Fête de la Toussaint, Jour des morts… Diverses circonstances ravivent le souvenir d’Émile Perreau-Saussine, l’un de ceux dont j’espère avec confiance qu’il jouit au Paradis de l’éternel bonheur des saints. Je pense à sa famille qui connaît en ce moment de grandes épreuves et de grandes joies, mystérieusement mêlées. Son œuvre continue, pendant ce temps, de féconder la grande conversation intellectuelle sur la démocratie et ses fondements. À défaut d’un billet qui tarde (un de plus) à voir le jour, je signale quelques textes récemment apparu sur le Web à propos de son livre posthume, Catholicisme et Démocratie (publié au Cerf il y a quelques mois). Chacun de ces textes témoigne à sa façon de l’originalité des analyses proposées par Perreau-Saussine : elles sont de celles qui font « bouger les lignes », obligent à réviser des certitudes trop rapidement acquises, tout en s’offrant honnêtement à la discussion par leur caractère circonstancié.
Il faut d’abord mentionner le long compte-rendu publié sur le portail nonfiction.fr, qui accomplit un remarquable travail bibliographique dans pratiquement tous les domaines intéressant l’honnête homme (peut-être est-ce l’effet de mes lectures sur le gender, mais je suis soudain frappé de l’impossibilité d’écrire aussi, sans équivoque, « l’honnête femme »). Lire ce compte-rendu signé Yoann Colin est le meilleur moyen de prendre une vue d’ensemble de Catholicisme et démocratie.
Sur son blog placé sous l’égide de Thomas More, Nicolas Mathey (« NM ») offre le point d’un vue d’un catholique a priori peu tenté par le libéralisme politique, mais visiblement séduit par le « récit » proposé par Perreau-Saussine :
La démonstration est construite sur une idée qui paraît d’abord relever du paradoxe : Vatican II est le prolongement et l’achèvement de Vatican I. Alors que l’on a l’habitude d’opposer un peu hâtivement le concile conservateur (Vatican I) au concile progressiste (Vatican II), Émile Perreau-Saussine soutient de manière convaincante que l’affirmation de l’infaillibilité du pape a permis un recentrage de l’Église et de la pensée catholique sur le spirituel.
Puis NM restitue finement les grandes étapes d’un parcours qui aboutit aux lendemains plutôt incertains de Vatican II. On pressent chez lui quelques réserves, qu’il me semblerait intéressant d’explorer – notamment sur l’idée avancée par Perreau-Saussine que la doctrine sur la liberté religieuse, proposée au dernier concile, ressortirait à une forme de « gallicanisme démocratique ». Il me semble que c’est en effet un aspect de la thèse qui demande à être discuté. Là où, peut-être, je me sépare de NM, c’est qu’il paraît convaincu par les pages du livre consacrées à l’Action française et Maurras, ce qui n’est pas entièrement mon cas.
En fait, les deux questions – l’interprétation de Vatican II et celle de la postérité de Maurras – sont étroitement liées dans le livre. Perreau-Saussine était frappé par la facilité avec laquelle certains dominicains, formés dans leur jeunesse à l’école de Maurras, avaient évolué vers des formes de socialisme, voire de marxisme, à partir des années 1950. La cohérence de ces itinéraires lui semblait résider dans le rejet continu de la société libérale, qu’avec son sens de la formule il résumait ainsi : « En France, le christianisme marxiste est sinon le fils spirituel, du moins l’enfant prodigue de la contre-révolution » (p. 193).
Mais peut-être Perreau-Saussine ne prête-t-il pas assez d’attention à la diversité des parcours suivis par les nombreuses personnalités formées «à l’école de l’Action française» (pour reprendre le titre d’un ouvrage passionnant de François Huguenin, récemment mis à jour). Et sur le fond, il souscrit peut-être trop rapidement à la manière dont Maritain a compris l’épisode de la condamnation romaine de l’Action française. Toujours est-il qu’il endosse, sous l’égide de Maritain, une interprétation « démocrate-chrétienne » de Vatican II qui demanderait à être nuancée. Le passage-clé se trouve à la p. 206 du livre, où on lit :
À Vatican II, l’Église s’est ralliée à la grande thèse gallicane sur le rôle politique des laïcs. Comme tradition politique continue, le gallicanisme disparaît avec Vatican I ; mais les thèses gallicanes survivent au gallicanisme proprement dit. Le chapitre IV de Lumen Gentium insiste sur la consecratio mundi au sens d’un service chrétien dans le temporel.
