Pour peu qu’on se souvienne que l’humanité est composée de plus de morts que de vivants, il y a foule au portillon du titre d’« homme de l’année ». L’exercice consistant à discerner la personne qui a marqué spécialement une période arbitraire de douze mois est plaisant, s’il est un exercice de gratitude et non la récompense caduque d’une notoriété forcément évanescente. Je laisse donc volontiers les Julian Assange et autres Mark Zuckerberg aux magazines dits d’actualité – assez convaincu qu’ils seront bientôt aussi inactuels que l’avant-dernière Miss France et autres pénultièmes bêtes à concours. Bien plus actuels, à tous les titres, semblent être quelques défunts notoires qui ont fait cette année leur grand retour. J’ai pensé un moment faire de John Henry Newman l’homme de l’Escalier 2010. Sa béatification par Benoît XVI a permis à beaucoup de découvrir cette figure dont l’œuvre immense est si riche d’avenir. Je recule cependant pour ne pas enfermer ce blog dans un cercle trop étroitement catholique, et en me promettant de publier bientôt un long billet toujours en gestation. On aurait aussi pu choisir Henri IV, dont la tête nous revient enfin, pour le quatrième centenaire de sa mort. Un excellent billet de l’ami des Efflorescences me dissuade de risquer la redondance.
Non, l’homme de l’Escalier, ce sera plutôt Philippe Muray. Ne serait-ce que parce que tout escalier a besoin de temps à autre d’un bon coup de balai, et que Muray avait pour cela une manière magistrale. Muray est le grand revenant de l’année 2010. Quatre ans de purgatoire – il est mort en 2006 – après toute une vie dans la pénombre, et le re-voilà, frais et intempestif comme l’admirable mauvais esprit qu’il fut. Je gage qu’il commence tout juste à nous hanter.
Ce retour, on le sait, fut par la grâce de Fabrice Luchini. Tout a été dit sur l’incongru succès de son spectacle – triomphe du public qui finit par obliger la critique à emboîter le pas, de plus ou moins bonne grâce. Il y eu même quelques semaines de ferveur unanime, où l’on finit par ne plus savoir s’il fallait se réjouir d’une consécration longtemps méritée, ou s’inquiéter d’une apothéose dont la suite logique dût être l’embaumement définitif. Ils ne Muray pas tous, mais tous étaient frappés…
Le coup est trop classique, hélas, pour qu’on ne pressente pas dans certains éloges du bout des lèvres la sourde volonté d’un enterrement de première classe : « payons à Muray notre tribut, et qu’on n’en parle plus – surtout, qu’on n’en parle plus ! »
Parlons-en donc. Ou plutôt, lisons-le d’abord, et pour de bon. Merci à Luchini de nous l’avoir un peu fait entendre. Mais il s’agit désormais de le comprendre, et pour cela nous n’éviterons pas le bonheur équivoque d’avoir à le lire.
Bonheur, assurément, car il y a de la joie à lire un écrivain si plein de vraie gaieté – jamais plus gai que lorsqu’il moque, de tel professeur de gaieté obligatoire, de tel « athée gaiement résolu », « la gueule triste de sa prose bâclée, de ses phrases démoralisées, de sa langue grise, précipitée et dépressive, de son analphabétisme d’agrégé de banlieue » (soit dit sans offenser la banlieue) : Muray parlant d’Onfray – qu’il appelle, et tout est presque dit, « Michel Homay »…
Bonheur, donc, incontestable et profond, renouvelé à chaque trouvaille de style et de pensée. Muray enchaînant les calembours avec une gourmandise rabelaisienne, sans regarder à la dépense, fils spirituel, ô combien !, de Léon Bloy (« le bon Dieu sans concession » et « la statue du Quémandeur », dans Rejet de Greffe) et de Blondin (celui qui écrivit de deux époux enterrés dans deux tombes parallèles qu’ils faisaient « cendres à part »).
