Mise à jour à 16h30 : un rapide parcours des commentaires parus dans la presse aujourd’hui procure un puissant malaise. Le Monde et d’autres publications titrent sur la micro-phrase du pape concernant l’action du Saint Siège (Pie XII n’était d’ailleurs pas mentionné), dont la teneur est pourtant difficilement contestable. Il m’aurait semblé infiniment plus pertinent, dans le contexte actuel, d’attirer l’attention sur le long passage consacré aux « manquements » des chrétiens et à leur contribution aux « plaies de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme », ou sur la forte phrase sur la Shoah, « sommet d’un chemin de haine ». On les lit dès les troisième et quatrième paragraphes ci-dessous.
La traduction proposée ce matin a été complétée pour inclure la quasi totalité du texte. C’est une exclusivité, pour l’instant. Elle peut être utile à qui souhaite se faire une opinion personnelle sur la teneur des propos du pape. Accessoirement, c’est un assez beau texte.
Je propose quelques extraits du discours prononcé par Benoît XVI hier, lors de sa visite à la synagogue de Rome. Le texte (italien) est proposé par La Croix. L’actualité quelque peu polémique qui entoure cette visite me pousse à publier ma propre traduction des passages qui me semblent les plus significatifs dans ce discours. Ce billet sera caduc dès la publication d’une traduction officielle.
1. (…) Venant parmi vous pour la première fois comme chrétien et comme Pape, mon vénéré prédécesseur Jean-Paul II, il y a près de 24 ans, voulut offrir une contribution décisive à la consolidation des bons rapports entre nos communautés, pour surmonter toute incompréhension et tout préjugé. Ma propre visite s’insère dans le chemin tracé, pour le confirmer et l’affermir. Avec des sentiments de vive cordialité je me trouve au milieu de vous pour vous manifester l’estime et l’affection que l’Evêque et l’Église de Rome, comme aussi bien toute l’Église catholique, nourrit envers cette Communauté et toutes les communautés juives répandues dans le monde.
2. La doctrine du Concile Vatican II a représenté pour les Catholiques un point ferme auquel se référer constamment dans l’attitude et les rapports envers le peuple juif, marquant une nouvelle et significative étape. L’événement conciliaire a donné une impulsion décisive à l’effort pour parcourir un chemin irrévocable de dialogue, de fraternité et d’amitié, chemin qui s’est approfondi et développé au cours de ces quarante dernières années par des pas et des gestes importants et significatifs (…). Moi même, durant ces années de Pontificat, j’ai voulu montré ma proximité et mon affection pour le peuple de l’Alliance. Je conserve bien vifs dans mon cœur tous les moments du pèlerinage que j’ai eu la joie de réaliser en Terre Sainte, en mai dernier, comme également tant de rencontres avec des communautés et des organisations juives, en particulier celles dans les synagogues de Cologne et de New York.
En outre, l’Église n’a pas manqué de déplorer les manquements de ses fils et de ses filles, en demandant pardon pour tout ce qui a pu favoriser en quelque façon les plaies de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme. Puissent ces plaies être guéries pour toujours ! Me vient à l’esprit la poignante prière du pape Jean-Paul II au Mur du Temple de Jérusalem, le 26 mars 2000, qui résonne avec vérité et sincérité au profond de notre cœur : « Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour que ton Nom soit porté aux peuples : nous sommes profondément meurtris par le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, ont fait souffrir ceux qui sont tes fils, et en implorant ton pardon, nous voulons nous efforcer de vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’Alliance. »
3. Le passage du temps nous permet de reconnaître dans le vingtième siècle une époque véritablement tragique pour l’humanité : guerres sanglantes qui ont semé la destruction, la mort et la souffrance comme jamais auparavant ; idéologies terribles qui ont pris racine dans l’idolâtrie de l’homme, de la race, de l’État et qui ont encore une fois porté le frère à tuer son frère. Le drame singulier et bouleversant de la Shoah représente en quelque façon le sommet d’un chemin de haine qui naît lorsque l’homme oublie son Créateur et se met lui-même au centre de l’univers. Comme je l’ai dit lors de ma visite du 28 mai 2006 au camp de concentration d’Auschwitz, encore profondément marquée dans ma mémoire, « les puissants du Troisième Reich voulaient écraser le peuple juif dans sa totalité » et, au fond, « avec l’anéantissement de ce peuple, ils cherchaient à tuer ce Dieu qui appela Abraham et qui, parlant sur le Sinaï, avait fixé pour l’humanité des critères d’orientation qui restent valides pour l’éternité. »
En ce lieu, comment ne pas rappeler les Juifs romains qui furent arrachés de ces maisons, devant ces murs, et qui dans un supplice atroce furent tués à Auschwitz ? Comment oublier leurs visages, leurs noms, les larmes, le désespoir des hommes, des femmes, des enfants ? L’extermination du peuple de l’Alliance de Moïse, d’abord annoncée, puis systématiquement programmée et réalisée en Europe sous la domination nazie, a ce jour-là rejoint tragiquement aussi Rome. Beaucoup, hélas, demeurèrent indifférents ; mais beaucoup, y compris parmi les catholiques italiens, soutenus par la foi et l’enseignement chrétien, réagirent avec courage, ouvrant leurs bras pour secourir les Juifs traqués et fugitifs, même au risque de leur vie, et méritant une gratitude durable. Le Saint Siège lui-même développa une action de secours, souvent cachée et discrète.
