Assez rigolé. Il n’y a pas tous les jours dans le journal de quoi s’extasier sur les convictions à géométrie variable de nos contemporains, et La Harpe nous laissait quelques accords à jouer. En fait d’accord, c’est celui de notre petit Voltaire converti avec Victor Klemperer que je voudrais évoquer. La Harpe et Klemperer ont vécu, à 150 ans de distance, des époques tourmentées. Le premier traversa la Révolution, le second, à Dresde, la montée du nazisme. Le premier était professeur de littérature, le second philologue, spécialiste du XVIIIe siècle français, et d’ailleurs lecteur de La Harpe. La Harpe forgea le concept d’une « langue révolutionnaire » qui fut, à ses yeux, « le principal instrument » du bouleversement de la France commencé en 1789. Victor Klemperer étudia quant à lui la « langue du troisième Reich », qu’il baptisa LTI, Lingua tertii imperii. Le premier observa à l’état naissant, première flambée qu’il crut, naïveté suprême, devoir être à jamais sans regain, la transformation d’une société par le truchement de sa langue ; le second eut le lourd privilège de pouvoir confirmer l’existence d’un « langage totalitaire ».
L’expression de Jean-Pierre Faye dans son monumental Langages totalitaires (Paris, Hermann, 1972) s’impose ici pour désigner le phénomène pressenti par La Harpe et parfaitement décrit par Klemperer. Pourtant, sauf erreur de ma part, Faye, qui a abondamment utilisé Klemperer, n’estime jamais devoir remonter à la Révolution française pour étudier la matrice de toutes les « novlangues » du XXe siècle. La Harpe, je l’ai dit, est oublié. Peut-être n’est-il pas de bon ton, en outre, de chercher dans « notre » révolution les traces d’un totalitarisme inchoatif ? Il est bien certain que la France de la dernière décennie du XVIIIe n’a pas connu de système totalitaire, ne serait-ce qu’en raison de l’absence d’un trait essentiel de ce type de régime, un « parti-État » capable de contrôler la totalité de la société pour la transformer à son image. Mais il est difficile de ne pas apercevoir néanmoins certains épisodes, certaines « expériences » que l’on peut qualifier de pré-totalitaires. La Terreur, le crime de masse, le culte de la personnalité, et plus fondamentalement la tentative d’instaurer, non seulement un nouveau type de gouvernement, mais un nouveau type de société, participent à la naissance d’un paradigme qui s’épanouira tragiquement au XXe siècle. La Révolution n’est pas que cela, elle n’est pas un bloc dont il faudrait tout prendre ou tout laisser, mais elle est aussi cela ; et l’apparition d’une « langue révolutionnaire » en est une attestation.
J’ai déjà suggéré que La Harpe témoignait de l’apparition et de la diffusion de cette langue comme d’un phénomène de masse, diffusé par les gazettes, porté par une production énorme de discours, repris dans chaque département, dans chaque commune, par les acteurs de la Révolution. Klemperer, de son côté, décrit ainsi la diffusion du nazisme dans la société allemande :
Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente.
Philologue, Klemperer est extrêmement attentif au pouvoir des mots. Certains, jusque là bénins, se chargent d’inflexions nouvelles. « Tout est emprunté, dit Klemperer, et pourtant tout est nouveau et appartient pour toujours à la LTI ». Le cas le plus frappant est celui de « camp de concentration » – un terme jusqu’à lors banalement utilisé pour désigner les regroupements de prisonniers ou de populations déplacées, et dont Klemperer pressent « qu’à l’avenir, où que l’on prononce le mot “camp de concentration”, on pensera à l’Allemagne hitlérienne et seulement à l’Allemagne hitlérienne ». La LTI n’invente pas souvent de mots : elle se contente de puiser dans le lexique existant, mais en modifiant le sens.
Les quelques innovations de la LTI sont significatives. Un néologisme comme entjuden, « déjudaïser » ne doit-il pas être rapproché de ces néologismes contre lesquels tonne La Harpe (pour autant qu’une harpe puisse tonner), et dont « défanatiser » est un superbe exemple ? « Défanatiser le peuple », mot d’ordre du Comité de salut public, signifie toute entreprise visant à déraciner la foi – déportation des prêtres, intimidations, vexations, arrestations, destruction d’églises ou de monuments religieux, tout cela c’est « défanatiser ». Comment ne pas songer que La Harpe a senti le lien qui s’établit entre la nouvelle langue et les massacres de masse, lorsqu’on lit sous sa plume :
Vous n’avez jamais accusé que par des généralités vagues et par conséquent calomnieuses ; vous n’avez jamais condamné que les personnes et non pas les actions : en un mot, vous avez toujours proscrit « en masse », par des dénominations révolutionnaires, qui étaient des arrêts de mort.
