Ce sera un peu en vrac et rédigé à la diable : le dernier billet de juillet a du mal à voir le jour au milieu des préparatifs des vacances ou, plutôt, des tentatives un peu vaines de « tout régler » avant de partir. Je propose donc un parcours éclectique, et même franchement erratique, qui va des polars de P.D. James à Friedrich Hayek, en passant par Newman et la lutte contre le sida. Toute personne susceptible de déceler une cohérence dans ce programme se verra décerner le prix de la perspicacité créative !
Portrait de l’artiste en vieille dame (très digne)
J’ai déjà dû insinuer quelque part mon goût pour les romans policiers de P.D. James. Alors que la dame approche des 90 ans, le Telegraph met en ligne une interview d’elle délicieuse comme une tasse de thé en fin d’après-midi dans le jardin d’un cottage. Oui, bien sûr, c’est en anglais, mais la période des vacances est celle des séjours linguistiques, alors ça ne fera de mal à personne de s’exercer un peu l’oreille.
P.D. est probablement l’un des auteurs de polars qui a le plus fait pour élever le genre au niveau de la littérature. Dans l’interview du Telegraph, elle fournit quelques clés intéressantes sur sa vocation de romancière. Je retiens par exemple cette bonne définition du bon écrivain – quelqu’un qui est capable de « dire quelque chose de vrai sur les hommes et les femmes, et la société dans laquelle ils vivent ».
On apprend aussi que ses modèles littéraires sont, dans l’ordre, Jane Austen, puis Evelyn Waugh (« pour le style ») et Graham Greene. Ça fait deux catholiques sur trois, pas mal pour une Anglicane irréductible !
Au passage, admirez la fraîcheur de P.D. James, et dites-moi si ce n’est pas une merveilleuse façon de vieillir : le sourire charmant, la mise impeccable, la courtoisie délicate qui lui fait conclure l’interview par des remerciements touchants… C’est beau de lire, dans l’article qui accompagne l’interview, que P.D. James estime avoir vécu une vie « très heureuse et bien remplie », malgré la douleur toujours présente de la mort prématurée de son mari.
En voyant P.D. James dans ce jardin, j’ai pensé à mes propres rencontres avec deux autres Anglaises dont j’ai parfois parlé ici, Elizabeth Anscombe et Mary Douglas. C’était, à chaque fois, dans un jardin et, si Anscombe avait un style bien à elle, Mary Douglas était assez dans le genre de P.D. James – même accent élégant mais sans affectation, même cheveux blancs éclatants, même attention à son interlocuteur.
Anscombe était de 1919, Mary Douglas de 1921, P.D. James est née en 1920. C’est une génération bénie ! Trois femmes qui, dans des genres éminemment différents, ont excellé et marqué leur temps – et l’on pourrait ajouter à la liste une Iris Murdoch, née en 1919 elle aussi, et sans doute encore quelques autres.
Actualité de Newman
Puisque j’étais dans le Telegraph, je n’ai pu manquer cet article sur Henry Newman, dû à Charles Moore. C’est un compte rendu d’une récente biographie de Newman, qui sera béatifié par le pape Benoît XVI lors de sa prochaine visite en Grande-Bretagne. J’aime beaucoup ces remarques de Moore qui éclairent bien la personnalité du grand penseur et théologien qu’Étienne Gilson appelait « le dernier des Pères de l’Église » :
Bien qu’il fût en bien des manières un conservateur, il avait une perception étonnamment moderne de la façon dont la foi peut s’évanouir, faisait paraître le monde un lieu sans espérance. Il avait un don unique pour relier cette perception à l’expérience humaine : « Si je regardais dans un miroir, et n’y voyais pas mon visage, j’éprouverais la sorte de sentiment qui survient en moi, lorsque je considère ce monde affairé, et n’y trouve pas de reflet de son Créateur ».