La mémoire de ces événements doit nous pousser à renforcer les liens qui nous unissent, pour que croissent toujours davantage la compréhension, le respect et l’accueil mutuel.
4. Notre proximité et fraternité spirituelles trouvent dans la Sainte Bible – en hébreu, Sifre Qodesh ou « Livre de Sainteté » – son fondement le plus solide et durable, sur la base duquel nous sommes constamment placés face à nos racines communes, à l’histoire et au riche patrimoine spirituel que nous partageons. C’est en scrutant son propre mystère que l’Église, Peuple de Dieu de la nouvelle Alliance, découvre son propre lien profond avec les Juifs, choisis par le Seigneur avant tous les autres pour accueillir sa parole. « À la différence des autres religions non chrétiennes, la foi hébraïque est déjà réponse à la révélation de Dieu dans l’Ancienne Alliance. C’est au peuple juif qu’appartiennent ‘l’adoption filiale, la gloire, l’alliance, la législation, le culte, les promesses, les patriarches, lui de qui est né, selon la chair, le Christ’ (Rm 11,29), car ‘les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance’ (Rm 11,29) » (Catéchisme de l’Église catholique, n. 839).
5. Nombreuses peuvent être les implications qui dérivent de l’héritage commun tiré de la Loi et des Prophètes. Je voudrais en rappeler certaines : avant tout, la solidarité qui lie l’Église et le peuple juif « au niveau de leur identité » spirituelle, et qui offre aux chrétiens l’occasion de promouvoir « un respect renouvelé pour l’interprétation juive de l’Ancien Testament » (cf. Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, 2001, p. 12 et 55) ; la centralité du Décalogue comme message éthique commun, qui possède une valeur pérenne pour Israël, l’Église, les non-croyants et l’humanité entière ; l’effort pour préparer ou réaliser le Règne du Très Haut dans « le soin de la création » confiée par Dieu à l’homme pour qu’il la cultive et la garde de façon responsable (cf. Gn 2,15).
6. En particulier, le Décalogue – les « Dix Paroles » ou Dix Commandements (cf. Ex 20,1)17 ; Dt 5,1-21) – qui provient de la Torah de Moïse, constitue le flambeau de l’éthique, de l’espérance et du dialogue, étoile polaire de la foi et de la morale du peuple de Dieu, et il illumine et guide également le chemin des chrétiens. Il constitue un phare et une norme de vie dans la justice et dans l’amour, un « grand code » éthique pour toute l’humanité. Les « Dix Paroles » jettent une lumière sur le bien et le mal, sur le vrai et le faux, sur le juste et l’injuste, même selon le jugement de la conscience droite de toute personne humaine. Jésus lui-même l’a répété souvent, soulignant la nécessité d’un effort actif sur la voie des Commandements : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les Commandements » (Mt 19,17). Dans cette perspective, les champs de collaboration et de témoignage sont variés. Je voudrais en rappeler trois, particulièrement importants pour notre temps.
Les « Dix Paroles » demandent de reconnaître l’unique Seigneur, contre la tentation de se construire d’autres idoles, de se fabriquer des veaux d’or. Beaucoup dans notre monde ne connaissent pas Dieu ou le tiennent pour superflu, sans importance pour la vie : c’est ainsi que furent fabriqués d’autres nouveaux dieux, vers lequels l’homme s’incline. Réveiller dans notre société l’ouverture à la dimension transcendante, témoigner du Dieu unique, est un service précieux que Juifs et chrétiens peuvent offrir ensemble.
