On a beaucoup fait le rapprochement entre le naufrage du Concordia et celui du Titanic, survenu presque exactement cent ans auparavant, en avril 1912. C’est sans doute les dimensions des bateaux, et la place particulière qu’occupe le Titanic dans la culture populaire, qui expliquent ce rapprochement par ailleurs peu justifié : ni les circonstances de l’accident, ni l’ampleur du drame ne sont comparables. Le Titanic heurta un iceberg en pleine mer. Le naufrage, qui fit 1500 victimes, n’est pas particulièrement imputable à une erreur de navigation. C’est pourquoi il vaudrait mieux remonter encore d’un siècle, et rappeler plutôt un autre naufrage célèbre, celui de La Méduse. En 1816, cette frégate s’échoua dans les hauts-fonds du banc d’Arguin, sur les côtes de la Mauritanie. Le commandant du navire, Hugues de Chaumareys, qui avait multiplié les fautes depuis son départ de l’ile d’Aix, ne loupa pas la dernière : méprisant ses instructions qui indiquaient de passer au large de ce fameux banc parfaitement connu des navigateurs, il rasa les côtes de trop près et La Méduse s’échoua. Une tempête survint, provoquant des voies d’eau. Chaumareys, maîtrisant mal un équipage qui ne le respectait pas, passablement alcoolisé, quitta le navire dans une chaloupe qui fut récupérée quelques jours plus tard. Pendant ce temps, d’autres naufragés dérivaient en mer sur le fameux radeau. Seule une poignée d’entre eux survécut, dans une ambiance infernale marquée entre autres par le cannibalisme. Ce n’est pourtant pas le destin du radeau qui émut le plus l’opinion. La presse anti-monarchique, en cette période de Restauration, s’empara du récit du naufrage livré par deux membres de l’équipage. Après avoir vainement tenté d’étouffer l’affaire, la Marine fut obligée de traduire Chaumareys en cour martiale. On retint contre lui les chefs d’incompétence et d’abandon du navire avant la sortie du dernier passager. Chaumareys risquait la peine capitale, mais ne fut condamné qu’à trois ans de prison. La clémence du jugement fut largement comprise comme dictée par les sympathies royalistes de Chaumareys.
À ma connaissance, la lamentable histoire de La Méduse n’a pas laissé dans la philosophie de trace comparable à celle que, grâce à Géricault (et, dans une moindre mesure, Brassens) elle a laissé dans l’histoire de l’art. Encore ne nous souvenons plus que du radeau, non des circonstances du naufrage. La philosophie, cependant, aime assez les histoires de naufrage, et tout spécialement les histoires de radeau portant des survivants affamés. Cela lui fournit des « cas » exemplaires qui, depuis des siècles, font les délices des moralistes. Dans l’Antiquité déjà, le philosophe Carnéade donna une version particulièrement épurée du dilemme : vous êtes à la mer après le naufrage, et vous apercevez une planche de salut, malheureusement déjà occupée par un autre rescapé. La planche étant trop petite pour vous soutenir tous les deux, pouvez-vous tenter de faire lâcher prise à l’autre pour sauver votre propre vie ?
En 1884, une terrible affaire passionna l’opinion britannique : celle des quatre survivants d’un naufrage qui, dérivant sur un canot, décidèrent de tuer le plus jeune d’entre eux pour s’abreuver de son sang et se nourrir de sa chair. Contrairement à ce qui se passe dans la fameuse chanson du Petit navire (dont je m’avise seulement maintenant à quel point elle est macabre : pourquoi fait-on chanter cela aux enfants !?), on ne tira pas au sort, et le mousse Richard Parker fut bel et bien égorgé. Quelques jours plus tard, les trois autres marins furent sauvés et, lorsque leur acte fut connu, deux d’entre eux traduits en justice. Le procès reste dans les annales du droit britannique. Les détails de l’affaire semblent faits pour illustrer le grand débat qui divise la philosophie morale : faut-il juger un acte comme bon parce qu’il a de bonnes conséquences, de bons effets, ou bien faut-il le juger bon d’abord et avant tout en raison de sa qualité intrinsèque ? Ou, pour le dire en des termes plus appropriés à notre exemple : était-il légitime, pour des marins mariés et pères de famille, promis à une mort certaine s’ils ne pouvaient s’alimenter rapidement, de tuer le pauvre mousse déjà très affaibli et presque mort, par ailleurs sans famille ? Pouvaient-ils le faire, pour sauver leur propre vie, puisque de toutes façons le jeune Parker était condamné – sachant que c’est probablement à leur acte qu’ils doivent d’avoir survécu ? Ou bien quelque chose s’oppose-t-il, de façon absolue et catégorique, à ce qu’on fasse périr un innocent, quelles que soient par ailleurs les raisons qui pourraient rendre cet acte opportun ? La première doctrine est connue aujourd’hui sous le nom de « conséquentialisme », qui est un héritier direct de l’utilitarisme de Jeremy Bentham et de Stuart Mill. La seconde trouve des avocats chez certains kantiens, et surtout ceux qui se réclament de la tradition chrétienne des actes intrinsèquement mauvais. Les marins cannibales furent-ils coupables ?
