
La Révolution de Juillet, vue par Delacroix
Fantômette, grâces lui en soient rendues, a dans un stimulant commentaire remis sous nos yeux un passage de Tocqueville (Démocratie en Amérique, Livre II, première partie, chap. XX) auquel je n’avais guère prêté attention jusqu’à maintenant, et qui éclaire fortement notre sujet. Toujours préoccupé de discerner la manière dont l’idée démocratique façonne les esprits et les mœurs, Tocqueville s’arrête un moment sur la manière dont on écrit l’histoire « dans les siècles démocratiques ». Il le fait en comparant cette manière avec la tendance générale des historiens dans les siècles aristocratiques. Souvenons-nous que ces « siècles aristocratiques » ne sont pas seulement, pour Tocqueville, ceux de l’Ancien régime, mais plus généralement ceux qui ne sont pas pénétrés de l’idée de l’égalité foncière de tous les hommes — ce qui est le cas des cités antiques, même organisées démocratiquement (Athènes est une aristocratie, puisque le pouvoir est entre les mains du petit nombre des citoyens, à l’exclusion de la masse principale des femmes, des métèques et des esclaves), et de la plupart des peuples du monde à l’époque de Tocqueville.
Le contraste établi par Tocqueville est simple dans son principe. Les historiens des siècles aristocratiques expliquent les événements par « la volonté particulière et l’humeur de certains hommes ». C’est ainsi que les historiens romains racontent l’histoire de Rome en racontant la succession des règnes ou les campagnes militaires des grands généraux, c’est ainsi encore que, pour Voltaire, le grand siècle est « le siècle de Louis XIV »
En revanche, dit Tocqueville, la tendance des historiens qui vivent dans les siècles démocratiques « n’attribuent presque aucune influence à l’individu sur la destinée de l’espèce, ni aux citoyens sur le sort du peuple. Mais, en retour, ils donnent de grandes causes générales à tous les petits faits particuliers… » Je ne sais à qui songeait précisément Tocqueville, mais l’entreprise de Condorcet, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, illustre parfaitement l’idée : Condorcet croit saisir, dans l’histoire de l’humanité, un mouvement général de progrès dont l’acteur est « l’esprit humain » lui-même, dont telle ou telle personnalité remarquable n’est qu’une incarnation provisoire, un vecteur presque passif. C’est l’esprit humain qui progresse, qui affirme peu à peu son indépendance, se détache de l’emprise de la religion, découvre la science et se gouverne de plus en plus d’après les seules lumières de celle-ci, jusqu’à modifier finalement les structures politiques en triomphant de la résistance des forces obscures de la Réaction. La loi générale du progrès, de l’émancipation, a remplacé la causalité particulière des grands politiques.
Sur ce modèle de la « grande cause générale » de tous les « petits faits particuliers », Augustin Thierry, véritable historien, lui, a écrit l’histoire de la France comme celle de la « race », qui est pour lui le nom savant du peuple. On peut penser que le jugement de Tocqueville est taillé sur mesure pour l’auteur des Récits des temps mérovingiens (auxquels nous devons le mythe tenace des « invasions barbares ») :
Les historiens qui vivent dans les temps démocratiques ne refusent donc pas seulement à quelques citoyens la puissance d’agir sur la destinée du peuple, ils ôtent encore aux peuples eux-mêmes la faculté de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit à une providence inflexible, soit à une sorte de fatalité aveugle. Suivant eux, chaque nation est invinciblement attachée, par sa position, son origine, ses antécédents, son naturel, à une certaine destinée que tous ses efforts ne sauraient changer. (Démocratie en Amérique, loc. cit. ; éd. G-F, tome 2, p. 110)
Le plus curieux est que nous imaginons spontanément qu’une telle conception (la destinée d’une nation découlant de « sa position, son origine…, son naturel ») est forcément réactionnaire, et l’on pourrait parier que l’idée de race, telle que la comprend Augustin Thierry, passerait aujourd’hui pour suspecte, sinon ignoble. Mais Augustin Thierry est un authentique libéral, enthousiaste, comme toute sa génération intellectuelle, de la Révolution de Juillet. L’évidence est pour lui que la « race » française est vouée à la liberté, et c’est pour cette raison que, selon sa formule fameuse, « le fait dominant et comme la loi de notre histoire nationale » est « l’élévation continue du tiers-état ».
