Rousseau, qui avait sans doute beaucoup de défauts, mais pas celui d’être un incorrigible optimiste, adressait en son temps cet avertissement aux Polonais, qui n’est pas forcément dépourvu d’actualité à l’heure des révolutions arabes… et de « l’indignation» mondialisée :
Je sens la difficulté d’affranchir vos peuples. Ce que je crains n’est pas seulement l’intérêt mal entendu, l’amour-propre et les préjugés des maîtres. Cet obstacle vaincu, je craindrais les vices et la lâcheté des serfs. La liberté est un aliment de bon suc mais de forte digestion, il faut des estomacs bien sains pour le supporter.
Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l’idée, et, le cœur plein de tous les vices des esclaves, s’imaginent que pour être libres il suffit d’être des mutins.
Fière et sainte liberté ! Si ces pauvres gens pouvaient te connaître, s’ils savaient à quel prix on t’acquiert et te conserve, s’il sentaient combien les lois sont plus austères que n’est dur le joug des tyrans, leurs faibles âmes, esclaves des passions qu’il faudrait étouffer, te craindraient plus cent fois que la servitude ; ils te fuiraient avec effroi comme un fardeau prêt à les écraser.
Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, [6.], « Question des trois ordres »
24 octobre 2011 at 18:00
"Fière et sainte liberté ! Si ces pauvres gens pouvaient te connaître [...] ils te fuiraient avec effroi comme un fardeau prêt à les écraser."
Dieu merci, Tu fus tant idéalisée (totémisée si j’ose) au point que ce produit d’occident (Chrétien), concept galvaudé (Droits avant Devoirs ) n’a pu être compris que comme attribut (cadeau naturel) de la Nature Humaine .
J’ai pensé à première lecture aux "Révolutions Arabes" (un oxymore !) et à l’espoir qu’elle firent naître dans le monde moderne européen (Droits-de-l’Homme-iste) qui en avait oublié la dureté et l’origine.
Philarète, nous étions inquiets d’une si longue absence. Merci.
26 octobre 2011 at 15:59
Cela ne concernerait-il que les Arabes ?
27 octobre 2011 at 10:38
@ Aristote
Certes non! D’ailleurs, Rousseau s’adressait aux Polonais de son temps. Et ce qu’il leur dit dans cet opuscule — où il se montre si hostile à l’idée même de révolution – avait de quoi faire réfléchir même les Français de l’époque. Hélas, sur ce point comme sur bien d’autres, Rousseau n’a pas été écouté. D’ailleurs, a-t-il seulement été lu?
27 octobre 2011 at 16:59
@ Philarête
La réponse était dans ma question…
Je ne sais pas comment on passe d’une dictature à la Kadhafy ou à la Ben Ali à un régime de fière liberté, mais il faut sans doute prendre quelques risques au passage.
On peut avoir les mêmes interrogations sur nos démocraties occidentales.
Avec une nuance importante. Il est possible, je n’ai pas dit facile, de faire le choix de vivre une vraie liberté dans le monde occidental. Cela me paraît encore plus difficile dans d’autres systèmes, à moins d’avoir le courage d’un Soljénitsyne par exemple.
Quand Paul prie pour les gouvernants, il ne leur demande pas d’établir le régime X ou le régime Y. Il demande la paix, et la possibilité pour tous ceux qui le veulent de vivre en hommes saints et religieux (je cite de mémoire). Mais il n’assigne pas aux dirigeants la responsabilité de transformer tout un chacun en homme saint et religieux.
1 novembre 2011 at 13:08
"s’il sentaient combien les lois sont plus austères que n’est dur le joug des tyrans…"
Heureusement, en bon lecteur de Rousseau, Robespierre s’est chargé de nous faire prendre conscience de la rudesse des lois d’un peuple "libre"…
Je suis persuadé que le seul lecteur contemporain de Rousseau qui ait partagé son pessimisme lucide fut Max la Menace, alias Robespierre : d’où l’usage de la dictature "éclairée" pour régénérer le corps social et "contraindre" les anciens opprimés "à être libres".
Mon cher Philarête, tu as une révolution arabe de retard : le moment rousseauiste-jacobin, c’était dans les années 60. Cela a donné Bourguiba et Nasser, des dictatures émancipatrices et sécularisantes. Mais les Robespierre arabes ont couvé des Bonaparte (Ben Ali, Moubarrak, Saddam, Hafez etc) qui ont peu à peu sacrifié leur projet émancipateur à l’amour du pouvoir pour le pouvoir.
Bref, nos révolutions arabes sont peut-être tout simplement des restaurations: Bonaparte éjecté, restent la minorité éclairée, libérale et voltairienne (les Benjamin Constant, Talleyrand, et autre duc de Chartres) et une majorité populiste et "cléricale" (si l’on peut parler ainsi d’une population sans clergé!!!). Le problème est de savoir qui des ultras ou des orléanistes va finir par l’emporter.