C’est exactement la question abordée par le philosophe américain Michael Sandel dans la première de ses fameuses conférences de Harvard consacrées à la justice (voir ci-dessous). Ces leçons publiques furent un véritable événement. Elles sont intégralement visibles sur Internet et, même si tous n’auront pas le courage d’écouter une heure de philosophie en anglais, le simple spectacle vaut le coup d’œil. C’est un peu un rêve de prof, il faut avouer. Je crois que ce pourrait être aussi un rêve d’étudiant.
Au fait, le navire anglais s’appelait la Mignonnette. Si j’étais marin, j’hésiterais à m’embarquer sur un bâtiment qui porte un nom trop charmant, comme Mignonnette… ou Concordia. Cela devrait être un présage aussi inquiétant que le nom de La Méduse, qui fit dire à un marin, le jour du baptême du navire, qu’une telle figure allait porter malheur…
(La séquence sur le cannibalisme commence à 24:15; la video est sous-titrée en anglais.)
24 janvier 2012 at 09:13
Votre allusion à la chanson du Petit Navire me laisse un doute : êtes-vous sûr d’en connaître la toute fin, qui n’est pas si macabre que ça ?
24 janvier 2012 at 10:25
Je crois savoir qu’à la fin, le mousse prie et n’est pas mangé, c’est cela? Mais c’est une chose que je sais alors que je ne me souviens pas l’avoir jamais chanté, ni entendu chanter… Alors que «… pour savoir qui, qui, qui serait mangé…», je m’en souviens parfaitement!
Est-ce que les enfants d’aujourd’hui entendent autant d’histoires d’enfants mangés que dans le passé?
24 janvier 2012 at 15:56
J’ai trouvé le temps d’écouter Sandel. Quelle leçon ! Les arguments sont connus, mais sa capacité à rendre les questions actuelles, vivantes pour les jeunes générations est époustouflante. Il est vrai que le public est composé d’étudiants de Harvard…
Et j’aime assez de ce qu’il dit de l’exercice philosophique.
24 janvier 2012 at 19:33
Dans la série des récits atroces inspirés du radeau de la Méduse, je te recommande "Le Chancellor" de Jules Verne. Même ceux qui n’aiment pas Jules Verne apprécient ce qui constitue peut-être son oeuvre la plus sombre et la plus angoissante (avec "Un capitaine de quinze ans"). Dans ce roman, certains naufragés imposent un tirage au sort pour savoir qui sera mangé. Si je me souviens bien, le père de l’infortuné jeune homme tiré au sort propose d’être mangé à la place de son fils: c’est le côté vieux reste de morale chrétienne de Jules Verne qui transparaît. Ensuite, le père propose qu’on lui coupe d’abord une jambe puis, quelques jours plus tard, un bras etc. Là, on retrouve le côté pragamatique et rationaliste de Jules Verne.
Les enfants aiment beaucoup qu’on leur raconte des histoires horribles : c’est ce qu’ils préfèrent dans la Bible. D’ailleurs, Bettelheim a bien montré dans "La Psychanalyse des contes de fée" que les horreurs contenues dans les contes de fée peuvent avoir des vertus éducatives, si l’on prend du moins les précautions d’usage: il faut qu’au delà des horreurs racontées, les valeurs de justice soient clairement affirmées et qu’il y ait place pour une espérance.
Ensuite, sans m’avancer trop dans la psychanalyse sauvage, j’oserais avancer que chez l’enfant l’idée d’être mangé renvoie à un fantasme infantile sur lequel il faut se garder de projeter des représentations d’adulte: être mangé par ses parents peut signifier retourner dans le ventre maternel, retourner vers l’origine de la vie, ce qui est à la fois négation de la vie en tant qu’ élan et progrès vers l’altérité, mais aussi réconfort et apaisement des angoisses suscitées par le monde des adultes… Bref, la représentation de l’enfant mangé par les adultes peut constituer le reflet d’un désir régressif par lequel l’enfant conjure sa peur d’un monde où il ne se sent pas en sécurité.
Je crois que cela vaudrait le coup de se lancer, d’ailleurs, dans une interprétation psychanalytique "d’il était un petit navire", ainsi que d’un certain nombre de contes pour enfants où est évoqué le cannibalisme.
D’ailleurs, si l’on y pense, qu’est-ce qu’un baiser maternel sinon la manducation symbolique du corps de l’enfant par sa mère ?
A propos des histoires de cannibalisme, il me semble que les contes pour enfant de Perraul à Grimm en sont pleins : toutes les histoires d’ogres tournent autour de ce sujet, du Petit Poucet à Jack et le Haricot magique. Songeons aussi à Hansel et Gretel ou à La Belle au bois dormant dans la version de Perrault, qui traitent aussi du cannibalisme… Plus près de nous le sixième épisode des Chroniques de Narnia évoque ce sujet. Il y a bien d’autres références plus contemporaines: j’ai lu à mes enfants des contes contemporains désopilants : il y en avait un sur une petite ogresse qui s’éprenait du petit garçon qu’elle devait manger: moralité, il ya plusieurs façon d’aimer son prochain. Il y avait aussi l’histoire d’un fils d’ogre qui se plaignait que son père dévorât tous les copains qu’il invitait à son anniversaire…
Tout cela est hors sujet mais je crois que Bettelheim avait mille fois raison de dire que les aspects horrifiques des contes ont un rôle éducatif essentiel.
