Un Français a parfois du mal à prendre la mesure de ce fait étonnant : ailleurs que chez nous, les grands philosophes de l’histoire moderne ont généralement été formés à l’Université et, bien souvent, ils y ont fait carrière. Depuis Descartes, il nous semble au contraire que le véritable sérieux, sinon le génie, ne peut s’épanouir qu’en dehors du cadre contraignant et ritualisé d’une vie universitaire. L’Université nous paraît condamnée à ne produire que des professeurs de philosophie – parfois doués, souvent ennuyeux – mais sûrement pas des philosophes au sens noble et profond. C’est donc toujours avec un certain étonnement que nous découvrons à quel point, hors de nos frontières, le savoir et le génie sont inséparables des grandes villes universitaires : Königsberg, Iéna, Heidelberg, Glasgow, Oxford ou Cambridge, pour ne citer que les plus fameuses.

Trinity College, Cambridge
Elizabeth Anscombe appartient à cette lignée de philosophes dont la pensée est inséparable de l’enseignement. Ses thèmes de prédilection furent la matière de ses cours, professés à Oxford puis à Cambridge où elle fut élue, en 1970, à la chaire qu’avait occupée Wittgenstein. On peut ainsi parcourir la liste de ses lectures, scandées par la succession traditionnelle des trimestres d’une année universitaire anglaise : Michaelmas, Hilary, Trinity à Oxford, Michaelmas, Lent et Easter à Cambridge, et embrasser d’un coup d’œil la diversité des questions et des auteurs qui furent les compagnons de sa riche vie intellectuelle. La philosophie ancienne y tient une bonne place, de Parménide à Proclus, en passant par Platon et Aristote. Wittgenstein est présent depuis le début de sa carrière, et le reste jusqu’aux dernières années. Locke et Hume reviennent également souvent. La philosophie de l’esprit, l’éthique, la philosophie de la religion et la philosophie de la nature sont les thèmes dominants.
Anscombe a écrit peu de livres. Outre Intention, publié en 1957 – ce livre connut une seconde édition révisée en 1963, et chaque nouvelle réimpression est rapidement épuisée – elle est l’auteur d’une Introduction to Wittgenstein’s Tractatus (1959) qui, comme son nom l’indique, porte sur l’autre chef d’œuvre de Wittgenstein, le premier des deux livres qu’il publia de son vivant, le célèbre Tractatus logico-philosophicus (1922). On dit parfois que l’« introduction » d’Anscombe est aussi difficile à comprendre que le Tractatus lui-même, et ce n’est pas tout à fait exagéré. On peut dire aussi qu’un lecteur qui ne consentirait pas à l’effort demandé par le livre d’Anscombe a peu de chance de se hisser au niveau de la difficulté propre au Tractatus, ce livre dont l’auteur disait qu’il « ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé par lui-même les pensées qui s’y trouvent exprimées » (ce qui suit est d’ailleurs encore plus déprimant, puisque Wittgenstein ajoute que le but de l’ouvrage « sera atteint s’il se trouvait quelqu’un qui, l’ayant lu et compris, en retirait du plaisir »…).
Anscombe était certainement un professeur plus accessible que Wittgenstein. Si elle avait la réputation d’être parfois terrible dans les discussions philosophiques, ceux qui ont bénéficié de ses tutorials (ces entretiens de « préceptorat » qui constituent une part importante des obligations d’un professeur à Oxford ou Cambridge) se souviennent surtout de sa disponibilité et du temps infini qu’elle était prête à consacrer à ses étudiants. Les entretiens laissaient souvent, semble-t-il, tous les protagonistes épuisés.
La publication des Collected papers d’Anscombe (trois volumes d’articles choisis, en 1981) marqua un tournant dans sa reconnaissance internationale. D’un seul coup, l’ampleur et la profondeur de sa pensée pouvaient enfin être mesurées et appréciées à sa juste valeur. Une pensée qui s’était déployée dans le climat confidentiel des cours ou des colloques académiques devenait d’un seul coup accessible à toute la communauté philosophique. Ces articles, qui reprennent souvent le thème de ses cours ou la teneur d’une communication dans un congrès, sont rarement très longs. Ils sont généralement d’une lecture exigeante, et l’on peut passer des années à tourner autour pour en extraire la substance. Ce qui me semble les caractériser, c’est qu’Anscombe concentre à chaque fois sa réflexion sur un problème qui apparaît assez vite comme situé au cœur d’une difficulté traversant l’histoire de la pensée. Plutôt que de bâtir un système, Anscombe choisit de mettre le doigt sur le noyau d’un argument. Elle ne s’embarrasse guère du souci de tirer de longues conclusions ou de faire entrevoir la portée de son raisonnement, mais on s’aperçoit peu à peu qu’elle a mis en lumière un paradoxe insurmontable, un défaut dirimant dans un certain type de position philosophique, et qu’elle a proposé une voie alternative puissamment originale.
Par égard pour mes lecteurs, je réserve à un autre billet quelques aperçus sur les thèses développées par Anscombe qui ne cessent de hanter les discussions philosophiques actuelles. Je conclus seulement cet aperçu bibliographique en signalant qu’après la mort d’Anscombe, deux autres volumes d’articles ont encore vu le jour, qui réunissent une moisson magnifique d’articles inédits ou rédigés après les trois volumes de 1981 : un volume centré sur l’éthique (Human Life, Action and Ethics), et un autre sur la religion (Faith in a Hard ground), tous deux rassemblés par Mary Geach et Luke Gormally, soit la propre fille d’Anscombe et son mari (j’entends le gendre d’Anscombe). Ce qui fournit une transition décente pour évoquer maintenant la femme que fut Anscombe.

La jeune Elizabeth Anscombe
En 1941, Elizabeth Anscombe avait épousé Peter Geach, également philosophe et lui aussi converti au catholicisme, de trois ans son aîné, qui l’avait remarquée à la messe, et qui avait été séduit par sa beauté et par sa voix. Seule la mort d’Elizabeth, en 2001, devait les séparer. Geach appelait volontiers sa femme comme tout le monde : « Miss Anscombe ». Il paraît que ce « miss » causa quelque alarme lorsqu’elle se présenta un jour à la maternité pour accoucher. C’était il y a un certain temps.
Il y a peu d’exemples de couple philosophique, surtout si l’on oublie l’inconnue que Gilles Ménage, dans son Histoire des femmes philosophes, désigne comme l’épouse de Pythagore. Certains philosophes eurent d’illustres maîtresses, certaines philosophes eurent d’illustres amants. Sauf erreur de ma part, ces unions durables ou passagères, et presque toujours orageuses, furent immanquablement stériles, comme si la fécondation mutuelle des esprits devait se payer d’un refus de la fécondation charnelle.
Le mariage de « miss Anscombe » et de Peter Geach est une remarquable exception. Outre un livre qu’ils signèrent de leurs deux noms, intitulé Three Philosophers, consacré à Aristote, Thomas d’Aquin et Gotlob Frege, le lecteur attentif ne peut que remarquer à quel point leurs pensées, si diverses dans leur expression et dans leurs thèmes, s’enlacent comme deux plants croissant en prenant appui l’un sur l’autre. Tel argument esquissé par l’un dans un article, devient une pensée mûre et percutante dans un écrit de l’autre. Tel exemple inventé par l’un répond en écho à telle analyse proposée par l’autre. Les mots parfois sont les mêmes, et l’on croit sentir dans ces pages pourtant dépourvues d’affect le fruit d’une discussion commencée et reprise sans cesse autour de la table familiale.
