Le discours de Gambetta à Annecy, évoqué précédemment, exprime avec une vigueur exemplaire la caractéristique paradoxale d’une certaine « identité française » : celle par laquelle le Français se singularise, au milieu des autres peuples européens, par le sentiment d’incarner l’universel. Peut-être n’y a-t-il qu’un Français, du moins à pareille époque, pour parler comme Montesquieu :
Si je savais une chose utile à ma nation qui fut ruineuse à une autre, je ne la proposerais pas à mon prince, parce que je suis homme avant d’être français, ou bien parce que je suis nécessairement homme et que je ne suis français que par hasard. (Montesquieu, Pensées, n. 350)
Il faudrait juste ajouter que, dans la conscience nationale, le « hasard » qui nous a fait naître Français est généralement vécu comme une grâce insigne, un privilège dont nos voisins sont misérablement dépourvus.
Le paradoxe tient donc, chez nous, à cette identification de l’appartenance nationale, a priori singulière, et de l’universalité à laquelle elle nous donnerait accès. Ce n’est pas que, comme Français, nous estimons représenter une « différence » qui manquerait à l’humanité si elle ne trouvait pas à s’exprimer – selon une modalité « multiculturaliste » qui est plus naturelle à d’autres nations. C’est plutôt que, du simple fait d’être Français, nous croyons incarner l’humanité comme telle, c’est-à-dire l’humanité en soi, telle qu’elle apparaît nécessairement une fois dépouillée de singularités purement adventices.
Bien sûr, une telle « idéologie » nationale a subi bien des vicissitudes, et ne parvient aujourd’hui à se manifester que de façon plus ou moins détournée ou honteuse. La mauvaise conscience, à certains égards justifiée, fait son œuvre – même si nous ne renonçons pas à être exemplaires, dans la repentance par exemple, et la dénonciation de nos propres « crimes ».

Émile Durkheim (1858-1917)
Il n’en reste pas moins que le paradoxe qui constitue notre conscience de « nous-mêmes » est fortement ancré, et demande à être compris. Je propose d’apporter au débat la contribution de Durkheim, à partir d’un extrait de L’Évolution pédagogique en France, un ouvrage qui reprend la substance des cours qu’il dispensa, avant de pouvoir occuper une chaire de sociologie (la discipline n’avait pas alors sa place dans le cursus universitaire), au titre d’une chaire de pédagogie. Durkheim fait une sorte de trait d’union entre l’idéologie républicaine exprimée par Gambetta et le regard sociologique sur la nation apporté par Mauss. Il s’efforce en effet de saisir les racines historiques de notre caractère national, et les trouve largement dans le type d’enseignement qui, à partir de la fin du XVIe siècle, s’épanouit en France sous l’impulsion des jésuites.
L’enseignement des collèges jésuites, on le sait, faisait la part belle à l’Antiquité. C’était pourtant, remarque Durkheim, une Antiquité soigneusement sélectionnée pour répondre aux besoins du nouvel humanisme qui caractérise cette période. Les jésuites, et bientôt l’Université qui les imita pour tenter de contrer leur concurrence, « cherchaient dans la civilisation ancienne… ce qui leur paraissait constituer le fond commun de toute civilisation humaine ». On dépouillait la littérature grecque et latine, non seulement des expressions trop franches du paganisme, mais aussi des traits trop singuliers, trop locaux, trop « indigènes », pour ainsi dire, qui auraient pointé, non vers l’unique « nature humaine », mais vers l’irréductible diversité de ses expressions historiques.