Un dernier point: je le dis de mémoire, mais il me semble bien que le naufrage du Titanic est dû à plusieurs fautes graves. Dans mes souvenirs, le commandant a pris des risques inconsidérés en suivant une route maritime trop septentrionale et en naviguant trop vite de nuit pour éviter d’éventuels icebergs, parce qu’il voulait battre le record de la traversée de l’Atlantique. D’autre part, le nombre de places dans les chaloupes étaient, je crois, insuffisant… D’où la tragédie.
25 janvier 2012 at 08:44
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25 janvier 2012 at 22:57
Je viens de regarder les deux premières conférences de Michael Sandel. Effectivement, c’est un rêve de prof !
J’ai été étonné que ne soit pas abordée la question du "devoir d’état" des naufragés de la Mignonette. Si j’ai bien compris, c’est le commandant qui a tué le mousse, circonstance qui m’a le plus choqué dans cette affaire.
Certes, ce n’est pas le fond du problème pour Sandel dans la mesure où cela ne met pas en jeu l’opposition entre approche utilitariste et approche catégorique des problèmes d’éthique. Mais, sais-tu s’il a abordé cet aspect du problème ultérieurement ?
Pour revenir au problème lui-même, je me contenterai d’en avoirune analyse bêtement catho, donc clairement catégorique. Ainsi, je rejetterai a priori tous les arguments utilitaristes de crainte d’appliquer le principe invoqué par Caïphe, Grand Prêtre de Jérusalem, pour condamner le Christ à mort :
"il vaut mieux qu’un seul meure pour le salut de la multitude". (Jn, ch. 11)
Mais je reconnais que je triche (j’ai l’impression d’être comme quelqu’un qui a retourné en douce "Devinette Magazine" pour regarder les réponses), parce que cet argument est d’ordre théologique et non philosophique…
Mais à vrai dire, quitte à tenir des propos hétérodoxes, je me demande parfois si dans certain cas extrêmes les positions catégoriques laïques (Kant) sont tenables face aux arguments utilitaristes.La question de Dostoïevski dans les Frères Karamazov est : si pour procurer à l’humanité la suppression de toutes ses souffrances, il fallait sacrifier la vie d’un enfant innocent, ferions-nous ce sacrifice? Certes, la situation présentée ainsi est un peu abstraite, mais c’est mutatis mutandis le problème soulevé par Caïphe: si la sécurité du peuple juif, sur qui repose le salut du monde, est mise en péril par un prédicateur, ne faut-il pas faire exécuter ce prédicateur ? Je crois que pour ne pas suivre Caïphe, il faut avoir une espérance eschatologique, parce que quels que soient nos principes éthiques, il me semble qu’ils ont en vue la perpétuation de la vie et que la maxime "périsse le monde pourvu que la morale soit sauve" montre bien les limites d’une morale catégorique détachée de toute espérance eschatologique…
Si, pour dévier un astéroïde géant menaçant de détruire la planète, il fallait détruire un vaisseau spatial et tous ses passager (parce qu’il serait sur la trajectoire du missile interplanétaire destiné à dévier l’astéroïde, par exemple), je comprendrai assez bien la position utilitariste, fussé-je dans le vaisseau spatial… En tout cas, il me faudrait la foi en la vie éternelle pour croire que la pureté de ma conscience puisse avoir plus de valeur que la subsistance de la totalité de la planète.
Bon, je dis ça comme ça, sans être très sûr de moi… Faut voir…
De toute façon, je n’ai pas l’intention de partir en croisière de sitôt, je crois en Dieu, à la Vie éternelle, je pense avoir suffisamment de tissus adipeux pour jeûner 18 jours et j’ai lu le bouquin où Alain Bombard explique comment survivre en buvant de l’eau de mer !!!
26 janvier 2012 at 10:59
Il me semble que l’on peut malgré tout enrichir un peu la réflexion.
Dans le premier exemple de Sandel, celui qui tourne la manivelle n’est pas personnellement affecté par la décision, il survit en tout état de cause. Le capitaine de la Mignonette est affecté, il ne peut être sûr de son indépendance de jugement.
Si j’étais cheminot de la compagnie de chemin de fer travaillant tous les jours sur les voies, je serais d’accord pour signer un papier stipulant à l’avance qu’il faudrait toujours dévier la draisine folle sur la voie où ne se trouve qu’un cheminot : je divise par cinq mon risque personnel. C’est un peu l’argument de Rawls sur le voile de l’ignorance.
Le cas du "fat man" est plus délicat. Celui qui le pousserait sur la voie pour éviter cinq morts n’est pas personnellement en danger, mais on ne peut présumer du consentement du fat man. La réponse doit donc être non.
26 janvier 2012 at 17:27
Dans le cas du wagon dévié sur la voie où il y a une seule personne, il me semble qu’on peut raisonner en appliquant la loi du double effet: le but de l’action est seulement de dévier le wagon de la voie où il tuerait cinq personnes. La mort de l’infortuné qui se trouve sur la deuxième fois est une conséquence prévisible et non voulue de l’acte.
Ce que je dis est une tentative de justifier cet acte en termes non utilitaristes.
Alors que dans le cas des naufragés, il y a bien meurtre délibéré. Là, je ne vois pas de moyens de justifier cemeurtre autrement qu’en termes utilitaristes.