C’est, je crois, une interprétation trop restrictive. Comme le dit Perreau-Saussine lui-même, Vatican II s’est peu intéressé aux questions politiques, y compris sous l’angle « Église-État ». Le texte auquel il est fait référence, la constitution Lumen Gentium, est justement remarquable par le fait qu’elle aborde le « rôle des laïcs » dans une perspective totalement différente de celle qui dominait les débats entre gallicans et ultramontains. L’idée du Concile, me semble-t-il, n’est pas de dire que la politique est l’affaire des laïcs et non pas des clercs. Elle est plutôt de dire que la « vocation propre » des laïcs revêt par elle-même une dimension sacerdotale (sens de la consecratio mundi), en ce qu’il leur revient de rendre le monde « saint » en y travaillant dans l’esprit du Christ.
Si à Vatican II, comme l’écrit Perreau-Saussine, « l’Église renonce officiellement à tout cléricalisme », ce n’est pas en canonisant une division « gallicane » du travail (et du monde) : aux clercs les choses sacrées, aux laïcs les choses profanes. C’est plutôt en affirmant que la gestion du profane revêt pour les laïcs une dimension sacrée, une participation au sacerdoce royal du Christ. Affirmation purement théologique, qui ne peut se comprendre qu’en renonçant à réduire le « temporel » aux seules affaires politiques (c’est-à-dire au domaine de ce qu’on appelait le « pouvoir temporel »). Mais ces questions demanderaient évidemment d’amples discussions, que je ne pensais même pas amorcer aujourd’hui.
Je termine donc en évoquant un autre texte, d’une qualité exceptionnelle me semble-t-il. Son moindre intérêt n’est pas d’émaner d’un « Juif laïc », comme il se présente lui-même : autrement dit d’un lecteur qui a sans doute plus de facilité qu’un catholique pour formuler en termes généraux, indépendants des polémiques « internes », les enjeux de Catholicisme et démocratie. C’est la communication prononcée par Philippe de Lara lors d’un hommage rendu à notre ami commun, le 17 février dernier, à l’université de Cambridge – ce qui explique que le texte soit en anglais. De Lara va à l’essentiel du livre, lorsqu’il écrit :
L’enjeu du livre est une question classique, et elle est abordée d’une façon plutôt directe : Y a-t-il une place significative pour une institution religieuse comme l’Église dans un monde sécularisé, et quels peuvent être aujourd’hui le sens et la fonction d’une telle institution ? La réponse proposée ne passe pas par l’affirmation de thèses, mais par un récit historique de la manière dont l’Église catholique s’est positionnée par rapport au monde démocratique moderne, c’est-à-dire au cours des deux derniers siècles. La question n’est pas celle de la foi, ou de la plausibilité de telle ou telle croyance ou maxime religieuse, mais celle de la possibilité et de la signification d’une communauté vivante et organisée, ou pour le dire plus clairement : la question est celle du fait social de l’Église. Une thèse forte sous-tend et nourrit cette interrogation : c’est que l’idée d’une société sans religion / autorité religieuse – si l’on peut ainsi définir ce que veut être une société démocratique et libérale – qu’une telle idée, donc, pensait Émile, est pour le moins insatisfaisante, probablement incohérente, et peut-être dangereuse.
Il était assez savoureux, je l’avoue, d’entendre ces propos tenus devant un parterre d’universitaires très probablement acquis, pour leur grande majorité, à la conviction inverse : que l’idée d’une société sans religion est certainement la moins dangereuse, probablement la plus cohérente, et en tous cas la moins insatisfaisante. Le plus bel hommage qu’on pouvait rendre à Émile était de faire vivre ces interrogations fondamentales qu’il avait su si magnifiquement porter dans son milieu intellectuel. Elles n’ont pas fini de nous habiter.
Je ne saurais trop recommander à ceux qu’intéressent la pensée et la personnalité de Perreau-Saussine, la lecture intégrale du texte de Philippe de Lara, mis en ligne par l’institut Michel Villey. Avec la préface du livre lui-même, rédigée par Pierre Manent, c’est ce qu’on a écrit de mieux. De mon côté, je continue de signaler, au bas de ce billet, les « actualités » émiliennes dont j’ai connaissance. Merci d’avance à tous ceux qui m’enverront des liens pertinents.
4 novembre 2011 at 12:01
Merci pour ces références relatives à l’oeuvre d’Emile Perreau-Saussine. J’ai acheté "Catholicisme et Démocratie" dès sa sortie, mais (honte à moi…) je ne l’ai pas encore lu. Maintenant, je sais ce que je vais faire ce week-end!
4 novembre 2011 at 16:00
J’ai lu avec grand profit le livre de Perreau-Saussine. Lien indirect : j’ai trouvé éclairant cet article, ancien mais toujours pertinent, de Daniel Villey sur les problèmes qu’ont les catholiques avec le libéralisme :
http://www.institutcoppet.org/2011/10/27/leconomie-politique-daniel-villey/
4 novembre 2011 at 23:44
Encore de nouvelles pistes de lecture… C’est manifestement le signe d’une pensée riche.