Il avait le même don pour identifier des expériences plus heureuses : il a écrit que parvenir à la certitude religieuse était comme être « un alpiniste sur une paroi escarpée qui, d’un œil vif, d’une main rapide, d’un pied ferme, s’élève sans savoir comment… sans laisser de trace derrière lui, et incapable de l’apprendre à quelqu’un d’autre ». Newman fit tout ce qu’il put pour laisser derrière lui une piste, et pour enseigner aux autres.
(…) Beaucoup de gens pensent aussi que la croyance religieuse, spécialement le catholicisme, est une forme d’emprisonnement. L’histoire de Newman pointe vers la direction opposée. Sa quête de Dieu a exprimé et produit la liberté.
Le pape actuel est connu pour admirer Newman, et j’espère bien que, lorsqu’il viendra, il dira exactement pourquoi. Il a choisi comme slogan pour sa visite la devise que Newman choisit lorsqu’il devint cardinal : « Le cœur parle au cœur ». C’est la même idée, comme nous le rappelle Cornwell [dans sa biographie de Newman], que Beethoven écrivit sur la partition de sa Messe en Ré majeur : « Venu du cœur – qu’il aille au cœur »
Drogue dure et pensée molle
Difficile d’avoir échappé au tintouin fait dans certains journaux autour de la « Déclaration de Vienne » qui a focalisé une bonne partie de l’attention, lors de la Conférence internationale sur le sida. Dans cette déclaration, des spécialistes appellent les États à réviser en profondeur leur lutte contre la drogue, dont l’orientation actuelle serait responsable de la propagation du virus VIH : les seringues pas propres, la clandestinité de la consommation, la politique répressive, etc., tous ces facteurs, nous dit-on, causent trop de nouvelles contaminations. Il faudrait donc se décider à dé-criminaliser la consommation de stupéfiants : on fera ainsi disparaître un facteur épidémique !
Ça paraît simple comme bonjour. À ce jour, je n’ai trouvé que cet article de Causeur pour dénoncer la typique fausse bonne idée, qui pourrait bien se révéler criminelle. En tous cas, il est impossible de lire la dite Déclaration de Vienne sans être stupéfait de la manière dont ses signataires envisagent la lutte contre une épidémie. Dans l’évocation des ravages causés par la consommation des drogues dures, pas une seule fois n’est posée la question des facteurs de fond qui peuvent expliquer ce fléau : ni l’action à grande échelle des trafiquants sans scrupules qui inondent désormais la Russie, l’Afrique, l’Asie de leur saloperie, ni le désespoir affreux qui pousse des milliers de personnes à s’injecter du poison dans les veines.
Au lieu de ça, la Déclaration a le culot monstrueux d’en appeler aux « droits humains ». Je ne savais pas que le droit de se foutre en l’air et de bousiller en passant la vie de ses proches faisait partie des droits inaliénables de la personne humaine. Je ne savais pas qu’on pouvait réclamer des États la protection de ces pratiques hautement bénéfiques à la vie sociale et, de surcroît, à l’économie mondiale.
Mais au moins, on ne peut dénier à la Déclaration une certaine cohérence : après tout, s’il est acquis par principe que la lutte contre le sida ne saurait en aucun cas passer par la tentative de modifier les comportements, et que les milliards investis ne devraient servir qu’à assurer à quiconque veut s’adonner à des « conduites à risque » le maximum de garanties pour éviter de choper la mort et la donner… on ne voit pas comment on pourrait envisager la consommation de drogues dures autrement que comme un choix de vie parmi d’autres. Méritant comme tout autre le respect et, le cas échéant, l’allocation des fonds publics pour que tout se passe sans douleur.
Impressionnant, tout de même, d’observer la justification « scientifique » du suicide collectif. « Vous voulez crever ? Fort bien, comptez sur nous pour vous faciliter au maximum la poursuite de ce noble objectif. »
Tout ça n’empêche pas qu’il se soit dit, par ailleurs, des choses intéressantes à Vienne. On peut se fier, pour cela, à l’excellent journaliste qu’est Éric Favereau, spécialiste de la question à Libération.