Pour le cas du "fat man", il me semble que si le "fat man" est vraiment consentant, il n’y a pas de raison de le pousser: S’il veut se sacrifier pour autrui, admirable acte d’abnégation, qu’il le fasse de lui-même.
27 janvier 2012 at 02:36
Les paroles de "il était un petit navire" finissent bien, et sont effectivement chantées, par exemple par Henri Dès, sur un CD que mes enfants écoutent régulièrement : http://www.lyricsvip.com/Henri-Dès/Il-était-un-petit-navire-Lyrics.html
27 janvier 2012 at 10:55
Merci, merci!
Je tiens tout de même à préciser que ma remarque sur les chansons macabres était ironique… Les histoires d’ogres, comme celles de petits mousses tirés au sort, me semblent très innocentes. À défaut de m’y connaître assez en psychanalyse pour les interpréter aussi profondément que Physdémon, je vois en elles, avec satisfaction, la rémanence d’un «fond» mythique très ancien. Ces contes et ces comptines constituent une très efficace résistance de la société à son «désenchantement»… Plus prosaïquement, j’ai aussi l’impression — là encore je me tiens à distance de la psychanalyse — qu’il est essentiel à l’enfant de «jouer» avec les idées de mort et de mal.
J’ai un peu de mal à accrocher avec l’idée que les histoires d’ogre traduisent un désir régressif de retour dans le sein maternel (sauf, peut-être, à préciser que ces contes figurent ce désir comme un «interdit», comme un danger en tous cas), mais je crois volontiers à leur vertu pédagogique: c’est à travers eux que l’enfant est introduit à l’idée que le monde n’est pas entièrement rempli de figures bienveillantes comme ses père et mère, que le monde n’est pas le lieu de la sécurité absolue. Les jeux, eux aussi, remplissent souvent ce rôle: l’enfant y apprend à éviter les «dangers» de sa propre initiative, de façon autonome. L’apprentissage se fait sur le mode du jeu, ou des histoires «pour de rire», mais il prépare efficacement l’enfant au monde réel.
27 janvier 2012 at 11:38
Bonjour Philarête,
Avez vous lu le bouquin de Ruwen Ogien, L’Influence de l’Odeur des Croissants Chauds sur la Bonté Humaine?
Après avoir posé – et nuancé – l’opposition entre les conséquentialistes et déontologistes (les kantiens) il part notamment de l’idée qu’une des clés du choix comportemental qui va être opéré par des sujets soumis à des tests correspondant à des situations "tragiques" (aucune option n’est moralement intègre) réside dans leur acceptation ou au contraire leur refus de l’utilisation d’autrui comme un moyen.
Il suggère, au début de son raisonnement, que je n’ai plus exactement en tête, que cette règle de justice est en réalité le principe clivant qui va déterminer différents types de comportements.
Si on reprend le test de Physdémon, on peut voir qu’il ne porte en fait que sur un cas:
- Un vaisseau est sur la trajectoire d’un missile lancé pour détruire un astéroïde qui va percuter la Terre si on ne fait rien et donc anéantir l’humanité.
Sacrifier le vaisseau, son équipage et ses passagers n’est jamais qu’une perte collatérale assez facilement acceptable. De fait, les tests plaçant des sujets dans la situation de décider le sacrifice du vaisseau montrent une assez large adhésion au choix du sacrifice. Mais ce cas est différent d’un autre:
- Celui de précipiter le vaisseau contre l’astéroïde, sans demander leur avis à ses occupants.
Là c’est assez différent: il s’agit bien d’utiliser autrui comme un moyen et le résultat des tests montre une plus forte réticence des sujets à décider le sacrifice dans ces conditions.
Autrement dit, un conditionnement moral assez simple (la prohibition de l’utilisation d’autrui comme un moyen, donc une toute petite ligne de code finalement) serait beaucoup plus déterminant que l’éducation morale des sujets et leur adhésion aux thèses conséquentialistes ou déontologistes.
De fait, si on rapproche cela des couloirs de la morts, aux Etats Unis, on observe qu’à la suite de la révision d’une série d’affaires judiciaires ayant entrainé la condamnation à mort de suspects dans des conditions franchement approximatives, il y a eu une prise de conscience que la population des condamnés à mort incluait un certain pourcentage d’innocents, ce à quoi on pouvait s’attendre.
Mais l’intéressant n’est pas là.
Certains gouverneurs ont décidé de suspendre l’application de la peine de mort dans leur Etat, estimant qu’un seuil avait été franchi dans l’intolérable. Mais d’autres non. C’est dire que les uns et les autres avaient malgré tout accepté l’idée que la justice génère des pertes collatérales, comme une bombe en Irak, plus ou moins acceptables en fonction d’un seuil.
On peut également se demander si le stock de condamnés à mort n’est pas utilisé comme moyen d’une politique démagogique, puisqu’on a remarqué une étrange concordance entre les exécutions et les faits divers. La prise de conscience ne va pas pour l’instant jusque-là.
Mais on pourrait demander aux partisans de la peine de mort s’ils la jugeraient encore moralement acceptable s’ils savaient de façon certaine que le stock de condamnés est en réalité instrumentalisé à des fins politiciennes, ce qui correspondrait alors à la prohibition de l’utilisation d’autrui comme un moyen en fonction de la poursuite d’une fin par ailleurs totalement déconnectée d’une quelconque idée de justice.
