
« Le nombre des femmes qui ont écrit est si grand qu’on pourrait avec leurs seuls noms remplir un immense recueil. Mais la plupart d’entre elles se sont adonnées à des genres d’agrément – la rhétorique, la poésie, l’histoire, la mythologie, ou les élégances du genre épistolaire. Il n’en manqua pourtant pas d’assez nombreuses qui se consacrèrent à la discipline plus austère de la philosophie ».
L’excellent érudit qui commence ainsi son Histoire des femmes philosophes écrivait en 1689 et, si j’en crois l’index qui clôt son volume, il rédigea 45 notices, compilées à partir de sources antiques d’une fiabilité douteuse. Celles-ci ne nous apprennent hélas presque rien de ces femmes, dont aucun écrit ne subsiste. Ironie de l’histoire, l’érudit s’appelait Gilles Ménage, et ces premières intellectuelles restent donc avant tout pour nous les femmes de Ménage. Lequel, soit rappelé en passant, fut aussi le précepteur de Madame de Sévigné – personnification de l’élégance du genre épistolaire – et de Madame de La Fayette – oui, celle de La Princesse de Clèves.
Trois siècles plus tard, on reste frappé de la durable vérité des mots que j’ai cités. Nous pouvons tous mentionner facilement plusieurs femmes écrivains remarquables ou géniales, mais combien de femmes philosophes ? La quantité, heureusement, ne fait rien à l’affaire. Des femmes philosophes, il y en eut, et il y en a d’excellentes, et celles que nous connaissons ont, sur celles de Ménage, l’avantage insigne de pouvoir être jugées sur leurs écrits. On peut donc les lire et non simplement en dresser la liste, ce qui est tout de même une façon plus adéquate de rendre hommage à leur esprit. C’est ainsi que, dans une anthologie consacrée aux femmes philosophes depuis le XVIIe siècle, Mary Warnock livre dix-sept portraits intellectuels et humains. À l’exception de Simone Weil, aucune grande ne semble oubliée.
Parmi celles qui sont retenues, il y en a une qui se détache singulièrement : elle est décrite par l’auteur comme « l’indubitable géant parmi les femmes philosophes ». Cet éloge n’est pas isolé. D’autres ont parlé d’elle comme « la plus grande femme philosophe connue », « l’un des plus grands philosophes du vingtième siècle » ou comme « le plus grand philosophe anglais de sa génération ». Ces superlatifs s’appliquent à Elizabeth Anscombe, disparue en 2001. Je n’ose imaginer que son nom ne vous dise rien (ceux qui ont cru que j’allais parler de Simone de Beauvoir n’ont pas idée de ce que c’est qu’être un géant de la philosophie). Un colloque consacré à Elizabeth Anscombe vient de se tenir à Paris, quelques semaines après un événement semblable organisé par l’université de Chicago. L’occasion est donc excellente pour évoquer cette femme exceptionnelle, qui pratiqua assurément la philosophie dans toute son austérité, mais qui fut également une personnalité hors du commun. Comme j’ai beaucoup à dire, cet article sera scindé en deux ou trois morceaux, la suite devant paraître dans les jours suivants.
Elizabeth Anscombe naquit en 1919 en Irlande, où son père, alors officier britannique, était en poste. Elle arriva à Oxford en 1937 pour y faire ses études classiques, alors la voie royale pour les brillantes élèves. L’année suivante, elle fut reçue dans l’Église catholique. Dans un des rares aperçus autobiographiques qu’elle a laissés, elle raconte que sa conversion avait commencé durant ses années d’adolescence, et que la lecture d’ouvrages apologétiques avaient éveillé son sens métaphysique. Vers 15 ans, Elizabeth Anscombe trouvait déjà fautifs certains des arguments philosophiques proposés dans ces bons livres : sous prétexte de défendre l’omniscience divine [corr. 23.05/09] démontrer l’existence de Dieu, ils mobilisaient une conception très douteuse de la causalité.
L’anecdote dit assez la précocité de son intelligence, mais aussi son amour exigeant de la vérité et son indépendance d’esprit. Rien ne lui semblait dangereux comme une bonne cause défendue par de mauvais arguments, et c’était incontestablement pour elle une forme de charité que d’avertir quelqu’un d’une faiblesse dans son raisonnement. Elle le fit notamment lors d’une discussion mémorable avec l’écrivain C.S. Lewis, qui dut réviser de fond en comble sa conception du miracle. Anscombe puisera toute sa vie de l’inspiration dans l’œuvre des deux génies chrétiens qui illustrent le mieux l’alliance de la raison et de la foi, saint Anselme et saint Thomas d’Aquin.