L’œuvre d’Anscombe et celle de Geach sont, sur un certain nombre de sujets, étonnamment complémentaires, notamment sur la question de la substance, sur celle du raisonnement pratique ou de la philosophie de la première personne, où les arguments du logicien Geach éclairent souvent les raisonnements plus tortueux de son épouse – à moins que ce ne soit le contraire.
Il est de tradition, à l’Université, d’offrir à un éminent professeur un volume d’hommage, des Mélanges, que les Anglais appellent volontiers un Festschrift. On y réunit des articles rédigés à cette occasion par des collègues du monde entier, et qui portent de préférence sur tel ou tel aspect de la pensée du dédicataire de l’hommage, l’homenajeado, comme disent utilement les Espagnols. Si, à la veille de votre retraite du corps enseignant, le volume d’hommage ne contient que des articles de collègues de votre propre faculté, et que tous les articles, où vous n’êtes même pas mentionné, ont déjà été publiés ailleurs depuis des années, le geste reste sympathique mais, forcément, c’est moins classe. Anscombe eut bien entendu son Festschrift, ainsi que Peter Geach, l’un et l’autre fort originaux et bien fournis. Mais ce qui est plus significatif et, à coup sûr, plus rare, c’est qu’un Festschrift put également être offert au couple en tant que tel, à l’occasion de leur cinquante ans de mariage. L’histoire de l’université ne doit pas compter beaucoup de volumes d’hommage adressés à un couple pour ses noces d’or. Le fait que le couple ait pu être traité comme un unique homenajeado témoigne aussi de l’unité de leur pensée.
Les Geach eurent sept enfants. Leur fille Mary, à laquelle j’ai déjà fait allusion, livre ce témoignage sur sa mère :
Intellectuellement, elle était exceptionnellement diligente. Mary Warnock la décrit comme « vouée au dialogue qui est central pour la philosophie », mais ce n’est pas seulement avec les philosophes qu’elle était toujours prête à se saisir d’un problème et à y appliquer son esprit. Elle était, en un sens, un parent plus attentif que la plupart : les enfants reçoivent rarement, je pense, autant et d’aussi bonnes réponses à leurs questions. Elle savait penser au niveau de la personne à qui elle parlait (…).
Son enfant favori, disait-elle, était celui de six ans : elle admirait les pensées des enfants de cet âge, si bien qu’en nous ses enfants, la raison jaillit à la lumière de son intellect bienveillant et puissant, dont l’influence peut être mesurée par le fait que nous sommes tous les sept restés jusqu’à ce jour catholiques croyants et pratiquants. Elle avait aussi l’habitude de prier pour chacun des enfants absents, nous nommant individuellement lors de la prière en famille, qui avait généralement lieu matin et soir. Elle ne donna pas seulement ainsi l’exemple nécessaire de la prière, qu’elle mentionne dans son article sur « L’environnement moral de l’enfant », mais elle obtint aussi en réponse à ses demandes la continuation de la foi en nous.
Le catholique anglais est volontiers excentrique. Plutôt, son catholicisme lui-même est une excentricité, une forme de dissidence permanente qui plonge ses racines dans un long passé de persécution et de minorité civile. Il n’est pas inutile de s’en souvenir lorsqu’on est confronté à un personnage comme Elizabeth Anscombe. Son orthodoxie rigoureuse la rend assurément sympathique au catholique de tempérament conservateur, et plutôt suspecte à l’esprit libéral. Mais un catholique anglais très orthodoxe ne ressemble guère un catholique français ultramontain. Par exemple, il aura appris de l’histoire une saine méfiance à l’égard du pouvoir politique, et de sa pente à opprimer les minorités pour complaire à l’opinion dominante. Il aura aussi facilement un sens inné de la dignité des humbles, une répugnance instinctive face à l’arrogance de l’establishment, un faible attrait pour les signes matériels de la réussite – si souvent déniés, dans son pays, aux meilleurs sujets qui eurent le mauvais goût d’être catholiques. L’un des fils des Geach se prénomme More, et j’y vois un signe manifeste de leur conscience d’hériter de la foi de saint Thomas More, le chancelier d’Henry VIII décapité pour avoir refusé d’approuver le divorce du roi.
À propos d’héritage, je me souviens qu’Anscombe, le jour où je l’ai rencontrée, m’expliqua que le catholicisme anglais se partageait entre la postérité de Newman et celle du cardinal Manning, son adversaire obstiné et puissant. Il serait trop long d’expliquer ici cette querelle de l’époque victorienne, mais il est clair qu’Anscombe était du côté de Newman, c’est-à-dire de celui de la conscience contre les accommodements avec l’esprit du temps. Comme Newman, elle préférait la vérité au consensus. Comme lui, elle aurait sans doute volontiers porté un toast « au pape, mais d’abord à la conscience » : déclaration dont on ne peut mesurer la profondeur que si l’on se fait de la conscience, comme Newman et Anscombe, une idée assez haute pour ne pas la confondre avec l’évidence subjective d’un moment. Anscombe raconta un jour à sa fille qu’elle avait failli perdre sa foi naissante, alors qu’elle était une undergraduate à Oxford, en lisant un argument du philosophe athée Bertrand Russell. Sa réaction fut d’entrer dans une église et d’y faire un acte de foi. Ce n’est que plus tard qu’elle comprit la fausseté de l’argument de Russell. Si elle s’était fiée, en cet instant, à l’évidence subjective, elle aurait pu perdre la foi à cause d’une erreur intellectuelle.
La foi catholique n’était pas la seule excentricité d’Elizabeth Anscombe, et ceux qui l’ont connue aiment à rapporter à son propos une foule d’anecdotes savoureuses. Elle portait des pantalons, souvent sous une tunique, et ce genre de tenue, dans les années 1950-1960, n’était guère apprécié chez les femmes. Un jour, Anscombe se vit refuser l’entrée d’un restaurant chic où, lui dit-on, les femmes en pantalon n’étaient pas admises. Elle les retira sur le champ (l’histoire ne dit pas si elle put entrer dans le restaurant). C’est aussi en pantalon qu’elle se présenta un jour pour être reçue par le pape. Le protocole veut que les femmes soient, dans ces occasions, en robe et en jupe, et l’on fournit obligeamment à Miss Anscombe une robe à porter pour la durée de l’audience. Elle se présenta au pape avec la robe, enfilée par dessus son pantalon.
Son mépris des conventions transparaissait aussi dans son langage, souvent familier et volontiers cru. Son style, je l’ai déjà dit, se caractérise par une grande indifférence à l’égard de la beauté formelle. Dans une conférence, elle illustra la notion de « plaisir intrinsèque » en prenant l’exemple de « shitting », avec un tel sérieux, dit-on, que son audience fut trop tétanisée pour oser rire.
Un jour, menacée par un voyou à Chicago, elle lui signifia que ce n’était pas une façon de traiter un visiteur. Ils furent bientôt en grande conversation, et il l’accompagna en lui expliquant qu’elle ne devrait pas se promener dans un quartier si mal famé.
Grande fumeuse, elle fit un jour à Dieu le vœu d’arrêter la cigarette si son deuxième fils, alors sérieusement malade, recouvrait la santé. Un an plus tard et, d’après certains, après en avoir parlé avec le grand logicien néo-zélandais Arthur Prior, elle décida que son vœu n’incluait pas la pipe et les cigares, qu’elle se mit alors à fumer.