En toute logique, si la prohibition de l’utilisation d’autrui joue bien le rôle qu’on est tenté de lui prêter (Ogien s’en garde bien) la réponse au test devrait aller dans le sens d’un rejet massif de la peine de mort dans ces conditions.
Mais, parmi leurs réponses, on pourra certainement trouver celle-ci: en définitive, l’instrumentalisation du stock de condamnés n’a pas d’importance car ils doivent mourir de toute façon, il importe donc peu qu’ils soient exécutés en fonction de l’actualité des faits divers dans un but démagogique. Même si la fin poursuivie accessoirement à l’exécution de la peine est immorale, l’exécution de la peine à titre principale est en soi morale.
En réalité cette réponse ne serait pas surprenante: les tests ont montré que la prohibition de l’utilisation d’autrui en tant que moyen n’était pas absolue et variait en fonction des circonstances;
Par exemple, dans le cas du fat man, les sujets du test hésitent moins à le précipiter sur la voie s’ils savent que c’est lui le responsable de la situation tragique.
27 janvier 2012 at 14:43
Ogien est un auteur intéressant et stimulant, mais sa démarche est plus pragmatique que normative. Il ne pose pas la question de la moralité de l’acte en tant que telle mais cherche à retrouver les critères sous-jacents, bons ou mauvais, susceptibles d’expliquer les jugements moraux des hommes d’aujourd’hui. Dans une telle démarche, il est inéluctable que les jugements "dépendent des circonstances".
Quels que soient les résultats d’une enquête à la Ogien, reste à comprendre pourquoi les hommes se stabilisent sur ce ou ces critères, enquête généalogique en quelque sorte, et à laquelle se sont exercés maint darwiniens, et à porter un métajugement sur la validité de ces critères.
27 janvier 2012 at 15:27
"J’ai un peu de mal à accrocher avec l’idée que les histoires d’ogre traduisent un désir régressif de retour dans le sein maternel".
Moi aussi, pour être franc, mais ça me fait toujours marrer de faire un peu de psychanalyse sauvage!!!
27 janvier 2012 at 16:12
Dans une telle démarche, les jugements dépendent inéluctablement des circonstances, dites-vous.
Pas exactement, d’après ce que j’ai compris.
Reprenez le test de Physdemon, par exemple.
Les deux solutions (laisser le vaisseau se faire détruire par le missile ou le précipiter vers l’astéroïde) sont appréciées différemment précisément parce que les circonstances sont perçues comme très différentes, alors qu’en réalité le résultat est le même.
Ce n’est pas la démarche intellectuelle d’Ogien qui fait "qu’inéluctablement les jugements dépendent des circonstances", ce sont les différences de circonstances qui font que les jugements moraux sont différents.
Pour bien voir le problème posons-le: pourquoi dans le cas où je décide de précipiter le vaisseau contre l’astéroïde j’ai franchement l’impression de commettre un meurtre, alors que dans le cas où il est simplement sur la trajectoire du missile dont j’ai décidé le tir, j’ai moins cette impression?
(quand je dis "je" il s’agit de la tendance majoritaire des tests)
La démarche intellectuelle ne change rien à l’affaire. Elle n’induit pas un résultat donné mais se borne à l’identifier et à le discuter: les tests mesurent un "micro" fait social, si vous préférez, consistant dans l’adhésion ou non d’une population testée à une règle morale.
Cela dit, tout test possède un effet inducteur et Ogien en discute longuement dans son bouquin en détaillant les scénarios qui ont été inventés pour neutraliser certains effets induits, sachant tout de même que les tests en question étant comportementaux, ils ont intrinsèquement pour but d’induire des comportements, par leur nature même…
27 janvier 2012 at 16:59
Intrusion du Schtroumph simplet: …heu…ils ont été condamnés ou non, les deux marins Anglais, DUDLEY et STEPHENS, dans l’ affaire de la "Mignonette"?…je lis mal l’ Anglais, la phrase est obscure..
Les moralistes disaient autrefois qu’ on ne doit pas établir les principes moraux sur des cas extrêmes.
Votre problématique et les raffinements qu’ y apportent les bloggeurs donnent un véritable vertige, on a perdu toute raison de décider en un sens ou dans l’autre, c’est horrible, vraîment horrible de penser que des hommes puissent être réellement acculés à de tels dilemnes…Comment peut-on y survivre sans perdre la raison?
Résultat: vous me troublez.
Vous le savez, bien sûr, mais c’est le thème de l’encyclique Veritatis Splendor du Bx Jean-Paul II.
Merci pour cette chronique étonnante et passionnante comme les autres.
27 janvier 2012 at 17:45
"To make a long story short",comme diraient les Anglais, Dudley et Stephens furent reconnus coupables de meurtre, encourant ainsi la peine capitale. Cependant, la procédure adoptée remettait la décision finale entièrement entre les mains du juge, qui fixa la peine à six mois de prison. (L’autre solution possible aurait été: peine de mort mais recommandation de clémence, c’est-à-dire demander la grâce à la reine Victoria).
27 janvier 2012 at 18:02
@ tschok
Je me suis mal exprimé. Je ne voulais pas dire que les tests, la méthodologie d’Ogien, induisaient (manipulaient) les réponses.