Les « Dix Paroles » demandent le respect, la protection de la vie, contre toute injustice et abus, dans la reconnaissance de la valeur de toute personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Que de fois, en tous lieux de la terre, proche et lointaine, sont encore foulées aux pieds la dignité, la liberté et les droits de l’être humain ! Témoigner ensemble de la valeur suprême de la vie contre tout égoïsme, c’est offrir un apport important pour un monde où puissent régner la justice et la paix, le « shalom » annoncé par les législateurs, les prophètes et les sages d’Israël.
Les « Dix Paroles » demandent de préserver et de promouvoir la sainteté de la famille, dans laquelle le « oui » personnel et réciproque, fidèle et définitif, de l’homme et de la femme, entrouvre l’espace pour l’avenir, pour l’authentique humanité de chacun, et s’ouvre en même temps au don d’une nouvelle vie. Témoigner que la famille continue d’être la cellule essentielle de la société et le contexte de base dans lequel s’acquièrent et s’exercent les vertus humaines, est un précieux service à offrir pour la construction d’un monde chaque fois plus humain.
7. Comme l’enseigne Moïse dans le Shemà (cf. Dt 6,5 ; Lv 19,34) – et Jésus le réaffirme dans l’Évangile (cf. Mc 12,19-31) – tous les commandements se résument à l’amour de Dieu et à la miséricorde envers le prochain. Cette Règle poussent les Juifs et les chrétiens à exercer, en notre temps, une générosité spéciale envers les pauvres, les femmes, les enfants, les étrangers, les malades, les faibles et les nécessiteux. Il y a dans la tradition juive un dit admirable des Pères d’Israël : « Simon le Juste avait coutume de dire : le monde se fonde sur trois choses : la Torah, le culte et les actes de miséricorde » (Aboth 1,2). Par l’exercice de la justice et la miséricorde, Juifs et chrétiens sont appelés à annoncer et à rendre témoignage au Règne du Très Haut qui vient, et pour lequel nous prions et agissons chaque jour dans l’espérance.
8. Dans cette direction, nous pouvons marcher ensemble, conscients des différences qui existent entre nous, mais aussi du fait que si nous réussissons à unir nos cœurs et nos mains pour répondre à l’appel du Seigneur, sa lumière se fera plus proche pour illuminer tous les peuples de la terre. Les pas franchis au long de ces quarante ans par le Comité international
9. Chrétiens et Juifs ont en commun une grande part de leur patrimoine spirituel, ils prient le même Seigneur, ont les mêmes racines, mais demeurent souvent des inconnus les uns pour les autres. Il nous revient, en réponse à l’appel de Dieu, de travailler afin que demeure toujours ouvert l’espace du dialogue, du respect réciproque, de la croissance dans l’amitié, du témoignage rendu en commun face aux défis de notre temps, qui nous invite à collaborer pour le bien de l’humanité dans ce monde créé par Dieu, le Tout Puissant et le Miséricordieux.
10. Pour finir, une pensée particulière pour notre ville de Rome où, depuis près de deux mille ans, vivent ensemble, comme le dit le pape Jean-Paul II, la communauté catholique avec son évêque et la communauté juive avec son Grand Rabbin ; cette vie partagée peut être animée d’un amour fraternel croissant, qui s’exprime aussi dans une collaboration toujours plus étroite pour offrir une contribution valable à la solution des problèmes et des difficultés que nous avons à affronter.
J’invoque du Seigneur le don précieux de la paix dans le monde entier, et par dessus tout en Terre Sainte. Lors de mon pèlerinage de mai dernier, à Jérusalem, près du Mur du Temple, j’ai demandé à Celui qui peut tout : « envoie ta paix en Terre Sainte, au Moyen Orient, dans toute la famille humaine ; stimule les cœurs de tous ceux qui invoquent ton nom, pour qu’ils parcourent humblement le chemin de la justice et de la compassion ».
J’élève de nouveau vers Lui l’action de grâces et la louanges pour notre présente rencontre, l’implorant de renforcer notre fraternité et de rendre plus solide notre entente.
« Louez le Seigneur, toutes les nations,
chantez sa louange, tous les peuples,
parce que son amour pour nous est fort
et la fidélité du Seigneur demeure pour toujours.