Ludwig Wittgenstein (1889-1951)
Ce n’est pourtant pas un chrétien qui scella définitivement sa vocation philosophique. En 1942, elle passa d’Oxford à Cambridge, et rencontra Ludwig Wittgenstein. Le philosophe autrichien, dont la pensée était en train de révolutionner la philosophie du vingtième siècle, enthousiasma Anscombe, qui devint rapidement l’un de ses auditeurs les plus attentifs et les plus perspicaces. La notoire misogynie de Wittgenstein faisait une exception pour la jeune philosophe, qu’il appelait familièrement « old man ». Il estimait tant ses capacités qu’il lui confia la traduction anglaise de son œuvre maîtresse, les Investigations philosophiques (1951). Anscombe fit un long séjour à Vienne pour se familiariser davantage avec la langue maternelle de Wittgenstein. Sa traduction, plus de cinquante après sa parution, fait toujours autorité à l’instar de l’original allemand, et contribua de façon décisive à imposer Wittgenstein comme un penseur majeur – à bien des égards plus radical que l’autre « grand » de notre temps, Martin Heidegger.
Wittgenstein passe parfois pour un philosophe pessimiste et destructeur, qui aurait entrepris de ruiner la métaphysique occidentale et de contester toute prétention à une connaissance qui irait au delà de la science. Ou bien l’on dit qu’il aurait voulu cantonner la philosophie à l’étude du langage, à nos manières de parler des choses, et que cela reviendrait chez lui à nier la capacité humaine à aller « aux choses mêmes », à saisir la structure profonde de la réalité. Il distillerait, au fond, le scepticisme, sur fond d’un sens tragique de la vie.
Sans vouloir tomber dans une grandiloquence qui aurait beaucoup déplu à Anscombe, j’incline à rapprocher l’usage qu’elle fit de Wittgenstein de celui que Thomas d’Aquin fit d’Aristote en son temps. Peut-être avons-nous oublié à quel point le « divin Platon », comme l’appelaient les médiévaux, pouvait aux yeux des chrétiens passer pour plus spirituel, et plus spontanément accordé à l’esprit profond du christianisme. L’adoption d’Aristote par Thomas pouvait apparaître comme une menaçante régression. C’était choisir le matérialisme contre la spiritualité, le rationalisme étroit et terre à terre contre l’élan mystique. Saint Augustin n’a pas de mots trop durs pour Aristote, cet athée ou peu s’en faut. De même aujourd’hui, les philosophes chrétiens se sentent facilement plus à l’aise avec la phénoménologie husserlienne, son « retour aux choses mêmes » et le privilège qu’elle accorde à la manière dont les choses nous sont « données ». Anscombe, pourtant, suivit Wittgenstein pour le seul motif valable de suivre un philosophe : non pas parce que ses thèses allaient, comme on dit, dans le bon sens, mais parce qu’il avait raison.
Wittgenstein, malgré son indubitable exigence spirituelle et son respect profond pour la religion, avouait ne pas réussir à croire tout ce que croyait sa disciple catholique. Sur son lit de mort, il demanda pourtant à Anscombe d’aller quérir un prêtre (il précisa, semble-t-il, « a non-philosophical priest »). Anscombe ne se sentit pourtant jamais autorisée à en conclure, comme d’autres le firent un peu hâtivement, qu’il était revenu à la foi de son enfance. Préférer la vérité à la légende, même si la légende paraît plus belle. Désignée par lui comme son exécutrice testamentaire, avec deux autres philosophes de son cercle, Anscombe demeura toute sa vie fidèle à Wittgenstein, et sa propre œuvre est profondément marquée par cette pensée aussi difficile d’abord que féconde dans ses conséquences.
En 1957, Anscombe publia un petit livre de moins de cent pages, intitulé sobrement Intention. C’est peut-être un des livres les plus faciles de l’histoire de la philosophie, au sens où sa lecture ne suppose aucune culture philosophique préalable. Anscombe raisonne et argumente avec une souveraine liberté, exclut tout jargon (bien que son style soit notoirement obscur, à force de décontraction notamment), tire ses exemples de l’expérience quotidienne : grâce à elle, aller faire ses courses avec une liste d’achats est devenu un exemple standard de la philosophie, à l’instar du morceau de cire de Descartes et du cube de Merleau-Ponty. Pourtant, le livre est aussi d’une extraordinaire difficulté, car il s’attaque frontalement à certaines des manières les plus naturelles et les plus enracinées d’envisager l’action humaine. Lire Intention est, à ce titre, une épreuve permanente, car les illusions que le livre cherche à dissiper sont des plus tenaces.
