À peine le travail me laissait-il un peu de répit, après quelques semaines intenses, pour m’occuper de nouveau du blog, que les événements japonais me coupèrent le sifflet. On est sans voix, face à certaines images. Les mots semblent dérisoires, et l’on se trouve aussi incapable de parler d’autre chose que de risquer des platitudes. Que pourrait-on dire, d’ailleurs, alors que le singulier effroi qui nous saisit face aux catastrophes qui s’enchaînent au Japon depuis le 11 mars tient largement à l’éloquence inégalable des images ?
Cela, c’est une platitude, certes, mais je l’assume car elle semble particulièrement à propos. Au moment de parler quand même, un peu, du Japon, je me sens obligé de rappeler que, loin des caméras et des appareils photos, une répression assez brutale semble se dérouler au Yémen et à Bahrein – avec le soutien actif de l’Arabie Saoudite.
Images : la vague et l’atome
Nous avons pu vivre, quasiment en direct, la terrible séquence : tremblement de terre - tsunami – accident nucléaire. La nature déchaînée qui, en frappant un des pays les plus développés de la planète, amène au bord d’un catastrophe comme, hélas, seuls les hommes savent les préparer. Face aux images transmises par les médias du monde entier, les uns cherchent à comprendre, et révisent leurs connaissances sur la tectonique des plaques et la fission nucléaire. D’autres, dont je suis, en restent essentiellement aux images, et laissent peu à peu celles-ci en appeler d’autres, enfouies plus ou moins profondément dans la mémoire.
Sans prétendre à l’originalité, je rapproche ci-dessous celles qui me permettent un peu de comprendre pourquoi le cataclysme japonais résonne de façon si profonde dans nos esprit.
Après le tremblement de terre, il y eu la vague.
Une vague qui a rappelé à beaucoup la seule œuvre d’art japonaise qui appartienne sans doute à la pop culture internationale, celle évidemment d’Hokusaï. Le rapprochement est aussi inévitable que douloureux, tant l’immense déferlante noire de vendredi dernier confère, rétrospectivement, une allure menaçante aux vagues bleues festonnées d’écume de l’estampe. On est presque surpris, et inquiet, d’y découvrir déjà de frêles barques durement ballottées.
Puis l’on apprit qu’une installation nucléaire située sur la côte avait été endommagée. Les nouvelles, d’abord rassurantes, se firent de plus en plus inquiétantes. On parla d’explosions dans un réacteur. On commença à nous expliquer que, par suite du tsunami, il devenait impossible de refroidir des matériaux radioactifs stockés dans d’immenses piscines. Mais de cela, il n’y avait pas d’images. Ce que nous voyions, c’était ceci, par exemple :
Et parce que c’était au Japon, et que c’était une centrale atomique, il était impossible que cette image ne se superpose à celle-là, ou d’autres semblables :
Par la suite, les ravages du tsunami et la hantise d’un accident nucléaire majeur mélangèrent sous nos yeux d’autres images encore, qu’un mimétisme peut-être inconscient semblait calquer sur celles d’il y a soixante ans. Vues aériennes, paysages dévastées, scènes de désolation qui, par leur répétition même, confèrent aux épreuves du peuple japonais l’effroi d’un cauchemar tragique.
Je ne sais pas si c’est le cas pour tout le monde – mais pour moi l’émotion face aux images du Japon dévasté tient sûrement en bonne part à ces sinistres effets d’écho. La mémoire d’un passé que nous portons tous en nous, consciemment ou non, contribue au sentiment d’être directement touché par la catastrophe.










21 mars 2011 at 13:08
Bonjour Philarête,
Oui sauf qu’il y a une inversion dans l’imagerie.
Les anciennes photos de désolation, en noir et blanc (du moins celles que vous avez choisies) montrent l’oeuvre de l’homme (par la bombe nucléaire).
Les nouvelles, en couleur, décrivent le déchainement de forces naturelles et leur impact sur des installations humaines.
Entre les deux, il y a ces clichés photographiques couleur (extraits d’une vidée)montrant l’explosion de l’enceinte périphérique d’un réacteur, avec la formation d’un champignon, due à une réaction thermique banale à la base (on peut obtenir un effet de champignon en faisant péter un bidon d’essence), explosion provoquée en l’espèce par de l’hydrogène.
A l’instant où je vous écris ce com, internet me dit qu’on attend les premières retombées nucléaires sur la France pour mercredi (jour des gosses).
Et ce matin, la radio m’a appris qu’il fallait se méfier de la bouffe en conserve provenant de l’import asiatique.
Toutes ces petites choses qui bousculent notre code génétique pour éventuellement transformer nos cellules en usines à cancers vont agir de façon invisibles à partir de… maintenant en fait.
Et là, on change de photo: on passe de la photo aérienne ou satellite à la photo du corps humain (radio, scanner, analyses, etc).
Ne vous inquiétez pas pour ça: on sera solidaire des Japs. Par force. Que le coeur y soit ou pas.
C’est juste une question de dose.
Amusant, non?
Je veux dire: c’est amusant de savoir que notre solidarité avec autrui n’a pas forcément de cause métaphysique.
21 mars 2011 at 14:25
Ho non, tu n’es pas le seul à ressentir cette stupeur, ce vertige.
