Retour spectaculaire du voile dans le débat public. On pouvait espérer la question réglée par la courageuse loi qui avait interdit le port du voile dans les administrations et les écoles. « On pouvait » est une façon de parler : même bienvenue, même efficace, cette loi qui, après des débats assez vifs, était passée toute seule, ne pouvait qu’inviter le problème à se déplacer. Avec le dépôt d’une proposition d’enquête parlementaire sur le port de la burqa, par le député-maire de Vénissieux, André Gérin, il devrait au moins devenir évident que ce n’est pas de laïcité qu’il est question. Le mot est employé à tort et à travers. Il l’avait déjà été lors de la loi sur le voile — la laïcité, en France, est celle de l’État, il est absurde de prétendre imposer aux citoyens une « laïcité » qui existe précisément pour préserver leur liberté de croyance et d’opinion. Aujourd’hui, ceux qui tonnent contre la burqa au nom de la laïcité contribuent singulièrement à brouiller les cartes.
Je ne suis pas très convaincu non plus par les arguments avancés au nom du féminisme ou de l’émancipation féminine. Fadela Amara, par exemple, veut à tout prix faire de ces femmes voilées de la tête aux pieds des « victimes » — victimes de l’islamisme, et victimes des hommes. Mauvaise approche, il me semble. Elle revient à installer la République dans le rôle inconfortable de celle qui prétend libérer les autres, qu’ils le veuillent ou non — et pourquoi pas faire leur bonheur, pendant qu’elle y est ? Ceux et celles qui prônent le port de la burqa (ou ses équivalents dans d’autres régions), ou qui voient d’un mauvais œil une nouvelle intervention du législateur, auront beau jeu de mettre en avant la « liberté de choix » des femmes voilées. Plusieurs d’entre elles se sont déjà exprimées : retirez le mot « burqa » de leur propos, remplacez-le par « pilule », « avortement », « minijupe » ou « monokini », et vous croiriez entendre des féministes de la haute époque. « C’est mon choix », « Je le fais pour exprimer ma féminité », « C’est ma liberté de femme que j’exerce »… À ce petit jeu du subjectivisme plus ou moins sincère, je crains que les libérateurs auto-proclamés ne passent rapidement pour des ethnocentristes rétrogrades, des néo-colonialistes ou des laïcards arrogants.
Le débat promet d’être passionnant, parce qu’il est, ou devrait-être, un vrai débat politique. Personne, ou presque, ne peut nier le malaise créé par l’apparition dans nos rues de ces femmes entièrement voilées. Pour en avoir croisée une, il y a quelque jours, dans une rue de Lyon, je peux témoigner que ça fait un choc. Pourtant, nous nous trouvons tous plus ou moins démunis au moment d’argumenter ce malaise et d’en tirer des conclusions pratiques. Nous nous sentons pris au piège de nos propres principes : respect des croyances, liberté de chacun d’aller et venir comme il veut et de s’habiller comme bon lui semble, souci de ne pas froisser des « minorités » qui, qu’on le veuille ou non, font désormais partie du paysage… nous avons l’impression que ces nobles valeurs se retournent soudain contre nous. Si une clarification de notre discours sur nous-mêmes s’impose, elle devra passer par l’invention d’une nouvelle façon d’articuler l’universalisme de nos idéaux et leur incontestable « localisation » : c’est « chez nous » que ces idéaux sont enracinés, et ils configurent notre identité aussi sûrement que notre histoire et nos particularismes régionaux.
À ce stade de la réflexion, je ne trouve rien de plus éclairant pour m’orienter qu’une phrase d’Élie Barnavi citée par Élizabeth Lévy : en Occident, on montre son visage. La phrase est d’une admirable justesse. Elle suffit à balayer d’un revers de main le faux-problème de la laïcité car, chez nous, Dieu même a un visage, et c’est la splendeur même de ce visage qui nous a révélé la beauté du tout visage humain. Chez nous, Dieu même a une Mère dont le visage, indéfiniment reproduit, a donné à l’art une bonne partie de ses chefs d’œuvre. Le visage de Dieu et le visage de la femme sont chez nous inséparables, comme dans la bouleversante ressemblance du Christ et de Marie dans la Pietà de Michel-Ange.
Ce n’est pas de laïcité qu’il est question, mais de citoyenneté. Laïques ou dévots, anti-cléricaux, indifférents ou fervents pratiquants — avec toute la gamme des nuances intermédiaires — nous sommes attachés à reconnaître dans nos concitoyens nos égaux. Cette reconnaissance, nous croyions qu’elle passait d’abord par des droits et des devoirs également partagés. Nous découvrons soudain qu’elle présuppose un stade encore plus élémentaire. Nous voulons reconnaître ceux que nous croisons, les reconnaître au sens le plus ordinaire et le plus matériel du terme. Nous voulons voir leur visage. Nous voulons croiser nos égaux sans peur, échanger peut-être avec eux un regard, sans craindre l’agression ou la fuite. Nous sentons que nous ne sommes des égaux qu’à visage découvert.
Le discours des droits et de la liberté me semble infiniment moins pertinent, dans ce contexte, que celui des simples conditions minimales d’une appartenance commune. L’abstraction des valeurs républicaines n’est pas un bon guide, puisqu’il pourrait tout aussi bien nous inciter à faire l’effort de n’être pas dérangé par les femmes voilées que nous croisons. Après tout, en burqa comme en jeans, elles sont des êtres humains, n’est-ce pas ? Il suffit de consentir à dématérialiser un peu plus notre regard et, comme nous avons appris à ne pas juger les gens sur la couleur de la peau, d’apprendre à ne pas les juger sur leur peau qu’on ne voit pas… N’est-ce pas ce type d’arguments qui sert aujourd’hui à stigmatiser le dérapage (bien contrôlé) de Manuel Valls, qui aurait souhaité voir un peu plus de « blancs, de white, de blancos » sur la place du marché d’Évry ?