Ce bonheur-là, fait d’exubérante invention et d’impeccable maîtrise, Luchini l’a trop bien fait sentir au public pour qu’on s’y attarde. Il faut ajouter pourtant que c’est un bonheur équivoque, un bonheur à double détente, qui vous pète à la gueule au moment où vous savouriez béatement la déconfiture des « mutins de Panurge ». À lire Muray de bout en bout, on n’échappe pas à des passages comme celui-ci, qu’il faut ingurgiter comme un indispensable « exorcisme spirituel » si l’on se trouve être soi-même catholique (tant il est vrai qu’il y en a pour tout le monde, chez Muray) :
Il y a ces chrétiens, par exemple, qui croient pouvoir sauver l’héritage spirituel de l’Europe en introduisant le nom de Dieu dans sa frigide Constitution, comme si l’introduction de l’un n’était pas destinée à faire éclater l’autre sur-le-champ, et comme si la reconnaissance par l’Europe de l’« héritage » chrétien pouvait rendre la moindre dignité à ses prétendus héritiers de toute façon indignes. Il y a ces catholiques qui espèrent que les catholiques, stimulés par l’ardeur et par la piété des musulmans, vont enfin se réveiller et remplir les églises comme ceux-ci remplissent leurs mosquées. Il y a ces autres catholiques qui, non contents d’avoir lancé contre Halloween l’opération Holywins, s’entêtent à vouloir « se réapproprier la Toussaint », organisent à Paris « un rallye Bonheur sur la ville », des « débats animés par des intellectuels chrétiens » dans les cafés non-fumeurs afin de « ressusciter le catholicisme des villes », et ne se rendent pas compte qu’ils utilisent ainsi le langage et les armes de l’ennemi, qu’ils ont déjà attrapé ses pires maladies. (« Dieu merci », dans Moderne contre Moderne)
Il faut une purge de Muray pour se vacciner contre la tentation des « Cathoprides », ou pour se guérir enfin du délire victimaire dont on parlait ici même il y a peu. Je me suis avisé depuis que Muray avait évidemment déjà tout dit, et dès 1999, sur la manie des « phobies », dans une chronique intitulée « La cage aux phobes », reprise dans Exorcismes spirituels III. Comme quoi, à ne pas lire Muray, on s’expose au risque de redire moins bien et trop tard ce qu’il a déjà dit, mieux et avant que ce ne soit devenu patent pour tout le monde.
Et avec tout cela, pourtant, on reste encore à la surface. Muray n’est pas qu’une salutaire thérapie contre les effets de mode – le traiter ainsi serait encore le confiner à l’éphémère : la mauvaise herbe repoussera bientôt, il faudra d’autres Muray pour repasser la tondeuse – mais alors on n’aura pas vraiment lu Muray comme le penseur qu’il est. Et j’avoue hésiter, au seuil de cette annonce, car après tout ma familiarité avec Muray n’est pas si longue – je n’avais lu avant sa mort que Le dix-neuvième siècle à travers les âges, ce qui est assez cependant pour comprendre qu’on n’a pas affaire seulement au satiriste impitoyable de nos « envies de pénal », de la « prosternation des clercs », entre « lust finale » et « art nécrofestif ».
L’enquête de Philippe Muray porte fondamentalement sur le phénomène appelé par Hegel « la fin de l’histoire ». Cette fin prend pour Muray la forme, infiniment sinistre sous ses atours festifs, de l’éradication systématique du « monde historique ». C’est-à-dire du monde où le Bien ne triomphe pas, où le conflit est inévitable – le monde intermédiaire qu’il appelle le « jardin des supplices », entre l’harmonie perdue du Jardin d’Éden et le jardin désiré de l’harmonie virtuelle qu’il baptise le « parc d’abstractions ».
Là où il y a histoire, dit Muray, il y a conflit, parce que l’histoire implique des acteurs réels, différenciés, mûs par des ambitions diverses et incompatibles ; parce qu’il y a vraiment des hommes et des femmes – non des androgynes réconciliés dans l’abstraction, justement, de leur a-sexualisation revendiquée ; parce qu’il y a des héros et des lâches, des artistes talentueux et des artistes ratés ; des tyrannies masquées et des pouvoirs qui ne disent pas leur nom ; des vraies guerres, tout simplement, avec de vrais morts dedans.
Muray a senti que le monstrueux rêve du temps présent était se propre disparition comme « temps », dans l’avènement ici-bas de l’harmonie universelle (« l’empire du Bien »). Il a compris, dit, écrit cent fois, qu’à cet avènement conspirent les efforts conjoints de la loi, des organisateurs d’événements, de la poésie, des éditorialistes du Monde et de Libé (il n’a pas connu Rue89), des « nouveaux actionnaires » et plus globalement de tous les « rebelles qui ont dit oui ». L’œuvre de Muray est la dissection de ce rêve : ne réclamait-il pas naguère une nouvelle psychopathologie de la vie quotidienne qui s’appellerait La science des raves ?