Partant de l’influence de cet enseignement sur la littérature française de l’âge classique, Durkheim étend ensuite son regard sur ses conséquences sociales et politiques. Le texte est long, mais il vaut la peine, je crois, de le citer en entier, tant sont riches les aperçus qu’il contient. Il ne s’agit pas de tout expliquer, assurément, par la seule histoire de l’enseignement ; mais cette histoire constitue sans doute une contribution marquante à la formation de « l’esprit français » – et bien plus satisfaisante, évidemment, qu’une explication par le climat, la religion ou l’élection providentielle…

Pyrrhus et Andromaque, par Charles Coypel (1732)
On sait qu’un des caractères essentiels de la littérature française du XVIIe siècle, c’est son goût marqué, exclusif pour les types généraux et impersonnels. Les caractères que les poètes dramatiques mettent en scène ne sont pas des individus déterminés, qui portent la marque d’un milieu social, ethnique, particulier, d’une éducation spéciale, d’un monde spécial ; ce sont de simples aspects de l’homme en général. Ce sont les éternels travers du genre humain, tels qu’on peut les observer partout, que raille le poète comique ; ce sont les grands sentiments qui ont ennobli de tout temps la nature humaine que le poète tragique met en action. Andromaque n’est pas plus une païenne qu’une dame de la cour de Louis XIV ; c’est la mère en soi, l’amour maternel incarné, de même que Célimène, c’est la coquetterie, Harpagon, l’avarice, etc. Tout ce qui peut particulariser ces personnages, tout ce qui peut en faire des individus concrets, d’un lieu et d’une époque déterminés, est systématiquement omis. Quand ils ne sont pas directement empruntés à l’histoire, nous ne savons pas d’où ils viennent, où ils sont nés, s’ils sont nobles ou bourgeois, de Paris ou de la province. Très souvent, les noms qu’ils portent ne sont pas véritablement des noms propres, mais des dénominations génériques qui désignent des types abstraits : il y a des noms pour les valets (Scapin), d’autres pour les maris trompés, d’autres pour la jeune amoureuse. De là le dédain pour la couleur locale, qu’il s’agisse du costume ou de la mise en scène. Les événements représentés se passent dans une sorte de milieu abstrait, idéal, qui est en dehors de l’espace et-du temps, parce qu’il est, pour ainsi dire, de tous les temps et de tous les pays. Et cette manière de voir les choses s’est tellement invétérée chez nous que, malgré nos efforts récents pour nous en affranchir, notre littérature en garde toujours la marque, bien qu’elle aille en s’affaiblissant.
D’où cela vient-il ? Serait-ce le résultat d’une disposition native de l’esprit français ? Mais, au début de la Renaissance, les hommes voyaient tout autrement les gens et les choses. Quelle distance n’y a-t-il pas entre les héros de Rabelais et ceux de Corneille, entre l’extrême complexité des uns et la simplicité abstraite des autres ! Que s’est-il donc passé dans l’intervalle ?
Or, rapprochez cette mentalité de notre époque classique de l’enseignement que collèges des Jésuites et collèges universitaires donnaient déjà depuis près de cent ans, quand le grand siècle commença, et elle cessera de vous apparaître comme une sorte d’idiosyncrasie inexplicable. L’élève des Jésuites, pour ne parler que de lui, vivait dans un commerce assidu avec les hommes de l’Antiquité ; seulement, il était dressé à ne pas apercevoir en eux ce qu’ils avaient de grec et de romain ; on ne les lui montrait que par les côtés où ils étaient simplement des hommes, à peine différents (sauf pour ce qui concerne la lettre de la foi) de ceux qu’il voyait autour de lui. C’étaient les mêmes sentiments généraux qui semblaient animer les uns et les autres et les mêmes idées qui semblaient les conduire. Si donc cette humanité lointaine différait si peu de celle qu’il avait sous les yeux, comment aurait-il pu avoir l’idée que l’humanité varie dans le temps, qu’elle est diverse et d’une diversité réelle et profonde, que, suivant les lieux et les siècles, elle a des manières différentes de juger, de raisonner, de sentir et d’agir, une autre morale et une autre logique ?
Tout, au contraire, devait entretenir la jeunesse dans cette conviction que l’homme est toujours et partout semblable à lui-même ; que les seuls changements qu’il présente au cours de l’histoire se réduisent à des modifications extérieures superficielles ; qu’il peut bien porter d’autres costumes, habiter d’autres maisons, parler un autre langage, observer une autre étiquette, mais que le fond de sa vie intellectuelle reste, toujours et partout identique, sans variations essentielles. On ne pouvait donc, en sortant de l’école, concevoir la nature humaine autrement que comme une sorte de réalité éternelle, immuable, invariable, indépendante du temps et de l’espace, puisque la diversité des conditions de temps et de lieux ne l’affecte pas.