On sent bien, je crois, qu’un tel discours laisse échapper quelque chose d’important, et qui est peut-être primaire. Ce n’est pas l’« être humain » que nous voulons reconnaître, mais notre « semblable » — et la condition minimale pour cela, celle sur laquelle il devrait être difficile de céder, c’est de pouvoir reconnaître ce semblable à son visage, ce visage qui est toujours celui d’une humanité incarnée.
J’ai dérogé au principe de l’esprit de l’escalier en jetant à chaud quelques réactions, dont je mesure à quel point elles sont inabouties et contestables. Je me promets d’essayer de proposer plus tard quelque chose d’un peu plus travaillé, même si c’est au prix de reporter encore des billets depuis longtemps en attente d’achèvement futur…
À lire : grâce au blog de Romain Blachier, j’ai lu cet excellent papier sur Causeur.fr, « Pour une géopolitique de la beurette ». A contrario, mais toujours grâce à Blachier, je suis tombé aussi sur les arguments anti-anti-burqa publiés sur LePost.fr — qui attestent assez bien de la sidération qui peut nous saisir lorsque nous découvrons que les principes républicains les plus irrécusables servent bien mieux la cause de la burqa que celle de son interdiction.
19 juin 2009 at 20:47
Très beau billet, Philarête.
Je crois que vous avez raison. Ce qui heurte et perturbe avec la burqa, c’est “l’être sans visage”.
Après tout, ce sont les morts dont nous dissimulons le visage – par respect.
Je suis frappée pourtant par votre phrase : “Ce n’est pas l’”être humain” que nous voulons reconnaître, mais notre “semblable”.
Sans doute notre “semblable” n’est-il pas notre “similaire”, mais j’aurais eu tendance à faire de l’expérience du visage d’autrui une expérience de l’altérité (de la dissemblance, pour reprendre le terme de votre intitulé) plutôt que de la ressemblance.
Non ?
19 juin 2009 at 22:03
Voilà un très intéressant billet, qui pose la bonne question : quelle est “notre” vraie raison pour contester ce droit, au-delà de l’argument de laïcité et d’oppression féminine ?
Ce dernier ne tient pas, dans la mesure où on trouvera toujours des femmes pour assurer qu’elles veulent porter la burqa (d’accord, ce n’est pas obligatoire d’après le Coran — mais il n’est pas plus obligatoie de porter une croix quand on est chrétien, pourtant je n’apprécierais pas que quelqu’un me l’interdise) à côté de celles qui témoigneront qu’on les y contraint.
D’après ce que j’ai lu, certains seraient prêts à affirmer : il suffit qu’on en contraigne quelques-unes pour justifier une interdiction par voie légale. Ce qui est évidemment absurde. Interdira-t-on le bac parce que certains parents forcent encore leur progéniture à le passer ?
Sur cette question fondamentale (qu’est-ce qui nous dérange exactement ?), j’ai le sentiment (vous le dites d’ailleurs vous-même) que vous effleurez du doigt des vérités sans aller jusqu’au bout de ce que vous auriez été capable de dire, si vous n’aviez réagi à chaud. J’attends donc les commentaires (qui ne manqueront pas d’enrichir votre réflexion) avec impatience.
Je trouve désolant que la seule manière, encore une fois, de parler de l’islam dans les médias, est sous forme d’un dénigrement de cette culture.
Quand j’ai entendu cette idée hier matin, j’ai sottement cru qu’elle émanait de Frédéric Lefebvre. Finalement non. Que l’intéressé veuille bien me le pardonner.
20 juin 2009 at 01:47
La spontanéité vous sied à merveille, Cher Philarête. Je me débattais dans ce débat sans trouver d’issue, vous en offrez une remarquable, merci.
20 juin 2009 at 05:06
Philarête, je suis bien d’accord avec Aliocha: vous avez bien fait de déroger à l’esprit de l’escalier, le résultat est remarquable !
Je connaissais la remarque d’Élie Barnavi, qui met exactement le doigt sur ce qui ne va pas. Montrer son visage, chez nous, est tout simplement une question de politesse, politesse tellement élémentaire qu’on ne l’identifie même plus comme telle. Votre réaction est très parlante: “je peux témoigner que ça fait un choc”. La vue d’une femme au visage caché est pour nous, Occidentaux, un choc, face à une manifestation perçue comme éminemment impolie, à la limite de l’agression.
C’est que la politesse, c’est surtout une convention indispensable à la vie commune. Voir le visage de l’autre nous est indispensable, car dans notre culture, une personne masquée est nécessairement un danger: un bandit, un espion, ou, pour remonter à une peur plus lointaine, un esprit du mal, un fantôme. Toute notre imagerie en témoigne. Et lorsque nous sortons masqués, c’est pour faire carnaval: une fête où on joue, justement, à se faire peur, un moment où toutes les conventions sont abolies. Ce n’est pas pour rien que nos autorités ont voulu réagir par l’interdiction, lorsque des manifestants se sont mis à porter cagoule: un cagoulé, c’est quelqu’un qui se prépare à la violence physique.
Nous sommes donc absolument en droit d’exiger comme un minimum de politesse de voir le visage de personnes que nous accueillons, de même qu’il est normal que celles-ci nous demandent d’essuyer nos pieds, ou d’enlever nos chaussures lorsque nous pénétrons chez elles.
La question qui reste, ici, est de savoir si nous devons faire respecter la politesse par le truchement de la loi, et donc de la sanction civile ou pénale. Il me semble que cela serait une nouveauté, bien dangereuse, et qui risque de nous revenir droit dans la figure. Il n’est pas du tout certain que la politesse gagne à être imposée ainsi.