Dans un magnifique essai consacré à Céline, Muray explique que l’auteur de Mort à crédit (l’essai, soit dit en passant, s’intitule « Mort à Credo », on s’en voudrait de ne pas le mentionner) a « le premier décelé » que l’esprit de l’époque était donné dans l’alliance du positivisme et de l’occultisme : deux systèmes de pensée, dit-il, qui semblent en apparence exclusifs l’un de l’autre, et dont le mariage étonnant échappe au discours philosophique. De fait, la « méconnaissance de leur lien constitue peut-être notre condition de possibilité d’exister ».
La thèse devient crédible, et même irréfutable, dès qu’on s’avise que ce mariage s’est opéré, au vu de tous, dans la biographie même du fondateur du positivisme, Auguste Comte en personne. Dans Le dix-neuvième siècle à travers les âges (paru l’année qui suivit cet essai), Muray amplifie la démonstration en convoquant les Hugo, Nerval, Michelet, Eugène Sue, et Mme Blatavsky, Quintus Aucler, et tous les maîtres en occultisme de ce dix-neuvième qui est toujours notre siècle (le Da Vinci Code et ses multiples avatars sont là pour le prouver). Muray aurait pu ajouter entre autres, je crois, la figure tellement ambiguë, mais tellement caractéristique à la fois, de Sherlock Holmes, positiviste s’il en est, et spirite avoué comme son créateur Conan Doyle. La science ne peut sembler porteuse d’un progrès social qu’avec le renfort de l’« hérésie », simplement parce qu’il est impossible de se passer de sacré. Congédié sous sa forme orthodoxe, celui-ci ne peut que revenir, et au galop, sous les espèces multiformes du culte des démons.
Ce que montre Muray, c’est que le rêve commun qui hante et la Science et l’Occulte, c’est celui de l’Harmonie. La science, pourrait-on dire, prend en charge l’harmonie future, lorsque le progrès technologique aura opéré l’unification de l’humanité par le réseau mondial ; l’occultisme, quant à lui, s’occupe d’harmonie en faisant conspirer tous les morts au bonheur des vivants. Établir la communication partout, dans toutes les dimensions, sans entraves, dans la transparence absolue ; et abolir pour cela la différenciation des sexes, des peuples, des temps, des hommes et des bêtes et, tant qu’à faire et pour bien faire, du bien et du mal – pour que l’avenir soit définitivement joyeux. Produire, dit quelque part Muray (je cite de mémoire, donc sans garantie d’exactitude), une humanité meilleure, et non pas sauvée.
Ce dernier mot, pour suggérer certaines au moins des raisons qui font s’attacher Muray au christianisme catholique. Le thème est trop vaste pour mes moyens et la mesure de ce billet, mais il est certain que Muray souscrit à la conviction exprimée si souvent par Baudelaire : le dogme du péché originel est la clé d’intelligibilité fondamentale de la condition humaine. Le péché originel, c’est l’entrée de l’humanité dans l’histoire. Lui tourner le dos, c’est ne plus rien comprendre ; prétendre faire comme s’il n’existait pas, c’est se préparer à sombrer dans la sottise, dans la barbarie, ou plus sûrement dans les deux à la fois.
J’ajoute seulement, à l’intention de ceux qui n’ont pas trop fréquenté Muray, que son catholicisme revendiqué lui évite de jamais sombrer dans les travers trop familiers du catholicisme réactionnaire. Il y a chez lui, notamment, des intuitions fulgurantes sur la nature du judaïsme et les racines modernes de l’antisémitisme. Cela tient notamment à l’importance qu’il donne à la chair (exprimée à ses yeux dans le dogme de l’Incarnation), en tant que la chair est la première résistance opposée à l’abstraction, c’est-à-dire à la désincarnation. Y compris lorsque la chair est, comme il est évident qu’elle l’est, le lieu primordial des conflits.
