Lors de son pèlerinage en Terre sainte (8-15 mai 2009), Benoît a fait notamment un discours au Mémorial de Yad Vashem. Sans prétendre dissimuler que ce discours a attiré certaines critiques, sur le mode du « trop ceci et pas assez cela », j’attire l’attention sur trois réactions positives. Rédigées par des personnalités juives, ces analyses ont en commun de ne pas juger le pape en fonction d’une idée préconçue de ce qu’il aurait dû faire ou dire, mais de partir de ce qu’il a fait et dit pour en dégager le sens profond.
Le nom de l’homme
Une tribune publiée dans Haaretz, sous la signature de Anna Ekstrom, s’étonne que les médias européens soient manifestement plus enclins à l’indulgence envers le dernier discours « hitlérien » d’Ahmadinejad qu’avec la moindre parole du pape. Puis le commentaire développe une rapide analyse, séculière plutôt que religieuse, du discours du pape, qui va néanmoins au centre du propos :
Dans son discours, Benoît est parti de la notion ou du concept du nom. En latin, « nomen » signifie à la fois le nom et la substance. Selon la Bible, la parole précède la matière. Le livre de la Genèse décrit Dieu comme un auteur créatif. Et le nom était si important que la première tâche d’Adam comme gardien de l’Eden fut de nommer les créatures.
Foi mises à part, l’image est pertinente. Nous savons ce qui résulte du renversement de la nomination. Le garçon, dans le roman Etre sans destin d’Imre Kertesz, était défini par les autres comme un Juif. Avant cela il avait été un être humain, un individu avec un nom.
L’immersion de la personne dans le collectif était, et est encore, le préalable à la réification de l’être humain. Une fois réussie, on peut enchaîner une connotation déplaisante après l’autre au mot qui désigne une masse d’entités sans nom. Et bientôt, vous vous retrouvez vous-même incapable de vous rappeler que « numéro tant » fut autrefois votre voisine Miriam.
Une lecture ouverte de la Shoah
L’Osservatore romano, quant à lui, a publié le 13 mai une analyse en tous points remarquable, due à Anna Foa, une universitaire qui enseigne à l’université La Sapienza, spécialisée dans l’histoire du judaïsme. Partant du fait que le discours à Yad Vashem développe une analyse théologique de la mémoire, Anna Foa propose une glose à la fois sensible et instructive des paroles du pape. Je cite un extrait, à partir du texte de l’article reproduit sur son blog par le vaticaniste Sandro Magister :
Mais il y a encore autre chose dans les paroles prononcées à Yad Vashem. C’est le propos de lier l’événement spécifique et historiquement unique de la Shoah a toutes les persécutions, transformant le cri des victimes de la Shoah en le « cri d’Abel qui s’élève de la terre vers le Tout-puissant ». Une lecture, donc, universaliste de la mémoire de la Shoah, qui ne doit pas choquer, mais si elle a peut-être pu troubler ceux qui y ont lu de l’insensibilité à l’égard de la souffrance propre et spécifique des Juifs assassinés en tant que Juifs.
Le conflit entre une lecture « ouverte » de la Shoah et une lecture toute interne au judaïsme ne date pas d’aujourd’hui. Et ce n’est pas l’Église mais les philosophes, les historiens, les enseignants – Juifs ou non – qui ont été les premiers à remarquer la possibilité de jeter un pont entre la Shoah et la compréhension de tous les génocides, les massacres, les racismes : à voir, donc, dans l’exercice de cette mémoire un moment de catharsis de l’être humain qui devant cette douleur peut, et doit changer.
« Et moi, Juif, je vous dit : c’est un grand pape »
Pour une mise en perspective globale du sens du voyage du pape, on se tourne enfin vers Dan Vittorio Segre, une figure du sionisme, ancien combattant, diplomate et fin lettré, personnalité de premier plan du judaïsme italien. Sa chronique dans Il Giornale s’intitule crânement « Io, E io, ebreo, vi dico: è un gran Papa ». Extrait :
Contrairement au pèlerinage du pape Wojtyla, la personnalité de Benoît XVI a été au centre mais n’a pas dominé la scène politique et médiatique. Il a plutôt eu un fort effet éducatif sur un Pays — et au-delà de ses frontières — dans lequel l’ignorance et le préjugé à l’égard du christianisme ont d’antiques racines. L’Église de Rome est apparue dans toute sa grandeur rituelle et spirituelle, y compris à l’égard des autres églises. Il a mis en évidence l’entrelacement linguistique, historique, liturgique entre le judaïsme et le christianisme, en faisant émerger le problème de l’apolitisme, tant dans le christianisme que dans le judaïsme, du Juif Jésus. Il a souhaité voir les chrétiens du Proche Orient jouer un rôle de pointe comme vecteurs de paix, et non d’hostilité. Enfin cette visite papale a permis aux Israéliens trop pris par leurs problèmes de sécurité de mesurer l’immense patrimoine humain, culturel, religieux de leur pays, et la responsabilité de le défendre et de le partager avec d’autres. Un pays qui, avec tous ses problèmes et ses défauts s’est transformé en l’un des rares laboratoires de recherche de solutions aux deux problèmes mondiaux – le retour de la religion dans la politique et la collobaration de la tradition avec la modernité – dans un cadre démocratique de liberté.