Il me semblerait beaucoup plus sain de laisser la pression sociale s’exercer sur les individus, que de les stigmatiser collectivement et a priori. Par exemple, on pourrait expliquer publiquement à ces personnes qu’elles ne doivent pas s’attendre à un contact facile avec nous, si elles s’habillent de cette façon. Et, s’il faut marquer clairement la question dans les textes, on pourrait envisager une exception aux lois anti-discrimination, en faisant de la visibilité du visage une condition de leur applicabilité.
20 juin 2009 at 08:42
j’ai toujours choqué mon entourage en me déclarant contre l’interdiction du port du voile. pour ma part, l’uniformisation conduit au panurgisme, meme si le port de signes distinctifs communautaires peut etre assimilé à du panurgisme religieux ou culturel. et les signes distinctifs d’une communauté permettent de savoir à qui vous vous adressez. une femme en burqa, choix délibéré ou imposé, ne doit pas se voir encore imposer une tenue différente. ce serait remplacer la burqa par la force de la tradition par la force de la loi. dans les deux cas, il y a violence.
mais peut on assimiler le port du voile ou de la burqa à un uniforme? nous tournons en rond.
mais je ne suis pas sur que l’interdiction légiférée soit laïque, politique, ou meme religieuse. elle est tout simplement communautaire. à force de dénoncer le communautarisme, on ne s’est peut etre pas rendu compte que, à travers certaines peurs exacerbée et electoraliste, nous avons renforcé le communautarisme franco-français. et que nous avons de plus en plus de mal à accepter la différence. ça devient une peur tribale, animale même, ou l’on a beau pisser au 4 coins de son territoire, celui ci est piétiné par un être inconnu. la burqa, en ceci, représente physiquement notre peur de l’inconnu.
la majorité préfère le tableau mal ficelé représentant une biche au bois, plutot qu’une composition abstraite esthétiquement reussie, ou elle n’a aucun repaire. la majorité n’aime pas marcher dans le noir.
20 juin 2009 at 10:10
Oui et non… Le visage d’autrui est une expérience de l’altérité — certes, et le philosophe Levinas en a tiré de belles considérations. Mais il y a dans ces formules une ambiguïté qui tient au choix d’une tournure abstraite: expérience de l’altérité, de la dissemblance, qu’entend-on par là au juste? Pour le comprendre, il faut se demander: l’altérité par rapport à quoi? le dissemblable sous quel point de vue? “L’autre” en soi n’existe pas: c’est l’autre ceci ou l’autre cela — l’autre homme, l’autre visage. Sinon, nous pourrions aussi bien dire que regarder une grenouille ou un tracteur, c’est faire une expérience de l’altérité… Ce qui est important dans la vision d’un visage, c’est qu’il n’est pas mon visage, mais qu’il est un autre visage humain, ou le visage d’un autre homme. Par là se marque, je crois, à la fois la «semblance» et la «dissemblance» — et la «similitude» a la priorité conceptuelle: c’est parce qu’elle m’apparaît comme un visage humain que cette figure est aussi pour moi un autre visage que le mien. La dissemblance apparaît sur fond de semblance partagée.
20 juin 2009 at 10:21
Pour l’instant, si je comprends bien, il n’est pas question de loi, mais d’une commission d’enquête parlementaire. C’est sans doute un bon moyen pour lancer un débat devenu nécessaire. Je trouverais consternant (et, à dire vrai, assez difficile à justifier) qu’on veuille faire une loi pour interdire le port de la burqa — on ne va tout de même pas faire de l’intégrisme à l’envers!
20 juin 2009 at 10:29
C’est vraiment le cas de le dire!
Je partage exactement votre point de vue: une loi serait stupide et probablement contre-productive. Sur ce point, je crois que Besson a mis le doigt sur une difficulté réelle, en objectant que le risque était tout simplement que ces femmes perdent le droit de sortir de chez elles.
Puisque ce dont il est question est en effet de l’ordre de la “politesse” (ou d’une notion équivalente, peut-être à un niveau plus fondamental), et non, par exemple, d’un trouble manifeste à l’ordre public, les moyens doivent être proportionnés.
En même temps, il faut tenir ferme sur les principes non-négociables: scolarisation obligatoire des enfants, interdiction du voile dans l’exercice d’une fonction publique, ou à l’école, etc. — et être souple pour trouver des compromis satisfaisants pour éviter de créer ou de renforcer des ruptures.
En arrière-plan, il y a le spectre du ghetto: le rejet social dont seraient victimes les femmes voilées pourrait conduire certains musulmans à rester entre eux, à ne fréquenter que “leurs” magasins, “leurs” écoles, etc. Comme ce n’est pas notre modèle d’intégration, il faut à tout prix éviter que des mesures maladroites ne poussent certains irréductibles dans cette direction…
20 juin 2009 at 10:34
Mais quand bien même il y aurait là une “peur tribale”, un “communautarisme franco-français”, c’est le b, a, ba de la politique d’en tenir compte. Notre société est fragilisée, de bien des manières, et la responsabilité des politiques est d’éviter que les tensions ne deviennent insupportables.
Je trouve significatif, de ce point de vue, que le débat sur la burqa ait été lancé par un maire, et que, toutes tendances confondues, ceux qui ont une vraie expérience “de terrain” s’accordent à pointer vers des évolutions très perturbantes.
20 juin 2009 at 20:51
Je vous remercie de m’avoir repris : tout raccourci de ce genre (les hommes politiques en parlent = il va y avoir une loi) est dangereux !