On pourrait, je crois, rattacher à cette importance de la chair la place que Muray confère au roman parmi les formes littéraires. Il explique, en plusieurs textes fondamentaux, que c’est le roman seul qui permet de montrer la condition humaine dans sa réalité, dans sa contingence, sa complexité, bref dans son historicité. Le roman n’est ni le conte, ni le mythe ou l’épopée ; il ne met pas en scène des figures exemplaires, mais des personnes concrètes, vivantes, singulières, en butte au hasard. Le roman seul peut prétendre à l’indispensable étude de mœurs qui nous permet de nous connaître nous-mêmes. Le roman, surtout, n’est pas la poésie, en quoi Muray voit surtout un art de la dé-réalisation, et donc à sa manière un agent de la fin de l’histoire, composante essentielle de la festivité contemporaine. Là encore, je ne fais que noter ce qui me semble un thème fondamental, sans pouvoir approfondir, ni apporter les nuances qu’impose la lecture de Muray.
Ayant en main le volumineux volume (c’est un pléonasme, mais il s’impose ici) des Essais de Muray, réunis par l’heureuse initiative des éditions des Belles Lettres, je me hasarde à conclure cette évocation brouillonne en indiquant les textes qui, à ce jour, m’ont le plus frappé. Cette collection étant parue en 2010, j’y vois la confirmation que ce millésime est décidément l’année Muray, et qu’il s’agit probablement d’un cru décennal – dix ans ne seront pas de trop pour le pratiquer comme il le mérite. Ce qui suit est un relevé de mes marque-pages, nullement un best of ; le reflet de mes intérêts d’un moment, et non une quelconque anthologie autorisée. Il faut vraiment lire Muray, pour apprécier l’immense culture, le talent critique, la finesse d’analyse d’un auteur qui ne fut pas seulement, loin s’en faut, un polémiste et un râleur invétéré.
- Aussi peut-on commencer par un Muray de grand style et de tendresse profonde, où l’analyse de la société contemporaine se fond dans un bouleversant récit funèbre : « Thanatomachie », dans Exorcismes spirituels I – Rejet de greffe (p. 671-676 dans l’édition Belles Lettres 2010).
- « Circulez, y a rien à croire », dans Exorcismes spirituels I – Rejet de greffe (p. 645-649) : pour comprendre le projet de Muray de peindre, à la suite de Nietzsche mais sans emprunter les hautes voies de la politique, le « nihilisme ordinaire », charmant, festif, quotidien, qui est l’air que nous respirons.
- Dans « Les aventuriers de l’âge d’or perdu », Exorcismes spirituels I – Rejet de greffe (p. 712-721), Muray livre son diagnostic sur le fond religieux de la Révolution française (le texte est de 1988, en pleine célébration du bicentenaire). On peut lire cet essai comme un condensé du Dix-neuvième siècle à travers les âges.
- « Rubens par moi-même » (Exorcismes spirituels II – Les mutins de Panurge, p. 989-1000). Sur la peinture et les raisons qu’il y a de la distinguer absolument de la poésie, malgré Horace (Ut pictura poiesis), sur la beauté picturale en générale et féminine en particulier. « L’art de Rubens (et, en un sens, voilà sa portée morale), c’est le découragement des énigmes. »
- « Découverte romanesque et vérification poétique » (Exorcismes spirituels III, p. 1202 et suiv.) : où Muray explique ce qu’il entend par « fin de l’histoire », le sens qu’il donne à ce thème hégélien où il voit « le seul moyen de comprendre ce qui est en train de se passer » ; et pourquoi le roman se présente comme la forme d’éclaircissement propre à saisir précisément la nature de cette sortie de l’histoire (à compléter avec « Aux sources de la romanophobie contemporaine », dans Exorcismes spirituels IV – Moderne contre moderne).
- « S’il te plaît, dessine-moi un roman (apologue critique) », dans Exorcismes spirituels II – Les mutins de Panurge, p. 953-964 : ne serait-ce que pour la longue note de la p. 958 consacrée à la pédophilie et son retentissement médiatique.