2 novembre 2011 at 11:36
Cher Physdémon,
Sur le premier point: Robespierre lecteur de Rousseau. Je sais que c’est une idée répandue, et d’ailleurs c’est un fait que Robespierre était lecteur de Rousseau, et qu’il s’est réclamé de lui. Mais c’est justement en lisant un texte comme les Considérations sur le gouvernement de Pologne, ou le Projet pour la Corse qu’on mesure l’ampleur du malentendu. Rousseau y explique deux choses capitales: 1) que des grands pays comme la France sont à peu près incapables d’être réformés, que c’est trop tard, que rien ne pourra arrêter la corruption des mœurs, donc que la République y est impossible. 2) que s’il y a encore un espoir pour de petits pays encore jeunes (comme la Corse ou la Pologne), alors ça ne doit pas passer par la révolution, ou la tentation de re-bâtir l’état social sur une base entièrement nouvelle, mais par des améliorations progressives et modestes, car ce qu’on perd dans les grands bouleversements est toujours plus important que ce qu’on pourrait y gagner. Du reste, je pense précisément que le texte que j’ai cité porte condamnation, par avance, de la révolution qui s’est faite en France. On en revient toujours au grand malentendu sur le Contrat social, qui n’est pas à mes yeux un texte «révolutionnaire».
Sur le «moment» jacobin dans les pays arabes: entièrement d’accord. «Mon» texte décrit assez bien, je crois, ce qui s’est passé lors de ces bouleversements émancipateurs — mise à bas d’un régime fatigué et corrompu, et avènement quasi-inéluctable d’un régime autoritaire, de type bonapartiste ou, peut-être «césarien» (au sens où Pierre Manent, dans son dernier livre, montre bien que la singularité de Rome est d’avoir fait succéder l’empire à la république — alors que la science politique grecque n’envisageait que la séquence royauté-république). Cela dit, je ne crois pas qu’on puisse encore parler de «restauration» pour les pays arabes. Ce qui se dessine ne ressemble pas à un retour en arrière, me semble-t-il.
Reste le cas singulier de la Syrie: à la différence des pays où les régimes sont tombés, le gouvernement syrien tient bon pour l’instant — et s’il finit par céder, ce sera vraiment sous la pression internationale. Le régime syrien jouit encore de la confiance d’une majorité de la population, et en tous cas de l’armée. Il n’est pas un régime fatigué, comme ceux qu’on abattu les «révolutions» arabes.
2 novembre 2011 at 14:06
Pour Robespierre, je crois que c’est plus compliqué que tu ne dis.
Certes Rousseau ne croyait pas à la possibilité d’une révolution en France. Cela a été bien mis en évidence par Goldschmidt et par Beyssade.
Mais que Robespierre ait ignoré cet aspect de la pensée de Rousseau est moins évident. Je crois au contraire qu’ilavait pleinement conscience de ce problème. Et c’est bien pour cela que, contrairement aux autres rousseauistes de l’époque, moins bons lecteurs, il a compris qu’il était nécessaire d’user de la Terreur pour émanciper des Français encore inaptes à la liberté…. Il faudrait pour s’en convaincre étudier la notion de régénérescence omnipésente chez les Jacobins les plus radicaux: s’il faut régénérer les citoyens de la République, c’est parce qu’ils ont été corrompus par l’Ancien Régime.
D’ailleurs, ce qui rend assez bien compte de cela, c’est l’évolution de Robespierre: il n’était pas républicain en 1789. Il l’est devenu par le concours des circonstances qui conduisirent à la proclamation de la République et furent pour les rousseauistes de ce temps une sorte de "divine surprise". Mais une fois au pouvoir, il a fait ce qu’un rousseauiste conséquent devait faire : contraindre à être libre un peuple corrompu par le despotisme. La guillotine et les baïonettes des colonnes infernales furent les instruments de ce travail de purification.
C’est pour cela que, contrairement à toi, je ne dédouane pas Rousseau des violences des Jacobins. A mes yeux, il est autant responsable des violences de 1793 que Marx des violences de 1917. Par là je veux dire à la fois qu’il ne faut pas exagérer la nocivité de Marx et qu’il ne faut pas trop minimiser celle de Rousseau.