Les paradoxes d’un libéral
Je termine cette revue de presse en signalant l’intéressant billet du blog Per Caritatem consacré à Hayek, dont on connaît la faveur auprès des libéraux les plus acharnés. La remarque de Cynthia Nielsen selon laquelle les effets bénéfiques du libre marché relèvent d’une croyance irrationnelle me semble frappée au coin du bon sens. L’argument est aussi simple que puissant : puisque Hayek estime que les tentatives de régulation (étatiques, par exemple) du marché sont vouées à échouer car on ne peut connaître suffisamment les conséquences d’une intervention quelconque dans l’économie, alors comment peut-on garantir que le jeu total des forces qui interviennent dans le marché aura des conséquences bénéfiques ? Si l’intervention de l’État n’a pas d’effet bénéfique prévisible, comment pourrait-on prévoir que toutes les autres actions des autres acteurs potentiels auront, elles, des effets positifs ? S’il faut être agnostique sur ce point, autant l’être jusqu’au bout.

27 juillet 2010 at 19:15
Sur le dernier point, le libéral que j’étais vous aurait répondu que la question est mal posée, et qu’en fait on se fiche que le “jeu total des forces qui interviennent ait des conséquences bénéfiques”. On recherche ce qui est juste en soi et on ne cède pas à une vision utilitariste de l’économie.
Aujourd’hui, je trouve que sous forme d’une critique de l’étatisme, il est toujours valide de faire remarquer que le gouvernement est trop mal placé pour faire certains choix qui devraient revenir aux individus (même et surtout par souci du bien commun). Mais j’ai laissé tombé l’approche qui rejette toute considération des conséquences ou de l’utilité parce qu’on se doit aussi de juger l’arbre à ses fruits.
27 juillet 2010 at 19:18
PS : dans mon commentaire précédent, il faudrait même lire à la fin du premier paragraphe “une vision utilitariste de l’économie ou du droit” : les libéraux de mon type préfèrent toujours ramener le débat économique sur le terrain du droit.
D’ailleurs, pas plus aujoud’hui qu’hier je n’aime parler de l’économie au sens qu’on lui donne aujourd’hui.
27 juillet 2010 at 19:20
PPS : et pardon pour les coquilles dans mes commentaires ! (on ne peut pas les modifier a posteriori ?)
Hélas, non, pour l’instant et pour autant que je sache cela n’est pas possible. Il m’arrive de corriger moi-même les coquilles et fautes d’orthographe dans les commentaires, ce qui est facile grâce à mes super-pouvoirs — mais reste aléatoire compte tenu 1°) du manque de temps et 2°) de mon sens très, très relatif de l’orthographe. Il faut vraiment qu’une faute soit inesthétique pour que je la remarque.
28 juillet 2010 at 16:09
Mais bien sûr, que c’est cohérent !
Tout se tient.
Entre “drogue dure & pensée molle” et “les paradoxes d’un libéral” -sans mauvais humour sur les titres, il y a un lien idéologique quasi-direct.
Le lien avec Newman peut aussi se faire très aisément : la clé est dans le 3e paragraphe du texte cité.
Quant à la vieille dame… Votre subjectivité étant -je le pense- guidée par des critères objectifs, le fait que vous l’appréciiez me fait dire qu’il y a un lien. Que je ne m’avancerai pas à tenter de deviner, mais il y en a un.
Encore que, en relisant, je tombe sur cette petite phrase : “dire quelque chose de vrai “. La clé ?
Trop fastoche !
30 juillet 2010 at 19:38
Cher Philarête,
Pendant que je me la coulais douce au vert des pentes du Valromey, je vois que tu n’as cessé de cogiter, analyser, méditer.
Il me faudra encore bien deux semaines pour assimiler tes analyses de la sécularisation et de l’ecclésiologie anglicane.