- « Les trois villes (Zola) », dans Exorcismes spirituels I – Rejet de greffe (p. 574-607 dans l’édition Belles Lettres 2010) : trois préfaces inédites aux romans de Zola Lourdes, Rome et Paris. Importants pour comprendre en quoi, chez Muray, l’idéal du roman et le catholicisme ont partie liée. (Zola est romancier, certes, mais dans ces « romans »-là, « le romanesque se dissout dans l’angélisme »). À lire aussi pour comprendre pourquoi « tous les chemins du ressentiment mènent à Rome », et pourquoi nous sommes habités par le rêve d’un pape enfin totalement « spiritualisé », c’est-à-dire totalement assimilé.
4 janvier 2011 at 18:43
Oui, oui, je sais, il FAUT lire Muray…
J’en ai un certain nombre presque sous la main, rien de plus facile.
Mais…
– j’ai déjà une sacrée pile de bouquins à dévorer.
– et surtout je connais tellement de bons petits gars qui ont sombré, suite à sa lecture, dans l’aigreur, le ressentiment, le désespoir, la "réaction catholique identitaire" (non catholique, et fondamentalement moderne), voire la haine dépressive mal cachée sous un humour bien bien noir, que j’ai comme un mouvement de prudent recul dès que j’entends son nom.
4 janvier 2011 at 19:33
A Philarète, et à l’ensemble des commentateurs de l’Escalier: une bonne et heureuse année. Puisse le Grand Cric ne croquer aucun d’entre nous.
Si 2011 pouvait, en plus, être l’année qui mette fin du dogme du péché originel, du moins tel qu’il est communément dispensé, j’en serais infiniment satisfaite.
5 janvier 2011 at 18:31
Je souhaite
- en général, une bonne année à tous
- et, en particulier, que Philarète fournisse à Fantômette (et à d’autres si besoin est) une explication du "dogme du péché originel" qui lui paraisse sinon convaincante, du moins intelligible. Je crois qu’il en est capable.
5 janvier 2011 at 22:53
Moi aussi, je vous souhaite une bonne année 2011 et je vous présente mes meilleurs voeux.
Et puis si Philarête accepte de faire un exposé sur le péché originel, je serai tout disposé à participer aux T. P. sur la concupiscence. Je compenserai mes insuffisances théoriques par ma connaissance empirique de la chose!
A bientôt!!!
6 janvier 2011 at 20:07
Bonjour Philarête,
(Et bonané)
Je vous cite: "mais il est certain que Muray souscrit à la conviction exprimée si souvent par Baudelaire : le dogme du péché originel est la clé d’intelligibilité fondamentale de la condition humaine. Le péché originel, c’est l’entrée de l’humanité dans l’histoire. Lui tourner le dos, c’est ne plus rien comprendre ; prétendre faire comme s’il n’existait pas, c’est se préparer à sombrer dans la sottise, dans la barbarie, ou plus sûrement dans les deux à la fois".
Bon.
Moi je veux bien. Vous me connaissez, je veux tout. Chuis pas contrariant.
Mais faut quand même avouer que poser le problème en ces termes revient à:
- Concevoir l’échiquier
- Déterminer le nombre et le rôle des pièces
- Choisir la fin de partie
Un fois qu’on a dit ce que vous dites, ben on a plus qu’à tirer l’échelle, à dire je vous salue Marie et à se barrer.
C’est terriblement englobant ce que vous dites.
Mais, car il y a un mais, c’est d’actualité.
Qui oserait vous donnez tort: Muray et Baudelaire vous servent de contreforts. On hésite à se lancer à l’assaut des remparts et quoique fut leur génie, de tout ce qu’ils ont été, dit ou fait, vous retenez LA clé, celle qui permet de tout comprendre, d’ouvrir toute les serrures, de faire partition dans le monde entre les gens bien et les autres, entre la sottise et le reste.
Ben chuis content pour vous. Pour ma part, j’en suis pas là. J’ai loupé Muray et Luchini: salle comble et guichet fermé.
Merde! J’ai loupé la messe. C’est con ça. M’enfin bon, à vous lire, Muray est entré au panthéon: il ne va plus disparaître comme un nuage de cendres poussé par un coup de vent.
Alors j’ai le temps.
7 janvier 2011 at 14:58
J’ignorais que Luchini avait repris Muray. C’est donc là l’origine de son revival. Si j’en suis très heureux, je suis aussi craintif (oui, c’est une faiblesse) : la prose de Philippe saura-t-elle résister mieux que celle de Debord à la phagocytation, à l’OPA tentée par l’Empire du Bien ?