Il fallait une langue nouvelle, où le « fanatique » était quiconque, par sa seule existence, entravait les progrès de « la raison et de la liberté », pour qu’il fût en effet possible de projeter la proscription « en masse » et la mise à mort. La leçon de la Vendée, on le voit, ne fut pas perdue pour tout le monde.
Klemperer soulignait que la « pauvreté » était la « qualité foncière » de la LTI. Les mêmes mots, les mêmes formules sont indéfiniment martelés. « La répétition constante semble être un effet de style capital dans leur langue » (notation du 28 juillet 1933). C’est une langue faite pour galvaniser et pour mobiliser, une langue qui tend, par conséquent, à militariser intégralement une population. Là encore, on rejoint La Harpe, qui voit dans les slogans « guerre au fanatisme », « on secoue les torches de la discorde et du fanatisme », « on empoisonne les esprits », dans la dénonciation obsessionnelle de « vastes complots dont les ramifications embrassent toute la France », enfin dans « le charlatanisme banal de [leurs] phrases de tribune », le moyen pour les conventionnels de mener à bien leur œuvre de « régénération ». « La conspiration, note-t-il, était un axiome mathématique, dont le corrolaire a été la condamnation juridique de cent mille innocents. »
On pourrait poursuivre longtemps le parallélisme, et l’étendre encore en trouvant chez La Harpe des intuitions que d’autres que Klemperer surent développer à propos du totalitarisme – à commencer sans doute par la justification du mensonge officiel et de la calomnie, pratiqués comme « un principe, une habitude et un devoir ».
Aussi cette théorie du mensonge, cette consécration de la calomnie, se trouvera-t-elle parmi les phénomènes de la révolution.
Et La Harpe d’ajouter ces mots qu’on croirait écrits pour évoquer la chute du système soviétique :
Au reste, prenez garde que ce système est chez eux conséquent et nécessaire. Des hommes que toute vérité accuse et condamne n’ont d’autre arme, pour se défendre et pour attaquer (par la parole), que le mensonge. Donc ils mentiront, tant qu’ils seront à portée de mentir impunément. Dès qu’ils ne le pourront plus, ils seront sans ressource.
On pourrait, à l’inverse, puiser chez Klemperer de quoi compléter l’ouvrage exhaustif que La Harpe n’a jamais écrit sur « la langue révolutionnaire », par exemple en rapprochant la germanisation des noms de lieux, des prénoms donnés ou imposés aux enfants, observée par Klemperer, des pratiques similaires dans la France révolutionnaire : lorsque Bourg-la-Reine devint Bourg-Égalité, Montmartre Montmarat, ou, plus comique assurément, Grenoble Grelibre ; lorsqu’on appela des enfants Brutus, Jemmapes, Montagne ou Floréal…
Je préfère terminer en évoquant un paradoxe, au moins apparent. Klemperer, grand admirateur des Lumières, n’a de cesse de voir, et certes avec quelque raison, dans le nazisme la négation même de l’esprit et des valeurs des Lumières. La Harpe, pour sa part, voit dans la « philosophie » la source, involontaire peut-être, mais bien réelle, du système de gouvernement mis en place à la Convention. L’écart se trahit, en apparence du moins, dans ce mot même de « fanatisme » qui est au cœur de la dénonciation de La Harpe, et dans lequel Klemperer voit, quant à lui, un mot-clé de la LTI. Il s’est produit, d’après Klemperer, un « renversement de valeur qui fait du fanatisme une vertu ». Dans la LTI, « fanatique » est devenu un terme entièrement positif, solidaire de l’exaltation de l’instinct et de la fidélité aveugle :
Les jours de cérémonie, (…) il n’y avait pas un article de journal, pas un message de félicitations, pas un appel à quelque partie de la troupe ou quelque organisation, qui ne comprît un « éloge fanatique » ou une « profession de foi fanatique » et qui ne témoignât d’une « foi fanatique » en la pérennité du Troisième Reich.
Klemperer cherche dans Rousseau et dans le Romantisme les origines de cette inversion de valeur, de ce contraste si frappant avec l’acception entièrement péjorative et dénonciatrice de « fanatisme » dans la langue des Lumières et celle de la Révolution.