N’est-il pas clair que des esprits qui avaient reçu cette culture, qui, par suite, étaient atteints de cette espèce d’infirmité qui les rendait insensibles à ce qu’il y a de changeant et de variable dans l’histoire, ne pouvaient nous peindre l’homme que comme on leur avait appris à le voir, c’est-à-dire par ce qu’il a de plus général, de plus abstrait, de plus impersonnel ? Quant à ces caractères multiples et complexes qui font la physionomie particulière de chacun de nous, qui font que l’homme d’un pays et d’une condition n’est pas l’homme d’une autre condition et d’un autre pays, ils n’y voyaient que des détails accessoires, qui pouvaient être négligés sans inconvénient, dont il convenait même de faire abstraction pour atteindre ce qu’il y a d’essentiel, c’est-à-dire d’invariable et d’universel. Et voilà comment la culture intellectuelle, fruit de l’humanisme, devait nécessairement donner naissance à cette attitude mentale qui est restée un des traits distinctifs de notre littérature nationale. Au reste, les expressions mêmes dont je me suis servi pour caractériser le milieu irréel, artificiel, dans lequel les Jésuites faisaient vivre leurs élèves peuvent servir également à définir le milieu non moins idéal, non moins abstrait, dans lequel nous fait vivre la littérature du XVIIe siècle.
Mais ce trait de caractère n’a pas seulement affecté notre vie littéraire ; tout notre tempérament intellectuel et moral en porte la marque.

La déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1789)
Et d’abord, c’est manifestement de là que vient notre cosmopolitisme constitutionnel. Quand une société est ainsi dressée à se représenter l’homme dégagé de toutes les contingences nationales et historiques, dans ce qu’il a de plus général et de plus abstrait, elle ne peut s’attacher qu’à un idéal qui lui paraisse valable pour le genre humain tout entier. De ce point de vue, par conséquent, le Français ne peut, sans contredire sa mentalité, se poser les problèmes moraux ou politiques dans des termes étroitement nationaux. Quand il légifère, c’est pour l’humanité qu’il croit légiférer, puisque l’humanité est la seule réalité véritable, et que les formes superficielles dans lesquelles elle s’enveloppe et qui la particularisent aux différents moments de l’histoire ne méritent pas plus de retenir l’attention du philosophe et de l’homme d’État que du poète. Voilà pourquoi, quand les Constituants entreprirent de dresser la liste des libertés qui leur paraissaient nécessaires, ce n’est pas pour eux, Français du XVIIIe siècle, qu’ils les revendiquaient, mais pour l’homme de tous les pays et de tous les temps. Et ce qui montre bien qu’il y a un lien entre cette espèce d’universalisme, de cosmopolitisme intellectuel et la culture gréco-latine, c’est que le sens du particularisme national est bien plus aiguisé chez les peuples où l’humanisme a poussé de moins profondes racines que chez nous, chez les peuples anglo-saxons et germaniques, où l’influence de l’humanisme a été très vite enrayée, grâce aux progrès du protestantisme. Certes, je ne veux pas dire que l’Angleterre ou l’Allemagne aient plus d’égoïsme collectif que la France : nous avons le nôtre. J’entends seulement qu’elles sentent plus vivement que nous ce qu’il y a de réel dans les différences qui séparent les uns des autres les types nationaux, et que l’homme d’État doit tenir compte de cette diversité.
Or, voici l’envers de la médaille. L’homme en soi, l’homme en général, c’est l’homme réduit à ses caractères les plus généraux, ceux qui se retrouvent partout où il y a des hommes, abstraction faite des formes particulières qu’ils peuvent présenter suivant les circonstances. Une telle notion est nécessairement d’une extrême simplicité, puisqu’on en a retiré systématiquement tout ce qui est de nature à la compliquer. Ce qui est complexe, c’est l’individu vivant, concret, qui est de tel pays, de telle classe, de telle condition, produit de telle hérédité, etc. En lui se croisent et s’entrecroisent une multitude de caractères de toute sorte, qui, par la manière dont ils se combinent, font ce qu’il y a de personnel dans sa physionomie ; il est réellement un infini. Au contraire, plus un type est général, plus il est pauvre en qualités, car c’est à cette condition qu’il peut convenir à un grand nombre d’êtres différents.