On a pu dire d’Intention qu’il proposait le traitement de l’action « le plus important depuis Aristote ». De fait, Intention s’est rapidement imposé comme un classique, à la fois indémodable et constamment pertinent. Toute une branche nouvelle de la philosophie contemporaine, la « philosophie de l’action », en est issue, et les discussions actuelles – largement représentées aux colloques récents de Chicago et Paris – ne cessent de revenir à cette source intarissable. Je connais peu de livres qui peuvent, autant que celui-ci, donner le goût de la philosophie.
Anscombe ne se réclamait d’aucune école et son œuvre, de fait, est impossible à réduire à une scolastique, comme c’est le cas aujourd’hui avec, par exemple, celle de Kant ou de Heidegger. Chaque problème est pour Anscombe un nouveau départ, et non l’occasion pour elle d’appliquer des recettes fournies par un système préétabli. Elle se confronte volontiers avec des penseurs qu’elle admire sans partager leurs conclusions, comme David Hume. Si, pourtant, on veut situer Anscombe, on pourrait dire qu’elle tira de Wittgenstein une critique radicale de la philosophie issue de Descartes et de Locke, ce qui lui permit de relire à nouveaux frais, et avec un incomparable profit, la pensée d’Aristote que les modernes avaient prétendu dépasser.
Schématiquement, on pourrait donc dire qu’Anscombe est une aristotélicienne libérée par Wittgenstein de l’écran interposé par Descartes entre Aristote et nous. Et il faudrait ajouter aussitôt qu’elle n’est pas une aristotélicienne qui se voue à défendre les thèses d’Aristote (elle les critique parfois), mais une aristotélicienne qui philosophe comme le ferait Aristote aujourd’hui. Son « aristotélisme wittgensteinien » n’est pas une affaire de doctrine, mais de style : il s’agit de préférer toujours l’argument à l’image, l’analyse concrète à l’esprit de système, le dialogue intellectuel à la méditation solitaire et, ce qui est peut-être le plus difficile pour un philosophe, de ne jamais en dire plus que ce que les arguments présentés permettent réellement de soutenir.
(à suivre)
19 mai 2009 at 10:34
Merci beaucoup!
Voilà qui met en appétit !
19 mai 2009 at 10:59
Merci de me donner ainsi l’occasion de découvrir votre blog dont la richesse promet beaucoup de bonheurs de lecture.
19 mai 2009 at 20:58
Anscombe est assurément un excellent philosophe. Mais est-il important de relever que cet auteur était de sexe féminin? Y aurait-il quelque chose de spécifiquement féminin dans sa pensée? Y a-t-il des sujets que les femmes seraient plus aptes à traiter que les hommes? Une pensée pourrait-elle avoir un sexe?
Cela me rappelle une question posée un jour par un professeur de lettres de khâgne: y a-t-il une littérature féminine? Ou plutôt est-il pertinent du point de vue littéraire d’isoler une catégorie “littérature féminine”
Car n’y a-t-il pas quelque chose de condescendant dans le fait de réserver aux femmes écrivains un rayon spécifique intitulé “littérature féminine”: et pourquoi pas la “littérature masculine”,alors?
En même temps, la différence sexuelle est suffisamment profonde pour qu’on puisse présumer que dans tous nos actes, y compris la création littéraire, et -pourquoi pas?- l’élaboration de la pensée philosophique, il puisse y avoir quelque chose de sexué. Après tout, il y a bien une coloration nationale dans les diverses traditions philosophiques: philosophie grecque, allemande, française, anglaise etc. Pourquoi pas une coloration sexuelle?
J’avoue n’avoir aucun avis tranché sur la question. Pour le moment disons qu’Anscombe est un grand philosophe aristotélicien (évitons de dire péripatéticien!). On verra plus tard s’il convient de féminiser cette appellation.