7 janvier 2011 at 19:04
"J’ignorais que Luchini avait repris Muray."
Je vis moi-même à l’écart du monde et de ses bruits, presque en ermite dans une grotte, ne lis l’actualité que filtrée et analysé par deux ou trois blog bien choisis -dont celui-ci, et suis au courant depuis fort longtemps…
Comment avez-vous fait pour passer entre les gouttes ?
Comme on dit, "respect". ;o)
7 janvier 2011 at 19:04
OooOOoopss…
"analyséE", l’actualité, bien sûr.
8 janvier 2011 at 15:08
Voyez, l’information a fini par arriver jusqu’à moi, malgré tout.
9 janvier 2011 at 15:51
Le locataire de l’Escalier ayant repris pied sur les marches, je découvre avec joie les commentaires — un peu effrayé quand même, non seulement de la demande de Fantômette, mais des insinuations de Wendrock sur ma capacité à y répondre… Ça m’ennuierait de louper la marche et de me casser la figure à peine rentré!
Un mot en tous cas pour répondre à PMalo, qui a pris place en haut des marches, à lui l’honneur.
Oui, d’accord, j’entends bien. Me relisant, je trouve d’ailleurs ridicule cette injonction «il faut lire Muray» – il y a après tout tellement de choses à lire que Muray, malgré les mérites que je lui trouve, ne tombe certainement pas sous le coup d’un quelconque impératif, en tous cas émanant de ma propre non-autorité.
Il est vrai par ailleurs que Muray est bien propre à nourrir la délectation morose de certains, et j’ai peut-être sous-estimé ce risque en faisant son éloge. On peut sans doute lire Muray pour se conforter dans une détestation commode du temps présent, le faire, au fond, en s’inscrivant à sa manière dans son petit «empire du Bien». Même si pour le faire il faut oublier tout ce que Muray dit sur les facilités de l’anti-conformisme et la manière dont celui-ci participe à sa manière au «spectacle» global. Il en faut bien pour tenir le rôle de l’épouvantail, et ce n’est pas le moins déprimant (quand on est sujet à la déprime) que de constater avec quel empressement, par exemple, toute provocation organisée suscite infailliblement les réactions stupides qu’elle vise justement à faire naître. Les «catholiques identitaires» dont parle PMalo sont de vaillants petits soldats qui répondent aussi sûrement à l’appel des provocateurs que s’ils étaient payés pour ça.
Le Muray qui m’intéresse, celui dont j’ai besoin, est le moraliste impitoyable, qui décrit bien plus qu’il ne juge, qui montre ce qu’il y a à voir dans notre époque. Il a bien des défauts sans doute, et je ne peux totalement adhérer à son idée de «fin de l’histoire», de fin de l’humain, comme il dit aussi. Je ne suis pas sûr de pouvoir le suivre quand il estime finalement que la société spectaculaire et festive a définitivement pris la place de la société tout court. Mais je continue à le lire comme une purge nécessaire — nécessaire au moins pour moi, qui ne suis que trop porté à déceler des étincelles de vrai bien jusque dans les vociférations ou les manœuvres des combattants du Bien.
9 janvier 2011 at 17:25
Merci pour ce billet, Philarête.
Ces derniers temps, on a beaucoup parlé de Philippe Muray dans la presse ou la blogosphère, notamment quand Luchini l’a lu sur scène, et je dois avouer que je ne le connaissais pas. Votre billet a aiguisé ma curiosité et il "faudra" en effet que je le lise. Ceci dit, je ne néglige pas la mise en garde de Pmalo mais, n’étant pas catholique, peut-être sera-t-il plus facile pour moi de ne pas sombrer dans l’aigreur ou le désespoir?
Je vous présente, à vous et à vos lecteurs, mes meilleurs voeux pour 2011.
12 janvier 2011 at 22:01
Merci Philarête pour donner autant envie de lire des gros livres.
Votre passage sur la recherche de l’harmonie entre en résonance avec les leçons d’Anne Cheng sur l’exploitation contemporaine de la "pensée" de Lao-Tseu. Impossible cependant de fixer en quoi. Ca résonne sans pouvoir raisonner.
Merci Tschok.
Une question : La blague sur Michel Homay ?
Bonne année en avance aux chinois et en retard aux grégoriens.
