
Karl Polanyi (1886-1964)
Je poursuis ma prudente exploration de cette extraordinaire invention qu’est l’économie. Mon guide en la matière est l’ouvrage magistral de Karl Polanyi, La grande Transformation. Publié en 1944 en anglais, traduit en français bien tardivement (Gallimard, 1983), ce livre s’impose de plus en plus comme l’analyse la plus féconde du siècle qui vit naître et mourir le libéralisme économique. Selon Polanyi, en effet, le libéralisme à l’état pur n’existe plus depuis la crise fatale des années 1930, qui imposa la nécessité de rétablir le lien, rompu par le libéralisme, entre l’économie et la société. Réservant pour une autre fois une présentation plus complète de Polanyi et de son œuvre, je pose ici quelques jalons supplémentaires pour justifier ce terme curieux d’« invention » qui s’impose, me semble-t-il, pour parler de ce qui est devenu pour nous l’économie.
L’idée de marché
L’idée maîtresse de Polanyi est que l’économie, au sens où nous l’entendons, est solidaire du phénomène du marché. Il entend par là que l’économie suppose la révolution intellectuelle et sociale consistant à traiter comme des « marchandises » non seulement les biens qui sont réellement échangés mais tout ce qui rend possible cet échange, à savoir principalement le travail, la terre et la monnaie. L’idée nous est, au fond, si familière qu’il peut nous semble difficile d’imaginer qu’elle ait pu être un jour révolutionnaire. Il est évident pour nous que le travail s’achète et se vend, et que son prix s’appelle le salaire ; que la terre s’achète et se vend, et que son prix s’appelle, par exemple, un loyer ; que la monnaie elle-même a un prix, qui est l’intérêt. C’est même cette évidence, que nous avons tous vue chiffrée sur le moindre bilan de la plus modeste entreprise, qui rend si claire pour nous l’idée d’économie. L’économie est pour nous un système unifié, régi par quelques lois élémentaires, et capable d’englober les formes les plus diverses de l’activité humaine.
Qu’il s’agisse pourtant là d’une extraordinaire invention, celle d’une « nouvelle et fructueuse manière de voir », comme le disait Wittgenstein à propos des idées de Copernic, de Darwin ou de Freud, c’est ce qu’on peut essayer de comprendre en remontant le fil des siècles, vers les époques où le marché était, tout au plus, un phénomène périphérique et accessoire de la vie des hommes. Quelques faits massifs suffisent à suggérer la direction que je veux emprunter. S’agissant du travail, il suffit de songer que l’idée même d’un « marché du travail » suppose la liberté de contrat, c’est-à-dire la possibilité de louer sa force de travail, avec laquelle était incompatible, par exemple, l’ancien système des corporations. La terre, pour sa part, échappait tout autant au marché, lorsque son appropriation était principalement héréditaire et que, de fait, de vastes domaines ne pouvaient aucunement être considérés comme des biens susceptibles d’être échangés. Il va presque sans dire que, si le travail ni la terre ne sont comparables à des marchandises, la monnaie elle-même ne peut devenir l’unité de mesure commune pour tous les ingrédients d’un unique et immense « marché ».
Il me semble qu’un libéral conséquent devrait estimer que le système des corporations, ou celui de la transmission héréditaire de la terre, sont en quelque façon des institutions contre nature, qui ne font que masquer la réalité profonde du travail et de la terre. Supprimez ces institutions parasitaires, et vous apercevrez la vraie nature du travail ou de la terre : telle est l’opération intellectuelle qui préside, de fait, à la naissance de l’économie. Il n’échappe pourtant à personne que cette opération intellectuelle ne requiert rien moins qu’une révolution sociale. Ce qui est en jeu dans cette opération, en effet, c’est une « dé-socialisation » du travail et de la propriété, condition indispensable pour qu’ils puissent entrer dans le système de l’économie. Le travail, par exemple, ne peut acquérir sa valeur économique qu’en perdant sa valeur statutaire. L’artisan qui appartenait à une corporation n’était pas un individu atomique, mais le membre d’un corps spécifique, avec ses droits, ses traditions et ses privilèges. Un réseau de règles coutumières et religieuses garantissait la « liberté » de l’ancien artisan, c’est-à-dire non pas son droit à se louer au plus offrant, mais au contraire, pourrait-on dire, son droit à échapper à cette terrible et infamante nécessité.