Juste un bémol: je te trouve un peu expéditif sur la question d’une éventuelle dépénalisation des stupéfiants. Non que je sois partisans de celle-ci, mais la question des effets contre-productifs d’une politique de prohibition me semble mériter d’être posée. Les Etats-Unis ont bien vu dans l’entre-deux-guerres que la prohibition de l’alcool n’était pas forcément la meilleure politique à mener en matière de prévention de l’alcoolisme. Mutatis mutandis, n’y aurait-il pas quelque chose de cet ordre dans notre politique de répression des stupéfiants?
Bon, bon, je me fais l’avocat du diable… Mais si j’en crois Thomas More, il faut rendre justice aux arguments du démon quand ils sont bons (ce qui n’était pas le cas à Vienne, certes).
31 juillet 2010 at 00:33
Bref, rien de nouveau sous le soleil (de Satan) : quelque chose d’interdit a un je-ne-sais-quoi d’attirant… C’est déjà dans la Genèse, le fruit défendu, tout ça.
1 août 2010 at 11:51
@ Physdémon
Bien content de te retrouver! Tu manquais aux dernières discussions, et j’espère que les gambades dans les hauts-lieux des maquis de l’Ain t’auront mis d’humeur combative…
À propos de la dépénalisation, je me suis en effet posé la question que tu soulèves, j’ai même tenté de faire l’effort d’examiner les arguments en faveur d’un changement de politique. Je n’ai sans doute pas été assez loin cependant.
L’argument de la Déclaration de Vienne, en effet, m’a semblé biaisé à la base parce qu’il ne fait pas de la dépénalisation un moyen de lutter contre les ravages de la drogue, mais contre la diffusion du sida.
Analogie pour analogie, je ne prendrais pas l’exemple de la prohibition pour éclairer ce débat, mais plutôt celui — toujours aux Etats-Unis — des armes à feu en vente libre. C’est plutôt cet exemple, je trouve, qui permet d’examiner les conséquences d’une vue “libérale” sur la possession et l’usage des moyens de se détruire.
2 août 2010 at 12:09
Que Vienne comme partout puisse avoir des discours discutables certes mais il reléve d’abord une réalité, une triste réalité: le SIDA, moins que dans les 90′s est une cause mondiale. Des populismes africains ou islamistes le nient. Des Etats comme la France sabotent la recherche en coupant les crédits. C’est d’abord ça que Vienne veut dénoncer.
Sur Hayek, si tu regardes un petit peu, les fans de l’économistes autrichiens me font penser à certaines fractions de l’extreme-gauche: dogmatiques, obsédées par la pureté idéologique et messianiques. Alors que la réalité est assurément plus complexe. Le libéralisme est une idéologie.
2 août 2010 at 12:12
Tiens d’ailleurs nous sommes dans les deux cas, conférence sur le SIDA et Hayek, viennois…
3 août 2010 at 11:25
@ Romain
À propos de Vienne (premier com’): ne pas confondre la conférence internationale qui s’est tenue à Vienne, et dont le message est bien celui que tu dis, et la “Déclaration de Vienne”, rendue publique avant la conférence, et qui tient le discours qui me semble si peu responsable.
Sur Hayek: oui, je partage ton impression sur ses fans. C’est une idéologie — dans le cas précis, je dirais même que c’est une “gnose”: pas seulement une théorie plus ou moins réductrice, mais une espèce de doctrine pour initiés, réservée à ceux qui ont reçu “l’illumination”, qui leur fournira ensuite des réponses à toutes les questions possibles et des explications valables en toutes circonstances. Une doctrine pour “initiés”, qui paraît invraisemblable ou ridicule vue de l’extérieur, et lumineuse vue de l’intérieur…
3 août 2010 at 14:39
@philarete : merci de la précision
Pour Hayek, oui gnose semble encore plus adaptée.
4 août 2010 at 19:14
@Philarete: Merci!
8 août 2010 at 19:01
Le marché est supérieur à la gestion centralisé de la production, d’abord parce qu’il est plus moral.