Dernier point: la Restauration n’a pas été un retour en arrière, du moins pas en 1814 ni même en 1815. Elle s’est effondrée précisément quand elle a pris cette allure. Mais elle a surtout consolidé le libéralisme bourgeois dans le cadre d’une monarchie parlementaire qui lui convenait parfaitement et qui faisait des concessions symboliques aux nostalgiques de l’ordre ancien pour préserver l’essentiel des acquis de l’ordre nouveau: le Code Napoléon, l’égalité civile, la liberté de conscience. Ce n’est pas un hasard si c’est Talleyrand qui a remis Louis XVIII sur le trône avec la complicité des Anglais…
4 novembre 2011 at 13:02
Robespierre et Rousseau: mais c’est justement cette idée de «régénération» que je ne parviens pas à trouver chez le second. Et je crois que le coup du «forcer à être libres» a fini par être un cliché scolaire qui sert d’alibi pour ne pas lire Rousseau (je ne dis pas cela pour toi, qui le lis).
Ton raisonnement, si je le suis bien, est que Robespierre aurait vu dans l’effondrement de la monarchie l’occasion de jouer le rôle du «législateur» de Rousseau: repartir de zéro pour instituer un peuple nouveau.
Mais, d’une part, Rousseau a été constant dans son rejet de ce type d’initiative: pour lui, les grandes nations, et singulièrement la France, sont perdues. Il ne sert à rien d’essayer de les réformer. «Il vient un temps où le mal est tel que les causes mêmes qui l’ont fait naître sont nécessaires pour l’empêcher d’augmenter: c’est le fer qu’il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n’expire en l’arrachant». Rousseau ne croyait pas qu’on puisse sauver de la décadence les grandes nations; il espérait qu’on pourrait préserver les petites. Il finit d’ailleurs par dire de lui-même, avec amertume, que «l’on s’est obstiné à voir un promoteur de bouleversements et de troubles l’homme du monde qui porte un plus vrai respect aux lois, aux constitutions nationales, et qui a le plus d’aversion pour les révolutions et pour les ligueurs de toute espèce qui la lui rendent bien…»
D’autre part, et c’est lié au point précédent, la liberté n’est possible que par les mœurs, «qui sont la vraie constitution des Etats». Si les mœurs sont bonnes, si les cœurs sont sobres et courageux, on peut vivre heureux sous quelques lois bien faites qui ont le respect général. Mais si les mœurs sont corrompues, aucune loi ni aucune violence ne peut, d’après lui, les ramener au bon état: aucune «régénération» n’est possible — et le croire serait proposer un remède infiniment pire que le mal. Politiquement parlant, l’entreprise ne pourrait être le fait que d’une faction parmi les autres, ce serait donc le triomphe d’une volonté particulière sur la volonté générale, et le signe que la nation n’existe plus.
La seule issue qu’il envisage, me semble-t-il, dans un grand Etat dont les mœurs dégénèrent, dont le lien social se distend, c’est d’augmenter le pouvoir du gouvernement, qui doit prendre en charge un souci de l’intérêt général qui n’est plus vivant dans les cœurs: mais cela, ce n’est pas l’histoire de la Révolution, c’est simplement celle de la croissance de l’Etat moderne et de son appareil répressif, que Rousseau a pressenti comme tous les bons observateurs de son temps.
4 novembre 2011 at 22:50
Oui, le Rousseau que tu dépeins est bien celui qui dans l’Emile veut qu’Emile s’instruise du Contrat social… pour mieux mesurer l’état de corruption morale de son temps puis renoncer à toute action constructive dans la sphère publique… Bref, je suis tout à fait prêt à reconnaître que la pensée politique de Rousseau n’avait pas pour but de justifier un quelconque engagement politique mais au contraire un désengagement morose, conforme d’ailleurs à ses convictions religieuses de "vrai chrétien" au sens qu’il prête à ce terme (CS, IV, 8).
Mais pourquoi supposer que l’Incorruptible n’avait pas le même état d’esprit jusqu’en 1789 ?
Robespierre n’est devenu Robespierre que progressivement, quand il a vu que la situation sociale et morale de la France était moins figée que ne l’avait cru Rousseau.
En ce sens, il s’est bien écarté de la pensée de Rousseau en lui donnant une application politique que celui-ci n’avait pas prévue.
Mais à vrai dire, personne ne peut dire quel aurait été l’attitude de Rousseau lui-même s’il avait vécu quelques années de plus, au cas où il aurait été confronté aux bouleversements de l’été 1789. Mais je pense que le fait que les admirateurs de Rousseau se soient comportés comme Robsespierre ne vient pas du fait qu’ils avaient mal lu Rousseau mais qu’ils ont été obligé de donner à sa pensée un usage auquel elle n’était pas destinée.
