu’elles vont, au solstice d’été, consommer de la musique le jour de la fête éponyme, en attendant d’essayer les transats à rayures de Paris-Plage, elles offrent à l’ironie une cible facile. En cédant à la tentation, toutefois, j’ajouterais la mauvaise foi à la condescendance, puisque après tout je n’ai jamais eu la moindre velléité de faire la queue pour visiter l’Élysée ni même – cette proposition alléchante figure au programme des « journées » à Lyon, – l’Unité de traitement et de valorisation énergétique de Gerland (où furent traitées, nous dit-on, 230 000 tonnes d’ordures ménagères en 2010). Je ne suis pas sûr, en fait, de savoir à quoi ressemblent les Journées du patrimoine quand on y participe. Si ça se trouve, c’est aussi plaisant qu’instructif. Je ne ferai donc pas d’ironie. À l’idée de patrimoine, en revanche, au patrimoine en soi, je veux bien payer mon tribut. C’est une idée qui a de la branche. Pour le moins, elle se laisse volontiers annexer à quelques unes de mes marottes, ce qui devrait faire la matière d’un billet de circonstance.

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Rien de tel qu’un titre belliqueux pour signaler au chaland que le bistrot est ouvert. En fait de claques, autant préciser tout de suite qu’il s’agira de celles qu’on distribue et non de celles qu’on prend. Personne ne m’a brutalisé durant ces vacances, qui furent excellentes, et mon envie de distribuer des tartes est elle-même maîtrisée, voire mollissante. Mais tant que j’en suis au racolage, autant signaler que c’est après quelques journalistes que j’en ai. La dernière fois que je me suis laissé aller à ce plaisir facile (mais inépuisable), j’ai été récompensé par tout un billet d’Aliocha, sous lequel s’était déroulé une conversation si animée et instructive qu’elle invite inexorablement à la récidive. J’ai hâte d’aggraver mon cas.

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