13 janvier 2011 at 01:01
Cher Philarête,
à propos de Muray, que j’avais fort peu lu avant ces dernières semaines, je suis surpris que tu l’étiquettes "catholique".
Je crois me souvenir qu’au moment de sa mort Gérard Leclerc, dans France Catholique, parlait de lui non comme d’un catholique affirmé mais plutôt comme d’un anarchiste de droite de la même famille d’esprit que les "Hussards" (Roger Nimier, Jacques Perret, Antoine Blondin). Bref, quelqu’un qui n’aimait pas la modernité et qui savait gré à l’Eglise catholique d’être ou d’avoir été antimoderne.
Cf. Essais, p. 1338: En 2001, Muray justifie sa défense de l’Eglise catholique… en citant Céline… et semble dire que la "vérité" du catholicisme est sans importance, sa "prétention à être vraie" étant en revanche digne d’approbation! Puis p. 1344 (2001 également), Muray affirme préférer le catholicisme au protestantisme pour des raisons "littéraires et artistiques".
Cela dit, je ne connais pas très bien Philippe Muray… Et il se peut qu’il ait évolué ensuite. Ainsi, il me semble qu’il y a plus d’investisement personnel dans la foi chrétienne dans "Dieu Merci" p.1489-1497.
Maintenant, peut-être vaut-il mieux éviter d’étiqueter Muray : "je n’ai pas l’habitude de m’expliquer, encore moins de m’excuser, à propos du contenu des étiquettes saugrenues que des abrutis essaient de me coller. Je les arrache." (p. 1656) Au temps pour moi !
Par ailleurs, plaidoyer pro domo , je te signale qu’il est arrivé à Philippe Muray d’utiliser lui-même des termes en "-phobe". Par exemple dans "le grand hennissement théophobe" (Essais, p. 664). J’ai lu aussi sous sa plume le terme "logophobie" (p.1282) , ainsi que "papophobie" mais dans un cadre tout à fait particulier (p. 1759)… Il se dit aussi "poètophobe et crétinophobe" mais pas "internetophobe" (p. 1378). Je crois avoir vu aussi quelque part qu’il emploie le terme "cathophobe", mais peut-être ma mémoire confond-elle avec "anticatholique" qu’on trouve par exemple dans "Il n’y a que la mauvaise foi qui sauve" (p. 649sq). Cela dit son concept d’anticatholicisme recouvre assez précisément ce que Plunkett et d’autres appellent "cathophobie"…
13 janvier 2011 at 09:51
@ Humstel
Merci, Humstel.
Appeler Onfray «Michel Homay» c’est le rapprocher du personnage de «M. Homay» qui, chez Flaubert, incarne le libre-penseur provincial, sûr de lui et insupportable.
13 janvier 2011 at 10:01
@ Physdémon n. 13
Un peu rapidement je réponds (même pas capable de mettre les mots dans l’ordre…) car j’ai trop peu de temps en ce moment à consacrer au blog — tout en suivant les discussions, la preuve…
Il me semble que «catholique» n’est pas vraiment une «étiquette», plutôt un bon vieil adjectif purement descriptif — enfin, s’il est avéré que Muray l’est. Ses sorties contre les épithètes datent, me semble-t-il, de la pauvre polémique des «Nouveaux réactionnaires», et c’est donc surtout l’étiquette de réac qu’il jugeait dépourvue d’intérêt.
Pour ce qui est des -phobes, de mémoire encore car je suis loin de ma bibliothèque et donc des Essais, je dirais d’abord que «théophobe» est un emprunt (sûrement conscient de la part de Muray) à Joseph de Maistre, qui a forgé le mot. Je me demande même si je n’en ai pas parlé dans le billet sur le sujet. Emprunt conscient, donc, d’un mot qui marque assez bien l’apparition, dans la polémique intellectuelle, de la «médicalisation», de la «pathologisation» de l’adversaire.
On a oublié ce que ce procédé devait à une droite intellectuelle censée être honnie — d’où l’ironie du phénomène actuel. Les autres exemples que tu cites sont évidemment polémiques eux aussi, Muray s’amusant ainsi à retourner contre la pensée dominante ses procédés favoris. C’est normal, c’est un polémiste, ce que je ne prétends pas être.