20 mai 2009 at 19:58
Je me demande si le commentaire d’Anna Foa n’est pas celui qui va à l’essentiel. En allant à Yad Vashem, le pape fait à la fois un geste très naturel, et en même temps, pourrait tomber dans le piege, qui est de faire de la Shoah l’alpha et l’oméga du monde moderne. Le pape pourrait succomber à la religion sans Dieu qui, depuis une trentaine d’années, s’est organisée de manière plus ou moins subreptice, au coeur de l’inconscient collectif. Or précisément, il va à Yad Vashem pour parler des malheurs du monde (contre l’idée si étrange mais néanmoins si répandue de la singularité absolue du génocide) et pour offrir une interprétation théologique de la Catastrophe, en distinguant la vie qui passe des noms qui ne passent pas. On ne pouvait mieux faire pour intégrer la Shoah dans une perspective authentiquement chrétienne.
20 mai 2009 at 20:02
J’aurais du ajouter: je suppose que c’est la raison pour laquelle il n’a pas pu/ou pas cru pouvoir parler de la culpabilité allemande. Il s’agissait très exactement de dé-particulariser Auschwitz pour faire à la mémoire des morts une place dans l’économie du salut.
20 mai 2009 at 21:25
Comme catholique, je ne peux pas vous suivre sur le terrain de la volonté de “départiculariser” Auschwitz. Je vous sais gré d’ailleurs de ne pas avoir écrit “banaliser”.
Sans doute, toute une idéologie vaguement droit-de-l’hommiste a abusé de la référence à Auschwitz pour beaucoup de mauvaises raisons qui mériteraient d’être élucidées.
Mais il y a quelque chose de singulier dans la Shoah que seuls des Juifs et plus encore des Chrétiens peuvent saisir.
Pour les Saintes Ecritures, l’Alliance de Dieu avec Israël est une alliance perpétuelle. La perpétuité du peuple juif est donc un signe sur terre de la fidélité de Dieu. Pascal, en dépit des préjugés antisémites de son temps l’avait fort bien compris dans ses Pensées.
D’un point de vue chrétien, il est de plus indispensable de voir que les Ecritures (en particulier l’Epître aux Romains, chap. 9 à 11) prophétisent que le peuple juif se convertira à la fin des temps, à la veille du retour du Christ.
Pour une idéologie antichrétienne, comme le nazisme, anéantir le peuple juif physiquement, c’était donc faire d’une pierre trois coups: c’était bien sûr détruire le peuple élu, mais c’était aussi réfuter le Nouveau Testament et prouver l’inexistence de Dieu.
L’anéantissement physique des juifs était donc également un moyen d’anéantir spirituellement le christianisme.
En soi,en s’en tenant à un point de vue strictement humain, l’horreur d’Auschwitz dépasse tout ce qu’on a pu connaître jusqu’à présent: le crime y a pris une dimension industrielle qui requérait de la part des meurtriers une capacité inégalée à étouffer la voix de leur conscience.(cf. le livre d’Edouard Husson sur Heydrich et la Solution finale.)
Mais de plus pour un croyant, le génocide fait partie de ces moments de l’Histoire où l’atrocité des faits matériels se double d’une dimension symbolique qui nous fait entrer dans la sphère du surnaturel, du diabolique, de l’antéchristique.
Le caractère satanique du génocide a fait progressivement prendre conscience aux Chrétiens, un peu tardivement hélas, que l’antisémitisme s’était introduit dans le corps de l’Eglise comme un parasite démoniaque destiné à le ronger de l’intérieur.