Il est donc évident qu’un enseignement, comme celui qui se donnait en France dans les Collèges du XVIe, du XVIIe et même du XVIIIe siècle, qui ne faisait connaître à l’enfant que l’homme, puisque les sciences de la nature physique en étaient exclues, mais qui ne lui faisait connaître l’homme que par ses aspects les plus généraux, retenait donc perpétuellement l’esprit dans un milieu uniquement peuplé d’abstractions, de types abstraits et simples, d’entités génériques et, par conséquent, devait le rendre incapable de penser autre chose que l’abstrait, le général et le simple. Car, pour que l’intelligence soit induite à se représenter le complexe comme tel, pour qu’elle travaille à s’en faire quelque idée, encore faut-il qu’elle en sente la réalité. Si, au contraire, elle a été dressée depuis l’enfance de manière à concevoir toute complexité comme une simple apparence, comme le produit d’une illusion des sens, il est inévitable qu’elle s’en détourne et passe à côté sans l’apercevoir. Or, l’esprit prend la forme des choses qu’il pense. Pour qu’il s’élargisse, il faut qu’il soit en face d’une ample et riche matière et qu’il sente le besoin de s’en saisir. Il se rétrécit, au contraire, et s’amenuise si une longue accoutumance l’a habitué à ne se représenter que des choses élémentaires, simples, exiguës, qui ne demandent pas grand effort pour être appréhendées. C’est ce qui fait qu’une culture exclusivement mathématique est si dangereuse pour l’esprit qu’elle rend impropre à penser autre chose que des abstractions. La culture des humanistes ne pouvait donc manquer d’avoir les mêmes effets.
Et voilà d’où vient un des défauts constitutionnels de notre génie national, je veux dire ce simplisme outré, cet esprit mathématique, qui fait qu’il y a en nous comme un penchant naturel à dénier toute réalité à tout ce qui est trop complexe pour tenir dans les cadres exigus de notre entendement. Ce qui met bien en évidence le rapport qui unit ce simplisme avec l’enseignement humaniste, c’est qu’il arrive à son apogée au XVIIe siècle, c’est-à-dire un siècle après que cet enseignement se donnait dans nos collèges ; il le suit donc immédiatement. On s’entend, en effet, aujourd’hui pour voir dans Descartes – cet ancien élève de La Flèche – la plus haute expression de l’esprit du grand siècle, et, d’un autre côté, la philosophie cartésienne, cette mathématique universelle, c’est le simplisme français mis en système. On sait, en effet, comment, pour Descartes, il n’y a rien de réel dans les corps que l’étendue géométrique, uniforme, homogène; quant aux propriétés innombrables qui font la vie, l’individualité des choses, il n’y voit que des apparences, des jeux d’ombre et de lumière, sans consistance et sans réalité, de même qu’il fait consister toute la conscience dans la seule pensée, abstraite et impersonnelle. Et, sans doute, je ne veux pas dire que la culture donnée dans les collèges a été l’unique cause du mal ; mais elle a certainement contribué pour une large part à ce résultat. Comment le sens du divers, du complexe ne se serait-il pas oblitéré dans ces écoles où rien n’était organisé en vue de l’éveiller ? Comment les esprits ne seraient-ils pas anémiés, alors que, sans leur apporter aucune alimentation substantielle, on les obligeait pourtant à une surproduction prématurée ?
On peut voir maintenant toute l’étendue de l’influence que ce système d’enseignement a eue sur notre tempérament national et, par suite, sur notre histoire. Car un état d’esprit qui nous faisait ainsi voir les choses sous un angle déterminé, qui nous frappait d’une sorte de cécité intellectuelle pour tout un côté de la réalité, n’est naturellement pas resté sans action sur la pratique. C’est de là qu’est venu notamment l’individualisme abstrait des hommes du XVIIIe siècle, leur conception atomique de la société, leur mépris de l’histoire. Est-ce à dire que le mal soit sans compensation ? Non, certes. Le simplisme a pour conséquence presque nécessaire le rationalisme, et la force de la raison en elle-même est une force. Quand on est fortement pénétré de cette conviction que les choses sont simples ou réductibles à des éléments simples, on croit aussi que tout est clair ou peut être traduit en des termes clairs. Alors la raison est à l’abri des coups de désespoir, et se refuse à admettre qu’il y ait rien dans le réel d’irréductiblement obscur et inintelligible, sur quoi, par conséquent, elle n’ait pas de prise. Mais ce rationalisme superbe, ce rationalisme qui ne s’appuie que sur une illusion – l’illusion que le complexe n’est qu’une apparence – ce rationalisme n’est que la forme inférieure du rationalisme. Il faut que la raison acquière assez de force pour ne pas douter d’elle-même, tout en sentant que les choses sont complexes et d’une complexité réelle.
