Il était assez difficile de prévoir, à l’aube de l’an 2009, que le monde se passionnerait pour des histoires d’excommunication. Le mot était aussi désuet que son synonyme « anathème », et la chose semblait tombée dans les oubliettes de l’histoire, quelque part entre la sedia gestatoria et les poulaines. On s’occupait d’affaires sérieuses : la baisse des taux directeurs de la BCE, le plan de relance américain, les bonus des banquiers et, s’il restait un peu de temps pour les choses de l’esprit, on le consacrait à spéculer sur les avantages et inconvénients de la fin de la pub à la télé et l’identité du père de la petite Zhora Dati.
Tout cela paraît rétrospectivement bien futile. N’en déplaise aux esprits chagrins, notre monde a le sens de la hiérarchie des valeurs, et le salut éternel reste son souci majeur. Comment comprendre autrement cette soudaine effervescence autour des excommunications — celles qu’on lève et celles qu’on inflige ? On peut tourner l’affaire dans tous les sens, la même évidence s’impose : il y a, aux yeux de nos contemporains, plus grave que la faillite annoncée de General Motors, plus grave que les grèves sauvages à la gare Saint Lazare, plus grave même que les coups infligés par son compagnon à la chanteuse Rhianna. Ce qui est vraiment grave, ce qui est absolument sérieux, c’est la manière dont l’Eglise catholique romaine se prononce sur le lien spirituel qui unit avec elle les fidèles baptisés.

Le Tintoret. Jésus devant Pilate (1567)
J’ai l’air de galéjer, mais point du tout. Regardons les choses en face. Une excommunication ne touche à rien de ce qui, à en croire les contempteurs du monde actuel, serait vraiment important pour les gens. Elle ne coûte pas un centime de pouvoir d’achat. Elle n’empêche pas d’aller faire ses courses, ni d’aller au concert. Elle ne prive personne de sa Playstation, ni de la série américaine du dimanche soir. L’excommunication ne vaut pas un point de permis de conduire, et on peut même garder sa connexion à l’internet. Une excommunication qu’on prononce ne remplit aucune prison, pas plus que celle qu’on lève ne libère un centimètre carré d’espace carcéral. Et pour comble d’invraisemblance, elle ne peut concerner que des gens qui appartiennent à une Eglise que tous les bons esprits jugent de toutes façons périmée, n’a pour seul effet que de les empêcher de faire des choses qui ne font envie à personne — se confesser, exercer un office ecclésiastique, par exemple — et ne peut être prononcée que par des individus dont les propos comme les actes sont tenus depuis longtemps comme dépourvus de la moindre signification — les évêques.
L’excommunication, c’est la peine la plus impalpable, la sanction la plus impondérable, le châtiment indolore qui tranche le fil invisible unissant une âme à une réalité d’un autre monde. Si vraiment les gens ne pensaient qu’au fric, au plaisir et à la Nouvelle Star, qu’on m’explique pourquoi ils s’affolent quand les représentants de Jésus-Christ font leur besogne de garde-barrière du Paradis.
Je cause par métaphore, et mon propos en commençant ce billet était pourtant bien concret. Je comptais me livrer à une petite explication passablement didactique et potentiellement cuistre, sur la nature exacte d’une excommunication. À force d’en entendre bruire les cafés du commerce et les media bien informés, je me disais qu’il serait temps d’ouvrir une bonne fois le Code de droit canon et de faire un topo. Ce sera pour demain. J’ai l’âme en paix, depuis que j’ai compris que le monde était, en dépit de ce qu’on pouvait croire encore à l’aube de l’an 2009, convaincu de la primauté du spirituel.
16 mars 2009 at 12:15
On doit en effet se réjouir de ce qu’une société qui se passionne pour la consommation reste sensible à l’importance des excommunications. Il reste cependant que, si l’affaire Williamson a révélé, comme vous le dites, la force et l’importance des “catholiques de gauche” dans un pays comme la France, il faut prendre garde à ne pas systématiquement aliéner cette sensibilité. L’Eglise catholique a toujours hésité entre la version jansénisante du petit troupeau orthodoxe et une version plus jésuite. On peut regretter les excès d’un certain jésuitisme dans le sillage de Vatican II. Mais l’Eglise gagnerait à ne pas sacrifier aujourd’hui les catholiques de gauche au nom de la pureté doctrinale. Il ne s’agit pas de faire de la démagogie pour préserver les troupes intactes. Mais il faut s’apercevoir de l’extraordinaire fragilité de la culture catholique aujourd’hui. S’il s’agit de restaurer cette culture, qu’on le fasse, soit. Mais avec une stratégie bottom-up, plutôt que top-down – faute de quoi, il ne va bientôt rester plus grand monde. Ce serait dommage. Les protestants ont longtemps reproché aux catholiques leurs ruses, leurs calculs politiques… Il fut un temps où la candeur d’excluait pas l’intelligence; je ne sais si ce temps passé.
17 mars 2009 at 11:09
Je suis évidemment d’accord avec cette analyse, dans ses grandes lignes. Les labels choisis — jansénisme et jésuite — sont intéressants et suggestifs, mais ils me semblent laisser quelque chose de côté. Ne renvoient-ils pas, l’un comme l’autre, à des versions très élaborées et intellectuelles du christianisme? Ce que vous visez est lié à deux formes de lien possible entre un christianisme réfléchi et la culture laïque: se confronter à elle par opposition maximale (version jansénisante), ou au contraire chercher le maximum de points d’accord (version jésuite). L’une et l’autre ont leurs attraits et séduisent des franges différentes du monde laïque: certains intellectuels non chrétiens, par exemple, apprécieront toujours davantage un christianisme décomplexé et doctrinalement ferme, d’autres en revanche, sensibles au «supplément d’âme» que la foi peut apporter, verront dans un christianisme «ouvert» une force d’appoint dans la solution des problèmes sociaux.
Or l’aspect majeur de la crise actuelle de la foi tient plutôt, me semble-t-il, à sa sortie de la culture populaire, à son déracinement. Le jugement porté par les observateurs intellectuels sur l’Eglise, à l’aune d’un diagnostic général sur le monde comme il va, est un enjeu moins pressant que celui qui consiste à rendre de nouveau Dieu accessible à Kevin et Jessica, les enfants de l’épicier du coin.
J’ai l’impression que cet enjeu peut concerner toutes les «forces vives» de l’Eglise, et permettre de dépasser les oppositions frontales entre des sensibilités par ailleurs adverses. En ce sens, je dirais volontiers qu’il faut un peu de “top-down”, si l’action des pasteurs, à commencer par le pape, tend effectivement aujourd’hui à remettre au centre la question de Dieu, à faire comprendre à «la base» que c’est, au fond, la seule question absolument importante.