Cela dit, il va me falloir éclairer encore un peu ma lanterne : à quoi peut conclure une commission d’enquête parlementaire ? Un rapport sur la situation dans le pays ? Mais un tel rapport n’est-il pas ensuite censé déboucher sur des mesures ? Et quel genre de mesures serait envisageable (vous me direz : ça dépendra du contenu du rapport…).
Par ailleurs, ma confusion peut s’expliquer par la prise de position immédiate (avant conclusions de ladite commission d’enquête) de Fadela Amara et quelques autres personnalités.
21 juin 2009 at 19:08
Débat infini. Interdiction probablement impossible. J’ose le dire, heureusement. Qui sait si l’on n’ouvrirait pas le lendemain la chasse aux religieuses en habits, aux prêtres en soutanes, etc. ?
Je trouve en revanche beaucoup plus intéressant ce que révèlent ces femmes dans le processus d’acculturation d’une population qui se raccroche à des signes extérieurs (plus rarement à l’essence même du salafisme), parce qu’elle n’a rien d’autres. J’y vois donc une catégorie d’égarés, comme il en existe bien d’autres dans nos villes occidentales. Les femmes sous toile sont des égarées qui s’ignorent, sans doute…
L’acculturation frappe à mon sens indifféremment : hommes, femmes, vieux, jeunes, etc. Mais dès que l’on ‘gratte’ un peu, l’ignorance jaillit. Que l’on en juge avec ce petit sketch sans grand intérêt en lui-même, mais qui a été visionné 300.000 fois ! Certains ont cru qu’il s’agissait d’une scène prise sur le vif
[ http://www.lepost.fr/article/2009/04/20/1503300_videobuzz-comment-hallaler-une-cote-de-porc.html ]
22 juin 2009 at 11:54
Décidément, ce gouvernement (ce président…)aime les lois. Provoquer le débat pour sortir de son chapeau un nouveau texte devient chez nos ministres une seconde nature.
Mon avis: laissons les choses en l’état. Soit la femme en burqa dispose de son libre choix, et qui sommes nous pour lui l’interdire, soit elle y est contrainte, et elle peut toujours porter plainte pour violence (morale) conjugale ou familiale.
22 juin 2009 at 12:30
[...] droit et la philosophie Classé dans : Débats — laplumedaliocha @ 12:30 Dans un excellent billet publié ce week-end, Philarête confie ses doutes sur la possibilité d’interdire le port de [...]
22 juin 2009 at 13:11
ah ben voila mon blog donne de bons liens.
sinon sur la burqa, à force de laisser libre de leurs choix les ennemis du choix on pourra plus choisir…
22 juin 2009 at 13:35
Y a pas que les liens qui sont bons, cher Romain, sur votre blog — j’apprécie aussi les billets qui les enrobent…
«Sinon sur la burqa», je me méfie un peu du discours qui suggère qu’il n’y a là qu’une affaire de contrainte et que, bien entendu, si ces femmes pouvaient réellement choisir, elles n’adopteraient pas le voile intégral. Je ne serais pas étonné que, dans un certain nombre de cas, il y ait plus de choix dans cette option radicale que dans le conformisme généralisé qui préside à la manière de se vêtir, chez nous. On risque de ne pas aller très loin si on commence à vouloir sonder les reins et les cœurs (sous la burqa)…
En revanche, le phénomène restera limité si, par exemple, on s’engage activement pour éviter la formation de ghettos. La burqa peut proliférer dans les «enclaves», c’est sur ce terrain qu’on peut agir sans donner l’impression qu’on s’en prend au «libre choix» des uns ou des autres — ou plutôt aux manifestations de plus en plus décomplexées d’appartenance communautaire.
22 juin 2009 at 22:17
[...] à jour du 22 juin: un billet très clair de [...]
23 juin 2009 at 19:21
Bonjour Philarête,
Sans me prononcer sur le fond du “débat” (pour ou contre l’interdiction de la burqa), le simple fait que ce débat puisse exister et soit considéré avec sérieux est en soi troublant.
C’est à dire que nous sommes en train d’examiner rationnellement la possibilité d’interdire le port d’un vêtement sur le territoire de la république, pour des motifs divers et variés, sans même nous demander si cette interdiction remettrait fondamentalement en cause ou non notre ordre juridique, et plus largement, notre conception de l’homme dans la société.
Contrairement à vous, ce n’est pas le débat sur la burqa qui me passionne (je crois que je commence à passer l’âge pour ce genre de connerie) c’est le fait qu’il y ait débat.
Pour vous donner une idée du bouleversement de l’ordre juridique que cela implique, j’aurais recours à une fiction.
Imaginons que la loi interdisant la burqa soit votée. Le vote de cette loi implique que différents verrous juridiques sautent.
Faisons comme s’ils avaient sauté, sans les définir plus avant. Laissons les de côté pour l’instant.
Maintenant imaginons que je suis à la tête d’un parti politique qui milite pour que toutes les portes et les volets des immeubles d’habitation individuels ou collectifs soient peints en… rose par exemple.
Je gagne les élections présidentielles, j’applique mon programme, et dans la foulée j’obtiens la majorité au parlement.
Ma loi passe.
Et nous voilà tous obligés de peindre nos volets et portes en rose, sous peine d’amende, of course, voire de prison.
Revenons dans la réalité.
Pourquoi aujourd’hui le vote d’une telle loi est il impossible? Attention, je ne vous dis pas que l’adoption de lois absurdes ou ubuesques est impossible. Je vous dis que l’adoption de ce genre de loi, qui semble sortie de nulle part, sauf de l’imagination fertile d’un chef de parti à l’esprit délirant, n’est pas en l’état des textes possible actuellement.
La réponse à cette question est en réalité assez complexe.
La loi étant la manifestation de la volonté générale, elle est considérée comme une sorte d’idéale démocratique.