Pendant longtemps une certaine hostilité des chrétiens à l’égard des fils d’Israël pouvait s’expliquer, voire se justifier, par l’idée que les Juifs péchaient par infidélité envers Dieu en refusant l’Evangile. Pourtant d’après saint Paul, toujours dans la Lettre aux Romains, c’est bien en vertu d’un dessein surnaturel de Dieu que le peuple juif ne peut se convertir massivement au Christ avant l’heure de son retour, et non en raison d’une faute quelconque qu’il aurait commise. Car c’est en vue de faciliter la conversion des Nations, dit saint Paul, que le Seigneur maintient Israël à part de l’Eglise jusqu’au retour du Christ.
Malheureusement, la bonne doctrine sur la destinée d’Israël a été recouverte au fil des siècles d’une couche de préjugés hostiles qui ont conduit au développement de toute une mauvaise théologie attribuant les malheurs d’Israël a sa responsabilité personnelle.
Or cette interprétation de la destinée d’Israël, comme conséquence pure et simple de son infidélité, ne peut plus avoir cours de nos jours.
Car si Israël s’était laissé assimilé au fil des siècles par les Nations, au mépris de sa raison d’être, aucun nationalisme n’aurait ressenti le besoin de le détruire comme un corps étranger et nuisible.
Il en résulte que les juifs ont été persécuté par les nazis en haine de l’idée d’élection, qui suscitait la jalousie de l’idolâtrie nationaliste, en haine de la Loi divine qui dénonçait tout ordre social foncièrement inégalitaire, en haine du Dieu créateur de l’univers qui exige de subordonner le bien de chaque communauté particulière à l’Universel.
D’un point de vue chrétien, il est donc devenu clair que, comme au temps d’Esther ou au temps des Macchabées être hostile aux juifs en tant que juifs, c’est être hostile au Dieu de Jésus-Christ.
Ce n’est donc pas seulement pour des raisons d’ordre humanitaires ou par allégeance à un conformisme politiquement correct, mais bien pour des raisons profondément spirituelles que nous autres Chrétiens avons le devoir de méditer la leçon d’Auschwitz.
21 mai 2009 at 00:08
à eps
Vous dites: “il s’agissaitt très exactement de dé-particulariser Auschwitz”.
J’attire votre attention sur la citation suivante:
« Les noms inscrits dans ce sanctuaire auront toujours une place sacrée parmi les descendants innombrables d’Abraham. Comme lui, leur foi a été éprouvée. Comme Jacob, ils ont été plongés dans le combat pour discerner les desseins du Très-Haut. »
En rattachant la mémoire des victimes de la shoah à la mémoire des noms d’Abraham et de Jacob, Benoît XVI montre qu’à ses yeux la destinée d’Israël s’inscrit dans la continuité de l’histoire des patriarches. Par là il indique que les malheurs endurés par le peuple juif au cours du siècle dernier doivent être pensés comme un signe de sa fidélité à l’Alliance qu’a conclue avec lui le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
L’hommage rendu par le Saint Père aux victimes de la Shoah s’inscrit donc bien dans la reconnaissance du caractère spécifique de la destinée d’Israël.
Voilà pourquoi Benoît XVIa osé dire que les noms des victimes auront toujours « une place sacrée » parmi les chrétiens. Je ne pense pas qu’il emploie le terme de “sacré” à la légère.
21 mai 2009 at 03:33
Merci pour cette remarquable description. Si je puis me permettre d’apporter une nuance cependant: si en tant que chrétiens nous avons le devoir de faire une lecture spécifiquement chrétienne de la Shoah – et, ajouterais-je, en tant qu’Européens, une lecture spécifiquement européenne – il ne faut pas non plus oublier que cet événement a une portée universelle, importante pour tout être humain même s’il est totalement étranger à ses aspects historiques, culturels et religieux. Sur le plan philosophique et spirituel, c’est en ce sens qu’il peut y avoir lieu de “dé-particulariser” la Shoah, même si ce terme n’est pas le bon (“universaliser” ?).
21 mai 2009 at 13:35
Je n’entendais pas dé-particulariser par rapport à la destinée particulière du peuple juif, mais par rapport à l’idée de la singularité absolue de la Shoah. En d’autres termes: je n’ai aucun désaccord avec vous.
21 mai 2009 at 13:45
Encore une fois, je suis tout à fait d’accord. Il me semble qu’il y a en effet une intension diabolique dans l’idée d’en venir à bout du peuple choisi, et ne me propose pas de nier ou de relativiser cela.