Émile Durkheim, L’Évolution pédagogique en France, deuxième partie, chapitre VIII, « Conclusion sur la culture classique ».
15 juin 2009 at 18:11
En lisant votre blog, je me rends profondément compte que les Chinois et les Français ne se trouvent pas encore dans le même univers intellectuel sur "l’humanité" et sur "l’identité". C’est très frappant.
Merci pour votre passage sur mon blog. Je reviendrai régulièrement vous lire. Bonne continuation. Tong
15 juin 2009 at 19:36
Ce serait vraiment intéressant que vous développiez votre idée! Il n’y a que la comparaison qui nous permettent de mieux nous comprendre nous-mêmes. Je cite souvent, sur ce blog, un anthropologue, Louis Dumont, qui était un spécialiste de l’Inde, et je me dis souvent que j’aimerais connaître des travaux de même qualité concernant la Chine… J’en apprends beaucoup en vous lisant, en tous cas. Merci de la visite!
15 juin 2009 at 22:12
Cher Philarête,
Très intéressante cette enquête sur les origines de l’universalisme abstrait à la française(droit-de-l’hommisme etc)
Il y a quand même une chose qui m’étonne : comment se fait-il que les jésuites, si attentifs par ailleurs à respecter les coutumes des pays où ils étaient missionnaires, aient au contraire tenu pour négligeables les spécificités locales des Européens? Si c’était un choix délibéré, au nom d’un "nouvel humanisme" (hérité de la Renaissance?), comment se fait-il que ce choix ait été fait aux antipodes de l’idéal missionnaire hérité de saint Paul qui conduisait les jésuites à se faire Chinois au milieu des Chinois, ou à lutter au Paraguay pour que soit respectée l’indépendance des Indiens Guaranis? Car à dire vrai il y a peu d’ordres religieux qui ait été aussi attentifs à décrire et comprendre les cultures étrangères du Canada au Paraguay, et de l’Inde à la Chine…
Autre question: n’y a-t-il pas également aux origines du sentiment universaliste français une certaine lecture de l’Histoire de France qui remonte au Moyen-Age et dont Michelet au XIXème siècle ou l’Histoire en bande dessinée de FR3 sont les aboutissants.
N’est-il pas vrai que les premiers chroniqueurs médiévaux qui ont écrit l’histoire de la couronne se sont inspirés de la Bible pour donner aux rois de France le modèle de la royauté davidique. D’où par la suite la croyance que la couronne de France était investie d’une mission particulière remontant à Clovis, croyance symbolisée par la légende de la Sainte Ampoule qui permettait de penser le sacre du roi de France comme la perpétuation d’une royauté similaire à celle des rois de Juda (les ancêtres du Christ) ? Dès lors, la monarchie française reprenait à son compte, plus ou moins consciemment, la thématique d’une royauté affectant un peuple élu en vue d’une mission universelle, en quoi les rois de France faisait concurrence à la couronne du Saint Empire de plus en plus moribonde, laquelle pouvait se réclamer d’une légitimité universaliste émanant de la Rome païenne, et non de l’universalisme judéo-chrétien?
D’ailleurs, la papauté médiévale n’a-t-elle pas encouragé, dans leurs prétentions à incarner l’universel, tantôt le royaume de France, tantôt l’Empire de façon à obtenir le soutien de l’un quand l’autre risquait d’abuser de son hégémonie et vice-versa?
En somme, la piste jésuite me paraît intéressante pour comprendre la formation des élites. Mais cela explique-t-il bien les "spécificités de notre universalisme" (je sais, la formule est paradoxale, mais je l’assume)? Car, pour le dire en peu de mots, l’éducation jésuite s’étendait bien ailleurs qu’en France. Elle ne touchait pas les classes populaires, formées au XVIIIème siècle par les Frères de écoles chrétiennes. Or, sous la révolution,l’universalisme abstrait semble avoir touché autant les sans-culottes des milieux populaires que la bourgeoisie jacobine.
Bref, il y a là un texte intéressant de Durkheim, mais dont la thèse me semble devoir être accueillie avec circonspection.