Le lien entre la terre et la liberté est encore plus apparent si c’est possible, puisque c’est très largement la propriété qui définissait alors la condition libre. Un menu lopin garantissait le minimum d’autonomie qui permettait à un paysan d’éviter la servitude. Lorsque la révolution industrielle exigea un afflux sans précédent de main d’œuvre, les transferts de population devinrent un phénomène général qui rendit possible la naissance des masses, c’est-à-dire l’apparition d’un prolétariat déraciné qui n’avait plus qu’à offrir sa force de travail.
Polanyi fait bien sentir le tragique de cette situation lorsqu’il montre qu’en Angleterre, ce furent les lois sociales adoptées pour contrer cette prolétarisation massive qui, au contraire, l’accélérèrent et l’aggravèrent. Par exemple, la garantie d’un revenu minimum, à la charge des communautés paroissiales, eut pour conséquence une baisse générale des salaires qui finit par se retourner contre ceux qu’il s’agissait de protéger. En 1834, il fallut réformer la législation sur les pauvres, supprimer les aides à domicile qui fixait à sa terre natale le travailleur potentiel et libérer les forces du marché pour éviter de condamner à la mort lente ceux qui ne pouvaient désormais survivre que par le salariat. Je cite l’admirable commentaire de Polanyi :
Les savants proclamaient à l’unisson que l’on avait découvert une science qui ne laissait pas le moindre doute sur les lois qui gouvernaient le monde des hommes. Ce fut sous l’autorité de ces lois que la compassion fut ôtée des cœurs et qu’une détermination stoïque à renoncer à la solidarité humaine au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d’une religion séculière.
De l’oikonomia à l’économie
On peut trouver curieuse l’alliance d’une dénonciation « gauchiste » de ce que Polanyi appelle sans ambages une « utopique économie de marché » et la nostalgie de la communauté « organique » que disloqua précisément le triomphe du marché. Le texte de Polanyi que je viens de citer suggère cependant qu’au-delà du socialisme qu’il revendique parfois, Polanyi est avant tout porté par un idéal moral. Pour lui, le grand dilemme du XIXe siècle, ce fut d’avoir à choisir entre « l’amélioration » et « l’habitation », c’est-à-dire entre le perfectionnement infini des techniques de production, d’une part, et d’autre part la préservation, pour le plus grand nombre, des conditions d’une existence digne et sensée.
Il me semble que l’on saisit bien cet enjeu si l’on fait retour sur ce qui est peut-être le texte fondateur de l’ancienne économie, j’entends le premier livre de la Politique d’Aristote. Dans ce texte, en effet, Aristote décrit ce qu’est à ses yeux l’économie : rien d’autre que l’administration familiale, en entendant par « famille » l’ensemble de la communauté, plus ou moins vaste, qui vit d’une même terre. Cela peut aller du simple ménage de paysans au vaste domaine qui abrite un gros propriétaire, sa femme et ses enfants, et ses serviteurs préposés au travail de la terre, au soin du bétail ou aux travaux ménagers. L’idéal d’une telle économie, explique Aristote, est l’autarcie. Il s’agit pour la famille de produire l’essentiel de ce qui est nécessaire à sa subsistance. Le marché local fournit, notamment pour les moins riches, le complément nécessaire, puisqu’on peut y échanger fruits de la terre contre outils, produits manufacturés contre matières premières, selon un système qui est fondamentalement du troc.
Lorsque le sol ne permet pas d’assurer l’essentiel de la subsistance, l’économie familiale se coule dans un mode de vie nomade, qui est une sorte d’agriculture itinérante: « les troupeaux devant nécessairement se déplacer pour paître, [les nomades] sont obligés de suivre, comme s’ils cultivaient un lopin vivant » (Politique, I, 8). Sur le même modèle fondamental – celui de l’autarcie – Aristote fait aussi une place aux communautés de « chasseurs », en y incluant à la fois ceux qui chassent les bêtes et les oiseaux, les pêcheurs, et ceux qui vivent de rapine et de brigandage. Souvent, note-t-il, on n’accède à un mode de vie convenable qu’en combinant agriculture, nomadisme et chasse, s’il faut pallier l’insuffisance éventuelle d’un type de subsistance par un autre type.