Il me semble pourtant, à lire La Harpe, que l’opposition n’est pas si nette. Certes, le mot « fanatisme » était déjà pris, et il ne pouvait désigner que les prêtres et leurs fidèles. Mais des équivalents positifs se trouvent dans la langue révolutionnaire : notamment l’énergie qui doit caractériser en tout temps les serviteurs de la Révolution, l’action énergique à mener, le combat à livrer avec la dernière énergie. Un sondage dans un seul volume du Recueil des actes du comité de salut public, disponible sur Gallica, montre une soixantaine d’occurrences. Dans le même volume, je trouve aussi « électriser » (des troupes, ou l’esprit public). Le Comité, s’adressant à son représentant dans la Vienne, lui donne cette consigne :
Tu as parlé aux volontaires en vrai républicain. La vigueur retient les lâches; elle électrise les hommes; poursuis avec la même énergie.
L’énergie ne serait-elle donc pas le fanatisme des « bons », qui ont besoin eux aussi, pour leur tâche titanesque, d’une foi aveugle en leur cause ?
Le texte de La Harpe est un témoin remarquable de la prise de conscience qui s’opéra à mesure que la Révolution s’enlisait. On avait cru possible de « régénérer » la société, de pratiquer ce que le philosophe Cornélius Castoriadis appelait « l’auto-institution explicite de la société », dont la Révolution française était pour lui le premier exemple. Sans connaître le mot, La Harpe pressent que ce projet contient des germes de totalitarisme. Sa charge contre le Directoire, qu’il refuse de dissocier, au fond, des « monstres » qui tombèrent avec Robespierre, l’amène à pointer vers les limites nécessaires de l’activité démocratique d’auto-institution : on peut se donner un nouveau régime, on peut distribuer autrement les pouvoirs et décider collectivement de la manière dont un peuple entend prospérer collectivement ; mais si l’on s’avise de s’inventer un calendrier – les lazzi de La Harpe contre le système décadaire, qui fait « une religion du calcul décimal », est une des pièces les plus inspirées de Du fanatisme, – si l’on prétend inventer collectivement une nouvelle croyance et une nouvelle langue, alors on passe les bornes du politique, on outrepasse les limites du champ où peut s’exercer l’autonomie démocratique, en déniant à la vie sociale sa consistance propre et son autonomie, qui n’est pas celle d’une auto-institution. C’est alors que la liberté se transforme en sa négation, et qu’une œuvre de libération se transforme, inéluctablement semble-t-il, en entreprise d’oppression.
Ressources bibliographiques autour de Jean-François de La Harpe (Mise à jour : 12/09/2009) :
La Harpe, Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire (Paris, Chaumerot jeune, 1821 ; Google Books — merci à Bob pour le lien).
Édition posthume de bonne qualité, qui comprend, en appendice, le fragment sur le calendrier républicain annoncé par La Harpe au début du chap. xiii du Fanatisme. Cette édition disponible en ligne est plus lisible que l’édition originale (1797) proposée par Gallica. Du fanatisme est publié au tome V de l’édition des œuvres complètes de La Harpe chez Verdière (Paris, 1820). On trouve dans le même volume («Discours oratoires et mélanges») d’autres textes intéressants : un conte anti-monastique intitulé Le Camaldule, témoin du La Harpe anti-clérical, une défense de la liberté de la presse contre la loi proposée par M.-J. Chénier, et un fragment sur le tutoiement tel qu’il se pratique dans le langage républicain.
La Harpe, « L’esprit de la Révolution, ou commentaire historique sur la langue révolutionnaire » (Lycée, ou cours de littérature ancienne et moderne, t. 14; Gallica).
J’ai emprunté quelques citations de La Harpe à ce fragment, que l’éditeur dit avoir été écrit en 1793, et qui relève de la même entreprise que Du Fanatisme.
Sainte-Beuve, «La Harpe» et «La Harpe (anecdotes)» (Causeries du Lundi, t. 5; Gallica).
Excellent et savoureux portrait humain et littéraire de La Harpe, par Sainte-Beuve qui ne peut s’empêcher de l’admirer et de le trouver touchant. Ces deux brefs chapitres sont un plaisir de lecture.
Chateaubriand évoque à plusieurs reprises La Harpe dans les Mémoires d’outre-tombe. Il donne notamment un récit poignant de son enterrement, où Chateaubriand était présent, ainsi que son fidèle ami le poète Fontanes, qui fit l’éloge funèbre.