En effet, il y a tout de même de bonnes raisons de relativiser l’importance des textes où Rousseau dit que la vertu républicaine ne peut prospérer dans les Etats qui ont été façonnés par la monarchie. D’une part, l’idée n’est pas originale: on la trouve déjà chez Montesquieu. Il était à ma connaissance assez généralement admis que la forme républicaine de gouvernement ne convenait pas aux grandes nations mais seulement aux petites cités. Je me demande même si ce n’était pas un lieu commun entretenu dans les Collèges pour atténuer la fascination que pouvait exercer la mémoire d’Athènes et de Rome sur les jeunes esprits de ce temps. Bref, faut-il attacher trop d’importance au fait que Rousseau ait repris à son compte ce lieu commun? Se serait-il accroché à de telles convictions devant l’enthousiasme collectif qui saisit une vaste partie de la nation française en 1789? Ne serait-il pas logique qu’il eût cédé aux illusions de 89, qu’il eût été horrifié par les excès de 93 et eût fini bonapartiste comme tous ses plus fidèles lecteurs de l’époque qui ne l’avaient pas forcément plus mal lu que nous-mêmes aujourd’hui, le bonapartisme étant lui aussi une sorte de rousseauisme hétérodoxe, c’est-à-dire hobbesisme égalitaire ?
D’autre part, Rousseau dit tout de même au début du Contrat social que s’il écrit, c’est parce qu’il ne peut pas changer les choses. Est-ce à dire qu’il ne peut pas changer les choses parce que les moeurs sont trop corrompues ou parce qu’il n’a aucun espoir d’exercer une fonction de pouvoir ?
Sans doute, Robespierre a-t-il inventé un usage de la pensée politique de Rousseau que celui-ci n’avait pas prévu. Il n’empêche que face à l’événenement révolutionnaire, c’était un des usages les plus logiques qu’on pût en faire. Ce que j’en infère, c’est que la pensée de Rousseau est une théorie qui conduit soit à promouvoir un repli individualiste et morose sur soi-même par conviction que tout est pourri (attitude de Rousseau lui-même) soit à mener une politique de régénération des moeurs qui passe assez logiquement par la Terreur dans des circonstance périlleuses. Cela dit je parie que dans la nuit du 8 au 9 thermidor de l’an II, Robespierre est redevenu un rousseauiste tout à fait orthodoxe !!
Bref, tu peux utiliser Rousseau comme anthropologue, mais cette anthropologie a fournit au théoricien de la Terreur sa conceptualité, à défaut d’en tracer le programme. Et cette conceptualité a un côté sanguinaire qui n’est pas anodin.
Le "on le forcera d’être libre" (CS, I, 6) est pour moi plus qu’un truc scolaire: il justifie un droit de contrainte dont l’étendue est explicitée quelques chapitres plus loin par la reconnaissance d’un droit de vie et de mort de la Cité sur le citoyen, que celui-ci soit coupable ou innocent : "quand le Prince lui a dit : "il est expédient à l’Etat que tu meures, il doit mourir" (CS, II, 5) . Sans parler du chapitre sur la Religion civile ou Rousseau juge que la religion catholique "ne vaut rien" car obligeant le croyant à une double allégeance envers l’Etat et envers l’Eglise. Bref, Rousseau a développé une doctrine politique qui justifie que le citoyen innocent puisse être mis à mort au nom de la raison d’Etat et qui refuse de laisser droit de cité à toute communauté religieuse supra ou internationale: et c’est bien ces aspects de la pensée de Rousseau qui ont motivé les pires fautes commises sous la Révolution: la persécution des prêtres réfractaires et la loi des suspects. Je ne vois pas comment rousseau aurait pu désapprouver de telles mesures, quand même il n’aurait pas entretenu d’illusions sur la possibilité de réaliser un corps politique conforme à ses voeux.
Cela dit j’admire que tu te fasses l’avocat d’un penseur qui t’aurait privé de tes droits civiques et aurait approuvé que les commissaires du peuple souverain t’envoies à l’échafaud "pour le salut de la multitude"…
Cela a de la gueule de se faire le défenseur de son bourreau ! Thomas More serait fier de toi !
5 novembre 2011 at 10:28
Cher Physdémon,
Pour l’instant, juste un mot pour dire qu’il me semble gravement calomnieux de prêter à Rousseau une doctrine permettant de mettre à mort un citoyen innocent. Tu cites un chapitre où il est question du devoir des citoyens de mourir pour la patrie (affirmé dans le chapitre précédent) et de la peine de mort pour les criminels. Mais je ne crois pas que Rousseau ait jamais varié sur un article fondamental: que c’est justement la préservation des innocents qui justifie l’État civil, y compris avec son appareil de contrainte. Permets-moi de citer un peu longuement le Discours sur l’Économie politique, qui est d’une netteté particulière — ne serait-ce que parce qu’il reprend justement en termes exprès la question du «salut de la multitude»:
Mais bien entendu tout ça n’empêche pas de se demander ce que Rousseau aurait pensé s’il avait eu d’autres idées que les siennes… Quant à la manière dont il aurait pu traverser la Révolution, ma foi je n’en sais rien, et bien sûr c’est impossible à déterminer. Mais je suis assez frappé du fait qu’à ma connaissance, aucun des héritiers des Lumières encore vivant en 1789 n’a vraiment approuvé ce qui se passait; et bien peu, à dire vrai, ont même survécu à l’événement.