L’idéal autarcique peut ainsi prendre des formes multiples, sans que son principe soit remis en cause. Les communautés humaines qui se développent et s’organisent en tribus, en villages, en cités mêmes, visent toutes à l’indépendance, et leur taille est fonction de la quantité et de la complexité des activités requises pour rendre celle-ci possible.
Cette « économie », explique Aristote, repose sur un certain art de l’acquisition, qui vise à fournir à toute la communauté les biens indispensables à la vie ou qui concourent à son agrément. À l’économie ainsi entendue, Aristote oppose bientôt la technique « contre nature » qu’il appelle la chrématistique, soit la technique de l’acquisition de l’argent. Du côté de l’économie, la production vise l’usage, et elle a de ce fait pour limite naturelle ce qui suffit à bien vivre. Bien entendu, ce sont des normes sociales qui définissent, pour chaque condition, la mesure du « bien vivre », et ceux qui se hasardent à vivre au-dessus de leur condition sont un objet de réprobation dont le principe est encore actif dans le Bourgeois gentilhomme. Du côté de la chrématistique, la production vise le gain. Il s’agit de réaliser des bénéfices, d’accumuler un capital qui permet, à son tour, de réaliser de nouveaux profits. Aucune limite naturelle ne vient ici réguler l’activité, puisque le profit est potentiellement illimité, et que l’on ne cherche pas à acquérir pour vivre mais, pourrait-on dire, que l’on vit pour acquérir.
Économie et vie sociale

Aristote n’ignore pas la proximité des deux types d’activité. Il reconnaît que la seconde naît en quelque façon de la première, dans la mesure où, même dans l’économie familiale, des échanges sont parfois nécessaires : tel doit échanger des chaussures contre de la nourriture, tel autre du grain contre du tissu, ou contre leur équivalent monétaire. En outre, et plus fondamentalement, les deux activités ont leur fondement dans les choses mêmes : il y a pour chaque chose une valeur d’usage – la chaussure qui permet de marcher – et une valeur d’échange – la chaussure qu’on peut vendre ou échanger contre un autre bien. Pourtant, n’hésite pas à dire Aristote, c’est bien l’ordre naturel qui serait bouleversé si le gain devenait le motif principal de la production. On passerait en effet d’une production qui possède une mesure naturelle, une limite clairement assignable, même si c’est au cas par cas, en fonction des besoins d’une communauté, à une production sans limite naturelle qui, inéluctablement, ruinerait les bases mêmes de l’organisation sociale.
Au lieu de servir à renforcer cette organisation, en assurant sa pérennité, la production s’en découplerait et deviendrait une activité purement autonome, séparée de la vie sociale comme telle. Dans l’économie décrite par Aristote, le mobile intrinsèque de la production est lui-même d’essence sociale, puisqu’il est de maintenir une communauté ou, si l’on songe à une riche propriétaire terrien, de maintenir son rang, de soutenir l’éclat de sa maison. En revanche, dans l’économie contre nature qu’il appelle chrématistique, le mobile de la production est lui-même d’essence économique, il est sans finalité extérieure à lui-même, et son champ naturel d’exercice n’est plus la vie sociale, mais ce qu’il faut appeler le marché.
Nous verrons comment, durant les siècles qui précédèrent l’avènement de l’économie au sens moderne, l’existence étroitement circonscrite des marchés a pu être rendue compatible avec le primat de « l’habitation » sur « l’amélioration ».
15 mai 2009 at 17:36
Je suis heureux de lire des textes de cette qualité, cher Philarête. J’ai lu quelques livres sur le sujet (je m’y intéresse depuis peu et suis encore bien jeune…), mais pour le moment peu m’ont donné autant satisfaction que ce que je peux lire sur ce blog ; j’apprécie en particulier les échanges de commentaires remarquables.