Pour autant, la volonté générale ne peut pas tout faire et céder à ses passions, ses pulsions, ses envies ou ses caprices et doit se subordonner à un ordre juridique qui lui est supérieur, mais qui procède lui aussi de la volonté générale.
C’est ce qu’on appelle schématiquement le bloc de constitutionnalité.
C’est un système de sécurité, un garde fou. C’est à cet étage de la construction juridique que se trouve le cœur de civilisation du système.
C’est grâce à cela que je peux dire – très simplement – que je vis dans une société où la loi ne peut pas m’obliger à faire n’importe quoi, sous prétexte qu’elle est la manifestation de la volonté générale.
En d’autres termes, être majoritaire ne suffit pas pour forcer les autres à faire n’importe quoi.
Dans le cas de l’interdiction du port de la burqa, nous avons tendance à oublier qu’une telle loi portera nécessairement atteinte à:
- L’article 34 de la constitution, qui énumère les domaines de la loi, alors que le port d’un vêtement particulier ou l’interdiction de porter un vêtement particulier ne fait pas partie des domaines visés par ce texte;
- Au principe de liberté religieuse contenu dans le bloc de constitutionnalité;
- Au principe de laïcité, également de valeur constitutionnelle, et tel qu’il résulte de la loi de 1905, qui fixe le rôle de l’Etat et le limite à la surveillance des cultes et l’entretien des bâtiments religieux, en gros, mais qui n’étend pas ce rôle au contrôle des pratiques religieuses (faut pas confondre surveillance des cultes et contrôles des pratiques religieuses: si les cathos veulent dire la messe en latin, l’Etat s’en fout, même s’il existe une loi qui dispose que la langue française est la langue qui est parlée et qui doit être utilisée dans les actes officiels en France. S’ils ne veulent plus la dire en latin, mais en français, l’Etat s’en fout. S’ils veulent la dire en mandarin, qu’ils la disent en mandarin);
- A différents petits traités internationaux que nous avons signés et qui, accessoirement, nous engagent: beaucoup de ces traités interdisent de prendre certaines mesures de nature à porter atteinte à des libertés fondamentales ou à notre vie privée, par exemple.
Et c’est tout cela que nous envoyons valser en nous lançant dans un débat irréel sur une interdiction dont on ne mesure pas bien toutes les conséquences, mais qu’il nous plait de croire qu’on pourra la voir entrer en vigueur, parce qu’elle correspond à une fantasme de peur de l’autre plus ou moins passager qui nous permet de renouer, sous l’apparence d’un débat démocratique et intellectualisé, avec nos pulsions les plus ataviques et les plus xénophobes.
Bref, nous sommes en train de nous taper notre quart d’heure colonial, notre crise de palu à nous en oubliant que la démocratie est une discipline et que les règles disciplinaires nous interdisent purement et simplement de prendre ce type d’interdictions.
Sauf si naturellement nous voulons changer de régime politique et instituer une sorte de démocratie totalitaire ou règne en permanence la manifestation de la volonté générale dans ses formes les plus débridées (les volets roses, si, si).
A ce moment là, les burqas seront peut être retournées “là bas”, chez elles, mais les ayatollahs de la bien pensance seront ici. Alors je ne sais pas ce qu’on y aura gagné au change.
J’ajouterais pour que les choses soient claires que les burqas m’emmerdent, celles qui les portent me font chier, ceux qui obligent celles qui les portent à les porter me scandalisent, les religieux qui autorisent ou encouragent ce types de comportements me révoltent, mais je ne vais pas transformer mon pays en stalag pour autant.
Au passage, relevons que ce serait offrir au plus intégristes d’entre eux une victoire que ni les armes, ni le terrorisme, ni les procès, ni le débat intellectuel, ni même la propagande ne leur ont jamais offert.
Et ça c’est une faute de goût.
23 juin 2009 at 19:29
En lisant les commentaires du billet d’Alliocha, je me disais (benoîtement…soit) qu’un philosophe venait nous donner sa vérité… je l’ai donc suivi, je pourrais dire dévoilé… ce serait disgracieux… me voici donc arrivé (presque voilé, uniquement avec mon adresse IP) sur un blog, fort passionnant… et plutôt instructif. Je m’y instruit passionnément… Alors merci et bravo… Votre billet est passionnant, mais mes connaissances que je trouve tout à coup très limitées, m’empêchent tout commentaires… Merci et bravo (re)
23 juin 2009 at 19:42
Je vous suis à peu près sur tout sans hésiter.
Le débat qui me «passionne» (le terme est un peu ado, je le reconnais) n’est pas celui qui porte sur la possibilité d’une loi. Cette hypothèse (légiférer) me semble inutile et dangereuse, pour les raisons que vous avez dites mieux que je n’aurais pu le faire. Ce qui m’intéresse, c’est la nécessité imposée par ce débat de nous mettre au clair sur des grands principes vides que nous claironnons à longueur de journée: libre choix, dignité de la femme, lutte contre l’oppression et tutti quanti. Il devrait être évident que ces principes sont, en l’occurrence, au mieux inopérants, au pire nuisibles. Et, pour commencer, ils peuvent avec une égale bonne (ou mauvaise) foi être invoqués pour ou contre la burqa. Signe certain de leur vacuité: nous avons proclamé fièrement pendant des années la liberté d’être «soi-même», nous voilà dans la posture de celui qui doit préciser «…à condition que ce soit comme moi». Il ne fallait pas nous faire le coup du «droit à la différence» et nous seriner des injonctions d’accepter «l’autre»… Maintenant que «l’autre» ne nous revient plus, voilà qu’on explique qu’il (ou elle) est opprimé(e) et que des grands méchants barbus l’empêchent d’être «soi-même». À quoi l’opprimée potentielle répond crânement qu’elle est très contente comme ça et que, si ça lui plaît, à elle, d’être opprimée, de quel droit voudrions-nous la libérer?