Simplement, si vous faites une enquête empirique sur ce que font (observation de comportements dans la vie réelle) ou ce que feraient (réponses à des questions hypothétiques, tests) les gens, il est très improbable que vous puissiez à partir de là inférer une (ou plusieurs) règle catégorique effectivement appliquée en toutes circonstances et expliquant tous les choix moraux, réels ou hypothétiques, considérés. Et le fait qu’une grande majorité (à la limite tous) suive une règle ne suffit pas à donner une valeur morale à cette règle.
Cela n’enlève rien à l’intérêt de l’enquête et à celui de réfléchir à pourquoi les hommes suivent très souvent tel ou tel principe mis en évidence par l’enquête.
27 janvier 2012 at 19:18
Je rejoins tschok sur l’aspect déterminant de la question: traite-t-on à chaque fois la personne comme une moyen ?
Car la plupart des cas évoqués sont relativement simples à analyser si on s’en tient à l’impératif catégorique de Kant sous sa forme "personnaliste".
"Agis de manière à traiter l’humanité en ta personne comme en celle d’autrui jamais seulement comme un moyen mais toujours également comme une fin".
Dans le cas du moussaillon, c’est très clair: le tuer c’est faire de la question de sa vie un simple moyen d’assurer la survie des autres. dans le cas du fat man, c’est considérer la vie de ce dernier comme un moyen d’assurer la survie des autres. Il y a juste le cas du "trolley-car" où je confesse avoir eu une hésitation, à cause de la loi du double effet. Mais après réflexion, il me semble que s’il y avait une seule personne de part et d’autre de l’embranchement, l’immoralité de l’acte de dévier l’engin apparaîtrait manifestement puisque je ferais de la mort d’un seul un moyen d’assurer la survie de l’autre. Par conséquent, je pense que l’argument que j’ai avancé hier n’est pas satisfaisant et que d’un point de vue kantien il vaut mieux s’abstenir d’intervenir en un tel cas…
Dans la perspective utilitariste, tous ces paradoxes sont également relativement simples à traiter : à chaque fois, on prend la décision exactement opposée celle de Kant. L’intérêt du plus grand nombre prévaut sur l’intérêt de l’individu.
Cela dit, je reconnais que le problème du "trolley-car" est tout de même le plus troublant. C’est pourquoi Sandel a bien fait de le placer en tête de son questionnement, les autres me paraissant moins des cas de conscience que des occasions d’illustrer des clivages éthiques prégnant dans la société contemporaine…
On peut être pro-Dudley ou anti-Dudley comme jadis on fut antidreyfusard ou dreyfusard.
Mais le fond du problème soulevé par Sandel est : raisonnez-vous en termes utilitaristes ou en termes catégoriques?
Je me demande s’il n’y a pas derrière ce clivage quelque chose comme l’opposition entre deux sphères de l’existence, pour parler comme Kierkegaard. Deux visions du bien et du mal assez cohérentes s’affrontent dans une dialectique impossible à résoudre. Les difficultés théoriques apparaissent seulement quand nous essayons de nous en tenir à une position moyenne ménageant la chèvre et le chou…. Mais chacun peut soutenir ses positions jusqu’à leurs termes extrêmes sans se contredire à la seule condition de n’avoir pas peur de heurter le sens commun.
Le génie de Kant et de Bentham consiste donc à s’être tenu à un point de vue unilatéral sur les questions d’éthique et à avoir osé en assumer toutes les conséquences, en ce qu’elles ont de plus paradoxal. Leur manière de raisonner requiert plus de courage que de la finesse. Du coup, je me demande si, pour être un grand philosophe moraliste, il n’est pas plus important d’avoir de grosses c… que d’avoir un gros cerveaux !!!!
27 janvier 2012 at 19:33
Faute d’avoir le temps de me mêler à l’excellente discussion, je me contente de donner une version un peu moins triviale de la dernière phrase de Physdémon:
À quoi l’on pourrait ajouter cette autre citation du même:
Je ne sais pourquoi, mais cela m’éclaire à la fois sur Bentham et sur Kant.
28 janvier 2012 at 10:11
Kant ou Bentham ?
Si l’on refuse l’utilitarisme, est-on nécessairement kantien ?
Wittgenstein est un exemple exceptionnel de courage intellectuel, il ne me semble appartenir à aucun de ces deux camps.
28 janvier 2012 at 10:30
Toutes mes excuses pour l’expression "triviale" de mon com. 18 et, surtout, pour l’épouvantable x accroché par inadvertance au mot cerveau.
Mais ma trivialité n’était pas gratuite. En examinant les "puzzles" exposés par Sandel, je me suis souvenu des thèses de Carol Gilligan dans "Une voix différente" sur ce qui différencie garçons et filles dans l’analyse des cas éthiques. Spontanément, les garçons tendent à chercher la solution d’un problème d’éthique sur le modèle de la résolution d’un problème mathématique : une fois le cas exposé, on cherche à quels principes ou axiomes il peut être rapporté puis on déduit de ces principes, convenablement hiérarchisés, la solution du problème. Face au même problème, la petite fille cherche plutôt à s’informer de circonstances précises entourant le cas, incluant la psychologie des personnes, la nature précise de leurs rapports, les divers détails de la situation etc., de façon à envisager le cas sous un nouveau jour où le conflit de devoirs disparait. En somme, alors que le garçon a tendance à penser le problème morale sur le modèle d’un problème mathématique, la petite fille a tendance à intégrer le problème à un récit jusqu’à ce que le caractère aporétique du cas disparaisse de lui-même.