13 janvier 2011 at 22:34
Cher Philarête,
Cela dit, il est arrivé à Muray d’employer pour son compte le terme de « cathophobe ». C’était, il est vrai, plusieurs années avant d’écrire «la cage aux phobes ».
« Ces réflexions sur le catholicisme, vieilles de douze années, furent rédigées, non dans l’intention de plaire aux catholiques, mais dans celle de déprimer les cathophobes. Si la sottise catholique n’est pas niable (régulièrement, les adeptes de cette Église rappellent, par leur demande de censures diverses et leurs rages miséreuses, à quel point ils aspirent sourdement à n’être plus qu’une secte), l’autosatisfaction de ses ennemis (la majorité absolu des humains d’aujourd’hui) est un spectacle encore plus quotidien et odieux. Leur haine va de soi ; c’est pour ça qu’elle est religieuse, à la différence de celle des catholiques, contraints historiquement à lutter sans arrêt en retraite. Il y a quelque mois, le voyage de jean-Paul II en France a donné aux petits hommes l’occasion d’un étalage papophobe par lequel, sous la défense de la « laïcité » républicaine, se révélait que le pape, ce vestige intolérable des temps révolus, n’était plus, dans toute sa scandaleuse splendeur, que ce « gladiateur agonisant » dont parle Zarathoustra. « C’est au milieu que nous avons mis notre chaise (…) et aussi loin des gladiateurs agonisants que de pourceaux repus ! ». C’est exactement dans ce sens que doit être lu ce texte : comme tous les autres, il n’a été composé que dans le seul but de déplaire au dernier homme (mars 1997). »
Essais, p. 649, note 2.
Pour l’analyse des termes en "-phobes", j’ai juste un doute. Ne surestimes-tu pas les connotations médicales chez de Maistre (que je n’ai pas lu, à vrai dire) et ses contemporains? En ce temps, il me semble que le terme de phobie n’existait pas.
Le Petit Robert indique qu’"anglophobe" remonte aux années 1820. Je suppose qu’il aura été forgé sur le modèle d’"anglomane", attesté dès 1764. Il est vrai qu’il y a là l’idée d’une sorte de folie. Mais il s’agit ici de dénoncer une passion. Or assimiler les passions à une maladie est un lieu commun de la morale stoïque. Alors, ne serait-on pas plutôt dans le registre moralisateur de la diatribe stoïque contre les "passions" que dans le registre médical proprement dit? Je m’interroge…
14 janvier 2011 at 11:39
Les Soirées de Saint Petersbourg sont de 1821, et Maistre lui-même parle de la «théophobie» comme d’une «étrange maladie»:
Cette citation est fournie par le Trésor de la langue française. Un peu plus loin dans le même texte, Maistre parle de l’horreur de l’idée même de Dieu comme d’un «symptôme» de la théophobie. La connotation médicale me semble avérée.
Ce qui est intéressant, c’est que Littré, à l’entrée «théophobie», cite… Diderot: «Le patriotisme et la théophobie sont les sources de grandes tragédies et de tableaux effrayants.»
Cela est extrait du Salon de 1767. Diderot entend ici la «théophobie» en un sens qu’on peut dire technique, presque précieux dans sa précision théologique: c’est la «crainte de Dieu» au sens le plus religieux du terme. Il semble songer à Polyeucte renversant les autels païens. C’est l’idée, très XVIIIe siècle, de la religion comme fanatisme.
On passe donc d’un sens théologique de la théophobie (la crainte révérentielle de Dieu, donc une attitude authentiquement religieuse) à un sens polémique (le refus morbide de Dieu, ou de son idée).
On pourrait ajouter cependant que Diderot, en bon Français des Lumières, considère volontiers l’excès de religion comme étant déjà une espèce de maladie, en tous cas de passion violente.
15 janvier 2011 at 15:40
à Philarête et Humstel (com. 14)
Le nom du pharmacien anticlérical "cathophobe" de Flaubert s’orthographie normalement "Homais". Donc "Michel Homay" est plus précisément un mot-valise construit à partir de "Michel Onfray" et "Monsieur Homais".
(C’était juste une chicane de cuistre…)
15 janvier 2011 at 17:17
Merci, Phsydémon, et honte à moi.
Ce que c’est, tout de même, que d’avoir des lettres…
19 janvier 2011 at 14:42
Merci, merci pour la precision.