C’est cette révélation du vide de toute cette morale à deux balles qui m’intéresse, dans ce débat.
23 juin 2009 at 19:48
Merci, merci, n’en jetez plus! Et remerciez plutôt Aliocha, c’est elle qui a prétendu que ce billet était intéressant…
23 juin 2009 at 19:58
ce ping-pong entre le blog d’Aliocha et le vôtre est assez prenant. j’ai glissé, sur le blog de notre journaliste préférée, sur la pente de l’anonymat. la burqa est physiquement anonymisante (!), et internet l’est virtuellement. nous nous cachons derrière la burqa de notre écran, et nous l’admettons sans peine. et cette volonté de connaître le visage de notre interlocuteur physique relève plus de la psychologie que de la morale. nous discutons à travers un clavier, et cette absence de visage ne nous gène pas. je peux bien écrire en pyjama ou en burqa, ça ne vous choque pas, puisque vous n’en savez rien. alors que vos yeux vous dictent une conduite à tenir.
et j’ajouterais aussi que quand on croise une femme en burqa, on connait beaucoup plus de choses sur elle que l’anonyme en complet veston.
quand aux raisons qui poussent ces femmes à s’habiller ainsi, c’est l’objet d’un autre débat, tout autant que peuvent l’être les raisons qui poussent les politiques à s’emparer soudainement de ce sujet.
24 juin 2009 at 00:27
Là, évidemment je vous rejoins complètement dans cette logique clinicienne.
Examiner les processus par lesquels on vide de grands principes de leur sens est une nécessité à laquelle le philosophe même amateur (je parle pour moi là) doit se plier.
Mais cet examen revient somme toute à faire l’expertise de la connerie. On a toujours ce rêve que cette expertise se transforme en autopsie. Malheureusement, la connerie est immortelle.
Ce n’est donc pas très enthousiasmant.
Beaucoup plus enthousiasmante est l’autre façon de s’y prendre: revitaliser ces grands principes qui ont été vidés de leur substance. Les faire revivre, leur redonner leur sens.
Parmi ces grands principes, la laïcité. Le seul rappel de ce qu’est vraiment la laïcité devrait mettre un terme à ce genre de débats stériles.
Il est absolument clair que le principe de laïcité ne peut servir de fondement juridique à une interdiction de la burqa à laquelle, au contraire, il s’oppose, ce qui est simple à comprendre.
Il est donc intéressant de noter, pour reprendre votre logique clinicienne, qu’il existe par exemple des “laïcards” qui confondent interdiction de la religion par l’Etat et séparation de la religion et de l’Etat, parce que ceux là ne sont pas capables de le comprendre.
Reste alors à descendre dans le détail et comprendre à notre tour pourquoi une notion finalement aussi simple n’a pas franchi la barrière de leur pensée.
Et il nous faut aussi comprendre pourquoi leur absence de pensée tient lieu de pensée à un grand nombre d’entre nous.
Et procéder de la même façon grand principe par grand principe de façon méthodique.
24 juin 2009 at 16:44
mais alors pourquoi seules les femmes “dissemblent” ??
27 juin 2009 at 13:46
Je reviens quelques jours après sur votre réflexion. Votre interprétation est tout à fait convaincante, et certainement vraie. Pourtant elle ne me semble plus complète.
Je suis un enfant né “dans” Vatican II, ayant fréquenté des églises construites après 1950 et des prêtres à croix-pin’s posée élégamment et discrètement au niveau du coeur.
Et je me souviens du choc que m’a fait pour la première fois la vue d’un prêtre en soutane, dans une petite rue de village.
Ce choc n’est pas d’un niveau identique au malaise que je pourrais avoir devant une femme en burqa, mais je me demande s’il ne serait pas malgré tout de même nature.
Les féministes ont beau le nier, et Clara Morgane a eu beau faire un spot “contre le viol” où elle était habillée en tenue légère, tout en refusant à son plombier le droit d’interpréter cela comme une invitation/incitation : il y a un code vestimentaire, qui est censé correspondre à des valeurs personnelles.
Quand je vois un prêtre en soutane, j’en conclus (ou plutôt : je suis tenté d’en conclure) qu’il est tradi. J’en conclus qu’il en est resté aux valeurs de 1920. Et j’en conclus surtout que ma propre personne ne correspond pas à ces valeurs.
Bref, son choix vestimentaire, je l’interprète comme un rejet à mon égard, comme le projet d’un monde où je ne suis pas (parce que je ne suis “pas assez” catholique, ou “pas assez” autre chose).
Tout cela, c’est de l’interprétation — et les prêtres en soutane avec lesquels j’ai pu discuter ne sont pas toujours plus intransigeants que les autres (ils sont parfois plus exigeants).
Donc la vision d’un niqab, pour celui qui n’en porte pas, n’est-elle pas spontanément interprétée comme une exclusion de soi ? De cette interprétation découle nécessairement qu’il vaut mieux exclure le niqab…
Ce réflexe est basique : c’est (si mon souvenir de mes cours de terminale sont corrects) de l’existentialisme de base. Celui-ci posant comme fondement que, tout ce que je juge bon de faire pour moi, je juge qu’il est bon de le faire en soi, et généralisable.
Si j’attribue cette conception à autrui : quelqu’un qui porte le niqab voudra forcément me l’imposer un jour (pour faire court : dès qu’il en aura le pouvoir).
Je pense que c’est aussi à cela que nous sommes tentés de réagir quand nous prétendons l’interdire (votre analyse sur le visage caché restant toujours valable, naturellement — ça ne me semble pas exclusif).