Je visais quelque chose d’assez particulier, et qui est la “religion de la Shoah”, dont du reste nous avons eu un écho dans le procès d’intention dont Benoît XVI a été la victime au moment de l’affaire Williamson. C’est l’idée que notre destin politique doive être entièrement compris par référence à la Shoah, concue comme centre de toute pensée politique, comme point de départ absolu. C’est une idée qui est, je crois, au coeur de la religion de l’humanité qui triomphe aujourd’hui. Un certain nombre de juifs ont mis en garde, à juste titre contre la banalisation de la Shoah en ce sens très spécifique, pour ne pas dire son exploitation politique diffuse, et ont bien senti que cela n’avait rien de juif (je pense notamment à Michael Wyschogrod, mais aussi au grand rabbin d’Angleterre, Jonathan Sacks, auteur d’un livre remarquablement équilibré sur la question).
21 mai 2009 at 22:00
En ce cas, je suis assez d’accord avec vous. Cette “religion de la Shoah” finit par la banaliser à force de l’instrumentaliser.
22 mai 2009 at 12:22
Moi, je me demande pk on ne parle que de la shoah: le génocide rwandais a été commis par tout un peuple, alors que celui des nazis a été commis par seulement quelques personnes.
ça ne meparait pas normal de ne penser que “Shoah” dés qu’on dit “génocide”: il n’est malheureusement pas le seul…
22 mai 2009 at 19:17
à Panouf:
Vous n’avez pas entièrement tort.
Tous les génocides sont des horreurs. Toutes les souffrances méritent notre compassion: avant le génocide juif, il y a eu le génocide arménien et depuis le génocide juif il y a eu le génocide tutsi. Sans parler du génocide tzigane contemporain du génocide juif.
Tous ces génocides méritent évidemment la même réprobation morale, doivent susciter les mêmes sentiments de compassion pour les victimes et d’indignation à l’encontre de leurs auteurs.
Mais pour ceux qui croient au mystère de l’élection du peuple juif et à la perpétuité de l’Alliance du Sinaï, il s’ajoute dans le génocide juif une signification supplémentaire : tuer le peuple juif, c’est vouloir mettre fin à un signe visible de la réalité de la Providence. Cest vouloir exclure Dieu de l’Histoire humaine et éteindre pour toujours la voix des prophètes d’Israël. C’est vouloir créer un monde nouveau où ne se ferait plus entendre l’appel de la Loi morale, cette Loi qui aujourd’hui fait que nous jugeons abominable les génocides.
Mais ce mystère ne peut véritablement faire sens que pour des Juifs et des Chrétiens qui prennent au sérieux la Révélation, et aussi pour les hommes de bonne volonté qui perçoivent plus ou moins clairement que l’essentiel de la morale au nom de laquelle nous nous indignons des génocides provient de la Révélation du Sinaï.
Evidemment comme chrétien, j’estime que la Parole qui s’est fait entendre sur le Sinaï a parlé encore plus clairement sur le mont des Béatitudes.
D’ailleurs pour Heydrich, maître d’oeuvre de la Solution Finale, l’anéantissement des juifs devait être complétée ensuite par la destruction des institutions de l’Eglise catholique. (Voir Edouard Husson, “Heydrich et la solution finale”, 2008).
Un dernier point: contrairement à Dieudonné, je ne pense pas qu’il y ait une concurrence des génocides. Je crois comme chrétien que le peuple juif a une place singulière dans l’Histoire et que de son sort dépend indirectement celui de l’Humanité entière. La singularité du génocide juif est d’abord liée à la singularité du peuple des fils d’Israël qui fait qu’un monde sans juifs deviendrait vite un monde sans Dieu.
Et puis dire que le génocide juif n’a été commis que par quelques personnes, est matériellement inexact, à ma connaissance. Voir par exemple le très bon livre d’Edouard Husson, “Une culpabilité ordinaire? Hitler , les Allemands et la Shoah. Les enjeux de la controverse Goldhagen”, Editions F-X de Guibert, 1997. Il analyse la controverse qui a agité les historiens sur l’implication des soldats de la Wehrmacht, les “Bourreaux volontaires de Hitler” dans la “Shoah par balles” qui a constitué la première phase du génocide. Vous pouvez aller voir le blog de Husson qui est dans le blog roll de Philarête.
Enfin, au cas il se trouverait des esprits retors qui s’imaginent trouver dans les Ecritures Saintes une apologie des génocides à l’encontre des Cananéens, je les invite à lire les livres de Jacques Cazeaux, “Histoire, Utopie, Mystique. Ouvrir la Bible comme un livre”, Cerf 2003; et surtout: “Le Refus de la guerre sainte. Josué, Juges et Ruth”, Cerf, 1998.