Anscombe et Peter Geach
Il n’est certainement pas vrai que les mariages heureux n’ont pas d’histoire. Ils en ont une, assurément, et il n’est pas sûr que cette histoire contienne moins de souffrance ou d’épreuves que celle des autres mariages. Je n’ai pas d’aperçu particulier à livrer sur celui d’Anscombe et Geach – ou plutôt les rares que j’aurais me semblent être de ceux que, précisément, on hésite à raconter, comme si l’on craignait de profaner un mystère délicat. En revanche, dans les nombreuses interventions qu’elle fit devant des publics catholiques, Anscombe fut parfois amenée à parler du mariage. Elle le faisait alors en excluant délibérément tout pathos, avec la conviction manifeste que la conception traditionnelle du mariage dans l’Église catholique se tient entre deux rigorismes également dangereux, celui qui méprise la chair et celui qui exalte la pureté idéale du sentiment amoureux. Ce dernière déformation, qui peut se comprendre comme une réaction aux excès contraires du passé, est probablement la plus actuelle dans les milieux chrétiens, et Anscombe prend toujours garde, lorsqu’elle parle du mariage, de ne pas oublier qu’un mariage peut exister sans amour, ou sans amour partagé.
« Si une sorte d’amour ne peut pas être commandée, nous ne pouvons construire notre théologie morale du mariage sur le présupposé que cet amour sera présent. Son absence est une triste chose, mais cette tristesse existe ; elle est très commune ».
« Nous ne pouvons absolument pas délivrer un enseignement qui flatte les chanceux, et ne parle pas aux malheureux. » (Anscombe, « Contraception and Chastity »)
Le couple Geach semble avoir été un couple chrétien de l’ancien temps. Les vertus qu’ils ont pratiquées auraient pu être celles d’un vieux ménage paysan, formé à la rude école de la vie et puisant dans la foi des trésors de réalisme qui, mieux que les mirages de la passion, font durer et grandir un amour pudique et fier.
Un proche ami d’Anscombe a raconté ainsi les derniers instants de celle qu’on a appelée « l’indubitable géant parmi les femmes philosophes » :
Elle fut entourée à sa dernière heure par son mari et quatre de leurs enfants (Jenny, John, More et Tasmin). Son dernier acte intentionnel fut d’embrasser Peter Geach. Elle mourut alors que les membres de la famille à son chevet concluaient leur récitation des mystères douloureux du rosaire.
C’était le 5 janvier 2001.
23 mai 2009 at 16:23
Bonjour monsieur Philarête. Vous faites toujours des articles intéressants, et celui-ci ne fait pas exception à la règle !
Je bloque cependant sur l’un des derniers points qu’il soulève : vous parlez de mariage, et vous parlez de rigorismes dangereux. Le premier que vous soulevez (mépriser la chair) me parait évidemment néfaste, mais ce n’est pas le cas du second. C’est peut-être aussi que je le comprends mal : que voulez-vous dire par exaltation de la pureté idéale du sentiment amoureux ? Serait-ce le même point que dans un précédent billet ou vous souligniez que le mariage ne tient pas que sur le sentiment amoureux ? Serait-ce que considérer le sentiment amoureux comme nécessaire au mariage ? Serait-ce autre chose ? La citation d’Anscombe ne m’aide pas à mieux comprendre, et au contraire ne rends votre point que plus confus.
L’amour dans le mariage, s’il n’est pas automatique et forcément permanent, n’est-il pas souhaitable, et les époux se mariant ensemble ne devraient-ils pas le faire en étant amoureux ? Le travail de couple consistant alors aussi à faire en sorte que cet amour ne meurt pas. Je suis tout au moins d’accord pour dire que les mariages sans amour sont une triste chose, mais notre société, avec tous ses travers, ne nous offre-t-elle pas au moins la possibilité de ne pas être poussé au mariage ?
J’ai du mal à comprendre comment une “théologie morale du mariage” puisse être fondée sans cet idéal, vers lequel on tendrait, en fait. Pour moi le mariage sans amour reste un exemple de misère profonde et j’ai du mal à voir quelle théologie morale on peut faire, quand en même temps j’essaye de ne pas voir la morale tant comme un fardeau de règles contraignantes que comme une option positive.
Encore bravo pour vos articles et encore merci de m’accueillir sur votre blog monsieur Philarête !
Quart-de-Tour qui n’a probablement pas tout compris.
23 mai 2009 at 20:16
J’attendais la deuxième partie de cette présnetation, et je dois dire que je suis, non pas déçu, mais surpris. Je m’attendais à une discussion de certaines thèses philosophiques de Anscombe (sur la croyance religieuse, par exemple?), mais c’est en fait une fort belle biographie (une biographie intellectuelle, pourrait-on dire) que vous proposez.
Très beau texte, en tout cas! Je n’en regrette aucunement sa lecture.
23 mai 2009 at 21:42
On va essayer d’arranger ça…
Done.
23 mai 2009 at 21:02
Ça viendra, la suite! J’ai voulu terminer de brosser le portrait d’Anscombe, avant d’essayer de rendre compte de ses thèses — ce qui était mon objectif depuis le départ… Mais ça demande un peu plus de boulot! Patience…
23 mai 2009 at 21:11
Quart-de-Tour a tort de se sous-estimer. Mon passage sur le mariage n’était pas clair, et une fois de plus je crains avoir voulu trop comprimer. Anscombe n’est pas du tout contre la présence de l’amour dans le mariage, et son point est seulement de souligner qu’un discours théologique sur le mariage, s’il doit évidemment contenir l’idée que les époux doivent grandir dans leur amour mutuel, ne peut tout subordonner à cet amour, pour rester pertinent aussi dans les cas tristes mais fréquents d’amour éteint ou non partagé. Les passages que j’ai cités sont pris dans un contexte très concret, celui des rapports sexuels, et Anscombe y défend la notion traditionnelle de «devoir conjugal» contre les accusations de juridisme qu’on serait tenté de lui opposer. L’idée est qu’il est évidemment préférable que les époux s’aiment, mais que le mariage ne disparaît pas pour autant, qu’il conserve un sens important, si cet amour disparaît.
J’ai mis ce point en avant, peut-être à tort, pour montrer comment Anscombe tendait habituellement à envisager les problèmes sous l’angle le plus difficile.
23 mai 2009 at 21:26
Juste dire…
Je lis
Ça m’intéresse…pensez: une FEMME philosophe…
J’attends de lire la suite, avec une impatiente grande
Merci
23 mai 2009 at 21:28
oups…votre blog (dans les commentaires) indique l’heure d’hiver
23 mai 2009 at 23:27
Bah, Quart de Tour discute de propos philosophiques avec un professeur en la matière (si j’ai bien tout suivi) quand lui vient de sortir du lycée, où il séchait les cours pour aller dormir sur les bancs publics :] J’ai toujours un peu peur de faire tâche du coup ! Je ne voudrais pas déranger.
Merci pour les précisions sur le sujet. Je suis assez d’accord avec ce qu’elle dit, jusqu’au devoir conjugal, sur lequel je bute, mais je comprends peu la position de l’Eglise en matière de contraception et de sexualité. Comment peut-on défendre le “devoir conjugal” ? Quelles sont ces accusations de juridisme qu’on peut lui opposer ? Moi ce qui me gêne surtout, c’est une histoire de consentement entre les époux : accepter par devoir conjugal, c’est accepter par morale, ou par devoir, c’est tout sauf accepter par envie ; et pour moi l’envie est nécessaire, et les époux ne devraient faire l’amour que si et le mari et la femme le veulent.
23 mai 2009 at 23:28
Bel article sur une très belle personnalité.
