9-111La vivacité et la qualité du débat qui s’est développé sous le billet consacré à la bombe atomique, m’incite à cibler cette petite revue de presse sur des questions liées à la guerre. La guerre a toujours été un terrain d’épreuve décisif pour la réflexion sur les pratiques humaines. Elle pose en outre des questions spécifiques à la démocratie, au moins pour une raison que l’on peut formuler ainsi : est-il raisonnable d’espérer faire régner dans les rapports entre nations le même type de valeurs qui, en démocratie, sont réputées dominer à l’intérieur du cadre national ? Dans quelle mesure peut-on s’extraire, au niveau international, de la « loi de la jungle » (en termes philosophiques : de « l’état de nature ») que les institutions politiques permettent d’abolir dans les limites d’un peuple particulier ? Le droit international et la mise en place d’institutions supra étatiques constituent assurément un élément de réponse. Mais le phénomène moderne des guerres révolutionnaires et du terrorisme font apparaître encore de nouveaux acteurs sur la scène internationale, des acteurs qui ne s’identifient pas, a priori, à des États, n’ont pas d’identité claire dans le droit international, et jouent délibérément de leur caractère insaisissable pour forcer les nations à tomber leur masque démocratique et révéler leur nature oppressive…

Ce sont ces débats déjà classiques qui sont ravivés par la déclassification de « memoranda » de la C.I.A. concernant les techniques d’interrogatoire « musclé » susceptibles d’être utilisées contre des terroristes présumés. Je signale donc ci-après quelques lectures possibles qui aident à appréhender la nature du phénomène et sa portée. Au même moment, quelques articles stimulants invitent à étendre la réflexion à toute la stratégie qu’un État moderne peut déployer face à la guerre révolutionnaire.

La bureaucratisation de la torture

Après la révélation, en 2004, des abus commis à la prison d’Abou Ghraib, la publication partielle des « mémos » de la C.I.A. détaillant les techniques susceptibles d’être utilisées dans le contexte de la « guerre contre la terreur » remet à l’ordre du jour la question de la torture. On est de nouveau conduit à se demander « jusqu’où » un État civilisé peut aller pour obtenir des informations vitales. Par rapport à la forme que le débat a pu prendre en France au moment de la guerre d’Algérie, les instructions de la C.I.A. me semblent soulever avec acuité des questions nouvelles.

memosÀ les lire, on est frappé par au moins trois aspects significatifs : 1) les techniques préconisées visent moins à infliger une souffrance physique insupportable qu’à créer une situation psychologique particulière ; 2) les textes prévoient la présence d’un médecin lorsque certaines méthodes sont employées ; 3) il y a un souci affiché de rester dans les limites d’un cadre légal, notamment du point de vue de certaines normes internationales. La torture, pourrait-on dire, se psychologise, se médicalise, et se judiciarise.

On pourrait prendre ces caractéristiques comme manifestant un souci humaniste de régulation et de contrôle. Je suis plutôt frappé du fait que les psychologues, les médecins et les avocats se trouvent ainsi utilisés au rebours du sens habituel de leur office.

On demande au psychologue, non pas d’aider un individu à recouvrer l’usage de ses facultés cognitives et volitives, mais au contraire d’aider un groupe à en priver un individu pour obtenir de lui certains renseignements. On demande au médecin, non pas d’aider quelqu’un à recouvrer la santé, mais de garantir par sa présence un usage non létal de la violence physique. On demande, enfin, au juriste, non pas de veiller au respect de la justice et des droits individuels, mais de placer ceux qui entreprennent de les violer à l’abri d’éventuelles poursuites judiciaires. Par ce dernier aspect, les mémos de la C.I.A. doivent rappeler aux spécialistes le style des consultations demandées aux avocats par certains cabinets de finance aux pratiques douteuses : dites-nous ce qu’il faut faire pour aller trop loin sans en payer les conséquences… Il est assez difficile pour moi d’imaginer l’état d’esprit des experts impliqués dans ces pratiques.

Cela me rappelle, en tous cas, une réflexion de la romancière et philosophe Iris Murdoch, formulée dans un de ses romans à propos des thérapeutes. La citation n’est pas littérale, mais elle revient à ceci : « Je me méfie de ces libérateurs professionnels. Les gens qui connaissent la technique pour libérer les gens sont aussi très forts pour les asservir ». Ce qui n’est rien d’autre, au fond, que la pensée de Platon sur la technique en général : le médecin qui sait vous guérir sait par là même également comment vous rendre malade… Cet aperçu s’applique à merveille à ces techniques que sont la thérapie psychique et le droit.