Alleluia » (Ps 117)

18 janvier 2010 at 23:49
Et en plus vous parlez l’italien ! Philarête, vous frisez la perfection.
Merci pour ce document tout à fait précieux. Je comprends que le traitement journalistique vous ai choqué. Les éternels raccourcis. Il m’arrive souvent de devoir extraire quelques idées force d’un discours. Je suis alors toujours partagée entre la tentation du compte-rendu exhaustif permettant de restituer la subtilité d’un message politique généralement destiné à des auditeurs avertis, voire initiés, et la nécessité journalistique d’extraire l’essentiel, ce qui sera facilement compris et surtout ce qui est en rapport avec l’actualité immédiate. En l’espèce nous avons un texte subtile, truffé de références, s’adressant à un auditoire bien précis. En extrayant une phrase pour la délivrer hors contexte, à un autre public, et dans un cadre différent (le traitement journalistique de la polémique), on trahit forcément le message.
19 janvier 2010 at 08:56
Il est vrai que les titres lus hier m’ont choqué. Je me rends mieux compte aujourd’hui de la raison. Ce n’est pas tellement les inévitables raccourcis. Mais nous savions tous que cette visite, dans le contexte délicat créé par l’histoire de Pie XII, était importante, qu’elle avait un enjeu fort. Donc, ce qu’on veut savoir, au fond, c’est si «ça s’est bien passé». Si l’ambiance était chaleureuse, si la confiance semblait régner entre le pape et ses hôtes. Si le pape a su trouver les mots qu’il fallait.
Or les articles lus hier ne m’informaient pas du tout sur ça. Avec un peu de partialité, on pourrait dire qu’ils cherchaient souvent à en rajouter une couche: vous voyez, le pape va à la synagogue, mais c’est pour commettre une nouvelle provocation en exaltant Pie XII.
La réalité est sans doute plus triviale: ces articles ont été rédigés avant la visite, à partir du texte du discours fourni par la Salla Stampa du Saint Siège. Les journalistes ont fait les papiers qu’ils ont pu avec ce matériel “sous embargo”. Ils n’étaient pas sur place, ils n’ont pas pu ou voulu s’informer du déroulement réel de la visite. Et comme malgré tout il fallait “donner une info” sur l’événement, ils ont pris le risque d’en fausser (gravement, je pense) le récit: le lecteur pense avoir affaire à un compte rendu rédigé après, alors qu’il lit manifestement un article écrit avant.
Et ça, c’est peut-être douteux, comme procédé.
19 janvier 2010 at 11:39
J’ai fait une petite recherche, d’où il ressort que le papier du monde n’est qu’un copié-collé de la dépêche Reuters : http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRPAE60G09Q20100117?pageNumber=2&virtualBrandChannel=0&sp=true
Le journaliste de Reuters qui l’a écrite me semble être le correspondant au Vatican : http://blogs.reuters.com/phil-pullella/
Je suppose que la rencontre était ouverte à la presse puisque j’en ai vu des images au journal télévisé. Par conséquent, il y a des chances pour que le correspondant de Reuters y ait assisté. Ce que tend à prouver d’ailleurs le récit de l’arrivée du Pape à la synagogue. Enfin, tout ceci n’est que supposition et ne remets pas en cause votre agacement légitime. Maintenant, je me demande si le compte-rendu de l’ambiance était possible. Dans des rencontres sensibles et par conséquent très formelles comme celles-ci, “l’ambiance” est difficile à cerner…Sans doute aurait-il fallu inteviewer les participants à la sortie, mais alors avec de fortes chances d’entendre une belle langue de bois diplomatique.
19 janvier 2010 at 12:15
Je suis d’accord sur la difficulté de l’exercice… Dans le genre, le Financial Times me semble avoir fait ce que j’ai lu de mieux: http://www.ft.com/cms/s/0/5de98860-03d2-11df-a601-00144feabdc0.html
Impossible, en tous cas, de ne pas être frappé par le décalage entre le discours de Benoît XVI et les attentes des Juifs. Le premier se place sur un registre nettement spirituel, invoque le “patrimoine commun”, se réfère avec insistance à l’Ancien Testament etc. Il parle d’exigences morales, etc. De l’autre côté, “l’agenda” est dominé par le passif de l’histoire récente (focalisation sur l’ouverture des archives, par exemple), la sécurité d’Israël, les inquiétudes suscitées par l’affaire Williamson, etc.