Il respecte la liberté et la propriété des individus.(quelle horreur, je sais ça n’existe pas ou c’est une construction petite bourgeoise.)
et il est plus efficace parce que la connaissance étant dispersée dans tout le corps social, les choix de production doivent être effectué par le corps social dans son ensemble plutôt que par une élite au sommet de l’Etat.
9 août 2010 at 10:41
Très curieux, cette réaction, cher monsieur: chaque fois que l’on formule une critique (ici, d’ordre purement intellectuel) contre certaines formes de libéralisme, on se voit traité comme un apôtre du collectivisme! Je ne vois pas en quoi le fait de pointer vers un défaut logique dans l’argumentation de Hayek reviendrait à faire l’apologie de “la gestion centralisée de la production”! En tous cas je ne crois pas avoir rien suggéré de semblable, et je doute sincèrement que tous ceux qui trouvent des difficultés théoriques dans le libéralisme puissent être considérés comme des communistes…
Tout ce que mon argument peut suggérer, c’est que si l’on reconnaît une capacité de faire des choix économiques pertinents à des acteurs privés, il n’y a aucune raison de la dénier absolument à l’autorité publique. Mais ces deux formes d’action (privée et publique) ne sont nullement incompatibles et, de fait, elles coexistent dans toutes les économies réelles qui fonctionnent à peu près correctement.
9 août 2010 at 14:38
Ce “libéralisme pour les nuls” (tout un programme) porte hélas bien son nom.
Quand j’ai un doute, je vais feuilleter son site, et tout devient plus clair : je ne suis décidément pas libéral.
Chaque ligne peut et doit être réfutée.
11 août 2010 at 20:30
Je ne sais pas si le “cher monsieur” s’adressait à moi.. (en cas, je vous remercie de votre courtoisie. On est bien accueilli chez vous, je reviendrai :-))
Je ne vous ai pas traité de collectiviste, je tentais de répondre (très) rapidement à votre question sans doute faussement candide.
“Si l’intervention de l’État n’a pas d’effet bénéfique prévisible, comment pourrait-on prévoir que toutes les autres actions des autres acteurs potentiels auront, elles, des effets positifs ? S’il faut être agnostique sur ce point, autant l’être jusqu’au bout.”
Pour décider ce qu’il faut produire et en quelle quantité, il y a deux méthodes, le mécanisme des prix dans un marché libre ou une planification de la production sous une forme ou sous une autre (les ressources sont rares, il faut donc faire un arbitrage d’une manière ou d’une autre)
Je ne dénie pas “absolument” à l’autorité publique une capacité à faire parfois des choix pertinents, je dis seulement comme beaucoup de libéraux, que si le marché est imparfait, l’Etat est encore davantage dans ses modes de décision, dans la responsabilisation. Et si la solution collectiviste est souvent choisie, ce n’est pas à cause de son efficacité -en particulier pour les plus modestes- mais par des mécanismes de clientèlisme électoraux servie par la toute puissance de l’Etat et de son monopole de la violence.
Mais la supériorité des échanges libres en terme d’efficacité vient après des arguments moraux (hors sujet peut être, votre question était largement construite sous une forme “utilitariste”.)
12 août 2010 at 15:26
Cher Monsieur (oui, vous, le courageux libéral qui s’aventure ici — et dont la confiance m’honore de ce fait)
Pardon, d’abord, pour ce que ma réaction pouvait avoir de caricatural. Mais je la regrette moins en constatant qu’elle vous a donné l’occasion de préciser votre pensée.
Où je crains de trouver, cependant, la confirmation du fait que l’alternative semble, à vos yeux: libéralisme ou collectivisme… En effet, vous semblez estimer que l’intervention de l’Etat dans l’économie ne peut que prendre la forme d’une détermination autoritaire des choix de production…
Ce n’est pas à cela que je pensais. Il y a davantage dans l’économie que la production. Il y a, par exemple, la redistribution; la lutte contre les monopoles; un certain contrôle des salaires (notamment du salaire minimum); la garantie de conditions humainement dignes pour tout travail. Et un long “etc.”