Enfin, je me suis servi, pour vérifier certaines données, du livre de Christopher Todd, Voltaire’s disciple: Jean-François de La Harpe (Londres, Maney Publishing, 1972). Il s’agit d’une thèse doctorale qui, pour le sujet qui m’importait, ne fournit guère de renseignements utiles. On attend encore (c’est du boulot pour les littéraires!) une bonne synthèse sur La Harpe…
12 septembre 2009 at 00:00
Notons qu’une édition plus récente est disponible en haute qualité sur Google Books : http://books.google.fr/books?id=RPEAAAAAYAAJ&dq=Du+fanatisme+dans+la+langue+r%C3%A9volutionnaire&source=gbs_navlinks_s
12 septembre 2009 at 00:14
Merci pour cette référence. L’édition est non seulement meilleure, mais comprend l’appendice sur le calendrier républicain, annoncé par La Harpe dans “Du fanatisme”, et absent de l’édition Migneret.
Je modifierai le lien en conséquence.
12 septembre 2009 at 16:22
Merci pour cette série d’articles sur un sujet des plus brûlants en ce début de XXIème siècle dans notre pays. Fervent admirateur (fanatique?) d’Orwell et de son œuvre, je ne connaissais la Harpe que par oui-dire. Vos billets ont donc contribué grandement à lever le voile qui entourait ce personnage jusqu’à présent.
Vos articles tombent d’autant plus à pic que nous sommes confrontés, depuis quelques temps, à une nouvelle campagne visant à simplifier l’orthographe au motif que sa complexité nuit à l’intégration des populations laissées en déshérence dans notre beau pays. Pourtant, au fur et à mesure que je vieillis, je mesure régulièrement ce que cette complexité apporte à l’expression de ma pensée et à l’enrichissement de cette dernière.
Je ne suis pas particulièrement surpris de l’existence de ce courant de pensée. Elle démontre simplement que, de toutes les choses qu’a réveillées ou créées la Révolution, celui qui vise à instaurer une novlangue est loin d’avoir disparue. Sa nocivité et sa permissivité sont absolues, il n’y a qu’à voir l’état dans lequel se trouve l’EN ou la pauvreté du discours politique englué dans le politiquement correct, mais force est de constater qu’il trouve encore du crédit, et quel crédit, auprès de trop nombreuses personnes, se dissimulant le plus souvent derrière un discours des plus généreux. Que des personnalités, comme François de Closets, cautionnent ce type de campagne me laisse
sans voix. Céder à cette sympathique demande ouvrirait en effet, comme l’a si bien montré Orwell et pressenti la Harpe, la porte d’un monde où la pensée, et son corolaire la liberté, serait réduite à un minimum, laissant un immense champ d’action à tous ceux qui rêvent, au nom d’une hypothétique efficacité, à un asservissement mou ou dur, c’est selon, de l’humanité.
12 septembre 2009 at 17:11
Cher Philarête,
Merci pour cette brillante comparaison entre la novlangue de la Révolution et celle du totalitarisme nazi.
Il y a peut-être encore une différence entre les deux qui mériterait d’être mieux soulignée. Il me semble que la novlangue nazie est une novlangue qui vient d’en haut, qui est imposée de force par le parti venu au pouvoir et, à la tête de ce parti, le Führer.
En revanche, il me semble que la novlangue de la Révolution française est une novlangue qui vient d’en bas. Elle me semble surgir spontanément des clubs et des sections.
Peut-être faudrait-il nuancer ce distinguo entre “novlangue d’en haut” et “novlangue d’en bas”, novlangue descendante et novlangue ascendante. Si j’ai bien compris le mode du fonctionnement du parti nazi, en lisant Edouard Husson, ce parti encourageait l’initiative individuelle, chaque nazi et chaque citoyen étant invité à air (spontanément) dans le sens des intentions du Führer (quel talent dans le management!). Le fonctionnement du parti nazi n’était donc pas purement et simplement bureaucratique, vertical, de haut en bas.
Néanmoins je pense que cela vaudrait la peine de creuser cette question: de quelle source jaillit la novlangue? Des masses qui appuient le mouvement révolutionnaire ou du ou des leaders qui ont pris le pouvoir?
12 septembre 2009 at 18:52
@Physdémon : je dois n’avoir pas bien saisi ce qui vous invite à considérer le langage révolutionnaire comme venant d’en bas. Considéreriez-vous la période révolutionnaire comme une époque où le pouvoir était décentralisé ?
Or si le pouvoir est bien centralisé (en d’autres termes : jacobin), j’ai du mal à concevoir que l’idéologie qu’il véhicule ne le soit pas également.
12 septembre 2009 at 20:16
@Physdémon : à la réflexion, je crois que vous considérez que toute influence n’émanant pas des personnes membres des différents comités ou de la Convention seraient des gens “d’en bas”.