Tocqueville est sensible à un paradoxe qui heurte pourtant notre bonne conscience : du fait même que nous sommes profondément marqués par l’esprit démocratique, nous considérons les hommes comme des individus interchangeables, des atomes sans influence propre sur leur milieu, mus par des forces qui les dépassent. Ainsi tendons-nous à considérer notre société comme l’aboutissement logique, nécessaire, d’une aspiration à la liberté qui travaille l’histoire humaine depuis son origine. Nous englobons donc la liberté elle-même dans une authentique fatalité. Nous finissons pas imaginer que le « progrès » est inéluctable, qu’il n’a guère besoin de notre libre arbitre. Ne pourrait-on pas comprendre ainsi le curieux phénomène des soi-disants « libéraux » d’aujourd’hui, qui n’ont à la bouche que les lois de l’économie et leur irrésistible empire sur nos existences? N’a-t-on pas souvent l’impression que l’impératif de « modernisation », à droite comme à gauche, n’est que la traduction d’une soumission aveugle à la nécessité? « Le destin conduit celui qui l’accepte, et pousse celui qui le refuse », disait Sénèque, et l’on dirait que c’est la devise du volontarisme politique.

- Michelet, par Nadar
Je laisse (provisoirement sans doute) Tocqueville pour conclure sur une remarque que me suggère sa description de l’esprit des historiens dans les temps démocratiques. « Les historiens de l’Antiquité, dit-il, enseignaient à commander, ceux de nos jours n’apprennent guère qu’à obéir ». Je me demande si cette croyance en la nécessité fatale, fût-elle celle du Progrès et de la Liberté, n’est pas à la racine d’une attitude très commune dans les périodes troublées des nations démocratiques : celle qui les portent à attribuer leurs maux à l’action souterraine des forces occultes de la réaction, des « ennemis de la liberté », complices de l’ordre ancien, aberrations historiques, survivance infâme. Ces forces sont déjà condamnées par l’histoire, ce qui justifie qu’on veuille les éliminer sans pitié, comme on élimine la vermine qui menace un corps sain et promis à un radieux avenir. Si ce corps sain, cette âme sans péché originel, est celle du peuple, le mal ne peut venir que de l’étranger: plus encore que chez Augustin Thierry, cette idée domine son grand rival Michelet, dans son combat contre les jésuites — ceux-là qui n’ont de cesse, à ses yeux, d’étouffer la flamme de la liberté. Je cite un extrait remarquable du pamphlet de Michelet contre les jésuites (1843). Il s’adresse aux « hommes noirs » de la Compagnie :
« Qui êtes-vous, bonnes gens ? et d’où venez-vous. Par où avez-vous passé ? La sentinelle de France ne veillait pas bien cette nuit à la frontière, car elle ne vous a pas vus. Des pays qui font des livres, il nous était venu des livres, des littératures étrangères, des philosophies étrangères, que nous avions acceptés. Les pays qui ne font pas de livres, ne voulant pas être en reste, nous ont envoyé des hommes, une invasion de gens qui ont passé un à un. Gens qui voyagez la nuit, je vous ai vus le jour ; je ne me souviens que trop de ceux qui vous amenèrent : c’était en 1815 ; votre nom… c’est l’étranger. » (Des Jésuites, J.-J. Pauvert, 1966, p. 114-115)
La pathologie caractéristique d’une société démocratique qui voit ses fondements ébranlés, dont l’évolution dément les promesses de progrès perpétuel que lui garantit sa place au sommet de l’histoire, c’est la croyance au complot. Quand Michelet a «vu» la France comme une personne, il s’est engagé sur la voie qui mène à traquer le virus, la menace externe, forcément externe, qui menace le corps social. La médecine antique, qui voyait dans la maladie la conséquence d’un déséquilibre des humeurs, n’offrait pas les ressources de cette puissante métaphore du microbe. Pour nous, en revanche, nous sommes facilement séduits par cette idée d’un véritable «corps étranger», hôte indésirable qui se nourrit de notre substance sans faire pour autant partie de l’organisme. Mais nous savons trop que la hantise du complot n’est pas l’apanage de l’extrême-droite. Sous d’autres formes plus policées, elle est aussi bien souvent la réaction spontanée d’incontestables démocrates face à une crise grave, et l’on pourrait penser que, par exemple, la haine un peu maniaque de George W. Bush, non pas là-bas, chez eux, mais chez nous, s’est nourrie du besoin d’une explication simple et commode de la crise actuelle. Le « bushisme international », équivalent contemporain du complot juif ? (Ce n’est qu’un exemple, chacun a son petit Bush portatif pour expliquer les maux du temps présent).