15 juin 2009 at 23:07
Sauf qu’il n’y a eu qu’un seul roi ‘des Français’, et ce n’est pas un hasard, puisqu’il s’agit de Louis-Philippe… Un temps affublé du sobriquet de ‘Philippe Egalité’ On ne parle jamais assez de la transition révolutionnaire. Qui fut beaucoup plus dans le détournement (du point de vue de la symbolique, des traditions, du droit, etc.) que la ‘table rase’. Durkheim et Michelet sont-ils les mieux placés pour le faire comprendre ?!
A ce propos, je sors du livre ‘Les Onze’ de Pierre Michon [ http://tournezlespages.wordpress.com/2009/05/26/pierre-michon-les-onze-verdier/ ]
16 juin 2009 at 07:32
Rassurez-vous, je sais bien qu’il n’y a eu qu’un seul "roi des Français"! Mais le terme de"Nation" s’est employé sous la Révolution comme un substitut des symboles monarchiques. Sur le fond, je crois d’ailleurs que nous sommes d’accord pour parler de "détournement" et considérer que la Révolution continue l’Ancien Régime à bien des égards (Cf. Tocqueville).
D’autre part, je crois me souvenir que Philippe-Egalité, ce n’est pas Louis-Philippe, Duc de Chartres sous la Révolution, et aide de camp de Dumouriez, le vainqueur de Valmy, mais son père, Duc d’Orléans guillotiné sous la Terreur (cf. le très bel Eric Rohmer, "L’Anglaise et le Duc")…
16 juin 2009 at 09:28
Un autre Roi des Français l’avait précédé: Louis XVI, à partir d’octobre 1789.
16 juin 2009 at 11:06
A la suite du propos de Physdémon, je voudrais noter que presque toutes les nations se considèrent, à un titre ou à un autre, comme choisies.
Quelques références en ce sens:
Adrian Hastings, « Special peoples », Nations and Nationalism, vol. 5 (3), 1999, p. 381-396 ; Anthony D. Smith, « Ethnic election and national destiny: some religious origins of nationalist ideals », idem, p. 331-355 ; William R. Hutchison, Harmut Lehmann (dir.), Many are chosen : Divine election and Western Nationalism, Fortress Press, 1994
Ce qu’il y a de spécifique, en France, c’est évidemment comment cette idée de nation choisie a été apparemment transformée avec la Révolution et les Lumières en idée que nous sommes l’enfant chéri de la raison. Je dis "apparemment", parce que cette question soulève évidemment l’énorme question de la "sécularisation".
Pour en revenir au thème de l’élection divine, il me semble que la plupart des peuples ont le sentiment de parler pour l’humanité, et ce n’est peut-être pas si surprenant que cela. Après tout, chaque corps politique doit décider pour lui-même et par lui-même quelles formes d’excellence humaine il reconnaît et consacre. Chaque corps politique doit s’accorder sur une hiérarchie des biens, et sur une conception au moins implicite de la bonne vie. Cet accord réalisé, les membres de ces corps politiques sont prêts à le défendre jusqu’à la mort, en même temps que l’indépendance qui leur permet de revendiquer cette bonne vie. L’idée de fond est que les corps politiques, pour tenir ensemble, doivent nécessairement penser que leur conception de la bonne vie est supérieure à celle de leurs voisins (sauf, comme les Allemands, à devenir européens à force de douter de leur supériorité).
16 juin 2009 at 11:50
Sur les jésuites: il me semble que leur œuvre éducative en France a été, en un sens, un modèle d’adaptation aux spécificités locales… Leurs collèges répondaient parfaitement aux besoins d’une bourgeoisie aisée en plein essor, et fournissait aux élèves (certains acceptés, d’ailleurs, à titre gratuit) une formation extrêmement efficace, tournée vers les besoins de l’action. Durkheim souligne, à cet égard, que l’idéal culturel de la Renaissance restait en son fond aristocratique — destiné à des personnes "oisives" dont l’honneur pouvait consister à briller dans les conversations (je schématise, évidemment).
On ne peut expliquer autrement que les jésuites, malgré la somme énorme des obstacles rencontrés pour s’établir en France, aient réussi en peu de temps à couvrir la France d’un dense réseau de collèges qui ont virtuellement formé toutes les élites du grand siècle.
Durkheim est foncièrement critique à leur égard, mais il ne peut cacher une admiration certaine.