5 novembre 2011 at 23:46
Pour le texte du Discours sur l’Economie politique, je dois avouer à ma grande honte que je ne l’avais pas relu depuis près de 20 ans et que je l’avais laissé de côté comme représentant un état de la pensée de Rousseau qui n’était pas encore achevé. Je crois d’ailleurs que Rousseau vise ici une vision hobbesienne de l’exercice du droit de vie et de mort (sachant par ailleurs que le citoyen hobbesien ne cède pas au Souverain le droit de disposer de sa vie et qu’en revanche ses concitoyens, si jamais le Souverain voulait attenter à sa vie, devraient faire comme si… Sacré Hobbes, va!)
Au temps pour moi. Je pense donc que le mieux serait donc effectivement d’interpréter le passage du Contrat Social dont nous parlons de la façon la plus harmonieuse possible avec le Discours.
Néanmoins, je maintiens que dans le Contrat Social (II, 5) , Rousseau fait plus que justifier la peine de mort. Et que dire que le citoyen "doit " donner sa vie pour la cité dans ce contexte a peut-être une signification plus forte que tu veux bien l’admettre.
C’est vrai qu’en relisant CS II, 5, Rousseau parle du devoir qu’a le citoyen de donner sa vie pour le Souverain mais pas du droit qu’aurait le Souverain de prendre celle du citoyen innocent.
Ton interprétation est donc plus sûre que la mienne.
Ce qui m’a conduit à interpréter Rousseau comme je te l’ai dit plus haut, c’est que est que, au tout début du chapitre, Rousseau dit que les citoyens peuvent transférer au Souverain "le droit (qu’ils n’ont pas) de disposer de leur propre vie".
Je relève donc que Rousseau veut montrer dans ce chapitre que le Souverain a droit de vie et de mort sur le Citoyen. Ce n’est pas rien !
Puis Rousseau affirme que le citoyen a le devoir de donner sa vie au Souverain si le Prince lui dit qu’il est "expédient à l’Etat" qu’il meure.
Dans un tel cas, dit Rousseau, le citoyen "doit" mourir.
Ensuite seulement, Rousseau engage une discussion sur la peine de mort infligée aux criminels "qui peut être envisagée sous le même point de vue".
Néanmoins on peut se poser la question suivante: si un citoyen ne fait pas son "devoir" quand la Cité lui dit qu’il "doit" mourir dans l’intérêt général, que doit faire alors la cité ?
Il me semble que Rousseau ne dit rien dessus. Il se contente de dire que le citoyen doit "donner" sa vie à l’Etat quand le Prince juge qu’il le doit. Il ne précise pas si en cas de refus, le Souverain est en droit de contraindre le citoyen à la lui donner . Or Rousseau a bien dit au livre I, chap. 7 que le Souverain avait le droit de "contraindre" par force le citoyen qui ne remplissait pas ses obligations. J’en infère que le Souverain a le droit d’obliger le Citoyen à faire son devoir quand ce devoir consiste à donner sa vie pour la Cité.
C’est ce que les armées républicaines on fait quand des citoyens français refusaient de prendre les armes pour défendre la République, en disant : "Vous devez votre vie à l’Etat. Si vous n’êtes pas disposés à périr sous les balles ennemies, vous périrez sous les balles de vos concitoyens réunis en peloton d’exécution".
Cela dit, du moment que le citoyen n’a pas fait son "devoir" en renonçant à la vie pour la cité, il s’est rendu "coupable". La cité ne donne donc jamais la mort à un innocent. Elle donne la mort à l’homme que je jugeais innocent en tant qu’il est coupable. Par conséquent, Robespierre avait bien raison de faire fusiller les Vendéens réfractaires à la levée en masse. Mon erreur était de croire qu’ils étaient innocents. Mais tu viens de me convaincre du contraire..
Ensuite, je ne crois pas qu’il soit absurde de spéculer sur ce qu’aurait pensé Rousseau de la Révolution française. C’est invérifiable, certes, mais pas dépourvu de sens, tant pis pour Carnap.
Quand un penseur politique a de nombreux lecteurs et exerce une influence considérable sur une génération, il est assez naturel de se demander quels ont été les fruits de son influence. Ecrire un livre de politique, selon Quentin Skinner, est en effet un acte politique dont il convien de mesurer les effets. A mon sens, Rousseau a donc posé des "actes politiques" dont l’influence s’est fait ressentir sous la Révolution. Moi, la question que je me pose n’est pas tant de "savoir ce que Rousseau aurait pensé s’il avait eu d’autres idées que les siennes", que de comprendre où ses idées peuvent nous conduire si nous sommes confrontées à telle ou telle situation non prévue par leur auteur.