Une fois de plus, mon goût du détour m’a détourné de parler pour de bon de la philosophie face à la crise… Mais j’espère que, d’un autre côté, le détour est déjà un peu de la philosophie.
Note : on peut consulter ici l’éloge d’Augustin Thierry par Brunetière, qui entend montrer comment l’historien a voulu surmonter les virtualités quelque peu périlleuses de son idée des races.
31 mars 2009 at 13:09
il est vrai qu’on ne comprend pas à quel point la démocratie athénienne fut partielle rapportée à l’ensemble et forte pour ceux qui y agissaient.
31 mars 2009 at 14:29
Exactement. Se souvenir de l’une et l’autre chose doit prémunir contre la disqualification bien-pensante (“ah, mais Athènes, ce sont seulement 20% de citoyens”) et l’idéalisation naïve (“Athènes, la vraie démocratie…”). Ce qui est sûr, c’est qu’aucune société n’a sans doute poussé si loin la volonté de s’interroger systématiquement sur elle-même, de se remettre en question, sans rien accepter comme “donné” ou acquis (encore moins comme “sacré”) une fois pour toutes.
31 mars 2009 at 21:20
Vous imputez l’importance des complots dans l’imaginaire démocratique à la croyance en une nécessité fatale, fût-elle celle du Progrès et de la Liberté. Je ne suis pas sûr de comprendre quel lien exact il y a entre les deux idées. Pour ma part, j’aurais tendance à expliquer l’importance des complots à l’abstraction du monde moderne: abstraction de l’idée représentative (qu’est-ce qu’un “représentant”?) et abstraction de l’économie de marché (la main “invisible”). Dans la mesure où l’idée dominante de la pensée politique moderne est que le régime politique et le régime économiques sont d’autant plus libres que personne ne les dirige vraiment, tous ceux qui souffrent s’interrogent et se demandent: mais qui en profite “vraiment”? qui est derrière le mensonge de ce monde non-gouverné, “vraiment” aux commandes? Réponse: ceux qui complotent, qui se cachent derrière l’abstraction de nos catégories de pensée. Que veulent-ils en contrepartie? Un leader charismatique: un leader auquel ils puissent s’identifier, auquel ils puissent livre un culte (le culte de la personnalité), et qui puisse les débarrasser de tous ces comploteurs (les koulaks pour Staline, les Juifs pour Hitler).
1 avril 2009 at 16:11
Le lien que je voyais était qu’il faut bien une “explication” du fait que, contrairement à la loi du progrès (par exemple), tout ne va pas de mieux en mieux. Il y a des ratés, des échecs retentissants (une crise économique, par exemple; ou alors un pays fait pour dominer le monde se retrouve inexplicablement au rang des puissances mineures). Comme le corps social est réputé obéir à une loi “fatale” (au sens de Tocqueville), les ratés doivent s’expliquer par une cause qui est à la fois à l’intérieur du corps social (sinon, rien n’empêcherait celui-ci de triompher avec éclat) et, en même temps, étrangère à celui-ci (sinon, elle participerait à la marche en avant générale).
J’ai été frappé, en lisant Michelet, une fois l’idée de Tocqueville suggérée, du rapprochement entre son projet dans l’Histoire de France et la lutte qu’il a menée, avec Edgar Quinet, contre les jésuites. Cette génération, en effet, a dû se confronter à l’échec de la Révolution (ou plutôt, de la série 1789, 1830, 1848), qui n’a pas amené la liberté et le progrès pour tous mais l’Empire (encore acceptable à leurs yeux par ce qu’il conservait de la Révolution) puis, surtout, la Restauration, le triomphe de la Réaction. Le pire étant que ces échecs successifs ont été avalisés par le consentement populaire. Si encore c’est une dictature pure et simple qui avait triomphé… mais non, le peuple, le fameux peuple, la France paysanne notamment, a accueilli avec soulagement, sinon avec transport, le “retour à l’ordre”. C’est ce paradoxe, inexplicable lorsqu’on a identifié peuple et liberté, qui, me semble-t-il, peut nourrir l’imaginaire du complot.