J’ai moi-même retrouvé pas mal de mon émotion dans les illustrations, ici : http://cfsl.net/tsunami/
On reste sans voix. C’est vrai… :(
21 mars 2011 at 23:19
Bonsoir Philarête,
C’est très bien vu: ces images du Japon qui se répondent en écho sont troublantes. De quoi rester sans voix en effet.
21 mars 2011 at 23:42
Une autre raison pour laquelle la catastrophe résonne si vivement dans notre esprit, c’est que nous vivons à l’ère du numérique, des téléphones portables avec caméras intégrés, du web etc. Quelques minutes après le tremblement de terre, nous en étions informés. Et nous pouvions nous attendre à l’arrivée imminente d’un tsunami…dont nous avons eu de multiples images émanant d’observateurs particuliers impliqués dans la catastrophe. On a pu vivre “la mort en directe”, ou peu s’en faut…
Certes, il y a déjà eu auparavant d’autres catastrophes de dimension planétaire. Le Tsunami du 26 décembre 2004 et le tremblementde terre à Haïti ont chacun d’entre eux fait 10 fois plus de victimes que le récent tsunami japonais. Mais, la pauvreté de ces pays a fait qu’il n’y avait pas autant d’images à montrer.
De plus, l’accident de la centrale nucléaire a permis de concentrer durablement l’attention des médias et de faire durer le feuilleton-catastrophe. Car, bien sûr, toutes nos émotions sont l’objet d’une mise en scène médiatique qui frappe notre imaginaire et notre sensibilité.
Il serait facile de porter là dessus des jugements moralisateurs. Aussi tiens-je à préciser que cette mise en scène ne me paraît pas pure vanité: il y a, par exemple, dans le suivi des événements par la presse audiovisuelle quelque chose de l’ordre du rituel qui à la fois stimule l’émotion collective et en rend possible la domestication. Comme dans une tragédie grecque, une foule de spectateurs se sent saisie de terreur et de pitié pour autrui. Toute la différence est qu’il s’agit d’une tragédie vraie et que, loin que la compassion soit vaine, elle encourage à l’action en faveur des victimes et à la mobilisation des secours.
Plutôt donc que de se scandaliser de la médiatisation envahissante de ces événements, il serait sans doute pertinent de comprendre que se crée sous nos yeux une conscience collective mondiale de caractère compassionnelle. Ainsi, je présume, qu’au moins pour quelques temps, dans les discussions de comptoir, on pourra moins aisément comparer les Japonais à des fourmis…
La médiatisation des souffrances collectives vécues dans une certaine instantanéité contribue donc sans doute, avec bien d’autres facteurs, à créer un nouvel imaginaire collectif, qui deviendra sans doute une nouvelle mémoire collective, la souffrance en étant, si j’en crois Nietzsche, le meilleur stimulant.
J’ignore où cela nous mène. Mais l’idée stoïcienne que le monde constitue une totalité indivisible dont chaque partie est en “sympathie” avec chacune des autres est en train de prendre forme de plus en plus nettement.
Sans doute, il ne faut pas négliger la vanité de la société du spectacle, le caractère futile ou éphémères de certains témoignages de compassion, notre façon “homo festivus” de contempler le malheur des autres sur nos écrans japonais. Mais il n’en demeure pas moins que, par le biais des nouvelles technologies de l’information, se propage une sensibilité collective nouvelle. Nous autres catholiques pouvons espérer raisonnablement que tout cela contribue à diffuser quelques semences d’évangile.
Tous mes propos sont un peu froids. Aussi tiens-je à préciser que, malgré mon coeur endurci et plein d’ordures, je plains sincèrement toutes les personnes qui aujourd’hui encore souffrent du froid et de la faim après avoir perdu des membres de leurs familles et tous leurs biens en quelques minutes.
Et bien sûr j’admire le courage tranquille du peuple japonais dans son ensemble et tout particulièrement de ceux qui risquent leur santé et leur vie en faisant face à l’accident nucléaire encore en cours.
22 mars 2011 at 11:50
Une sensibilité nouvelle, ou une sensiblerie sensationnaliste qui disparaîtra aussi soudainement qu’elle est apparue ?
22 mars 2011 at 13:16
à Soren,
S’il est vrai que l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu (cf. La Rochefoucauld) , on peut penser aussi que la “sensiblerie sensationnaliste” que vous dénoncez se déploie parallèlement à des sentiments humains honorables.
Il n’est rien d’humain qui ne soit marqué par une équivoque du même genre… Pascal parlerait de notre double nature, sans doute.
22 mars 2011 at 13:21
à Soren,
On prête à Staline cette citation :
“La mort d’un homme est une tragédie. La mort d’un million d’homme est une statistique”.
C’est encore une autre façon de voir les choses.
Mais le fait de compâtir aisément à la souffrance d’autrui est aussi une grâce:
“Bienheureux ceux qui pleurent, ils seront consolés”. (Mt, 5)
Je dis cela en tant que croyant, car, vil chien que je suis, je ne crois pas être trop porté à m’émouvoir du malheur d’autrui… C’est mon côté Staline…
22 mars 2011 at 14:58
Ou la double nature de Physdémon.