Ailleurs qu’en France (mais en Europe: je crois aussi qu’il y a une assez grosse différence entre les jésuites missionnaires et ceux qui sont restés en Europe), il faudrait étudier au cas par cas. Dans plusieurs pays, ils ont été rapidement interdits ou chassés. En Allemagne, je suppose qu’ils n’étaient pas les bienvenus, Réforme oblige.
Mais bien sûr, la thèse de Durkheim doit être nuancée, et la façon dont "l’universalisme abstrait" s’est diffusé mérite une étude à part — je ne suis pas certain qu’il touchait tant que cela les "milieux populaires", cependant. Enfin, Durkheim lui-même explique que le modèle pédagogique des jésuites a été rapidement repris par les collèges universitaires, et a donc pu se diffuser bien au-delà des populations directement touchées par l’enseignement de la Compagnie. Et il faut compter, évidemment, avec le relais puissant de la littérature, du théâtre, des juristes peut-être, que sais-je? L’influence diagnostiquée par Durkheim est censée opérer sur l’échelle d’un siècle.
Enfin, je suis parfaitement d’accord pour dire que l’idée d’une élection divine de la France plonge ses racines profondément dans le Moyen âge. Ce qui est intéressant est la modalité spéciale qui lui permet de se survivre à l’époque moderne et au-delà, une fois dépouillée de ses atours bibliques et traditionnels, avec sans doute Michelet en grand passeur pour le XIXe siècle.
16 juin 2009 at 12:01
Merci pour les références!
Je pense qu’il faut distinguer l’idée d’élection, qui doit avoir une source biblique, et l’idée, plus traditionnelle ou, si l’on veut, plus "universelle", pour un peuple donné de se considérer comme "l’humanité". Les anthropologues décrivent souvent ces peuples qui s’appellent eux-mêmes "les hommes", par opposition à leurs voisins.
Maintenant, est-ce que l’attachement à une certaine conception de la vie bonne suffit, pour un peuple, à faire un universalisme? Autant il est "naturel" de considérer que cette conception est la meilleure et doit être préservée (on est prêt à mourir pour "les autels et les foyers"), autant il doit être plutôt rare de vouloir à tout prix les exporter ou en faire la règle générale de l’humanité. Pour cela, il faut un "opérateur" spécial, par lequel les valeurs nationales se trouvent dépouillées en principe de leur particularité (avec ce que cela implique, assurément, d’auto-illusion). C’est cet opérateur que Durkheim, d’après moi, contribue à mettre en lumière.
16 juin 2009 at 14:27
Vous avez tout-à-fait raison ! Philippe Egalité a terminé sur l’échaffaud. J’ai mis dans un même paquet le père et fils…
16 juin 2009 at 15:46
Cher Philarête,
Je suis d’accord jusqu’à un certain point: la réaction de Burke à la Révolution française offre un excellent témoignage, vu de l’extérieur, de ce dont Durkheim parle de l’intérieur.
L’une des questions que soulève "l’universalisme" français est évidemment de savoir s’il est essentiellement réel ou essentiellement fictif.
Est-ce notre idéologie nationale, une idéologie particulière comme nous le disent les théoriciens du post-modernisme (à commencer par Lyotard, qui s’est penché sur le "différend" qui est à l’oeuvre dans une nation particulière qui parle pour l’humanité) – bref une sorte de masque pour notre impérialisme, Napoléon héritier de la Révolution?
Est-ce quelque chose de vrai, qui ferait de nous, jusqu’à un certain point, un peuple de philosophes? Sommes-nous un peuple si étrange? D’ailleurs, formons-nous un "peuple", si nous fusionnons si aisément avec l’humanité?
Pardon pour ces trop nombreux points d’interrogation. Je n’y vois qu’une excuse: je vous sens, cher Philarête, plus partagé qu’il n’y paraît.
16 juin 2009 at 16:55
Il y a un point dans le texte de Durkheim que je trouve un peu litigieux ( Malgré le fait que ce blog soit toujours un régal à lire , parenthèse ).
" devait le rendre incapable de penser autre chose que l’abstrait, le général et le simple. Car, pour que l’intelligence soit induite à se représenter le complexe comme tel, pour qu’elle travaille à s’en faire quelque idée, encore faut-il qu’elle en sente la réalité "
J’avoue rester dubitatif . L’abstraction serait donc par essence simple ?