Mais cela n’invalide pas forcément votre lecture à vous, et je retiens comme très juste l’idée, qui confirme bien l’intuition de Tocqueville, que “le régime politique et le régime économique sont d’autant plus libres que personne ne les dirige vraiment”.
3 avril 2009 at 10:14
Bonjour Philarête,
Vous êtes bien évidemment conscient qu’à la question posée, vous répondez par une succession de détours.
La question était:
“J’aime profondément la philo. Mais si elle se dispense, en fin de compte, d’envisager les aspects pratiques de la situation, de quel secours est-elle en temps de crise ?”
Et votre réponse a été:
- Post n°1: la démocratie
- post n°2: l’histoire
Vu cette orientation, on peut parier que le post n° 3 parlera de l’identité nationale, puisque ses grandes figures ont déjà été convoquées (Michelet, Delacroix et la révolution, Tocqueville, etc).
C’est donc un sacré détour que vous êtes en train de faire, comme si la question des aspects pratiques provoquait en vous une telle répulsion qu’il n’est pas possible de les aborder directement, sans, auparavant, tout récapituler.
Depuis les Grecs.
D’ici à ce que vous arriviez à l’examen des aspects pratiques de la crise actuelle, du moins celle qui vous intéresse – celle de l’université, si j’ai bien compris – elle sera finie et une autre aura commencé.
Alors, je vous pose moi aussi cette question: en fin de compte, de quel secours la philo est elle en temps de crise?
Etes-vous bien sûr que le rôle du philosophe soit de réfléchir à des idées si élevées qu’elle n’aient plus aucune connexion avec les nécessités du temps présent, qui pourtant les ont fait jaillir dans votre esprit?
Mais la question peut être la plus fondamentale et la plus simple que je pourrais vous poser est celle là: pourquoi les aspects pratiques de la réalité ne vous intéressent pas?
3 avril 2009 at 14:10
Vous voilà bien remonté!
Il se trouve que, comme vous l’avez remarqué, les détours ne me gênent pas. Je ne suis pas en train de faire un cours, je prends les idées comme elles viennent et si, soudain, il me plaît d’approfondir un point au moment où j’y pense, je cède à mon impulsion sans remords. “Par bonds et par gambades”, comme disait Montaigne.
Il est vrai que je tourne autour du pot. Mais je ne crois pas que cela soit gratuit et, pour tout dire, comme je sais à peu près ce que je veux dire pour répondre à la question initiale (d’Irénée), j’en profite pour réfléchir sur des aspects de la question qui sont susceptibles d’enrichir ma réflexion en cours de route. Le texte de Tocqueville m’a été suggéré par un commentaire, tout comme la question d’Irénée. Je me réjouis que ces interventions infléchissent le cours de mes idées, comme dans un vrai dialogue. Je suis navré que cela semble un échappatoire.
Sinon, les aspects pratiques de la réalité m’importent au plus haut point, en général. Mais sur ce blog je réclame le droit de ne pas en être esclave. Ici, on se promène, et je ne suis pas au boulot… Et je vous préviens que, de toutes façons, mon idée sur la philosophie est qu’elle n’est pas là pour proposer des solutions pratiques. Pour ça, il y a le sens commun et les engagements de chacun. Je peux donner mon opinion en tant que citoyen mais, en tant que philosophe, je trouverais très déplacé et très aventureux de prétendre disposer de lumières supérieures sur les problèmes pratiques…
3 avril 2009 at 15:17
Remonté?
Non, plutôt étonné. Etonné que rarement les aspects pratiques d’une situation soient perçus comme matière à réflexions philosophiques.
Et lorsque cette situation est une “crise”, cela ne donne t’il pas une raison supplémentaire de réfléchir?
Cela dit, je ne vous reproche rien et comprends tout à fait votre démarche, qui ne me dérange en rien.
Je suis juste étonné, c’est tout.
3 avril 2009 at 15:38
Alors, il faudrait vraiment s’entendre sur ce qu’on appelle “aspects pratiques”. Je suis convaincu qu’une situation quelconque peut donner matière à la réflexion philosophique. Par déformation professionnelle, c’est même assez courant pour moi (notre présent échange me fait réfléchir, en parallèle, sur le dialogue en soi…).
En outre, je crois que certaines situations soulèvent d’elles-mêmes des questions philosophiques. Par exemple, je suis en train de lire un livre de Gunther Anders (ex-mari de Hannah Arendt) qui s’appelle Hiroshima est partout, et qui veut tirer les conséquences philosophiques d’une situation entièrement nouvelle (à son époque), où pour la première fois l’humanité a acquis les moyens de son auto-destruction.