J’avoue avoir une certaine réticence à l’égard du gallicanisme en général ; c’est sans doute pour cela que l’analyse gallicane de Vatican II ne me semble pas la plus convaincante Mais ce serait sans doute à creuser avec moins d’a priori que moi…
Sur le lien entre Action Française et socialisme (voire marxisme), il faut peut-être ajouter aussi (à coté du rejet du libéralisme) une forme de primauté du politique par rapport au spirituel. A nouveau, je note surtout qu’il faut encore approfondir ces questions. Et en cela l’œuvre d’Émile Perreau-Saussine est une aide appréciable même si l’on n’est pas libéral.
J’aurai deux questions encore : i) La fin de l’ouvrage me semble moins optimiste que les 3/4 précédents ; est-ce une impression ? ii) Emile Perreau-Saussine a-t-il analysé d’autres "théologiens politiques" que MacIntyre ?
5 novembre 2011 at 23:53
@ NM
Sur le gallicanisme, c’est vraiment Perreau-Saussine qui m’a tout appris, et qui m’a fait sentir au moins la grandeur singulière qui s’exprime dans cette théologie et cette pratique (exprimée très fortement, je trouve, à la p. 261 du livre). Peut-être suffit-il, pour sentir cette grandeur, de comprendre qu’à son meilleur le gallicanisme exprime simplement la conscience qu’a un peuple particulier d’être substantiellement chrétien. Il ne se conçoit pas comme extérieur à l’Église, mais comme une partie de celle-ci. Le lien d’appartenance à l’Église n’est pas individuel, il est «médié», si je puis dire, par l’appartenance à tel peuple. Dans cette configuration, la distinction du temporel et du spirituel n’est pas la distinction (pour nous familière) entre la politique et la religion; c’est seulement une distinction fonctionnelle interne au corps ecclésial «total»: il y a des chrétiens qui administrent le temporel, d’autres (les clercs) qui administrent le spirituel. Mais (en théorie du moins) ils poursuivent tous la même fin ultime. Pensez au fait, significatif je crois, que le roi de France était traditionnellement considéré comme «l’évêque du dehors»: il était de l’Église, et exerçait en son sein, dans le domaine temporel, un service qui était de l’ordre d’un ministère (au sens chrétien du mot). Je ne sais pas si c’est clair… C’est la première fois que j’essaie de formuler cette question en termes explicites, et je tâtonne. Mais je crois que c’est la direction à explorer.
Sur l’Action française: oui, en tous cas il me semble que c’est quelque chose que Perreau-Saussine suggère dans son livre. Mais j’ai quand même des réserves. Ça n’infirme pas, je crois, l’essentiel de la démonstration du livre, qui repose surtout sur la polarité gallican/ultramontain (combinée avec la polarité libéral/«réactionnaire»). Or Maurras et son mouvement échappent à ces polarités; c’est autre chose, ça ne colle pas complètement. Mais je ne peux guère en dire plus…
Sur les questions finales: 1) oui, la fin du livre est, pour le moins, d’un optimisme mitigé. Il me semble qu’Émile était inquiet, comme tout le monde, des inflexions actuelles du «mouvement démocratique» et de l’atrophie croissante du sens religieux authentique. Il était trop lucide pour être nostalgique ou «réactionnaire» (Tocqueville, entre autres, avait dû lui apprendre le sens de l’inéluctable), mais trop honnête et trop chrétien pour ne pas souffrir intensément du gâchis. J’espère, disant cela, ne pas lui prêter des sentiments qui n’étaient pas les siens. 2) Autres «théologiens politiques»? Oui et non. Je ne pense pas qu’il reprend à son compte le label «théologie politique», mais en revanche il s’intéresse à tous ceux qui, depuis deux siècles, ont estimé que le lien entre politique et théologie (au sens large) était «la» question politique. Il travaillait avant sa mort sur un livre qui aurait étendu à l’Europe, voire au reste du monde, la problématique du livre publié sur la France: en intégrant d’une part le protestantisme, et d’autre part le judaïsme et l’islam (à partir du cas pakistanais, qui est exemplaire), et même l’Inde (via une étude sur Gandhi). On en reparlera…
22 février 2013 at 23:23
Un petit mot de soutien pour la famille d’Emile et en particulier pour ses enfants car Emile est décédé il y a 3 ans jour pour jour. C’était une personne avec de grande qualité humaine et il nous manque…J’espère qu’on ne m’en voudra pas d’utiliser ce blog pour faire passer ce message à ces proches…
Marie-laure (j’ai eu la chance de connaître Emile à Cambrige)