Or je crois comme Augustin Cochin, repris par François Furet dans "Penser la Révolution française", que l’influence des idées rousseauistes sur les clubs révolutionnaires est un facteur qui explique assez bien certains mécanismes révolutionnaires. (Il ne s’agit pas au demeurant de l’interprétation rousseauiste de la peine de mort. Il s’agit plutôt de l’incapacité de la philosophie du "Contrat social" à penser l’opposition à la volonté générale autrement qu’en terme de dérive factieuse, ce qui conduit à délégitimer toute opposition à ce qui est réputé incarner la volonté générale.)
Quant à dire qu’aucun penseur des Lumières n’a approuvé la Révolution, c’est vrai si tu songes aux plus grandes figures des Lumières françaises qui étaient déjà sous terre, mais ce n’est pas tout à fait exact si tu te tournes vers des penseurs mineurs ou étrangers. Citons Condorcet, Kant, Fichte, Thomas Paine, sans négliger Thomas Jefferson qui a aidé Lafayette à rédiger un des projets de déclarations des droits de l’homme en 1789.
Qu’ensuite, ils aient déchanté, je te l’accord, comme la grande majorité des Français. Mais cela fait quand même quelques penseurs des Lumières du côté de la Révolution !
Ensuite on peut complexifier les choses en faisant observer, avec Furet, que la Révolution a été une explosion de violence dès 89 et que ceux qui ont désavoué 93 ont généralement désavoué rétrospectivement ce qui dans 89 conduisait inéluctablement à 93. Ce n’est pas un hasard si on s’est mis à traduire Locke sous le Directoire, me semble-t-il: les contemporains de la Révolution ont pris conscience que leur rousseauisme les menaient à une impasse .
Dans ces conditions, je maintiens que l’on pouvait très bien être "un bon lecteur de Rousseau" et trouver dans sa philosophie une incitation à mener la politique qui fut, en gros, celle de Robespierre. La leçon de 94 fut que chercher une application politique aux idées de Rousseau conduisait à un échec, ce que Rousseau avait certes prédit, mais sans que ses disciples aient mesuré la portée de cette prédiction suite à l’élan d’enthousiasme suscité par 89.
Dès lors, les bons lecteurs de Rousseau ont pu se rappeler que ses théories politiques de son aveu même étaient inapplicables et se sont transmutés soit en libéraux lockéens (partisans du Directoire) soit en néoconservateurs hobbesiens (partisans de Bonaparte).
Bref, la philosophie politique de Rousseau montre sa fécondité intellectuelle quand on renonce à s’en servir pour éclairer l’action politique, ce qu’avait reconnu Rousseau lui-même dans l’Emile.
Sur ce point, je suis un rousseauiste convaincu.
6 novembre 2011 at 00:01
Erratum:
au dernier paragraphe, lire :
"la philosophie politique de Rousseau montre sa fécondité intellectuelle quand on renonce à s’en servir pour conduire une action politique".
Je suis persuadé que Rousseau est un génie de la pensée politique bien que je sois non moins persuadé qu’il soit une source d’inspiration nocive pour mener des actions politiques. Comme Platon et Marx.
6 novembre 2011 at 19:49
Trop rapidement, mais pour suivre:
1) le devoir de donner sa vie dont parle Rousseau est simplement le devoir du citoyen d’être prêt à mourir pour la patrie (identifiée strictement avec "le Souverain", bien sûr). Il s’agit certes, si l’on veut, d’un patriotisme un peu exalté, mais quand même pas extravagant. Rousseau a constamment sous les yeux le modèle de la Rome républicaine; il n’avait peut-être pas envisagé la dérive vers la «guerre totale» qui caractérise les nations modernes. Mais c’est sûrement là un point de douleur de sa pensée, que j’enregistre volontiers.
2) Dans la situation de la France révolutionnaire, c’est la guerre civile, il n’y a pas de «Souverain», seulement des factions qui prétendent être toute la nation. Si l’on se place du point de vue de l’«orthodoxie» rousseauiste, les exécutions de «mauvais citoyens» à ce moment-là relèvent de la pire calamité qui soit — la dissolution de la Volonté générale dans les intérêts particuliers. Faut-il rappeler en outre l’opposition farouche de Rousseau au système représentatif, qui condamne d’avance la légitimité de la Convention?