Les mémos ont été publiés (dans une version légèrement expurgée) par le New York Times et sont consultables ici. (Pour accéder aux archives du New York Times, il peut être nécessaire de s’inscrire — c’est rapide et gratuit). Utile mise en perspective de tous les événements, ici. Le Monde a proposé un résumé, moins fatigant à lire si l’on est réfractaire à l’anglais.

Gwinfrid, dans un commentaire (merci à lui), a attiré l’attention sur l’étude fouillée conduite par le même journal sur l’origine de ces méthodes d’interrogatoire et le processus qui a abouti à leur autorisation. Il en ressort qu’aucune des décisions successives n’était inévitable, et que, une fois de plus, les mécanismes de contrôle démocratique mis en place n’ont pas fonctionné, ce qui renvoie à chaque fois à des responsabilités très personnelles. Et l’on semble constater, en outre, que certaines des méthodes les plus discutables (comme le désormais fameux waterboarding) avaient par le passé fait l’objet de procédures engagées… par les Américains eux-mêmes, au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Sur son blog, le philosophe Michel Terestchenko, qui a écrit un livre sur la torture, a déjà publié deux billets très instructifs, qui cadrent bien le débat. Le dernier en date, notamment, montre comment une philosophie utilitariste fait la preuve, une fois de plus, de son aptitude à justifier, au nom de l’intérêt du « plus grand nombre », la transgression manifeste des valeurs fondatrices d’une civilisation démocratique. Les arguments, on le verra, ne sont pas sans rappeler ceux qui ont agité ici même le débat autour d’Hiroshima…

Sans verser dans l’angélisme, il me semble difficile d’échapper à l’impression que tout l’arsenal pscho-juridique déployé par la C.I.A. tend très exactement à dégager les acteurs de base de leur sens des responsabilités : ils ne font qu’appliquer des procédures elles-mêmes avalisées par des experts engagés par les hautes autorités de l’État. Tout est fait pour épargner au tortionnaire la simple possibilité d’un remords de conscience, et je trouve que c’est un résultat assez remarquable. Tout cela ne fait pas des États-Unis un pays totalitaire, comme se hâtent de le conclure (une fois de plus) quelques belles consciences – ne serait-ce que parce que la presse (une fois de plus) a bien joué son rôle de contre-pouvoir – mais permet (une fois de plus) d’échapper aussi à l’angélisme inverse qui voudrait qu’une démocratie soit par principe incapable de valider très démocratiquement des pratiques moralement très discutables.

Relèvent-elles exactement de la « torture » ? Je suppose qu’on peut en débattre. J’ai employé le mot par commodité, tout en me demandant à chaque fois si, ce faisant, je contribuais à obscurcir le problème ou à le clarifier. Je n’ai pas la réponse.

Sur la guerre révolutionnaire

Comment combattre une guérilla ? Comment le faire efficacement ? et comment le faire, si possible, en respectant certaines règles qui s’appliquent dans la conduite des guerres classiques ? La question traverse tout le vingtième siècle, et elle se pose de nouveau avec acuité aujourd’hui. J’ai trouvé très éclairante une étude de François Duran intitulée « Prendre la ville : trois exemples stratégiques contemporains », qui analyse successivement la prise de Grozny par les Russes, celle de Bagdad par les Américains, et l’opération israélienne à Gaza. Le même article est repris sur le propre blog de Duran, qui est un merveilleux exemple des réflexions de haut niveau que peut conduire un « simple citoyen » sur des questions de défense.

Cette étude fournit un intéressant contrepoint à l’analyse plus théorique proposée par Keith Pavlischek, un chercheur américain qui se réclame de la tradition intellectuelle de la « guerre juste ». L’article est bien informé et souvent stimulant, notamment lorsqu’il revient sur la question cruciale de la distinction entre combattants et non-combattants. Je suis néanmoins frappé de la totale absence de la dimension idéologique, alors même que le sujet – la guerre révolutionnaire – devrait inciter à la mettre au cœur de la réflexion. Il semble oublier le fait que le partisan, le guerillero, ne fait pas que se cacher parmi la population civile, mais qu’il agit en permanence sur elle, qu’il doit l’influencer, gagner son soutien, et la transformer autant que possible en alliée, sinon en complice. Un lecteur français est en outre un peu gêné de ne pas voir prise en compte la situation typique qu’évoque le genre de tactique analysée par Pavlischek, à savoir la Résistance à l’occupant allemand.

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