Ça rend le dialogue vraiment compliqué! Et, pour ma part, je n’arrive pas à savoir si le pape a raison de se placer sur ce créneau, ou s’il doit essayer de répondre (au moins d’abord) aux attentes des Juifs d’aujourd’hui. Doit-il s’adresser à la minorité des Juifs soucieux avant tout de vie spirituelle, ou viser la majorité, nettement sécularisée?
19 janvier 2010 at 16:06
Cher Philarête,
A certains égards, c’est une bonne chose pour l’avenir des relations judéo-chrétiennes que Benoît XVI subisse ce genre d’affronts de la part des médias de masse.
Cela fait que tous les catholiques traditionalistes et intégristes serrent les rangs derrière lui (et pas seulement eux, certes). Comme, par ailleurs, Benoît XVI laissera derrière lui un enseignement doctrinal foncièrement philosémite, tous ceux qui voudront honorer sa mémoire resteront structurellement philosémites. Voilà de quoi éradiquer définitivement l’antijudaïsme dans les décennies futures…
Ensuite, si certains fils d’Israël font des misères au pape, ce n’est pas le cas de tous. Or, ceux qui lui rendent justice resteront de vrais amis. Tous ceux qui, comme Klarsfeld, connaissent le fond de l’affaire doivent avoir d’autant meilleure opinion et de Pie XII et de Benoît XVI et de la papauté… Et, franchement, la bonne opinion d’un Klarsfeld m’importe plus que celle du premier plumitif venu…
20 janvier 2010 at 12:23
Nos leaders d’opinions ont-ils le complexe du “hareng décérébré”?
Ce qui me frappe dans les divers commentaires journalistiques sur les interventions du pape, c’est leur conformisme. J’ai parfois l’impression que la plupart des journalistes se sentent incapables d’assumer un point de vue personnel et réfléchi. Du coup, le plus grand nombre attend de voir dans quel sens le vent va tourner et se contente de relayer les vociférations de quelques leaders d’opinion, ce qui est une manière d’acroître le volume même de ces vociférations et de pousser quelques extrêmistes à la surenchère.
Je n’ai pas le temps aujourd’hui de faire une analyse complète de ce qui me semble être un processus médiatique assez banal, qui explique assez bien le mécanisme des “lynchages médiatiques” (aujourd’hui avec benoît XVI ou Pie XII), mais aussi le processus symétrique de la glorification médiatique (la starification). J’aimerais repenser tout cela à l’aide de théories mimétiques: je pense à la mimétique aritotélicienne, à la mimétique girardienne et à la mimétique tardienne, bien sûr. Mais je pense surtout à la mimétique mise en évidence par le biologiste Jean-Marie Pelt à propos des sardines et des harengs.
Dans une conférence donnée oralement il y a quelques mois,Jean-Marie Pelt nous expliqait de quelle façon était programmé l’instinct des sardines et des harengs. Ces poissons pélagiques vivent en ban. Leur comportement est déterminé ainsi: chaque hareng éprouve le besoin de se sentir entouré à droite et à gauche par un congénaire. S’il se retrouve sur le côté du ban, face à “la grande bleue”, il donne un coup de queue latéral qui lui fait réintégrer l’intérieur du ban. C’est pourquoi ces immenses bans présentent le magnifique spectacle d’un ondoiement argenté résultant du mouvement perpétuel des poissons qui se disputent l’intérieur du ban.
L’intérêt de cette stratégie est qu’elle garantit les poissons situés à l’intérieur du ban contre les prédateurs.
Or, si l’on procède à l’ablation du cerveau d’un hareng, celui-ci survit sans difficultés, l’essentiel de ses fonctions étant assumées par la moelle épinière. Mais il perd l’inhibition qui le poussait à rentrer dans le ban dès qu’il se trouvait face à l’immensité océanique. Dès lors, il part audacieusement dans n’importe quelle direction, et les autres harengs le suivent en bon ordre du fait de leurs propres inhibitions.
Conclusion de Jean-Marie Pelt:
“Prenez un hareng, ôtez-lui le cerveau, vous en faites un leader!”.
J’ai l’impression que bien des mouvements d’opinion ressemblent au comportement des harengs ou des sardines en ban. Et que l’ascendant que prennent certains leaders d’opinion sur leur contemporain doit plus à leur absence d’inhibition qu’à la puissance de leur pensée.