19 mai 2009 at 21:37
Je ne pense pas que Philarête soit allé jusqu’à penser qu’il y avait quelque chose de féminin dans la pensée de cette philosophe mais qu’il s’est limité à observer qu’il y avait peu de femmes philosophes. Cela étant, votre réflexion sur le caractère sexué ou pas de la pensée me rappelle l’observation d’un de mes amis qui me disait un jour à quel point le fait que la littérature soit majoritairement masculine l’embarrassait vis à vis des femmes qui ne devaient parfois pas s’y retrouver. C’était chez lui la marque d’une grande délicatesse et non pas un symptôme de misogynie. J’ai dû le rassurer en lui expliquant que si sur certains sujets hommes et femmes pouvaient parfois penser différemment, en revanche je ne me sentais pas étrangère à l’essentiel des discours littéraires et philosophiques produits par des hommes. Et si je réfléchis plus avant, je dirais que je n’ai aperçu de pensée sexuée en littérature que très rarement. J’entends pas là une pensée qui me paraisse franchement masculine au point de m’être inaccessible. C’est le cas de Baudelaire, du Feu follet de Drieu et de quelques autres que j’ai oubliés. Cela étant, il est possible qu’ils m’échappent pour une autre raison. Et puisqu’on réfléchit tout haut, je dirais que plus la pensée est profonde moins elle est sexuée dans la mesure où elle touche à l’essence de l’humain qui me parait commune aux deux sexes.
19 mai 2009 at 21:59
J’allais répondre à Physdémon, et l’intervention d’Aliocha me réjouit spécialement.
Pour tout dire, j’ai beaucoup hésité à prendre cet angle d’approche qui met l’accent sur la féminité, et finalement je m’y suis résolu en espérant que cela ferait naître un débat spécifique. Un peu comme Physdémon, je n’ai pas d’avis tranché sur la question. Parfois je souscris à ce que dit Aliocha à la fin de son commentaire. Parfois je me dit que le fait pour une pensée (ou un art) d’être sexuée ne l’empêche pas d’être universelle, mais que c’est au contraire sa voie propre vers l’universel, et que nous sommes tous, hommes ou femmes, capables de retrouver, justement, l’universel humain à travers le féminin ou le masculin.
S’agissant précisément d’Anscombe, je me souviens avoir dit un jour à une amie, Anglaise elle aussi, et philosophe (et brillantissime) que j’étais frappé du point auquel la pensée d’Anscombe était asexuée (je ne l’ai pas dit en ces termes). Je trouvais que son style, notamment, n’avait rien de féminin. Je ne sais plus trop ce que j’entendais par là, mais la réponse ne se fit pas attendre: « Mon son style est outrageusement féminin!» (outrageously so!, je m’en souviens encore…).
Et le commentaire qui suivit m’a surpris: la raison donnée était l’absolu mépris d’Anscombe pour les convenances de style et les règles de l’exposition académique.
Je crois que c’est une piste à creuser — il y a peut-être chez les femmes philosophes auxquelles je pense une qualité particulière de «sincérité», une absence de détour et un refus de se laisser dominer par les apparences, qui sont peut-être plus rares chez les hommes.
Mais je suis certain aussi que cette idée paraîtrait grotesque à beaucoup — y compris et peut-être surtout à des femmes philosophes.
Cela étant, Anscombe est assurément un exemple de philosophe qui n’a jamais prétendu développer une «philosophie féminine», encore moins une philosophie féministe. Il faudra creuser tout ça…
20 mai 2009 at 07:26
Mais je crois que nous sommes d’accord mon cher. Je ne nie pas qu’il y ait des différences de caractère entre homme et femmes qui peuvent conditionner la manière dont chaque sexe aborde les sujets, mais les sujets abordés eux, sont les mêmes, les interrogations, les quêtes etc. visent les mêmes objets. C’est en cela que pour moi l’humain prime la différence de sexe. C’est même pour cela qu’au fond on se comprend quand même, malgré le mystère qui entoure les femmes aux yeux des hommes et réciproquement.
20 mai 2009 at 08:03
“Je n’ai aperçu de pensée sexuée en littérature que très rarement. J’entends par là une pensée qui me paraisse franchement masculine au point de m’être inaccessible”.
Chère Aliocha,
On peut tout de même penser qu’une pensée soit “sexuée” sans la juger pour autant inaccessible à l’autre sexe. Voyez ma comparaison avec les philosophies “nationales”. La philosophie vise l’universel; néanmoins elle se développe toujours dans une culture particulière. Elle a dès lors les caractéristique littéraires d’une époque et d’un milieu social. Cela ne l’empêche pas de constituer des concepts et d’avancer des arguments accessibles à tout autre philosophe qui fait l’effort de l’étudier.