Or c’est une époque ou, plus franchement, le pouvoir était aussi en dehors des instances officielles. Hébert, ou les clubs, participaient au pouvoir et on peut supposer que leur ensemble se serait constitué en “parti” au XXe siècle.
12 septembre 2009 at 22:08
à Novice,
je me suis sans doute mal exprimé. Je ne voulais pas dire que le pouvoir était décentralisé sous la révolution. D’ailleurs je ne vois pas pourquoi vous me parlez de centralisation ou de décentralisation. Dans un régime centralisé comme dans un régime décentralisé la novlangue peut venir “d’en haut” ou d’”en bas”.
Je ne voulais pas non plus parler de la façon dont le pouvoir était détenu par telle ou telle institution sous la Révolution.
Je m’intéressais à la question de l’origine de la novlangue, ce qui n’est pas exactement la même question que celle du fondement du pouvoir légitime, voire pas du tout.
Car la question est la suivante: ceux qui exercent un pouvoir en utilisant la novlangue ont-ils créé cette novlangue pour asseoir leur pouvoir (c’est le cas dans les totalitarismes modernes) ou bien ont-ils eu besoin de recourir à cette novlangue pour se maintenir au pouvoir?
Produisent-ils la novlangue ou la reçoivent-ils?
Dans le premier cas, la novlangue est un dogme politique imposé par un parti. Dans le second cas, la novlangue est une somme d’idées reçues antérieures à l’accès au pouvoir des nouveaux maîtres du pays.
Ce qui m’intéresse, c’est donc le processus de création puis de diffusion de la novlangue. Savoir si la “langue nouvelle” a été imposée par un pouvoir fort venu d’en haut (schéma des totalitarisme modernes communistes, fascistes ou nazis), ou si ceux qui occupaient des postes de responsabilité ont adopté la nouvelle langue pour ne pas être dépassés par un enchaînement d’événements incontrôlés.
Louis XVI lui-même, homme courageux s’il en est, s’est bien senti obligé de porter le bonnet rouge… Pour rester (un peu) au pouvoir, il faut recourir à certains symboles.
Autrement dit: au cours de la Révolution, est-ce que les orateurs reprennent des idées en circulation, de telle sorte qu’ils sont à la remorque d’un mouvement spontané? Il me semble que oui. C’est en cela qu’il y a à mes yeux un lien entre “les Lumières” et la révolution. La novlangue révolutionnaire me semble en effet être le produit de la vulgarisation de certaines philosophies des Lumières (dans lesquelles je vois une proportion forte d’idées rousseauistes plus ou moins bien assimilées). Passées en “lieux communs rhétoriques”, un certain nombre d’idées des philosophes sont devenues les véritables instruments de pouvoir.
Voici comment je vois les choses, sachant que je ne suis pas historien et que je m’aventure ici dans un domaine qui n’est pas de ma compétence. Je n’avance donc que des conjectures dans le but d’essayer de comprendre un mécanisme social:
Loin de disposer d’un pouvoir fort, les membres de l’Assemblée Natonale (la législative puis la Convention) vivent dans la crainte perpétuelle de complots etc. Tous vivent dans un sentiment d’insécurité permanent, pour leur propre personne comme pour la république. Tous craignent d’être dépassés par les événements.
Ces gens terrorisés se sentent contraints d’aller dans le sens du vent, de faire de la surenchère pour ne pas être en reste. Car qui demeure en reste devient suspect… Ce qui est extrêmement dangereux quand on sait le sort que la Convention réservait aux suspects.
Il me semblent donc que les orateurs révolutionnaires sont perpétuellement en quête de légitimité, de sorte que leurs discours doivent manifester en permanence leur adhésion à un système d’idées légitimantes qui ne vient pas d’eux et auquel ils doivent se soumettre pour survivre politiquement ou physiquement.
En termes plus clairs: chaque fois qu’un homme prend la parole en public sous la Révolution, il se sent tenu de donner des gages de son adhésion au processus historique en montrant par le choix des termes qu’il emploie qu’il accepte de se soumettre au moule des idées dominantes.
Mais ces idées n’ont pas été à l’origine imposées par le pouvoir , me semble-t-il, elles se sont imposées par leur propres forces. Voilà en quel sens, je dis que la novlangue vient ici d’en bas, non d’en haut.
Tout ceci n’est d’ailleurs que conjecture de ma part, n’ayant pas les compétences historiques suffisantes pour étayer mes propos.