Peter Geach a eu de la chance…
Il n’est pas vain de s’intéresser de près à la biographie d’un (ou d’une) philosophe lorsque la réflexion sur l’éthique est au coeur de ses préoccupations.
Maintenant, il va falloir nous expliquer, Philarête, pourquoi un(e) philosophe aussi important(e) a pu être méconnu(e) à ce point en France, aussi bien dans les milieux universitaires, que dans les milieux catholiques, sans parler des milieux universitaires catholiques.
Enfin, pour l’anecdote du pantalon au restaurant chic, j’ai lu quelque part qu’elle portait une tunique longue dans le genre de celles portées par les Indiennes et les Pakistanaises. Excentrique, Miss Anscombe, mais pas indécente!
24 mai 2009 at 11:55
L’idée d’Anscombe, en tous cas, est que, jusqu’à un certain point, l’envie n’est pas tout. Un partenaire peut avoir “envie”, et l’autre non, et pourtant — j’insiste: jusqu’à un certain point — ne pas se refuser peut être une question de justice. L’abstention ne peut être une décision unilatérale.
C’est cette idée qui est jugée par certains excessivement “légaliste” (il semble que le conjoint ait un “droit” au rapport sexuel, etc.). En réalité, je crois qu’Anscombe ne fait qu’exprimer avec des concepts précis ce qui est vécu normalement au sein des couples ordinaires.
Le côté “réaliste” de la morale chrétienne du mariage est de signaler qu’un des partenaires ne peut se refuser sans une raison sérieuse, et que se refuser peut parfois constituer une injustice, mettre le mariage en danger, nuire à l’harmonie du couple, etc.
24 mai 2009 at 19:43
“L’envie n’est pas tout”
Pourquoi ? Je comprends que se refuser puisse nuire à l’harmonie du couple et mettre le mariage en danger (tout comme le manque d’amour d’ailleurs) mais le mariage chrétien n’a jamais été facile à vivre, et j’ai du mal à voir en quoi c’est une injustice, et en quoi le conjoint peut avoir un “droit” au rapport sexuel. Au nom de quoi peut-on être forcé à faire l’amour alors qu’on n’en a pas envie ?
24 mai 2009 at 23:08
à Quart de Tour:
Vous dites :
“j’ai du mal à voir en quoi c’est une injustice, et en quoi le conjoint peut avoir un “droit” au rapport sexuel”.
Remarque préliminaire:
L’expression “droit au rapport sexuel” est assez malheureuse, reflet d’une mentalité typiquement individualiste (pas la vôtre, celle de notre pays à notre époque) où chacun ne jauge le rapport à autrui qu’en terme de “droit sur”, sans voir que “le devoir d’autrui à mon égard” n’est pas exactement la même chose qu’un éventuel droit que j’aurais sur lui.
Sans présumer de ce que Philarête ou Anscombe répondrait à votre question, et à défaut de vous donner des explications approfondies sur un sujet qui implique une vision du mariage devenue opaque à la plupart de nos contemporains, je vous indique le texte suivant:
“Que le mari remplisse ses devoirs envers sa femme, et que la femme fasse de même avec son mari. Ce n’est pas la femme qui dispose de son corps, c’est son mari. De même ce n’est pas le mari qui dispose de son corps, c’est sa femme. Ne vous refusez pas l’un à l’autre, sauf d’un commun accord et temporairement, afin de vous consacrer à la prière; puis retournez ensemble, de peur que votre incapacité à vous maîtriser ne donne à Satan l’occasion de vous tenter.”
Saint Paul, Première Épître aux Corinthiens, 7, 3-5.
Vous remarquerez que l’un des principes du mariage chrétien est que chacun des époux a renoncé à pouvoir dire,en se mariant: “mon corps m’appartient”…
A méditer, sachant que ce sujet délicat mériterait des explications plus approfondies et un traitement empreint d’une infinie délicatesse.
25 mai 2009 at 00:48
Bonjour monsieur (ou madame ? ) Physdémon ! Merci de votre réponse. C’est en effet un sujet délicat, qui mériterait qu’on le traite avec soin, et je vous remercie, ainsi que Philarete, de prendre le temps de répondre à mes questions envahissantes !
Je reste toujours un peu tiraillé par cette notion d’une part, et le concept de viol dans le mariage, et aussi ce que dit l’Eglise sur la contraception ; tout cela me semble irréconciliable. Il faut que je cherche …
25 mai 2009 at 08:41
Attention Quart de Tour, c’est vous qui parlez de “viol dans le mariage”. Or on peut très bien âffirmer que les époux ont l’un envers l’autre un “devoir conjugal” sans transposer ce devoir de l’un à l’égard de l’autre en droit de l’autre sur l’un.
Voici une analogie éclairante, même si elle a ses limites: vous pouvez très bien affirmer qu’un riche a un devoir de secours à l’égard d’un pauvre sans attribuer au pauvre le droit de s’introduire chez le riche par effraction pour se servir à sa guise et tout saccager.
Dans la réalité, la logique de l’obligation dans les rapports de couple se passe avec bien plus de subtilités que ne peut permettre de le penser une opposition binaire entre “sexualité purement spontanée” et “viol conjugal”.
Trois références me viennent à l’esprit: le roman “Autant en emporte le vent” de Margareth Mitchelle qui en traite longuement (contrairement au film); le très beau roman de Sigrid Undset “Printemps” où cette question joue un rôle important, même s’il n’est pas excatement question d’un viol conjugal, c’est justement beaucoup plus subtil; et le beau film de Hitchcock “pas de printemps pour Marnie” dont je vous recommande les suppléments DVD où est rapportée le différend entre le réalisateur et sa scénariste à propos du tournage d’une scène de “viol conjugal”.
25 mai 2009 at 09:10
Eh bien, ces discussions mènent, me semble-t-il, à une vision bien sinistre du mariage. De même que j’avais observé dans un billet précédent une distance vis à vis de l’amour “romantique”, voici qu’ici, c’est le mariage qui s’émancipe de l’amour. Au fond je me demande (gentille taquinerie) si c’est le philosophe ou le catholique qui se méfie le plus de l’amour. Et je penche pour le philosophe “amant de la raison” que les sentiments nécessairement embarrassent. Car le catholique ne peut se méfier de l’amour, sauf à ce que je n’ai rien compris au message du Christ. L’amour devrait-il être partout chez les chrétiens sauf dans le mariage où son absence serait tolérable et qui sait même souhaitable ? Est-ce totalement cohérent ? Surtout en évoquant le modèle Anscombe qui, à première vue, mais sait-on jamais ce qui se passe derrière les portes closes, me parait un modèle de complicité et d’admiration mutuelle, autrement dit de cet amour tranquille et profond qui remplace peu à peu le feu de la rencontre. Je retrouve ici ce qui m’a toujours dérangée dans la manière dont l’Eglise catholique présente son enseignement : une somme d’obligations, de sacrifices et de fardeaux qui oublie trop souvent de dire que la vie sur terre peut être belle et qu’il appartient à chacun de s’y employer. Au fond, n’y-a-t-il pas un conflit permanent entre l’enseignement du Christ et la volonté de l’Eglise d’imposer une morale susceptible d’amener à cet enseignement le plus simplement possible par le biais de commandements qui ne prennent pas la peine d’expliquer en quoi ils sont au fond judicieux et en s’abstenant surtout de montrer qu’ils peuvent rendre heureux. Cultiver l’amour dans le mariage, s’interdire d’aller chercher ailleurs à la moindre anicroche, construire chaque jour des sentiments profonds avec l’autre, ne pas s’appartenir mais se donner, voilà qui est magnifique, voilà qui permet de grandir et d’éviter bien des tourments. Pourquoi présenter ceci sous forme d’obligation en admettant tacitement que ce sera difficile, qu’il faudra sans doute renoncer à l’amour, au lieu de mettre en valeur ce que cela peut avoir d’enthousiasmant, au lieu d’expliquer que c’est précisément l’amour qui est au bout du chemin ? Vous devriez peut-être un jour, Cher Philarete, nous rédiger un billet sur l’Eglise et le bonheur. Je ne parle pas bien entendu du bonheur consistant dans la satisfaction des désirs immédiats et matériels, pas plus que je ne parle du bonheur de vivre dans le Christ (trop facile), je parle du bonheur en tant qu’harmonie avec soi et le monde que certains vont chercher dans les spiritualités orientales faute de le trouver dans les grandes religions révélées.