Je m’intéresse en ce moment beaucoup au libéralisme, et plus j’étudie le sujet plus mon scepticisme à son égard se renforce. Certains de ses principes me semblent en opposition avec l’enseignement chrétien (plus particulièrement catholique).
Veuillez transmettre toutes mes amitiés à l’ami Polydamas, avec qui j’ai déjà eu le plaisir de croiser la plume en d’autres lieux.
J’espère pouvoir participer à ma petite mesure et sans trop faire tâche à vos réflexions.
15 mai 2009 at 17:43
Aucun risque de «faire tache» ici, tant qu’on reste courtois et constructif – et même l’étalage des doutes contribue au débat! Revenez et contribuez!
17 mai 2009 at 11:56
Billet tout à fait passionnant à bien des égards. Juste une petite remarque: le terme de “découverte” me paraît plus adapté que celui d’”invention”, qui désigne la création d’un concept qui n’existait pas. Une découverte, c’est la mise en lumière d’un phénomène naturel qui n’était pas perçu jusqu’ici. Ce terme s’applique aussi aux travaux de Copernic, Freud et Darwin que vous prenez en comparaison. Dans le cas de l’économie, le phénomène a toujours existé, mais il était masqué par les institutions dont vous parlez: corporations, transmission héréditaire de la terre et plus généralement du statut social. En ce sens, ces institutions sont effectivement contre nature, mais en ce sens seulement, car elles procèdent des nécessités de l’organisation de la société qui les a créées. Vous montrez d’ailleurs fort bien le drame de la transition du XIXe siècle, où l’on constate que l’obtention de la liberté va inéluctablement avec la perte des protections qui accompagnaient le carcan du statut.
17 mai 2009 at 15:51
Petite coquetterie de vocabulaire : “invention” peut bel et bien signifier “découverte”, au sens “mise à jour de quelque chose”. C’est le sens latin (invenio=trouver), étymologique, celui qui justifie une expression comme “l’invention de la Sainte Croix” par exemple : on peut contester l’authenticité de la découverte, certes, mais non l’existence de la croix.
C’est tout de même un archaïsme, et il est vrai que le verbe “inventer”, qui pour sa part s’est spécialisé dans le sens de “faire naître intellectuellement quelque chose qui n’existait pas” exerce une certaine attraction sur le substantif.
J’arrête la cuistrerie, c’était juste une façon de dire bonjour et de redire le plaisir qu’il y a à vagabonder sur ce blog et dans ses commentaires.
17 mai 2009 at 17:06
à Gwynfrid et Irénée:
Invention ou découverte? Le problème n’est pas purement terminologique mais bel et bien d’ordre conceptuel.
L’économie a-t-elle été “découverte”, au sens où elle aurait déjà existé comme pratique de production et d’échange à destination d’un marché de libre concurrence, avant que les économistes libéraux ne constituent leurs théories.
Ou bien a-t-elle été “inventée”, c’est-à-dire forgée, créée par les économistes eux-mêmes, ou du moins par les acteurs économiques dont les économistes libéraux n’ont peut-être fait que rendre plus explicites les représentations ?
L’école du libéralisme classique et le néo-libéralisme soutiennent que l’économie serait le produit de processus “naturels”: on aurait donc découvert les processus économiques comme Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Ils étaient là avant qu’on en parle.
Mais il existe une autre possibilité: que les processus économiques eux-mêmes soient des construction consécutives aux théories économiques elles-mêmes. Après tout Adam Smith a théorisée sur la division du travail social avant la révolution industrielle. Ricardo a théorisé sur le libre-échange avant que se mette en place le libre-échange.
En ce cas Adam Smith et consorts auraient inventé l’économie comme Elvis Presley a inventé le Rock’n Roll. (Mais peut-être y avait-il du rock avant Elvis? pour ma part je n’écoute jamais de rock, seulement de la musique).