3) Lumières et 1789: d’abord il n’y a rien de plus normal, me semble-t-il, que d’avoir été enthousiasmé en 89. De la réunion des Etats généraux à la fête de la Fédération, mon cœur ne voit que des raisons d’espérer… Quant à l’accueil fait par les représentants des Lumières: Condorcet n’a pas survécu à l’événement, pas plus que la plupart des autres (voir le texte de La Harpe reproduit sur la page "anthologie" de ce blog). La position des étrangers (Kant, Paine, etc.) demanderait sans doute à être analysée de près: pour Kant, il me semble important qu’il prétende se prononcer, non par sur l’événement lui-même, mais sur le "sens" que celui-ci offre au spectateur lointain. On ne saurait mieux dire que l’avis de Kant n’a rien de politique, que c’est un point de vue purement spéculatif qui inaugure peut-être cette funeste habitude des philosophes de se croire compétents pour éclairer le sens de l’histoire…
4) Notre débat autour de Rousseau, points d’exégèse mis à part, tourne autour de la question de savoir si Rousseau a voulu parler, comme tout le monde, de l’origine du pouvoir politique, ou s’il a voulu aborder la question beaucoup plus originale de la nature de la société. Pour moi, son problème c’est de savoir comment plusieurs moi font un seul nous, comment tous parviennent à s’identifier avec un plus grand tout. C’est un problème de «métaphysique sociale». Ce n’est pas le problème de savoir à quelles conditions l’obéissance est légitime ni comment organiser concrètement un État, ni comment affranchir les masses asservies aux tyrans. Mais il est tout à fait clair par ailleurs que ses contemporains l’ont lu dans cette optique — qui était après tout celle de la plupart des autres auteurs de la même époque, Montesquieu mis à part.
Et Rousseau porte, si l’on veut, une part de responsabilité dans la méprise, dans la mesure où, pour exprimer sa pensée, il ne disposait justement que du vocabulaire et des concepts de la science politique.
7 novembre 2011 at 13:16
Cf.4).
Relis l’exorde du Livre I du Contrat social :
"je veux chercher si dans l’ordre civil il peut y avoir quelque règle d’administration légitime et sûre, en prenant les hommes tels qu’ils sont, et les lois telles qu’elles peuvent être etc."
Et un peu plus loin :
"Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire; je le ferais, ou je me tairais."
Il me semble tout de même que Rousseau assume parfaitement ici l’interprétation "politique" de son oeuvre même si elle est à replacer dans le cadre d’une réflexion sociologique et anthropologique plus large, ce que je te concède très volontiers (cf. Victor Golschmidt).
Cf. 2) et 3)
Dire que dans la France de 1789, il y a guerre civile, donc pas de Souverain, ce n’est pas sûr. La Révolution n’a pas fonctionné comme une guerre civile classique où s’opposent des partis bien définis : le parti émigré mené par les frères du roi disparaît très vite de la circulation, ne serait-ce que parce qu’il est hors de France et n’a pratiquement aucun poids politique (Les complots attribués à l’époque aux émigrés relevant en vérité d’un fantasme). On assiste plutôt, entre 1789 et 1794, à la désignation successive d’une série de boucs-émissaires rejetés tour à tour dans la Contre-révolution du fait que tout désaccord avec la ligne majoritaire est réputée contre-révolutionnaire. La révolution n’est devenue une guerre civile qu’à la suite de ce processus de criminalisation des oppositions accompagnant et renforçant une "sinistrisation" ( au sens d’une radicalisation progressive vers la gauche) du paysage politique de 1789 à 1794, dans un processus sans discontinuité vécu par la plupart des contemporains comme inéluctable et tragique. On part donc bien d’une volonté générale mais une volonté générale qui ne tolère pas l’expression d’une prise de distance des volontés particulières par rapport à celle-ci. Rien à voir donc avec le cas d’une guerre civile classique, et trop facile de dédouaner Rousseau de toute responsabilité dans ce processus de fuite en avant révolutionnaire dont le principal responsable est précisément sa conception du "nous" comme Volonté générale transcendant les volontés particulières.
Sur ce point, je te conseille de (re)lire les pages lumineuses de François Furet dans "Penser la Révolution française" reprenant les analyses qu’Augustin Cochin a faites de l’influence de la doctrine de Rousseau sur les clubs révolutionnaires. Chaque club tend à assimiler sa Volonté à la Volonté générale, un peu comme si chaque club était un reflet de la Nation toute entière. Voilà pourquoi, le fait que d’autres clubs se posent en rivaux, aient une autre interprétation de cette Volonté générale, les conduit à interpréter ce désaccord comme une trahison de l’authentique Volonté générale. D’où un climat de suspiscion généralisé des révolutionnaires les uns à l’égard des autres, tous dénonçant des complots imaginaires dans un climat de paranoia collective, et cela en raison de désaccords qui auraient pu être minimisés si tous n’avaient pas eu dans la tête ce concept de Volonté générale. L’efficace politique de ce concept aura donc été principalement de les pousser à s’entredéchirer.