à suivre…
20 janvier 2010 at 15:57
Un commentateur du blog de Koz signale le site suivant où est proposée une autre traduction du discours de Benoît XVI précédée de commentaires bienveillants:
http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1341757?fr=y
20 janvier 2010 at 16:19
J’adore votre blog.
Il faut dire que vos commentateurs (Physdemon et Aliocha aujoud’hui)n’en altèrent pas la qualité.
C’est d’ailleurs l’illustration par Physdemon de l’attitude des journalistes et son analogie avec le comportement des bancs de sardines qui m’a fait réagir.
Regardez le GIEC (banc de scientifiques) et imaginez un instant le courage d’un Courtillot (ou l’orgueil de tel autre) face au risque de se trouver seul en cas de possible erreur.
Concernant Benoit, un jugement a priori négatif ne porte pas à conséquence dès lors qu’il ne peut qu’être bien accepté. Cela ne demande pas d’effort d’analyse.
20 janvier 2010 at 16:19
Bonjour Physdémon,
Je ne peux m’empêcher de me poser la question: que suggérez-vous exactement ? Qu’il faudrait décérébrer les journalistes ? Ou greffer un cerveau aux leaders d’opinion ?
20 janvier 2010 at 16:32
@physdemon : je suis très ignorante en matière de psychanalyse mais il me semble que votre distinction n’est autre que celle du névrosé et du pervers, non ? Plus sérieusement, je crains que vous n’ayez en partie raison sur la presse.
20 janvier 2010 at 19:38
à Fantômette,
Au delà de la plaisanterie, ce que je voulais signaler c’est qu’en l’absence de connaissance d’un sujet quelconque, un individu ignorant se repère par rapport à ce qu’il estime être l’opinion moyenne d’une masse d’individus en fait tout aussi ignorants que lui. Car quand on ne sait pas quoi penser ni quoi faire , on examine ce que pensent et font les autres et on fait comme eux. Du coup, deviennent automatiquement leaders d’opinion ceux qui n’ont pas peur de différer de l’opinion commune, soit parce qu’ils sont réellement plus clairvoyants que les autres (cas que je n’ai pas envisagé plus haut), soit parce qu’ils ignorent leurs propres limites. Dans ce dernier cas, l’ assurance résultant de leur fatuité, suffit à les désinhiber, ce qui par suite peut entraîner à leur suite une masse d’imitateurs.
Je pense que ce phénomène ne concerne pas que les journalistes, mais bien d’autres champs sociaux où il faut prendre des décisions graves et urgentes même dans l’incertitude: la bourse par exemple, en période de crise…
Mais ceci n’est qu’une esquisse, et je ne veux pas me limiter à cette analyse partielle et forcément caricaturale.
Merci à Aliocha de son indulgence!..
20 janvier 2010 at 21:05
Pour affiner un peu, mon hypothèse précédente:
la théorie du leader se comportant comme un hareng décérébré présuppose que nous avons affaire à une foule homogène d’individus également ignorants et privés de statuts sociaux permettant aux ignorants d’identifier qui est savant ou compétent.
En revanche, ce mécanisme ne fonctionne pas en présence d’une société “organisée” dont les membres possèdent des compétences variées reconnues chacune par un statut social spécifique.
Je dis cela parce qu’Aliocha a déjà signalé sur son blog que la tendance de certains groupes de presse est de réduire leurs effectifs de telle sorte qu’on demande aux journalistes d’être de plus en plus généralistes, donc moins pointus. Du coup, face à un sujet qui demande des compétences rares et difficiles à identifier (l’attitude de Pie XII pendant la Seconde guerre mondiale), il me semble compréhensible que les journalistes se comportent comme des bans de harengs…
Je n’attribue pas ce travers aux journalistes en tant qu’ils seraient foncièrement stupides et bornés mais en tant que leur profession constitue un champ social qui peut fonctionner ou dysfonctionner selon des mécanismes spécifiques.
Toujours ma sociologie de bazar…
20 janvier 2010 at 21:25
à Aliocha,
Mon résidu de cerveau de hareng vient de faire tilt ! Vous vouliez dire que les harengs inhibés sont des sortes de névrosés, et les harengs décérébrés des pervers, en tant qu’ils sont désinhibés!!!
En fait mon raisonnement ne prenait pas en considération la structuration affective du caractère. Mais je trouve votre rapprochement très suggestif.