Ou encore il se peut que l’élaboration des théories économiques ait seulement infléchi l’évolution des modes de production et d’échange sans l’engendrer. Les économistes auraient accompagné et favorisé l’essor d’une nouvelle forme d’organisation sociale comme la sexologie(Kinsey, Master et Johnson) a accompagné et stimulé la révolution sexuelle sans l’avoir créée ex nihilo. Ainsi Adam Smith aurait fondé ses théories sur des observations valables à un niveau très restreint(on est à l’aube de la révolution industrielle…) , puis la construction théorique ainsi élaborée aurait favorisé la généralisation de pratiques de production et d’échange jusqu’alors très limitées , amenant la constitution d’un “marché” au sens moderne du terme. Idem à plus forte raison pour Ricardo.
En somme les théories économiques ont cette particularité qu’elles contribuent à modifier la réalité qu’elles décrivent. Du même coup une théorie fausse à l’origine peut devenir vrai en modifiant la société dont elle est issue.A l’inverse une théorie vraie peut devenir fausse du fait de sa formulation : pour peu qu’elle annonce une catastrophe, les acteurs politiques et économiques s’attacheront à rendre irréalisables ses prédictions en rectifiant l’ordre social.
A mon avis, le libéralisme classique d’Adam Smith (1776) décrit mieux les mécanismes économiques de l’Angleterre du XIXème siècle que ceux de l’Angleterre du XVIIIème siècle. Faux à l’origine, il devint vrai rétrospectivement du fait des bouleversement sociaux engendrés par les succès de l’idéologie libérale chez les entrepreneurs anglais.
A l’inverse, Marx n’avait peut-être pas tout à fait tort de prédire à l’Europe industrielle de son temps de sombrer dans une crise de surproduction. Mais le fait que sa prédiction a été prise au sérieux a modifié la donne et permis d’inventer la social-démocratie et la démocratie chrétienne qui ont sauvé l’économie de marché. Marx aurait ainsi échoué parce qu’il avait bien analysé les contradictions des réalités économiques de son temps.En revanche, Smith aurait réussi parce qu’il était aveugle aux réalités de son temps.
Edgar Faure, citant Turgot, je crois, disait: “c’est un grand tort d’avoir toujours raison”. En économie, il se pourrait qu’avoir raison soit une manière de se mettre en tort, et avoir tort une manière d’avoir un jour raison.
18 mai 2009 at 11:51
ça me rappelle napoléon: “il y a deux types de plans en guerre: les bons et les mauvais. les mauvais réussissent généralement à la suite de circonstances imprévisibles qui font échouer les bons”.
Plus sérieusement, je ne crois pas que les corporations aient été des parasites, mais un système de protections juste qui génait les puissants, et qui a sauté à la révolution (union entre les patrons et les salariés au lieu d’opposition frontale).
A noter: cette révolution en faveur du plus grand nombre a bien eu lieu, mais à l’origine ce n’était qu’une justifiaction de l’avidité des plus riches. Elle a été arrachée par luttes sociales ouvrières.
19 mai 2009 at 10:07
Je suis assez d’accord avec la réponse de Physdémon ci-dessous, même si je l’aurais sans doute formulée avec moins de nuances. Pour moi, il s’agit bien d’une «invention», car j’incline à penser que l’économie n’existe pas comme «phénomène naturel». C’est un objet construit, parce que c’est une certaine manière de regarder des phénomènes qu’on peut aussi regarder autrement. Il y a, de ce point de vue, une grande différence entre Copernic ou Lavoisier, d’une part, et Adam Smith ou Freud de l’autre: s’agissant exclusivement d’un phénomène humain, l’économie ne peut être «reproduite» en laboratoire, on ne peut, sans les fausser, prétendre les isoler pour les observer «à l’état pur», comme on peut faire des expériences de physique ou de chimie. Ce qui est donné, c’est une réalité humaine complexe et «intriqué», sur laquelle on peut projeter un certain type de lumière qui fait ressortir certains traits.
Ainsi, lorsque je vais acheter du pain à la boulangerie d’en face, l’économiste pourra décrire mon action d’une certaine manière, le juriste d’une autre, le sociologue ou le psychanalyste d’une autre encore, sans qu’aucun puisse prétendre, me semble-t-il, avoir analysé le «vrai» phénomène.