Une situation de crise est, de même, une occasion de réflexion philosophique. Bien plus, c’est à ce moment que la réflexion philosophique est particulièrement nécessaire. Dans l’article, je renvoie à un article d’un philosophe qui montre de façon exemplaire, à mes yeux, la manière dont la philo peut aider à clarifier une situation née d’une crise. Mon but, à terme, est d’essayer d’en tirer une leçon de portée plus générale sur l’utilité (ou non) de la philo… Mais c’est vrai que je prends mon temps. C’est vrai aussi que je manque de temps… Les “détours” sont le mieux que je puisse faire pour l’instant… mais promis, je tâcherai de répondre à la question initiale!
3 avril 2009 at 16:32
“Alors, il faudrait vraiment s’entendre sur ce qu’on appelle “aspects pratiques”.”
Tout à fait, ce d’autant que votre commentatrice se référait à une crise très spécifique dans un domaine qui, je dois vous le dire, m’est assez inconnu.
Mais on pourra élargir le propos à tous les “aspects pratiques” de la crise en général, en tant que situation de fait stéréotypée.
Déjà, le simple mot “crise” hurle la philosophie par tous les pores de sa peau.
4 avril 2009 at 10:41
Je vous assure que, sans de pressantes contraintes professionnelles, je me jetterai sur votre remarque pour accoucher enfin d’une réponse digne de ce nom. Car, comme vous le dites, «le simple mot “crise” hurle la philosophie…».
Je dirai juste, à la fois pour vous faire patienter et pour amorcer ma propre réflexion, qu’une situation de “crise” appelle spécialement la philosophie lorsque cette crise soulève non seulement un problème pratique (une catastrophe naturelle est généralement une crise qui pose de graves problèmes pratiques — comment porter secours, comment limiter les dégâts, mobiliser les ressources nécessaires, etc.), mais un problème d’ordre intellectuel: ce qui arrive ne se laisse pas comprendre à l’aide des idées dont nous disposons, ou remets en question des certitudes que nous croyions acquises. Par exemple, je crois que la montée des fascismes, dans les années 30, a provoqué une telle crise en occident: car soudain, on se rendait compte (ou pas, d’ailleurs — ce fut bien le problème!) que “le peuple”, contrairement à la conviction née de l’expérience révolutionnaire ou républicaine des époques précédentes, pouvait très bien se transformer en foule, céder à la démagogie, tourner le dos aux idéaux d’humanité, etc. Ce phénomène a littéralement tétanisé une grande partie de l’intelligentsia européenne, qui a durablement confondu le fascisme avec une forme classique de tyrannie, alors qu’il fallait en réalité ré-examiner de fond en comble, et soumettre à la “critique” (d’où le rapport avec la “crise”) les croyances établies.
Je suppose que la crise économique actuelle est en train de rendre nécessaire une opération de même type, à l’égard du consensus établi depuis l’après-guerre autour d’une certaine forme de libéralisme tempéré par des régulations étatiques.
Mais on tâchera d’en reparler rapidement!
6 avril 2009 at 10:45
Prenez votre temps. Je vois qu’une bombe A vous préoccupe et que la capote papale vous plonge dans une certaine expectative.
6 avril 2009 at 11:07
Merci de votre patience… Il faut dire aussi, au cas où ce ne serait pas évident, que ni la bombe atomique ni le préservatif ne sont ma priorité absolue, vu que ce blog n’est pas exactement mon activité principale! Je fais des articles quand j’ai le temps, hélas, et pas seulement lorsque l’inspiration vient ou qu’une urgence intellectuelle s’impose… C’est aussi pourquoi je me permets parfois de rédiger des billets “faciles”, et diffère quelque peu les sujets plus zardus!
6 avril 2009 at 16:23
Mais je vous en prie Philarête, à vrai dire je suis zébahi par la qualité de votre blog.
Alors je peux bien attendre ou plus précisément, je peux bien être attentif à ce qui se dit, puisque d’une façon ou d’une autre certains thèmes vont devenir récurrents.
Tenez, par exemple, discuter de la bombe A et de la nécessité ou non de la lancer, et des conséquences morales, ne revient il pas à “philosopher sur des aspects pratiques”?