Pour revenir à la tragédie de la Mignonnette, je pense qu’on gagnerait beaucoup à envisager la question sous un angle "féminin".
A mon avis, ça pourrait donner quelque chose de cet ordre :
Il faudrait commencer par s’enquérir des circonstances du drame et de la nature exacte des rapports entre les personnes.
Or, d’emblée, on voit que l’instigateur du meurtrefinal est le commandant de bord, homme dont l’autorité est fondé sur le devoir d’assurer la sécurité de ses passagers avant toute chose. Son devoir d’état est donc de tout faire, y compris au prix de sa propre vie, pour les ramener à bon port.
De plus l’examen des circonstances du naufrage (cf. Wikipedia) montre qu’il avait commis une grave imprudence à l’origine de tout le drame. Par ailleurs, c’est à lui, en tant que chef de bord, qu’il incombait de munir le canot de sauvetage de vivres en suffisance pour rentrer à bon port, voire de lignes hameçons et appâts pour survivre de la pêche.
Ensuite il faudrait voir si les naufragés étaient tout à fait de bonne foi en prétendant qu’ils n’avaient pas d’autre solution que de s’entredévorer. Le marin qui ne voulait pas tuer le mousse a survécu en grignotant "à peine un tout petit bout" de son infortuné compagnon alors qu’il était lui-même le plus affaibli des trois survivants. On peut penser que les deux autres, mieux portant, auraient pu survivre quatre jours de plus sans rien manger ni boire. Par ailleurs des médecins confirmeraient peut-être l’hypothèse que l’évanouissement de Parker, interprété comme un signe annonciateur de la mort, peut être une stratégie de survie adoptée par l’organisme pour abaisser son métabolisme et accroître ses chances de subsistance en attendant la prochaine pluie ou la prochaine rosée.
D’autre part, d’autres solutions macabres pouvaient être trouvées sans tuer l’adolescent. Avec du tissu, des restes de boîtes en fer, et des morceaux de chair humaine, on peut confectionner un appât à requin et le piéger. C’était le rôle du capitaine et des matelots expérimentés de connaître ou d’inventer ces stratégies de survie en condition extrême. La mutilation est un moindre mal que le meurtre et l’on peut piéger un requin en se munissant d’un appât sanguinolent.
Par conséquent, la dernière personne à bouffer était l’adolescent. Il aurait été plus juste de s’emparer du capitaine, de lui couper les c…, et de s’en servir comme appâts pour capturer un requin ou un albatros. Elles auraient été plus utiles à la survie de l’espèce dans cet emploi que dans tout autre. Le commandant de bord commit donc bien un assassinat parce qu’il ne sut pas faire bon usage de sa virilité pour accomplir la fonction première de tout mâle qui se respecte : assurer la sécurité d’une progéniture que l’autre moitié de l’espèce humaine se donne un mal de chienne à mettre au monde et à élever.
En conclusion, il me semble que l’approche féminine du problème permet de remettre au coeur de l’analyse éthique ce à quoi pensent les femmes plus qu’à toute autre chose : la survie des plus jeunes, autrement dit la perpétuation de l’espèce. C’est bien à ça que doivent servir les c… des mecs!
28 janvier 2012 at 10:45
@ Physdémon
J’ai envoyé un courriel de dénonciation à Judith Butler. :-)
28 janvier 2012 at 20:09
à Aristote,
Cela m’est égal de déplaire à Judith Butler : elle n’est pas du tout mon genre…
28 janvier 2012 at 23:57
Je reviens encore un coup à la charge et puis je retourne à mes devoirs d’état qui m’obligent à corriger des copies plutôt qu’à émasculer des commandants tentés par le cannibalisme.
Le lieu commun wébérien opposant éthique de conviction et éthique de responsabilité recoupe assez bien l’opposition entre éthique catégorique et éthique utilitariste.
Ainsi,depuis Weber, l’éthique utilitariste est devenue l’éthique de référence pour penser les problèmes d’éthique au niveau politique, tandis que l’éthique catégorique s’est trouvée, en quelque sorte, privatisée : elle s’est trouvée peu à peu réservée à la sphère privée, ou au discours militants aussi longtemps que leurs auteurs n’accèdent pas à des postes de responsabilité publique : c’est ainsi que l’on voit d’un bon oeil des militants en faveur des droits de l’homme raisonner en termes kantiens, mais on préfère que les ministres de l’intérieur ou de la défense raisonnent en termes utilitaristes…
Cela m’inspire deux remarques.
La première est d’ordre épistémologique.
La morale commune contemporaine, dans les sociétés démocratiques, est confronté à une antinomie comparable à celle que connaît la physique théorique depuis les années 1920. En physique, la mécanique relativiste et la mécanique quantique se contredisent mutuellement. La solution de l’antinomie a consisté à affecter à chacune de ces deux théories un domaine propre: à la mécanique quantique l’infiniment petit, à la mécanique relativiste l’infiniment grand. Mais les choses se compliquent quand on ne peut plus séparer entièrement les deux domaines, par exemple quand on s’interroge sur les origines de l’univers, le Big Bang et ce qui s’ensuit, car alors les deux théories risquent de se télescoper (je dis peut-être ici des sottises par incompétence dans ce domaine, merci aux lecteurs compétents de bien vouloir rectifier).