29 juin 2009 at 07:03
Ni philo, ni analyse politique ou du fait religieux dans cet article. Juste des propos du café du commerce, en moins intéressant. Le déguisement est de surcroit fort mince et malhabile.
Allez, un effort pour sortir du jean-pierre pernautisme…
29 juin 2009 at 10:36
Cool! Depuis presque 6 mois que ce blog existe, je n’avais jamais eu un commentaire désagréable (sur un peu plus de 800). Je publie celui-ci afin qu’il reste comme un petit monument dédié au savoir-vivre contemporain.
29 juin 2009 at 10:59
sans parler de savoir vivre, j’aurais préféré que Incanus nous fasse un commentaire façon Cyrano, d’où cette question: peut on dénoncer sans démontrer?
29 juin 2009 at 11:59
t’es un epu naif: l’intégrisme laiciste s’il n’est pas dans nos lois, me semble déjà etre dans nos médias, et ne choque que ceux qui en sont victimes…
29 juin 2009 at 12:13
Je le trouve remarquable, moi, ce commentaire : il peut s’appliquer à peu près à n’importe quel article trouvé sur Intenet.
Tiens, je pense que je vais le mettre dans mes favoris pour le jour où je voudrai être désagréable avec un bloggueur !-)
29 juin 2009 at 14:14
à Incanus
Envoyez-moi vite l’adresse de votre “Café du commerce”!…
29 juin 2009 at 14:36
C’est bien la première fois que lis un compliment sur Jean-Pierre Pernaut. Il faudrait peut-être lui faire passer le billet et ce commentaire, ça compenserait je crois les attaques dont il est régulièrement victime.
6 juillet 2009 at 21:15
Je vous rejoins complètement dans votre analyse (j’ai mis votre article en lien sur mon blog) Dans notre culture, les rapports humains sont effectivement caractérisés par le fait qu’on montre notre visage, ce qui déclenche chez l’interlocuteur un mécanisme d’identification (au sens d’identifier la personne, mais aussi de s’identifier à elle) et de reconnaissance de l’altérité et de la singularité. Tout cela fait que le visage en face de nous incarne son appartenance à la communaté humaine et une personne à part entière, avec les responsabilités que cela implique de part et d’autre (voir la pensée de Lévinas). Cacher volontairement son visage inhibe ces mécanismes et équivaut à nier le concept même de personne et à réduire l’humain à l’état de chose. Il est donc totalement faux de prétendre que l’interdiction de la burqa violerait les droits humains puisque la burqa a pour conséquence de déshumaniser celle qui la porte.
7 juillet 2009 at 17:14
@ Olivia,
Tant qu’à faire un copier coller de votre post, vous auriez pu mettre votre dernière phrase:
“pas question d’autoriser le port de la burqa qui transgresse une valeur fondamentale de notre société.”
Il s’agit donc, dans votre esprit, de ne pas autoriser quelque chose, en l’espèce le port d’un vêtement.
Deux remarques: la France est un Etat de droit où la liberté est le principe et l’interdiction l’exception. Le port d’un vêtement n’a donc pas à être “autorisé”. Il ne peut être qu’interdit, le cas échéant.
D’où ma deuxième remarque: il faut bien avoir conscience de ce qu’est une interdiction. Si j’interdis tel comportement, je doit être prêt à sanctionner ceux qui transgressent cette interdiction. Je me place donc en situation d’utiliser la matraque et il faut que j’en sois capable.
A ce stade, deux choses à retenir: primo, une interdiction est une restriction apportée à la liberté d’autrui, il faut que j’en sois conscient. Secundo, il faut que je sois conscient que je vais punir ceux qui transgressent l’interdiction.
On n’est donc pas dans le domaine de l’acte gratuit.
Voyons maintenant les motifs de l’interdiction que vous vous proposez d’établir: “la burqa transgresse une valeur fondamentale de notre société”.
La valeur fondamentale transgressée est selon vous la nécessité sociale de l’identification du visage et la reconnaissance d’autrui.
Vous êtes tout à fait libre de considérer cela comme une “valeur fondamentale”. Tel n’est pas mon cas.
Par exemple, je discute avec Philarête, ici, sur ce blog, pourtant je ne connais pas son visage. Ni lui ni moi n’avons l’impression de transgresser une “valeur fondamentale” de la société. Pourtant, Philarête exprime un point de vue proche du vôtre, quoique beaucoup plus nuancé (en particulier sur la nécessité d’une interdiction).
Aliocha, elle-même, écrivait récemment un post sur le droit à l’anonymat. Pourtant, elle hésite à partager votre point de vue dont elle est assez proche.
Tout cela est donc assez confus. D’un côté on parle de droit à l’anonymat, de l’autre on veut interdire la burqa au nom d’un concept de “transparence” sociale érigé soudainement en “valeur fondamentale”, sans même nous rendre compte que ce concept serait absolument ravageur s’il nous prenait l’envie de l’appliquer dans toute sa rigueur à l’ensemble d’entre nous, et plus seulement à une minorité religieuse, dont nous nions par ailleurs la singularité.
Je pense que vous ne serez pas sensible à l’argument juridique: pour restreindre la liberté d’autrui, il faut un motif d’ordre public qui, en l’état, fait défaut.
Je serais presque tenté de vous dire que c’est bien dommage, mais en fin de compte ça n’a pas d’importance.
Ce qui a une importance en revanche c’est de vous pénétrer de cette idée qu’il va vous falloir avoir le courage de vos opinions: vous êtes à la place du flic, êtes vous prête à cogner?
Interdire est satisfaisant pour l’esprit, mais après il faut punir. C’est ça le problème.
L’autre problème, c’est que vous y preniez goût.
Alors, prête?