Ce qui m’ennuie, c’est que si on commence à parler de névrose collective, et sachant que Freud voilà l’essence de toute religion, les libres-penseurs de service vont soutenir que toute religion peut s’analyser comme une structure massive de névrosés marchant à la suite d’un pervers.
Bon tant pis: je lance cette idée. Ce n’est pas tout à fait faux pour certaines sectes. Et puis, après tout, les idées les plus intéressantes défendues par les athées ont d’abord été élaborées par des croyants: cf. Qohéleth, Ockham, Montaigne, Dostoïevski… Si j’élabore une nouvelle théorie récupérable par l’athéisme, ma petite boîte crânienne de hareng décérébré sera en bonne compagnie.
Et puis cela me fera une chouette sous-partie dans la deuxième partie de mon cours d’instruction religieuse sur l’athéisme…
20 janvier 2010 at 22:16
Abomination de la désolation: je viens d’apprendre que les harengs nagent en banc et pas en ban, comme je l’ai écrit imprudemment plus tôt, même si pour ce faire ils ont convoqué le ban et l’arrière-ban!
Désolé de cette incorrection!
21 janvier 2010 at 09:23
Physdemon, j’avais corrigé le “Banc de sardines” sans insister pour ne pas être indélicat.
Il faut dire qu’à Sévérac comme partout en pays occitan on prononce “banque” ce qui nous procure un avantage en orthographe sur les gens “dits du Nord”.
Un vieil instituteur m’a récemment expliqué comment éviter les fautes pour les mots à sonorité “é” :
si tu dis en patois “… ade” (e.g. caminade) cela nécessite en français e muet (e.g. cheminée), pour la terminaison occitane en “…at” (e.g. caritat) le e muet est à bannir (e.g. charité).
Ceci est une anecdote; pas un cours.
21 janvier 2010 at 12:57
@ Physdémon,
L’inconvénient majeur du banc pour les poissons qui se déplacent selon ce mode est que, s’il protège efficacement ceux qui sont au centre de leur prédateurs naturels, il se montre en revanche tout à fait contre productif lorsque le prédateur est l’homme: la technique du banc facilite la pèche de masse.
Dans cette situation, c’est au contraire ceux qui sont au centre du banc qui ont le plus de chances d’y passer.
Pour filer la métaphore, on peut donc dire que la technique du banc, en langage humain le “mainstream” procure à ceux qui se placent au centre un sentiment d’appartenance et de sécurité, mais que s’il existe un prédateur supérieur (par exemple un homme politique habile qui sait ratisser large, mettons un type comme Sarkozy) alors ceux qui sont dans le “mainstream” se font avoir beaucoup plus facilement que les autres.
PS: pour votre sous partie de la deuxième partie de votre cours sur l’athéisme, évoquez-vous ce mécanisme psychique qui s’est développé en même temps que la conscience, semble t’il, et qui permet à l’esprit humain de supporter psychiquement une situation de doute ou un problème qui ne comporte pas de solution? Par exemple, quand je prends l’avion, je sais que le risque est très faible, mais qu’il existe; pourtant, je m’en accommode et je prends l’avion; or des études ont montré qu’il ne s’agit pas d’un problème d’appréhension du seuil de risque. Il existerait donc une fonctionnalité psychique dans l’esprit humain qui fait qu’on s’accommode des situations d’incertitude élevée: techniquement, le cerveau humain pourrait donc accepter des questions sans réponse ou des questions à réponses multiples. En d’autres termes, il serait possible de raisonner hors principe du tiers exclu.
A côté de cela il y a une thèse qui pose que cette fonctionnalité serait “innée” et que le conditionnement social la détruirait progressivement.
Ainsi, l’homme aurait à la naissance un cerveau “polyvalent” et l’apprentissage social ferait progressivement de lui un être borné, monovalent, de moins en moins capable d’admettre la pluralité de la réalité du monde.
Par exemple, il n’y aurait qu’un seul dieu, qu’une seule identité nationale, qu’une seule langue, qu’une seule capitale dans un pays, qu’un seul chef dans un gouvernement, qu’une seule bonne réponse à une question, qu’une seule pensée (la pensée unique) etc…
La question qu’on peut alors se poser est de savoir si l’altération progressive de cette fonctionnalité par l’apprentissage social se produit de la même façon chez les croyants ou les athées.
La conclusion (intuitive) à laquelle je parviens, pour ma part, est que l’altération de la fonctionnalité est similaire dans les deux catégories.