De même supposer qu’une pensée philosophique puisse être sexuée ne signifie pas qu’elle serait destinée à un public spécifiquement féminin,mais qu’elle apporte sur le monde et la condition humaine un éclairage proprement féminin.
Pour ma part, je n’ai jamais pensé que les femmes soient “incompréhensibles” pour les hommes; “différentes” -heureusement!-, “mystérieuses”,sans doute, mais je relativiserais l’importance de “mystère”: n’importe quel homme me paraît tout aussi mystérieux…
20 mai 2009 at 08:49
Je crois que nous sommes d’accord.
20 mai 2009 at 09:19
à Philarête:
“Et le commentaire qui suivit m’a surpris: la raison donnée était l’absolu mépris d’Anscombe pour les convenances de style et les règles de l’exposition académique.”
Surprenant, en effet.
A ce compte là Kierkegaard, Maurice Blondel, Cioran seraient des femmes!
Voilà qui expliquerait bien des choses, d’ailleurs…
En revanche je pourrais citer un grand nombre de femmes professeurs d’université qui seraient qualifiables d’hyperviriles…
Trêve de plaisanterie. La raison de cette observation ne serait-elle pas que jusqu’aux années soixante, les rares femmes qui arrivaient à un niveau de troisième cycle le faisait par passion philosophique, sans perspective de carrière universitaire? Elles étaient donc délivrées de toute tentation de faire des concessions par calcul d’intérêts, c’est-à-dire d’enrober leur pensée d’une couche de précautions rhétoriques pour ménager la susceptibilité de tel ou tel grand ponte ou illustre confrère.
Mais la sociologie du travail féminin ayant changé depuis l’époque d’Anscombe, je pense que nos consoeurs sont devenues tout à fait aptes à partager les vices de l’autre sexe. L’histoire récente de notre civilisation montre que les femmes savent fort bien imiter ce qu’il y a de pire chez les hommes lorsqu’elles convoitent leurs privilèges traditionnels.
20 mai 2009 at 10:57
Je ne suis pas sûr que ce soit l’explication. Dans les années 1960, en Angleterre tous cas, les femmes universitaires n’étaient pas si rares, et des contemporaines d’Anscombe ont fait des carrières éclatantes. Elle-même a été nommée, en 1970, à la chaire occupée naguère par Wittgenstein à Cambridge, ce qui est tout de même l’honneur suprême.
Elle n’a certes pas eu de responsabilités administratives comme la direction d’un College ou d’un département de philo, mais avec sept enfants, je crois qu’elle avait fait un autre choix dans la vie.
20 mai 2009 at 11:04
En tous cas, avec sept enfants sur les bras, elle n’avait pas de temps à perdre en vaines circonvolutions.
Raison de plus pour l’admirer!
20 mai 2009 at 11:07
Oups! “en vaines circonlocutions” voulais-je dire! Les circonvolutions, elles, étaient nombreuses dans sa boîte crânienne!
20 mai 2009 at 13:05
Je crois que parler de femmes philosophes, en les distinguant de leurs homologues mâles, n’a en soi pas beaucoup plus de sens que parler de femmes scientifiques, par exemple. Ce qui les distingue vraiment, à mon sens, c’est qu’elles sont plus rares que les hommes, et que cela indique surtout qu’il y a longtemps eu un déséquilibre qui est plus social que philosophique ou scientifique.
Je me souviens d’une discussion à ce sujet, il y a quelques années, entre James Conant (l’élève de Putnam) et Sandra Laugier, prof d’université française assez influente dans le milieu “analytique”. Cette dernière apparaissait dans une anthologie de philosophes français contemporains, et J. Conant la félicitait pour cela. Laugier lui a répondu (en plaisantant) que c’était parce que les auteurs n’avaient pas beaucoup de choix quand il s’agissait de trouver des personnes pouvant occuper le rôle de “femmes philosophes”… et je crois que sur ce point, malheureusement, elle a raison.
Bref, je ne crois pas que le sexe change véritablement quelque chose sur le fond, mais nous renseigne sur la personnalité de ces femmes qui, pour percer dans ce milieu, ont dû souvent plus s’accrocher que les hommes. J’imagine cependant qu’un spécialiste des “gender studies” aurait plus de choses à dire sur ce point que moi.
Pour finir, on n’attribue pas généralement à Anscombe une personnalité très féminine, donc je ne sais pas de quoi elle est censée être représentative… Tout ce que je sais, c’est que sa pensée est intéressante sur le fond, et que ça me suffit amplement pour la lire.