Dans cette perspective, l’action des pouvoirs publics (qui n’est pas seulement “intervention”, sous peine de présupposer d’entrée de jeu que l’Etat est par principe étranger à la vie économique) possède elle aussi, me semble-t-il, une dimension éminemment morale: elle est une des formes que prend l’auto-défense de la société contre certains effets corrupteurs de l’égoïsme individuel. Autrement dit, c’est une des formes de l’affirmation que l’économie elle-même est subordonnée au “bien commun” (pour parler l’idiome de la pensée sociale catholique).
Il ne s’agit pas de brider l’initiative individuelle, ni de dénier la valeur importante de la responsabilité personnelle: celles-ci ont leur importance, et elle est capitale. Mais sans naïveté. Ce qu’on appelle parfois “le marché” n’est pas un organisme autonome, auto-régulé, qui comme par enchantement fonctionnerait toujours pour le bien de tous: ça, c’est la fiction que mes remarques sur Hayek visaient à dénoncer.
N’oublions jamais, s’il vous plaît que, contrairement à ce que semblent penser nombre de libéraux d’aujourd’hui, on a déjà essayé de laisser “le marché” à lui-même, libre de tout contrôle et de tout contrepoids: c’est l’histoire de l’Europe (singulièrement en Angleterre et en France) et des Etats-Unis entre, disons, 1815 et 1915 (la période que Karl Polanyi appelle celle de la “grande transformation”, dans son livre du même nom).
On a essayé, et le résultat fut à bien des égards terrifiant. Les Etats durent un à un se résoudre, à contre-cœur, à mettre fin au libre-échange et au libéralisme absolu (qu’ils avaient d’ailleurs activement contribué à instaurer en supprimant toutes les barrières traditionnelles qui s’y opposaient).
On dut adopter des législations protectrices pour les ouvriers, encadrer la sacro-sainte liberté de contrat qui, misère aidant, amenait la main d’œuvre potentielle à accepter des conditions de travail proches de l’esclavage (en France, n’oublions pas qu’il fallut près d’un siècle pour qu’on ose revenir sur la loi Le Chapelier). On dut prendre des mesures anti-trusts, favoriser activement l’accès à la propriété foncière, encadrer la publicité, réguler les offres de crédit (pour éviter la pratique de taux usuraires), etc.
Tout ça parce que le pur libéralisme économique, qui produisit incontestablement des améliorations matérielles sans précédent, fabriquait au même rythme de la misère matérielle et morale. Bien entendu, toujours à titre d’inconvénient passager promis à s’effacer, dans un avenir toujours plus lointain, pour laisser place à la prospérité et à la liberté pour tous.
L’action de l’Etat dans l’économie, simplement, n’est pas celle d’un agent de production parmi d’autres (la solution collectiviste étant d’en faire le seul et unique agent de production), mais celui d’un garant actif des intérêts de la société elle-même, lorsqu’ils sont menacés par le désir de gain à tout prix.
En ce sens, puisque vous concluez (pas du tout de façon “hors sujet”) sur la dimension morale, je trouve quelque chose de très moral à affirmer que l’Etat tire sa légitimité, le cas échéant, du fait qu’il peut agir, non en fonction des intérêts d’un petit nombre, mais de ceux de tous, et notamment des plus faibles.
Ce qui, encore une fois, ne signifie pas qu’il doive faire lui-même tout le travail (éduquer, diriger la production, organiser les échanges). Mais il doit veiller activement à ce que “le travail” soit fait. Y compris en prenant des mesures législatives ou coercitives.
12 août 2010 at 20:36
Je ne vais pas pouvoir répondre à tous vos points par manque de temps, mais en quelques mots :
Votre vision de la période 1815-1915 correspond à la vision d’Epinal d’un siècle noir fabriqué de toute pièce après coup par les historiens socialistes. Ce siècle était sous certains aspects plus libre que le notre, mais cette période n’est pas un long cauchemar, c’est au contraire la première fois dans toute l’histoire de l’humanité qu’une partie importante de la population échappait au dénuement total. (Et le tout de surcroit avec une augmentation sans précédent de la population).