25 mai 2009 at 10:06
Ce que je vis pour ma part est bien différent : il me semble que cette “somme d’obligations” (dont on parle un peu comme de la liste des dogmes, jugée interminable alors qu’elle est en réalité extrêmement courte) peut et devrait se vivre de l’intérieur. Le principe souche (suivre le Christ) vécu par chaque chrétien peut s’appliquer au quotidien en résonance avec les “obligations” de l’Eglise, à condition de ne pas voir celle-ci comme un monde extérieur à soi.
Autre manière de présenter la chose : nous restons des enfants quant à la maturité de notre foi. Bien sûr un enfant se rebelle contre les principes que lui dicte ses parents. Mais grâce à eux il grandit.
Comment se “débarrasser” de ces obligations comme contraintes extérieures ? On peut les rejeter. Ou on peut former sa foi, pour les faire siennes.
25 mai 2009 at 10:24
Certes, mais alors deux choses m’intriguent dans votre réponse. D’abord cette opposition que je pressentais entre l’enseignement du Christ et les commandements de l’Eglise, opposition que je mettais sur le compte de mon ignorance ou de mon incompréhension, mais que vous semblez également percevoir. Ensuite, vos propos sur le fait que nous sommes des “enfants” m’interpellent également. Je n’arrive pas à me débarrasser de l’idée, fausse sans doute, mais très prégnante chez moi, que le discours de l’Eglise est resté bloqué au Moyen-Age et ne s’est pas sophistiqué au même rythme que se diffusait la culture. Il est loin le temps où l’on expliquait la religion par quelques vitraux dédiés aux illétrés et une liste impressionnante d’interdictions et de commandements. Il me semble que le christiannisme n’est pas seulement une religion mais aussi une philosophie, or j’aurais aimé personnellement qu’on m’enseigne cette philosophie. C’était le sens de ma “demande” de billet à Philarête ci-dessus.
25 mai 2009 at 11:10
A Aliocha:
j’ignore si votre intervention visait mes échanges avec Quart de Tour. J’essaie justement de faire remarquer qu’il faut sortir d’un mode de pensée de type juridique pour saisir de façon précise une notion comme celle de “devoir conjugal”.
Aussi ne suis-je pas du tout convaincu que vous soyez de bonne foi en disant ceci, que je préfère mettre sur le compte de la taquinerie:
” L’amour devrait-il être partout chez les chrétiens sauf dans le mariage où son absence serait tolérable et qui sait même souhaitable ? ”
Evidemment que l’amour doit être partout pour le chrétien, à commencer par le mariage. Mais l’amour qui doit être partiout, c’est l’Agapê, don de soi désintéressé, où je veux le bien de l’autre pour lui-même: amour qui se manifeste dans un don inconditionnel de soi qui conduit à une fidélité inconditionnelle et à un pardon toujours offert..
Ne confondons pas Agapê avec Erôs, l’amour-désir, étroitement lié à la sexualité. L’Erôs est une bonne chose en lui-même (voir la première partie de l’Encyclique “Dieu est amour” de benoît XVI, qui prolonge les travaux de Jean6paul II sur la sexualité): mais tout en étant orienté au bien, il risque de se laisser altérer par nos inclinations égoïstes, orgueilleuses, luxurieuses etc.
Donc il est évident que si “Dieu est Agapê”, il faut bien se garder de croire que l’Erôs soit divin: il est excellent lorsqu’il est imprégné de charité, il est périlleux dès lors qu’il se détourne de la direction où le portait son élan initial. cette direction est celle de l’Agapê.
Pour en revenir à la question du “devoir conjugal” que vous qualifiez de sinistre, je vous signale que surmonter une certaine lassitude sexuelle pour ne pas laisser son conjoint souffrir d’une abstience pénible peut être un acte de charité.
Cela dit, j’ai lu aussi quelque part chez Anscombe qu’elle estimait que le critère de la maîtise de soi, consiste à toujours pouvoir se passer de relations sexuelles, ne jamais vivre l’abstinence comme un manque insupportable. Bref l’appétit sexuel ne devrait jamais être ressenti cmme un besoin, une addiction. Bref, il me semble qu’Anscombe voulait dire qu’une bonne épouse ne doit pas se refuser systématiquement à son époux, lequel par ailleurs ne devrait jamais exiger des rapports sexuels de façon impérieuse.
Tout cela est dit je le regrette avec peu de délicatesse, car dans les faits les choses ne se passent pas comme cela, heureusement.
Par ailleurs je vous invite à revoir ce beau film, “A Cat on a hot tin Roof”, d’après tennesse Williams, avec Paul Newman et Liz taylor. J’espère que vous aurez de la compassion pour Liz Taylor…
Pour les généralités, sur le discours moral de l’Eglise etc. je pense que Philarète aura soin de vous satisfaire… par charité sans doute, car je doute qu’il en ait un vif désir.
25 mai 2009 at 11:30
Et qu’est-ce qui, dans mes commentaires, vous incite à penser que je songeais à un autre amour que celui que vous nommez Agapê ? D’où tirez-vous l’idée que je prônerais un amour entendu comme une sexualité débridée et permanente quand je ne fais que regretter le peu d’ambition dans les préceptes que je lis ? Le bien ne me parait pas être nécessairement synonyme de sacrifice et de douleur, c’est ici je crois, que nous nous séparons. Il me semble qu’au-delà de l’attirance sexuelle des premiers moments, surgit quelque chose de bien plus profond et de bien plus agréable que cette addiction première et somme toute superficielle que chantent les poètes, laquelle se confond facilement avec une simple attirance sexuelle ou une amourette passagère. Et je regrette que cet amour, qui me semble être le vrai, soit présenté sous l’angle du devoir comme s’il portait en lui le germe d’un renoncement alors qu’il est au contraire un accomplissement, à mes yeux en tout cas. Quant à mes interrogations de béotienne (12 ans d’éducation chez les ursulines tout de même et un étudiant en théologie tout près de moi), je vous en dispenserais si Philarête estime en effet qu’elles sont insupportables. En tout état de cause, qu’on m’épargne la charité, présentée ainsi, elle me fait horreur.
25 mai 2009 at 13:36
@Aliocha sous ce commentaire :
Je perçois une opposition, càd que je comprends que les enseignements de l’Eglise puissent être perçus comme loins de l’enseignement du Christ.
Cela ne veut pas dire que je reconnais la vérité d’une telle perception.
Tous les enseignements de l’Eglise, quels que soit leur forme, reprennent ou présupposent des “acquis”, tels que : Jésus est bien le fils de Dieu ; Dieu est amour ; etc.