En fait, c’est là le point à peser et c’est bien en cela qu’à mes yeux la philosophie politique de Rousseau est dangereuse. Son "nous collectif" suppose que la Volonté générale soit identique en chaque citoyen. Rousseau veut à la fois un corps politique qui soit un corps et un corps politique qui soit homogène, ce qui est une monstruosité: un corps organisé, par définition réalise l’unité d’une multiplicité hétérogène. De plus tout en se représentant l’unité du peuple comme devant être homogène, Rousseau a subjectivisé le principe unificateur de la société puisqu’il a fait résider ce principe dans la volonté des signataires du contrat social: tous peuvent vivre ensemble parce qu’il ont tous une même "volonté", la fameuse volonté générale, d’où exclusion comme mauvais citoyen de quiconque prend ses distances avec cette volonté, manifeste un désaccord ou une réserve avec celle-ci.
Mais l’appartenance à une société organisée n’est pas le fruit de l’adhésion de chacun à un vouloir qui serait identique en chacun; elle est la participation à une oeuvre objective où se retrouvent des personnes ayant des aspirations hétérogènes. C’est seulement à cette condition qu’on peut s’efforcer d’élaborer une République où des personnes qui se reconnaissent comme ayant des aspirations hétérogènes élaborent une oeuvre commune. C’est d’ailleurs ce qu’on commencé à faire les révolutionnaires quand, en 1794, ils ont renoncé à criminaliser les opposition, de façon à entrer dans ce que Furet appelle la phase de maturité de la Révolution, phase moins "enthousiasmante" à première vue que 1789mais, d’après Furet, phase enfin porteuse d’une vision équilibrée de ce que peut être une république respectueuse des libertés. Or, pour en venir là, il fallait renoncer à l’idée rousseauiste d’une nécessaire union des volontés en une seule "volonté générale" et voir dans la "société des citoyens" un champ où pouvaient s’affronter des volontés contradictoires, des "oppositions légales", sans que soit pour autant mise en doute la réelle appartenance des citoyens au corps politique. C’est ce que firent les thermidoriens et les directoriens.
Bref, il faudrait que je redise tout ça d’une manière plus claire, mais il me semble que le "plantage politique" des rousseauistes révolutionnaires est bien l’effet d’un vice de fabrication du système anthropologique et sociologique de Rousseau. D’où ma tentative de montrer les effets de ce vice dans l’usage qui a été fait de Rousseau sous la Révolution.
Au passage, je précise que j’ai bien conscience que le caractère "représentatif" de la démocratie révolutionnaire l’éloigne de la démocratie rousseauiste. Aussi insisté-je sur le fait que dans la théorie de Cochin et Furet, c’est la rue et les "sections" révolutionnaires qui sont responsables de la fuite en avant révolutionnaire, bien plus que l’Assemblée elle-même. Il serait tout de même étonnant que, cas unique dans l’histoire, l’ethos parlementaire ait favorisé la montée en puissance des extrêmismes. Je crois bien plutôt qu’il l’a quelque peu modéré : l’Assemblée était toujours à la remorque de la Commune, elle même à la remorque des sections parisiennes. C’est donc bien de la base que venait la violence, pas d’en haut, pas des "représentants". Cela dit, je veux bien te concéder que Paris n’était pas la France. Mais la France elle-même est la fille de plusieurs siècles d’impérialisme parisien et la Révolution française porterait mieux son nom si on la qualifiait de révolution parisienne, ce qui coïncide assez bien avec l’idée que Rousseau se faisait de la république comme régime appropriée aux Cités-Etats.
Cf. 1)
Cela dit, je prendrai garde à l’avenir de ne plus accuser Rousseau de prévoir "un droit de vie et de mort sur le citoyen" autrement qu’au sens d’un droit de condamner à mort les criminels et de condamner à mort comme criminels les déserteurs: aller au delà serait sans doute trop solliciter une page ambiguë de Rousseau qui, pour être admirateur de Machiavel, ne le suivait sans doute pas sur ce point comme l’atteste le texte que tu as cité du Discours d’Economie politique.
Mais je reste convaincu qu’il ne faut pas considérer comme purement accidentelles les dérives violentes occasionnées par les idées rousseauistes.
Enfin, ce n’est peut-être pas évident au vu de la polémique qui précède, mais j’aime beaucoup Rousseau comme écrivain, comme penseur et comme homme malgré son côté d’atrabilaire tête-à-claques et ce que j’estime être ses funestes erreurs. J’ai d’ailleurs été quelque peu rousseauiste dans ma jeunesse et il y a de bonnes chances que je vote Chevènement à la prochaine présidentielle. C’est une habitude chez moi de rudoyer les gens que j’aime bien.