En fait au delà de la Révolution française, j’essaie de comprendre comment d’autres novlangues ont pu naître. Par exemple, il y a une novlangue propre à la Révolution sexuelle: ce qui autrefois était appelée “chaste et pur (cf Gounod)” est devenu “coincé du cul” . Mais il est visible que dans ce cas, ce n’est pas le pouvoir qui a imposé cette novlangue. Elle s’est constituée d’elle-même au cours d’une longue évolution des idées sur la sexualité entre, disons, 1830 et 1968, avant de produire une révolution qui, en à peine une génération, a changé radicalement l’organisation familiale de notre civilisation.
Cela dit, la comparaison s’arrête là, car la novlangue sexuelle d’aujourd’hui ne fait couper la tête de personne. Elle fait juste crier des insultes contre le pape quand il a le malheur de parler d’éthique sexuelle. Et la peur de perdre la vie a été remplacée par la peur de passer pour un “coincé du cul”.
13 septembre 2009 at 08:13
@Physdémon : je vous remercie de ces explications. Cela confirme mon premier sentiment : je n’avais pas correctement compris votre intention.
13 septembre 2009 at 13:21
Il me semble que ce n’est pas tant “le pouvoir” qu’il faut considérer, et donc l’idée d’une diffusion “par en haut” de la langue, que l’existence du parti nazi — ou d’ailleurs, à mêmes effets, du parti bolchévique de Lénine.
D’après Klemperer, Goebbels est le principal “forgeron” de la LTI, relayé par Hitler, Rosenberg et Goëring; mais Goebbels forge la langue du parti, et c’est l’implantation du parti dans toute la société allemande qui fait que — je cite le Journal — «tous, littéralement tous, parlaient une seule et même LTI». Y compris des Juifs — et ce fait est attesté par de nombreux témoignages, — y compris des opposants au parti, etc.
Le phénomène à considérer, celui qui fait toute la différence entre la Révolution et le totalitarisme nazi ou communiste, je crois vraiment que c’est l’existence d’un parti de masse. On peut penser aussi aux écrits de Vaclav Havel sur le mensonge, pratiqué par tous, dans la société communiste. Il prend l’exemple du commerçant qui met une affiche de propagande dans sa vitrine — pas forcément par conviction, juste pour éviter les ennuis, ou pour se faire bien voir.
En un sens, la «LTI» aussi se diffuse «par en bas» — à travers les membres du parti et, progressivement, par tous ceux qui subissent la contagion. Mais la France révolutionnaire ne connaît pas l’équivalent d’un parti; tout au plus y a-t-il des «factions» à l’Assemblée et dans les Clubs — jamais une organisation de masse, avec mouvements de jeunesse, groupements professionnels, escadrons musclés, etc.
13 septembre 2009 at 18:53
à Philarête,
Bon. Tant pis pour mes conjectures, de toute façon trop imprécises.
Je vais m’empresser de lire Klemperer, que j’ai déjà commandé!
13 septembre 2009 at 21:55
le seul Klemperer que je connaissais de réputation, le chef d’orchestre, se prénommait Otto.
En parcourant Wikipedia, j’apprends qu’il est le cousin de Victor.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Otto_Klemperer
Y a des familles, tout de même, où “bon sang ne saurait mentir” ! :-)
A propos de novlangue, y a aussi le registre capitalistico-cynique où PSE veut dire “Plan de sauvegarde de l’emploi”, c’est à dire, en clair, “chômage pour certains”.
Et je passe sur le langage managérial.
13 septembre 2009 at 22:22
@ Physdémon
Tes conjectures étaient intéressantes, et je crois qu’au fond, nous cherchions à établir la même différence, c’est en te lisant qu’il m’est apparu que la question du parti était vraiment décisive pour spécifier le totalitarisme.
@ omicron
Il y aurait en effet beaucoup à dire sur les “novlangues” contemporaines, managériales et autres… Mais en même temps, de même qu’avec la Révolution, il faut se garder de rapprochements trop rapides avec le totalitarisme — façon Monde diplomatique, pour le dire vite, qui tend à voir du totalitarisme dans les sociétés libérales d’aujourd’hui: c’est parfois stimulant comme hypothèse, mais ça franchit rarement le mur de la vraisemblance…
14 septembre 2009 at 09:51
à Omicron,
je cois me souvenir qu’Otto Klemperer s’était converti au catholicisme. Mais je ne connais pas le détail de l’histoire de sa conversion.
En savez-vous plus?