La limite de la pensée réfléchie sur le réel se heurte à une limite . Celle de ce qui est . Et même si chaque point de vue la transforme, cela ne reste que des facettes d’une réalité entière et unique .
La pensée de l’abstraction, quand à elle, n’a de limite que l’esprit humain .
Comparer la complexité de la psyché et celle de la réalité me semble difficile, et tomberai de toute façon dans une dialectique basée sur des abstractions .
La simplicité de la réflexion basée sur l’abstrait ne vient elle pas plutôt de la simplicité des postulats dont l’on se sert pour résumer, et parler de ces abstractions ?
Car pour parler d’abstrait nous sommes encore obligés de ramener nos bases au réel , sans lequel nous sommes incapables d’enchainer concepts et idées .
Mais encore une fois, l’abstrait, se basant sur le réel, en embrasse la complexité, amenant une simplification, d’accord, mais basée sur les derniers avancement de la compréhension globale de ce qui est .
16 juin 2009 at 23:26
à eps
Vous dites:
"L’une des questions que soulève “l’universalisme” français est évidemment de savoir s’il est essentiellement réel ou essentiellement fictif."
Ne gagnerait-on pas à déplacer le problème? Ce qui est fictif, c’est surtout le caractère abstrait de cet universalisme. L’universalisme pourrait être vrai dans son aspiration à l’universel et illusoire dans son incapacité à intégrer le particulier comme constitutif de son essence.
Peut-être Hegel donnerait-il des outils intéressants pour penser sur ce point la conciliation de l’universel et du particulier.
Il y a sans doute ausssi des choses intéressantes chez des philosophes contemporains qui ont lu Hegel avec ce genre de problématique en tête. je pense à Charles Taylor. Mais je ne connais pas assez bien.
Et puis comme Canadien bilingue et francophile, il est peut-être bien placé pour nous comprendre mieux que nous-mêmes…
17 juin 2009 at 18:36
Vous avez tout a fait raison, d’autant plus que ma maniere de formuler la question etait peu eclairante!
23 juin 2009 at 15:51
Merci pour cet article très éclairant ! Il intéressera mes collègues québécois qui se demandent bien pourquoi les français se mêlent toujours de tout et pensent toujours avoir raison !
23 juin 2009 at 16:22
Alors là, si vous réussissez à éclairer ce mystère aux yeux de nos amis québécois, vous aurez bien mérité de la patrie! Les francophones que je connais, en tous cas, n’en finissent pas de nous considérer avec perplexité… Je pense que notre «universalisme» leur fait trop penser à l’hégémonie culturelle de leur voisin…
23 juin 2009 at 16:26
en repensant a cette question (c’est l’esprit d’escalier qui veut ca), je me suis fait la reflexion suivante: au fond, la forme universelle par excellence, c’est l’empire, qui comprend potentiellement l’ensemble de l’humanite. Or la France a ceci de specifique qu’elle est presque le modele meme de l’Etat-nation. Elle est l’Etat-nation qui incarne le mieux et le plus systematiquement l’esprit de cette forme politique, ne serait-ce que parce qu’elle s’est generalement concue, depuis les capetiens, contre les empires existants. Or le defaut evident de l’Etat-nation par rapport a l’empire, c’est sa particularite. Pour justifier, pour legitimer l’Etat-nation contre l’Empire, il faut demontrer que ce n’est pas une forme particuliere. Telle est la mission que la France s’est donnee.
18 juillet 2009 at 12:57
Mais parler, c’est parler au nom de….ou prétendre faire autorité en matière de…
Quel que soit le sujet traité, la place que l’on occupe, les destinataires, on se fait le porte-parole d’un groupe, d’une idéologie ou d’une cause, d’un parti ou d’une foi. Peu importe.
Car par définition, les mots employés semblent appartenir à la collectivité. En employant ces mots (Antiquité, le Français etc) on parle au nom de tous ceux qui s’y reconnaissent, et on prétend savoir ce qu’il en est de ces notions communes.
Donc la question n’est pas : " Pourquoi les français …etc" mais que disent les Français à propos de ….
16 janvier 2010 at 01:27
C’est drole de voir l’oeil illuminati-franc macon au sommet de la déclaration, visible sur les billets americains… les droits de qui??