Puis ces enseignements vont d’étape en étape pour conclure sur : “La fécondation in vitro sépare l’acte procérateur de l’acte sexuel.”
Si je suis une personne ne réussissant pas à avoir un enfant, et si je ne regarde que cette conclusion, je la vivrai comme une interdiction inhumaine et incompréhensible (étant incapable de comprendre l’importance de cette distinction acte sexuel – acte procréateur).
Pour ne pas la vivre ainsi, il faut d’abord admettre de suivre le raisonnement (admettre qu’un raisonnement existe, qu’il y a une explication raisonnable à cette conclusion) de la personne qui la formule, de lire toute sa réflexion, de rentrer dans sa logique — pour comprendre à partir de quel moment je me détache de son raisonnement. Et creuser à cet endroit-là.
Généralement, notamment via les médias, on ne retient de ces enseignements ecclésiaux que ses conclusions, en zappant le raisonnement. Une des conclusions directes en est qu’on est prêt à admettre que le pape puisse dire n’importe quoi, qu’il puisse affirmer que “le préservatif ne protège pas du sida”, etc.
Comparaison avec le monde de l’entreprise : un employé me demande une augmentation. Je lui réponds : “Non, la boîte ne fait pas de bénéfices, nous sommes quasiment en faillite.” Je connais de nombreux employés qui ne seront capables que d’entendre ce “non”, seule information qui, estiment-ils, les concerne. De ce “non”, ils déduisent : “il ne m’aime pas, je ne suis pas reconnu dans mes qualités professionnelles, etc.”
Un des principaux problèmes pour suivre les raisonnements d’une commission sur la bioéthique auprès du pape, par exemple, c’est le langage de cette commission : composé de philosophes familiers de saint Thomas et saint Augustin, ils en reprendront les concepts qu’ils considèreront comme acquis par leurs lecteurs…
Donc pour résoudre ce problème il faut des médiateurs, des personnes qui comprennent les deux langues : celle de saint Augustin et celle des fidèles.
Ces médiateurs peuvent être des prêtres ou des laïcs.
Philarête est l’un de ces médiateurs. Mais lui-même manipulera certains concepts familiers à certains et pas à d’autres.
Quand on se rebiffe face aux “conclusions” de l’Eglise sur tel ou tel point, l’essentiel est de trouver le “bon” médiateur.
Les positions de l’Eglise sont alors énoncées de manière universelle. Le médiateur sera adapté à chacun des membres du peuple de Dieu.
J’insiste sur un dernier point : le jour de son baptême, un chrétien devient prêtre, prophète et roi. Tout chrétien a une mission de “médiateur”.
25 mai 2009 at 14:04
Deux remarques sur la discussion Aliocha/Physdémon en cours.
1) Moi qui suis philosophe, catholique et marié (dans l’ordre que vous préférerez), je défends une conception de l’amour conjugal et du mariage qui, pour autant que je puisse en juger d’après ce que je lis, est très proche de celle que présente Aliocha.
2) Pas d’accord avec la présentation que Physdémon donne de “Dieu est amour” de Benoit XVI. Théoriquement parlant, l’apport principal de cette encyclique est d’établir une continuité (§7), voire dans certains cas une identification (voir par ex. début §10) entre “eros” et “agape”. Au moins depuis le livre de Nygren Eros et Agape (dans les années 1930), maintenir une coupure stricte et plus ou moins imperméable entre ces deux formes d’amour est devenu une sorte de cliché de la réflexion chrétienne sur l’amour. L’encyclique en question rappelle que c’est nettement plus compliqué que cela, qu’il y a une dimension “érotique” dans la “charité”, et une dimension de charité dans l’eros (par ex. dans l’eros conjugal tel que le décrit bien Aliocha : “quelque chose de bien plus profond et de bien plus agréable que cette addiction première et somme toute superficielle que chantent les poètes, laquelle se confond facilement avec une simple attirance sexuelle ou une amourette passagère”).
Aliocha, si vous n’avez pas ce texte en tête, puis-je me permettre de vous recommander la lecture de la première partie de “Dieu est amour” de Benoit XVI ? C’est court (une vingtaine de pages), lumineux, c’est à mon sens une des plus fortes analyses sur “l’amour” (notamment conjugal) qu’on puisse lire, et cela dessine l’image d’un christianisme davantage conçu comme une proposition positive que comme un catalogue d’interdits. C’est, pour tout dire, assez étonnant.
25 mai 2009 at 15:13
Chère Aliocha,
je crois qu’il faut dissiper certains malebntendus.
“D’où tirez-vous l’idée que je prônerais un amour entendu comme une sexualité débridée et permanente “.
Mais de nulle part, Aliocha. Au contraire je dis que l’Erôs est une chose noble et bonne, et je ne vous accuse de rien du tout, d’autant moins que votre blog que je lis régulièrement ne va pas dans ce sens.
“je ne fais que regretter le peu d’ambition dans les préceptes que je lis “.
Mais moi aussi: vous vous êtes immiscée dans une discussion qui partait d’une hypothèse où le couple “bat de l’aile” comme on dit. Personne ne saurait se réjouir de ce genre de situation.
“Il me semble qu’au-delà de l’attirance sexuelle des premiers moments, surgit quelque chose de bien plus profond et de bien plus agréable que cette addiction première et somme toute superficielle que chantent les poètes”.
Je suis tout à fait d’accord avec vous. Benoît XVI l’a fort bien dit dans l’Encyclique mentionnée plus haut; Jean-Paul II en a fait le sujet de ses méditations les plus personnelles (cf. Amour et responsabilité, 1962). Et on pourrait citer bien des auteurs catholiques qui vont dans ce sens, en passant par Frédéric Ozanam et Sigrid Undset. L’Erôs est un élan qui peut nous dilater l’aime et nous conduire à découvrir l’amour de charité en profondeur.
“Le bien ne me paraît pas être nécessairement synonyme de sacrifice et de douleur, c’est ici je crois, que nous nous séparons”
Non, non chère Aliocha, nous sommes d’accord. Pour moi le bien n’est pas “synonyme de sacrifice, douleur etc.”
Mais, vous qui aimez comme moi Dostoïevski, vous savez bien que l’amour exige parfois que nous affrontions des épreuves et que nous dépossédions de nous-mêmes:
“Qui veut sauver sa vie la perdra; qui accepteras de la perdre pour moi la sauvera” (Mt ch. 10, ch. 16; Lc 17)
Et:
“Il faut que le grain meure pour porter du fruit” (Jn 12)
Je suis donc tout à fait d’accord pour dire que l’amour est essentiellement accomplissement, mais cet accomplissement peut passer par des épreuves à surmonter. On passe des mystère joyeux au mystères glorieux par l’intermédiaire des muystères douloureux. Ceux-ci ne sont certes que des intermédiaires, mais on ne peut pas brûler les étapes, ni aimer sans parfois souffrir.
“Et je regrette que cet amour, qui me semble être le vrai, soit présenté sous l’angle du devoir”
Il faudrait s’entendre sur la notion de “devoir” que toute une tradition rigoriste (cf kant) a coloré de connotations que vous jugez à juste titre déplaisante. Mais la notion de devoir peut définir le type de lien qui m’unit à autrui suite à une promesse engageant ma personne: c’est ce qui se produit dans le mariage. Se marier, c’est faire un don total de soi à l’autre, ce qui de ce fait définit des “devoirs” ou “obligations”mutuelles. Accomplir ces devoirs n’est pas forcément une tâche pénible!