à Philarête,
il se pourrait alors que la novlangue révolutionnaire préfigure sans se confondre avec elles la novlangue des régimes totalitaires et la novlangue du “despotisme” de la majorité au sens où l’entend Tocqueville. Ce qui ne veut pas dire que le despotisme de la majorité soit du totalitarisme, sinon par métaphore et hyperbole.
14 septembre 2009 at 13:07
@ Philarête,
A l’occasion, je serais heureux d’en savoir plus sur les différences de nature entre novlangues contemporaines et novlangue nazi (Physdémon commence en opérant un distingo entre despotisme du grand nombre et totalitarisme).
Je ne classe pas dans la case totalitarisme ce que j’appelle capitalisme et vous libéralisme (et là aussi les définitions flottent, chez moi tout au moins).
Je ne fais pas ce classement non pas seulement par souci de vraisemblance mais aussi parce manque d’érudition.
Avant de me lancer dans Harendt, le totalitarisme, c’est quoi ?
Je note, à propos de l’orthographe du mot, que mon correcteur refuse obstinément d’écrire totalitarisme au pluriel, ce qui doit déjà être un début de réponse !
Orwell a eu le génie de créer “Big Brother” dans son livre, il ne parle pas de “Big Father”, et je trouve que cette appellation n’est pas fortuite.
Je m’interroge en me demandant si le capitalisme actuel, qui se présente sous les habits d’un système spontané et naturel, n’est pas le meilleur déguisement utilisé par Big Brother, notre frère, notre pair, notre voisin muni de son téléphone portable et de sa connexion à haut débit (demandez à Hortefeux).
Capitalisme, techno-sciences, échanges instantanés worldwide, peuvent être les ingrédients d’un nouveau mélange orwellien, à base de depotisme ? de totalitarisme ?
ou d’une configuration nouvelle que nous ne savons percevoir ?
Dans votre échange avec Physdémon, vous faites référence aux clubs de la Révolution puis aux partis nazis et communistes et aux rôles de chacuns d’eux.
N’assistons-nous pas à une nouvelle configuration de groupes proactifs dans la création de communautés (?) virtuelles, et, sur le terrains, dans l’émergence de “lobbys”, de “coordinations” (?)
Je sais que j’en dis beaucoup et que tout cela est certainement embryonnaire et brouillon, mais voilà où en est ma pensée aujourd’hui.
@ Physdémon,
l’article Wikipédia en lien m’apprend que Otto Klemperer était converti au catholicisme, et son cousin au protestantisme (agnostique, est-il précisé).
Mais sur les raisons de ces conversions, nécessité ? opportunisme ? ou conviction ? je n’en sais pas plus.
14 septembre 2009 at 13:56
à Omicron,
Concernant “Big Brother”, j’ignore pourquoi Orwell a choisi cette expression. Mais spontanément, en lisant “Big Brother”, je me rappelle que “frère” se dit en grec “adelphos” qui a donné “Adolphe”…
14 septembre 2009 at 14:13
Bonjour Philarête,
Pour ma part je suis frappé par la “modernité” des novlangues qui n’hésitent pas à piocher dans le vocabulaire technique et faire siennes les découvertes les plus récentes.
Et là, j’ai en tête l’emploi du mot “électricité” et ses dérivés, en particulier le verbe “électriser”(j’ai été très surpris de trouver trois occurrences dans le recueil des actes du comité de salut public!).
Son invention semble ancienne: on l’attribue à William Gilbert au XVIième siècle.
http://fr.wikipedia.org/wiki/William_Gilbert
Mais, plus proche de la révolution, la fameuse expérience de Franklin, c’est 1750.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_du_cerf-volant_de_Franklin
C’est à dire qu’en 1790 et des brouettes, l’électricité, c’est LE sujet scientifique du moment (même s’il y en a d’autres). C’est le plus porteur, le plus avancé, le plus spectaculaire, le plus mystérieux, le plus tout.
Mettre de l’électricité dans un discours ou un acte de commandement, c’est dire: “la science est avec moi, dans ce qu’elle a de plus avancé”.
Dans une certaine mesure, cela fait penser à la novlangue économique et financière qui s’approprie ou qui crée directement de nouveaux mots pour enrichir son vocabulaire, alors que ce à quoi se rapportent ces nouveaux mots est souvent ancien (le mécanisme des “subprimes” est dérivé de l’ancien mortgage par exemple).
Bref, il y a dans toute novlangue l’attrait de la nouveauté mais aussi de la “modernité”: employer une novlangue, c’est être à la pointe de ce qui se fait de mieux.