20 mai 2009 at 16:21
“Il y a longtemps eu un déséquilibre qui est plus social que…”
Aïe… je coince un peu en lisant ça, et je sens que ce que je vais écrire va en faire coincer certain(e)s aussi…
Les différences physiologiques entre hommes et femmes sont (encore) acceptées, mais on refuse de voir aujourd’hui les différences psychologiques. Or il y en a, c’est indubitable, et l’on ne peut séparer le corps de l’esprit, la corrélation entre les deux : la femme qui accueille la vie en elle, et l’homme qui a un rôle plus “socialisant”, extérieur. Tout cela n’est pas uniquement dû à un déterminisme social, mais cet aspect social historique découlerait en partie de ces différences fondamentales entre l’homme et la femme. Dualité particulière qui est à la base de la relation et de la vie. (En disant cela, je ne nie pas les déséquilibres qui ont pu exister dans l’histoire (et encore, à relativiser, du moins en occident); mais remplacer un déséquilibre par le déséquilibre inverse ne me semble pas très judicieux. Pouf pouf je m’égare…)
L’exemple couillon, général, avec donc ses limites mais qui a malgré tout sa valeur : les petites filles jouent à la poupée, les dames lisent de la “chick’litt” ; les petits garçons jouent au soldat, les hommes lisent des bouquins de baston. Les centres d’intérêt “primaires” ne sont pas les mêmes, la manière instinctive d’appréhender le monde n’est pas la même. On peut très bien les dépasser, ces différences, mais elles sont là, à la base.
La psychanalyse et la sociologie, même s’ils m’agacent par leur prépondérance aujourd’hui (on ne peut TOUT ramener à l’oedipe…), l’expliquent fort bien : j’ai pas mal apprécié les bouquins de Soral sur le féminisme, la féminisation de la société, etc. Je ne parle pas de politique, là, ne mélangeons pas tout ; avant de se lancer comme on le sait en politique, Soral a écrit quelques bouquins sur ce sujet que j’ai trouvé assez pertinents. (Et drôles, même si ce n’est pas l’avis de tout le monde…)
21 mai 2009 at 00:20
Il se peut qu’il y ait des différences psychologiques profondes entre hommes et femmes sans qu’il y ait de différences “noétiques”, “intellectuelles” profondes. Or la pensée philosophique est essentiellement une activité rationnelle. Il se peut donc qu’en dépit des différences entre l’âme masculine et l’âme féminine, tenant à l’organisation de leur affectivité, ces différences aient une incidence nulle sur leur manière de philosopher. Ce dervait être plutôt le cas chez des philosophes particulièrement attentif à l’analyse logique de la pensée et des jeux de langage (comme Anscombe, alias “old man”)
En même temps il n’est pas évident que la pensée philosophique soit purement intellectuelle. On peut soutenir qu’il existe des modes d’introspection, par exemple, où l’affectivité, voir l’expérience vécue de notre condition d’être-de-chair, joue un rôle important: on peut penser à l’intuition chez Bergson, ou plus récemment à l’affectivité, à la “chair”, étudiée par Michel Henry. Dans de telles conceptions de la philosophie, l’idée d’introduire une coloration sexuelle dans la pensée philosophique ne serait sans doute pas totalement incongrue.
D’ailleurs à Normale, le surnom du jeune Bergson était : “Miss”.
21 mai 2009 at 00:24
Anscombe n’avait peut-être pas une pensée spécifiquement féminine. Mais sa personnalité était-elle asexuée? J’imagine qu’ayant mis sept enfants au monde, elle devait tout de même assez bien assumer sa nature féminine. Mais ailleurs que dans des amphis!
21 mai 2009 at 13:38
Je n’ai jamais dit qu’elle était asexuée, mais que je ne pense pas que sa féminité ait eu un impact particulier sur son oeuvre…
21 mai 2009 at 22:17
J’ai quand même l’impression que dans ses écrits sur l’éthique sexuelle et la contraception, elle a une façon proprement féminine de dresser le portrait de la condition des femmes en l’absence de maîtrise de la fécondité.
Je pense à l’article de 1968: “You can have sex without children”.
En revanche, j’admets évidemment que ses écrits plus techniques, comme Intention, aient un caractère plus neutre. D’ailleurs, je suis assez d’accord avec vous sur l’idée qu’il n’y a pas de mathématiques spécifiquement féminines, et que donc sur bien des sujets la différence sexuelle n’a pas d’incidence sur le contenu de la pensée.