Mais j’avance prudemment, à tâtons, et je ne suis pas certain d’avoir les moyens de soutenir ce que j’avance ici…
21 mai 2009 at 03:35
Je ne suis pas tout à fait d’accord, mais je n’ai pas le temps de développer, désolé. J’essaierai d’y revenir (ainsi qu’aux remarques de Physdémon).
23 mai 2009 at 00:00
@ Philarête
L’économie est-elle un phénomène naturel ? Bien entendu, il s’agit d’interaction entre les hommes, et donc de comportements sujets à des influences externes. Pour autant, elle n’est pas une machinerie créée ex nihilo, par un quelconque savant fou – même si c’est parfois l’impression qu’on peut en avoir.
À la base, l’économie découle de la liberté de décision de l’acheteur d’un bien offert par un vendeur. Cette liberté de l’acheteur est si naturelle qu’elle n’a à ma connaissance jamais été sérieusement contestée. On a pu interdire la vente, réguler les prix, contraindre la circulation des marchandises et en réglementer la nature, mais on n’a jamais vraiment forcé la main de l’acheteur. La plupart des phénomènes de marché, d’offre et de demande, existent en raison de cette liberté.
La liberté du vendeur, elle, a traditionnellement été contrainte par les impôts, les péages, les corporations et autres règlements. Mais ces deux libertés ensemble ont presque toujours été suffisantes pour faire fonctionner la loi de l’offre et de la demande, et cela bien avant que naisse Adam Smith. Il est frappant de voir, par exemple, que les phénomènes d’inflation étaient courants au Moyen-Âge, et que les réactions protectionnistes datent de bien longtemps avant la révolution industrielle : je vous recommande [un livre passionnant à ce sujet](http://www.amazon.com/Splendid-Exchange-Trade-Shaped-World/dp/0871139790).
@ Physdémon
Vos hypothèses sont intrigantes et intéressantes. Laissez-moi tenter d’y répondre, en notant bien que je ne prétends à aucune compétence particulière en matière d’économie.
D’abord, je ne suis pas du tout convaincu que Smith, Ricardo et al. aient tant que cela changé la vision du monde de leurs contemporains. Ils ont eu un certain succès de leur vivant, mais leur influence était infiniment moindre que celle que leurs théories ont acquises depuis. D’autre part, les écrits de Smith ont servi de base à des constructions intellectuelles qu’il n’aurait pas nécessairement approuvées.
Ensuite, je ne crois pas qu’on puisse estimer fausse la vision de Smith à une époque donnée, et vraie par la suite. Il serait paradoxal que ses observations soient inapplicables au moment où il les a faites. Je dirais plutôt qu’il a documenté et expliqué des phénomènes qui devenaient plus facilement apparents à son époque qu’avant lui, en raison de l’amélioration des techniques, de la croissance des échanges et de la baisse des coûts de transport. Bien sûr, ces évolutions sont par la suite devenues de plus en plus marquées, et lui ont donné raison de manière posthume.
De façon générale, je crois que vous surestimez l’impact des théoriciens comme Smith sur la société de leur temps. Si l’Angleterre s’est finalement convertie au libre-échange, après une féroce bataille politique qui s’est étendue sur plusieurs décennies, ce n’est pas tellement à cause de l’influence d’une idéologie. C’est plutôt parce que le poids politique et financier des barons de l’industrie a fini par éclipser celui des grands propriétaires terriens.
23 mai 2009 at 00:03
Damned, ma tentative d’utiliser la syntaxe markdown a échoué. Désolé pour les vilains résidus qui traînent dans mon texte.
23 mai 2009 at 08:42
“Ce n’est pas tellement à cause de l’influence d’une idéologie. C’est parce que le poids politique des barons de l’industrie a fini par éclipser celui des grands propriétaires terriens”.
Sur le plan historique, je suis assez d’accord avec vous pour dire que les conflits de classe (ici industriels contre propriétaires terriens) ont joué un rôle décisif dans la mise en place du libre-échange en Angleterre au XIXème siècle.
Là où je ne vous suis pas, c’est pour dire que l’idéologie n’a joué qu’un rôle secondaire.
Encore faut-il comprendre la notion d’idéologie qui peut avoir plusieurs sens.
Dans un sens contemporains, on appellerait idéologie un système de pensée politique et social imposé par un parti totalitaire. Laissons cela de côté.