Quant aux exemples les plus flagrants d’injustice (colonialisme, sort de certains ouvriers proche du servage), ils sont dus à des violations de principes libéraux (et dénoncés comme telles à l’époque par certains des plus éminents d’entre eux).
Et les régulations qui sont venues petit à petit étaient souvent taillées sur mesure pour profiter à des oligarchies proches du pouvoir au détriment justement d’une concurrence saine. (La banque comme le rail en sont des parfaits exemples.)
Les Etats n’ont pas du tout eu à se faire violence pour mettre fin à cette période. Ils n’ont jamais aimé la liberté économique aujourd’hui comme hier, comment arroser les électeurs sans multiplier les interventions dans l’économie.
Sans compter les guerres qui coutent si chères.
L’Etat tire sa légitimité de protéger les droits naturels de tous -y compris des plus faibles- par les tribunaux. Protection de la liberté et de la propriété indispensable et suffisante aux plus faibles pour se défendre eux-mêmes. Les pseudo-protections que l’Etat accorderait aux plus faibles au delà de la protection de leurs droits naturels est aujourd’hui comme hier très vite récupérée par des lobbies -et pas celui des plus faibles justement trop faibles pour avoir des lobbies- à leur avantage.
16 août 2010 at 14:53
Je suis un peu revenu du libéralisme. Il n’empêche, c’est Hayek qui a le mieux décrypté ce qu’est un marché, son texte sur l’utilisation des informations dans une société est fondamental pour comprendre les marchés, et notamment la finance.
Ensuite, Philarète, je vous trouve bien optimiste à considérer que l’Etat, aujourd’hui, pourrait suivre l’idée d’un bien commun. Il ne suit que l’intérêt général, tout au plus, le bien commun, plus personne ne sait ce qu’il en est. Un marché a au moins le mérite de la précision, et de l’instantanéité, c’est tout et c’est déjà pas mal, chacun peut se positionner en conséquence, il ne s’agit pas de l’établir comme un demi-dieu, qui serait paré de toutes les vertus.
Par ailleurs, il me semble que la période noire que vous évoquez n’est que le prix à payer du développement, que l’on constate également aujourd’hui en Chine, et en Inde. L’absence de travail des enfants est un luxe que seul les pays développés peuvent se permettre, je ne suis pas sûr, même si je ne retire pas toute pertinence à votre argument, que le développement économique, et sociétal, puisse se faire sans une certaine casse morale et sociale. Je suis bien le premier à le regretter, mais je vois mal d’autres issues.
17 août 2010 at 23:37
Que valent la précision et l’instantanéité d’un marché face au travail des enfants?
Existe-t-il d’ailleurs un seul marché dont on peut être assuré de la précision instantanée à tout moment? La crise récente permet d’en douter.
A qui profite donc l’illiquidité ponctuelle ou structurelle des autres marchés? Aux plus faibles ou aux financiers bien armés?
19 août 2010 at 00:15
Cher Philarête,
as-tu vu que le dernier numéro des Etudes contient un article sur la représentation du christianisme dans les fictions littéraires et cinématographiques où il est question (entre autres) de P.D. James?
De plus as-tu vu dans le dernier Communio le texe de John Henry Newman précédé d’une introuction limpide d’Irène Fernandez?
(Oui, oui, j’ai repris hier le chemin des bibliothèques…)
Dernier point : je ne suis pas sûr d’avoir très bien compris l’argument de Cynthia Nielsen, mais je crois qu’on gagnerait beaucoup sur ce fil à se concentrer sur cet argument précis plutôt qu’à disserter de manière générale sur les vices ou les mérites supposés du “libéralisme”, mot attrape-tout sous lequel chacun peut mettre des réalités fort différentes.