14 septembre 2009 at 14:15
à Omicron,
A propos de ce qu’il y a de discutable à parler de totalitarisme pour qualifier “l’intolérance-émanant-de-l-idéologie dominante-de-notre-société”, Philarête a dit quelque chose qui pourrait vous intéresser dans sa réponse à Ancilla Domini, sous le billet du 7 septembre, #16.
Même si on peut se permettre des comparaisons entre le totalitarisme et le “despotisme de la majorité” dont parle Tocqueville dans “De la démocratie en Amérique” (et je ne m’en prive pas!), il y a tout de même une chose évidente: nous ne pourrions pas passer notre temps à pester contre le “politiquement correct” s’il était oppressif à la manière d’une idéologie totalitaire! Ou alors, c’est que nous aurions un courage que j’aimerais avoir mais dont je ne suis pas sûr d’être capable…
Quant aux comparaisons entre la Révolution et le totalitarisme, elles sont pertinentes dans la mesure où la Révolution n’était pas la “démocratie” telle que nous l’entendons habituellement de nos jours…
14 septembre 2009 at 14:29
Toujours aussi passionnants vos billets, cher Philarête. Je me demande à la lecture de celui-ci quel lien pourrait-on faire (ou pas) entre la novlangue que vous décrivez s’agissant de la révolution française et du nazisme et celle que nous avons, à tort ou à raison, le sentiment de subir actuellement. Une novlangue qui ne serait plus le fait de politiques mais des professionnels de la communication lesquels ont tendance à vider les mots de leur sens pour les rendre inoffensifs ou bien encore à leur donner un autre sens pour vendre leur marchandise. Je songe, vous vous en doutez, à la publicité BMW sur le thème de la joie. Je pense plus généralement aux trésors d’ingéniosité qui nous permettent de rebaptiser une femme de ménage en technicienne de surface, une infraction en “incivilité” et autres fantaisies du même genre.Faut-il y voir un totalitarisme du même genre que vous décrivez ou un simple déplacement des valeurs de société ?
14 septembre 2009 at 21:32
à Physdémon,
Adolphe viendrait de adelphos qui veut dire frère ?
Excellent !
Vraiment.
16 septembre 2009 at 22:51
Excellent billet qui nous rappelle le poids des mots à une époque où les mots n’ont plus aucun sens. Un florilège des mots utilisés de manière abusive aujourd’hui serait passionnant.
5 octobre 2009 at 19:20
@ Philarête,
J’ai lu pour vous, et en plus, j’ai même pas trouvé!
(j’ai besoin d’un bon documentaliste)
Mon problème est le suivant.
J’ai lu Anacharsis Cloots. Alors, forcément, Monsieur La Harpe m’apparait comme un notaire de province qui, le doigt sur la ligne, tente de suivre un géant avec les jambes d’un nain.
Anacharsis Cloots, c’est, je crois, à peu de chose près, le père de l’expression “citoyen du monde”.
Cloots a écrit sur La Harpe.
Pour vous donner une idée de comment ça s’est passé entre eux, je vais le citer:
“Si Monsieur De La Harpe était doué d’une fibre philosophique, nous ne le verrions pas au niveau de ces esprits bornés qui insultèrent aux grandes pensées d’un Christophe Colomb, d’un Vasco De Gama, d’un Copernic.”
Le reste est à l’avenant…
La Harpe en prend plein pour son grade.
Mais… Il finit par avoir raison, car “l’Orateur du genre Humain” finit par succomber aux coups d’un Robespierre.
L’article auquel je me réfère a été publié dans la Chronique de Paris, le 8 août 1792.
Je le consulte dans un recueil publié (à l’époque) par les éditions Champs libres devenues après l’assassinat de l’éditeur Gérard Lebovici, les éditions éponymes.
Il y a donc une contre parole à celle de La Harpe. Et cette parole est d’époque.
Sur Gallica j’ai essayé de retrouver la référence de la Chronique de Paris, celle du 8 août 1792, mais je ne l’ai pas retrouvée.
J’ai l’édition papier entre les mains.
C’est curieux la valeur des livres.
Je sais que ce que vous avez écrit n’est qu’une partie de la vérité.
Si j’en juge par les commentaires, moi qui ne suis qu’un ignare, je le le sais et je suis le seul à la savoir.
Coup de bol, ma petite bibliothèque comporte les “Ecrits Révolutionnaires 1790-1794″ de A. Cloots. Ed. Champ libre, 1979.
Coup de bol, non?
Ah ce que c’est que les livres! C’est des saloperies!
Pas étonnant qu’on les brûle.