Chez Marx, l’idéologie est un système de représentations et de valeurs exprimant les besoins et les attentes d’une classe sociale.
Maintenant, il me semble qu’on peut reprendre à Marx l’idée que le succès de certains auteurs en économie, sociologie et philosophie vient de ce que leurs réflexions vient conforter une idéologie préexistante. Ils deviennent les porte-parole de ces classes sociales et en même temps précisent et infléchissent quelque peu les comportements qu’ils ont contribué à légitimer.
Il faut donc se garder de voir dans les rapports entre théorie économique et réalités économiques des rapports de causalité univoque, que ce soit dans un sens ou dans l’autre.
Par ailleurs, concernant l’emploi du mot “naturel” en économie, il me semble qu’il mériterait d’être soumis à un travail d’analyse serré. Qu’est-ce que le “naturel” en économie? Ou plutôt quel est le mode d’emploi de ce terme en économie?
Pour ma part je crains bien, pour pasticher une célèbre pensée de Pascal, que la “nature” soit ici une seconde coutume… N’oublions pas que la monnaie est-elle même par définition quelque chose de conventionnel: “numisma, nomos” (cf Aristote, Ethique à Nicomaque, V).
A partir de là, l’existence même d’un marché peut apparaître comme une réalité artificielle, même si les “échanges” s’y font dans des conditions que l’on qualifie de “naturelles” en un sens à questionner.
Mais tout cela mériterait une réflexion plus approfondie que je n’ai pas l’intention d’engager ici et maintenant.
PS: en dépit de mon usage de Marx, je précise que je ne suis pas marxiste. Mais j’ai remarqué que Marx est le seul parmi les économistes modernes qui ait lu sérieusement Aristote, dont je me réclamerais plus volontiers.
24 mai 2009 at 11:47
@ Gwynfrid
En un sens on ne peut que vous suivre. Pourtant, le point que je veux mettre en avant est précisément le caractère “non naturel” de cette conception de l’échange. Certes, il est “naturel” à l’homme d’échanger.
Mais dans la mesure même où cet échange est un phénomène humain, il est encastré dans la culture. L’erreur des théories classiques de l’économie est de croire que l’échange existe sur la base de motivations “naturelles” (l’intérêt, pour faire court), qui pourraient être assimilées à des forces naturelles.
Or l’anthropologie nous a appris à mesurer l’énorme diversité des valeurs et représentations qui encadrent et structurent l’échange dans une société donnée. Ce qui est le moins “naturel”, le moins habituel dans l’ensemble des sociétés, c’est d’échanger en fonction de l’intérêt compris sur le mode individualiste. Ailleurs que dans la société moderne, l’échange est guidé par les valeurs et l’intérêt du groupe, et ce qui est acquis par l’un l’est, en général, au bénéfice du groupe. Les coutumes, la religion, la magie concourent à entraver en permanence les virtualités dissociatives d’un échange qui serait purement individualiste.
Même dans l’Occident pré-moderne, ce qui est l’exception est l’échange en vue du gain (présupposé au contraire par la théorie classique). C’est le troc qui domine (avec ou sans médiation monétaire), et le troc lui-même a une portée limitée (on ne peut échanger n’importe quoi, ni avec n’importe qui, ni n’importe quand, ni n’importe où).
Le libéralisme tend à regarder ces phénomènes quasi universels comme des entraves imposées par le groupe; mais en réalité, les agents individuels ne sont pas du tout contraints: ils croient réellement au primat du groupe, et se conçoivent eux-mêmes comme les parties d’un tout plus grand, en vue duquel ils agissent.
En ce sens — mais je tâcherai de développer cela dans un prochain billet — on doit dire que l’idéologie est toujours première (en entendant l’idéologie au sens des valeurs globales d’une société — et non seulement d’une “classe”, comme dans le sens marxiste). Il faut, pour comprendre l’économie, partir de la manière dont les membres d’une société se représentent eux-mêmes, et dont ils conçoivent leur lien avec le reste de la société. Ces représentations sont changeantes, historiques, et les types d’échange sont modifiés avec elles.