Saint françois de Sales disait qu’au fond être vraiment chrétien, c’est toujours accomplir son devoir avec joie. Mais on ne ressent les “devoirs” de manière douloureuse que précisément dans les cas de figure exceptionnels qu’Anscombe évoquait. Le fond du problème est de savoir si nous sommes tenus par nos promesses de fidélité alors même que nous avons cessé de désirer les tenir. Par essence une promesse m’engage même pour les moments futurs où je pourrais avoir la tentation de me rétracter, sinon ce n’est plus une promesse.
” En tout état de cause, qu’on m’épargne la charité, présentée ainsi, elle me fait horreur.”
Comme vous y allez chère Alicocha! Franco! merci pour le placage!Mais êtes-vous bien sûr d’avoir compris les propos de vos interlocuteurs? L’amour de charité est d’abord un amour inconditionnel, fidèle, loyal, midséricordieux. Est-ce cela qui vous fait horreur? Est-ce horrible que le mari fasse des efforts pour plaire à sa femme et la femme pour plaire à son mari?
Mais au delà des efforts, il faut bien voir que l’Eglise croit à l’efficacité du sacrement du mariage: le mariage est aussi accomplissement d’une promesse du Christ envers les fidèles par lesquels il s’engage à faire grandir l’amour de charité dans leur coeur. Au delà des difficultés à affronter dans la vie conjugale, il y a donc toujours en vue l’espérance d’une transformation du coeur de chacun qui permet à l’amour (y compris dans sa dimesnsion érotique) d’atteindre sa plénitude. L’amour chrétien se nourrit donc d’obstacles surmontés puisque la Grâce vient apporter réconfort, apaisement, douceur,,tendresse et plus que cela ouverture à la vie surnaturelle.
Est-ce cela qui vous fait horreur?
Si un mariage se passe mal, la foi en la grâce divine est ce qui vient apporter consolation dans le coeur d’un époux blessé par l’infidélité de son conjoint et lui donne la force de développer en lui une miséricorde dont il se sentirait incapble livré à lui-même. Car même dans un mariage réputé “raté”, la grâce du mariage peut encore porter des fruits insoupçonnés.
La discussion engagée autour de la notion de “devoir conjugal” n’est que la surface émergée d’un iceberg. Prière de ne pas rejeter tout en bloc à cause de quelques aspérités en surface qui fondraient vite au soleil.
Un dernier mot, Aliocha: je ne voudrais pas que vous vous imaginiez que je vous considère comme une “béotienne”: j’apprécie beaucoup votre blog, même si pour l’heure je n’ai pas encore renoncé au port occasionnel de capuches.
Alors toujours fâchée?
D’autre part je ne sais pas utiliser les smiles. désolé si mes plaisanteries ne font pas mouche.
25 mai 2009 at 16:44
Tout à fait d’accord avec vous Wendrock pour dire qu’il y a une continuité entre l’Eros et l’Agapê et que c’est précisément le point où Benoît XVI a fait oeuvre originale.
Néanmoins les deux concepts sont distincts, et je crois qu’il est nécessaire de ne pas les confondre purement et simplement. C’est tout ce que je voulais dire.
De grâce, ne me faites donc pas dire ce que je n’ai pas dit. Merci pour le “cliché” de la séparation Eros/Agapê qui n’est absolument pas dans ma manière de penser, et que rien ne vous autorisait à m’attribuer alors que je me tue à renvoyer tout le monde à l’encyclique de Benoît XVI.
25 mai 2009 at 18:51
Mon message était un peu rapide, je m’en excuse (ça m’apprendra à écrire à une heure du matin !:] ). Merci beaucoup pour votre réponse, elle m’a aidé à mieux comprendre la subtilité de toute cette histoire.
25 mai 2009 at 18:54
Je vous remercie pour cette référence, je m’en vais m’y plonger car je préfère en effet les propositions positives aux catalogues d’interdits.
25 mai 2009 at 18:55
Ma réponse précédente s’adressait à G. Wendrock.
25 mai 2009 at 19:05
Merci d’accepter de vous intéresser ainsi à tout cela. Je serais heureux de savoir à l’occasion ce que vous pensez de ce texte.
25 mai 2009 at 19:08
Je vous demande de bien vouloir accepter mes excuses pour ce que le terme de “cliché” a pu avoir de blessant, et si je vous ai attribué des choses que vous n’avez pas dites.
25 mai 2009 at 19:49
Je vous remercie de cette réponse circonstanciée et très éclairante. Cela étant, il semble que l’explication ne vienne qu’en cas de rebellion, ne pourrait-on la faire descendre d’un cran ? Si j’observe ma propre expérience scolaire chez les Ursulines, on ne m’a enseigné à peu de choses près que le “dogme” (de manière fort succinte) et l’essentiel des sacrements. J’ai beaucoup regretté et le regrette encore d’ailleurs de n’avoir pas eu accès à quelque chose de plus substantiel. Pour reprendre votre propos, je n’ai eu que les conclusions “journalistiques” et pas les raisonnements. Il me parait difficile, quand on est curieux, d’appliquer des règles sans en connaître les fondements et la justification. Et dans la droite ligne de votre exemple si votre employé a été associé de près au sort de l’entreprise, il sera sensible à l’argument que vous lui présenterez, dans le cas contraire, pourquoi voulez-vous qu’il s’intéresse à la santé de son entreprise ?
25 mai 2009 at 20:26
J’ai eu sous les yeux plusieurs textes de Benoît XVI parlant de l’Eglise. A aucun moment il ne la définit comme étant “le corps des évêques”, ou “le Vatican”, ou qqchose dans ce goût-là. Même chose quand un prêtre en parle.
Ce sont les non-chrétiens, et les chrétiens laïques, qui définissent l’Eglise comme une réalité extérieure à eux-mêmes. Alors que tout chrétien devrait considérer que l’Eglise “commence” par lui-même.
Quand l’Eglise demande pardon pour ses fautes dans l’histoire, ce n’est pas le pape qui s’excuse pour ses prédécesseurs, ce sont (ce devraient être) tous les chrétiens qui assument avec leurs ancêtres le poids d’une faute au regard de l’histoie.
[parenthèse : Cela n'a rien à voir avec une transmission ancestrale de fautes dont Dieu nous considèrerait collectivement coupable. C'est le parallèle entre la communion des saints et la communauté des pécheurs.]
Ce que j’en déduis, c’est que nous-mêmes qui nous “excluons” de l’Eglise. Je vois les synodes, associants laïques et religieux, qui se multiplient — et je n’y participe pas.
De même, je connais des employés qui n’ont pas envie de s’investir dans une société : ils veulent juste que leur paie tombe chaque fin de mois.
Pourquoi ? Parce que pour eux, leur vie est “ailleurs” que dans la société : ils s’investissent (affectivement, si je puis dire) dans la musique, leur voiture, le foot, leur famille. Pas dans leur boulot.
Ramené à l’Eglise, cela nous apprend quoi : que nous sommes souvent, et au mieux, des chrétiens “pratiquants”, c’est-à-dire chrétiens 1 heure par semaine.
Je ne connais rien par ailleurs à la formation dispensée chez les Ursulines.
J’aurais tendance à ne pas critiquer leur enseignement religieux, car j’ignore ce qui convient le mieux en terme d’éducation religieuse. Ayant enseigné le catéchisme à des enfants de 4e, j’ai vu comment nous jonglions dans le “programme” entre questions spécifiquement religieuses (mêlant histoire biblique, histoire de l’Eglise et des saints, questions contemporaines), prière, chants, et questions de société traitées de manière quasi purement profane.