7 juillet 2009 at 19:18
Comme vous y allez, tschok ! Entre la matraque, que je laisse aux autorités iraniennes ou saoudiennes, et le laisser-faire, il y a des nuances. En Belgique, certaines municipalités ont interdit toute dissimulation du visage, que ce soit par une burqa ou une cagoule. Celui ou celle qui y contrevient est verbalisé et amendable. Même si ces femmes continuent à porter leur burqa, cela a le mérite de donner des signes clairs quant aux limites et aux normes que nous voulons défendre. Donc, oui, s’il s’agit de condamner ces femmes au paiement d’une amende, je suis prête. Cela ne me pose aucun problème de conscience.
Vous dites ne pas voir quel motif d’ordre public pourrait être invoqué pour interdire la burqa. Certains juristes ne sont pas d’accord avec vous (voir la plume d’Aliocha du 22 juin). Je vous propose par ailleurs un petit exercice pratique : essayez d’entrer dans une banque avec une cagoule. La réactions des vigiles devrait vous donner un indice sur le fait de savoir si la dissimulation du visage trouble ou non la sécurité ou l’ordre publics.
8 juillet 2009 at 19:39
Olivia,
C’est bien. Vous avez le courage de vos opinions et c’est quelque chose que j’apprécie sincèrement: vous êtes au moins partante pour l’amende, donc un niveau de sanction contraventionnel. C’est déjà pas mal :)
Dans le post du 22 juin chez Aliocha, il ne me semble pas qu’un contradicteur ait avancé un quelconque élément de réponse juridique: c’était plutôt au niveau de la perception empirique (j’aime pas, donc je condamne).
Mais j’irai revoir ça.
Le fait de me dissimuler le visage n’était pas en soi, jusqu’il y a peu, un trouble à l’ordre public. Il l’est devenu tout récemment par l’effet d’un décret qui s’applique lorsque, en marge d’une manifestation, je me dissimule le visage dans le but de me soustraire intentionnellement à une tentative d’identification par les forces de l’ordre.
Ce fait est différent de porter la burqa pour une femme.
Votre comparaison est ce qu’on appelle une analogie abusive, à trois titres: 1) une banque n’est pas la voie publique mais un lieu privé à caractère public, ce qui est légèrement différent.
2) Une cagoule n’est pas une burqa.
3) Enfin, je ne suis pas une femme musulmane.
Reposons correctement la question: une femme musulmane portant la burqa peut elle pénétrer normalement dans une banque?
Du point de vue de l’ordre public: oui, sans aucun doute. Il n’y a aucune infraction (pour l’instant).
Du point de vue des règles de sécurité appliquées par l’établissement bancaire, ça se discute.
D’une façon générale, il n’est pas recommandé de vouloir pénétrer dans une banque le visage dissimulé: dans ce cas, les consignes sont claires et le préposé au sas peut ne pas appuyer sur le bouton. La malheureuse musulmane prisonnière du sas en sera quitte pour de laborieuses explications avec le chef d’agence, qui se fera lui-même copieusement engueuler.
Une banque n’aime pas se fâcher avec ses clients, mais elle doit assurer la sécurité de ses clients, de son personnel et de ses dépôts.
Cela fait partie des petits problèmes que nous devons résoudre avec la burqa.
Pas insurmontables.
Sauf pour ceux qui aiment les carnets à souche… :))
14 juillet 2009 at 01:07
Bonsoir,
J’ai grandi en Afrique du Nord, étant française et d’une famille de tradition catholique bien que non pratiquante, et pour tout dire athée du côté paternel. J’étais en classe (lycées laïcs) avec des musulmanes, des israélites, des catholiques et des protestantes. Cela n’a jamais occasionné le moindre problème entre nous, et je n’étais troublée ni par le fait que mon jour de congé n’était pas le jeudi, comme en France, mais le vendredi, jour de grande prière, ni par le fait que mon amie israélite m’ait demandé, un samedi où je lui rendais visite, d’allumer pour elle le gaz (elle m’offrait un chocolat chaud) qu’elle n’avait pas le droit de toucher ce jour-là. Les femmes dans la rue étaient voilées, ou non. Cela ne me troublait pas non plus : j’étais enfant, puis adolescente, et les choses étaient ainsi.
A présent, tant d’années plus tard, si je remarque une femme voilée dans la rue, c’est surtout à cause du bruit que l’on a fait autour. Oui, en occident, nous avons l’habitude montrer nos visages. Mais cette habitude vaut-elle pour les non-occidentaux ? Et que vaut notre liberté, si nous l’imposons à qui ne la veut pas ? Je suis consciente des problèmes liés à la condition des femmes en général, et en tant qu’occidentale je refuserais absolument de me dissimuler sous une burqa. Mais quand je croise une femme en burqa, je ne ressens pas le besoin de voir son visage : je peux être sensible à son regard, à son allure, à un geste. Elle n’est pas plus pour moi une inconnue que l’occidentale au visage nu assise à côté d’elle dans le métro. J’ai entendu certaines jeunes filles dire qu’elles se sentent en sécurité avec le port du voile. Si je déplore ce qui les y pousse, j’admets qu’elles ont le droit de se protéger en attendant, si elles le désirent, de trouver les moyens de s’en libérer. Légiférer contre le port de la burqa me semblerait une insulte à toutes ces femmes qui choisissent de la porter, et insultant aussi pour toutes celles qui n’en veulent pas ou plus, car cela voudrait dire qu’elles n’y arriveront pas toutes seules. Non qu’elles n’aient pas besoin d’aide – c’est à elles d’en juger : mais seulement de la façon qu’elles désirent, et non de la façon que nous désirons, nous. La Liberté en France, c’est aussi celle des autres. D’où qu’ils viennent.