Ces dernières prenaient beaucoup de place, mais comment faire autrement ? Où ces adolescents entendront-ils sans cela parler de drogue et de sexualité sous un aspect un peu “non-technique”.
En outre, pour retenir ces ados, il faut bien parler de questions qui les intéresse un peu, dans l’espoir qu’ils reviendront la fois suivante.
Bref, l’enseignement religieux d’aujourd’hui (tel que pratiqué en aumônerie) est fondé sur deux constats contradictoires :
1. la crainte que les jeunes ne partent, donc l’appauvrissement du contenu pour ne pas les chasser.
2. conséquence du point précédent, l’espoir que ces jeunes continueront leur formation religieuse une fois adulte (sous forme de conférences et de lectures). Ils auront alors fait au moins une année de philo, pourront comprendre certains concepts (celui de liberté par exemple, qui ne s’assimilera plus à : “je fais ce que je veux au moment où je veux”), ils auront des notions politiques et scientifiques (nanotechnologies, etc.) et pourront porter un éclairage chrétien sur ces questions.
Bref, un chrétien qui “voit” une Eglise extérieure à lui doit se dire avant tout : l’Eglise commence par moi. C’est à moi à entrer dedans, si nécessaire de force et en faisant tout sauter (en commençant par les animatrices de messe qui chantent faux et qui ont malgré cela toute mon affection ;-)).
25 mai 2009 at 21:08
Désolé d’avoir produit ce texte cousu de fautes, entre deux travaux urgents. Mon ordinateur a sauté deux fois, de sorte que j’ai écrit ce texte trois fois sans avoir le temps de me relire.
25 mai 2009 at 21:51
Précision : dans les commentaires précédents, j’ai souvent utilisé le terme “chrétien” en pensant “catholique”. Ceci doit être compris sans aucun mépris pour les Eglises protestantes : c’est simplement un réflexe détestable de ma part, et j’essaierai d’être plus exact à l’avenir.
Toutefois en parallèle, je suis passé de l’Eglise comme institution (sous-entendu “catholique”) à l’Eglise “une, sainte”, épouse du Christ, rassemblant tout le peuple de Dieu. Les protestants peuvent s’y retrouver aussi bien que les catholiques (je crois…).
Donc l’effet ces deux confusions, pourra-t-on dire, s’annule ?
25 mai 2009 at 22:21
à G. Wendrock
Maintenant que j’ai eu un peu de temps, je viens de relire la première partie de l’Encyclique “Dieu est amour”. Je voulais juste faire remarquer que s’il est vrai que Benoît XVI y exalte l’eros (je m’en réjouis!) et tend à l’unifier avec l’agapê (cf. §10), c’est dans le but de montrer que l’eros trouve son accomplissement dans l’agapê qui en dévoile la signification ultime. En somme l’eros y apparaît comme de l’agapê en puissance, mais c’est l’agapê, amour en acte, qui en manifeste toutes les potentialités.
Je dis cela pour justifier la formule qui a pu vous induire en erreur sur mes opinions:
“s’il est vrai que Dieu est amour, il faut se garder de dire que l’Eros est divin”. Je ne cherchais absolument pas à contredire l’idée d’une inclination naturelle de l’eros à la charité, ni même nier l’idée d’une présence immanente de l’agapê en l’eros authentique. Tout cela j’en suis intimement persuadé de très longue date.
Je souhaitais plus ou moins me démarquer de Feuerbach qui voulait dépasser le christianisme en “divinisant l’humain”, c’est à dire remplacer “Dieu est amour” par “l’Amour est divin”. Or, comme chrétien, je suis persuadé que sans le judaïsme et le christianisme, nous aurions pu avoir une idée assez élevée de l’eros (cf. Homère, Platon etc.) mais nous ne serions jamais parvenus à la révélation de l’Agapê, qui nous révèle aussi le point ultime auquel doit aboutir l’eros lorsqu’il épanouit toutes ses virtualités sous l’action de la grâce.
Quoi qu’il en soit mon intention de fond était seulement de mettre en garde contre l’idée qu’on puisse entrer dans le mystère de l’amour chrétien en prolongeant simplement l’expérience humaine ordinaire de l’amour humain: c’est seulement en présence de l’amour agapê, révélé par le Christ mort et ressuscité, que l’eros trouve la plénitude de sa signification. C’est pourquoi vivre le mariage dans sa plénitude comme don total de soi, fidélité inconditionnelle, indissolubilité etc. n’a de sens que dans un cadre sacramentel.
D’ailleurs, je remarque en relisant Benoît XVI que la notion d’agapê semble bien avoir chez lui un sens principalement “théologique”: dire “Dieu est amour” c’est exprimer un attribut qui appartient à l’essence même de Dieu, de toute éternité.
En revanche, lorsque le Saint Père parle de l’Eros de Dieu, c’est toujours pour penser le rapport de Dieu à sa créature, à l’homme, au peuple élu etc. On aurait donc affaire ici à un concept “économique” (pour reprendre la distinction entre “théologie”: étude de Dieu Lui-même, en Son éternité/ “économie du salut”: étude des relations que Dieu établit avec l’homme au cours du temps historique). En ce sens, il me semble que Dieu en son essence éternelle est Agapê, mais que l’eros est manifestation de l’action immanente de l’Agapê à travers ses créatures…
Mes positions vous paraissent-elles désormais plus claire et plus en harmonie avec une encyclique que j’ai accueillie avec ravissement car elle précisait des idées vers lesquelles je tendais de longue date à l’aide d’autres auteurs dont le regretté Karol Wojtyla?
26 mai 2009 at 08:27
A Aliocha
Vous dites:
“Il me parait difficile, quand on est curieux, d’appliquer des règles sans en connaître les fondements et la justification.”
Entièrement d’accord avec vous.
C’est la part de vérité qui revient aux Lumières, à l’Aufklärung. Les brebis du Christ ne doivent plus être prises pour les moutons de Panurge!…
D’où l’intérêt de penser l’évangélisation non pas en terme de marketing politique mais en terme de formation et d’instruction.
Voilà pourquoi il est intéressant d’avoir un pape théologien et professeur, même s’il n’est pas familier des pratiques du microcosme médiatique.
Voilà aussi pourquoi il est particulièrement opportun de lire des auteurs qui ont vécu leur catholicisme en étant en position minoritaire dans leur propre culture: c’est le cas d’écrivains catholiques du nord de l’Europe comme Chesterton, Waugh ou Undset. Car leur catholicisme est un catholicisme qui a su se penser et se justifier face à l’idéologie dominante de leur époque, qui a servi de creuset à la “novlangue” de notre temps: en gros, un agnosticisme condescendant dérivé d’un protestantisme libéral vidé de sa substance dogmatique.
Voilà enfin pourquoi il est particulièrement opportun que des philosophes étudient avec patience des philosophes catholiques anglo-saxons aussi exigents qu’Anscombe ou Geach: ils nous apprennent à repenser nos pratiques de justification les plus élémentaires. Exemple: nous sommes habitués à jauger la valeur d’un acte par l’intention qui y préside. Mais savons-nous au juste ce qu’est une intention? Et pouvons-nous dire qu’une bonne intention (ex: économiser des vies de GI’s) peut justifier tout acte qu’elle motive (ex: larguer la bombe atomique sur Hiroshima)?
26 mai 2009 at 21:03
Oui, tout cela me parait très clair et “en harmonie” avec l’encyclique. Merci d’avoir pris le temps d’apporter ces précisions et développements