Il me semble que depuis Max Weber, le lieu commun "éthique de responsabilité / éthique de conviction" a été un moyen commode d’éluder bien des problèmes (en quoi il me paraît philosophiquement nocif) : il permettait d’affecter à chacune des deux grandes théories morales laïques disponibles un domaine de compétence propre, de façon à les légitimer chacune dans leur ordre. D’où la possibilité de conjoindre des discours moraux rigoristes avec des politiques cyniques, un peu comme la France de la Troisième république articulait humanisme républicain et affairisme colonial en toute bonne conscience.
Mais cette fausse synthèse révèle sa fragilité quand le problème envisagé ne se trouve plus dans un des deux domaines éthiques clairement déterminés, mais sur des zones frontalières : c’est me semble-t-il ce qui se produit dans les exemples choisis par Sandel. Il choisit des exemples situés à une échelle où on peut hésiter entre nos deux gammes d’arguments disponibles. On peut voir ainsi que les arguments utilitaristes choquent plus à petites échelle et que les arguments catégoriques convainquent moins à grande échelle. Nous sommes choqués que Dudley ait tué le jeune Parker sur un canot de 4 personnes, mais nous sommes beaucoup moins choqués, quand dans Master et Commander, Russell Crowe donne l’ordre, au coeur d’une tempête, de couper le cordage auquel est accroché un matelot sur le point de tomber en mer mais qui empêche d’effectuer la manoeuvre sans laquelle le bateau risquerait de chavirer… Certes dans cet exemple, la loi du double effet permettrait de justifier la décision du commandant. Mais même sans faire cette analyse, nous sommes moins choqué de la décision en songeant qu’il y va de la vie de plusieurs centaines d’hommes. De manière plus générale, il suffit d’opérer une variation quantitative pour s’apercevoir que nous oscillons entre deux registres d’argumentaire possible: c’est ce qui est parlant dans le cas du trolley car. S’il y a une seule personne à sauver, nous trouverions injuste de dévier l’engin. Plus grand est le nombre de personnes à sauver, plus nous inclons à raisonner en termes utilitaristes. Nous avons en quelque sorte notre seuil de Bentham, comme dans une autre expérience chacun a son seuil de Migram!!!
En résumé, il me semble que nous sommes habitués à utiliser l’argumentation utilitariste à une certaine échelle, l’argumentation catégorique à une autre et que la prise de conscience de l’incohérence de nos conceptions éthiques se fait jour quand nous sommes confrontés à des situations ne relevant pas clairement de l’une ou l’autre échelle.
Ma deuxième remarque est d’ordre politique. Je crois que les éthiques catégoriques ont perdu droit de cité ces dernières décennies dans le domaine politique, (excepté dans le cadre de la gesticulation militante partisane qui n’est pas le lieu de l’action politique même), et je le déplore. C’est là un des problèmes majeurs de notre civilisation. C’est ce qu’ont très bien Leo Strauss, dans" Droit naturel et histoire" et Alasdair Mac Intyre, dans " Après la vertu". Aussi ont-ils fait de la critique de la philosophie morale et politique de Max Weber le point de départ de leur déconstruction de la modernité.
D’ailleurs, à ce problème s’en ajoute un autre: à la longue, le mode de pensée utilitariste à fini par envahir à son tour la sphère de la vie privée, sans doute depuis la mise en oeuvre des grandes lois permissives des années 70. Qu’est-ce que la loi Veil, que sont les lois sur le divorce par consentement mutuel etc. sinon des choix de société pensés et justifiés en termes utilitaristes ? Certes, aux Etats-Unis, il demeure un noyau de morale catégorique, en raison de l’influence de la morale chrétienne. Mais je donne fort à parier que face à un amphi peuplé d’étudiants européens, Sandel trouverait bien peu de doigts pour approuver les choix motivés par des impératifs catégoriques… Bref, l’esprit de Machiavel et de hobbes a débordé de la politique dans la morale privée. C’est ce que Houellebcq a fort justement appelé une "extension du domaine de la lutte"…
29 janvier 2012 at 16:25
Le cours, de fait, est assez éblouissant : je viens de le regarder in-extenso.
Je trouve qu’il y a tout de même une faiblesse dans le tout premier cas évoqué (certains des suivants aussi), c’est qu’il commence en introduisant un biais. Un biais qui, par définition, n’existe pas dans la réalité : une sorte d’omniscience, de connaissance de l’avenir qui autorise la certitude de la corrélation entre la décision que vous allez prendre et les conséquences. C’est à dire, en fait, la confusion entre les deux. Vous voilà sommé de croire que si vous tournez le volant du tram, vous tuez bel et bien un homme. Et que si vous restez passif, vous en tuez cinq. Or je ne sais pas comment je réagirais, dans une situation de ce type (de toute façon, vus mes réflexes, l’histoire serait sans doute finie avant que j’aie pu mettre mon intuition à exécution), mais je le ferais évidemment avec le désir de ne tuer personne. Donc si je tournais le volant, ce pourrait être, par exemple, avec l’idée qu’un homme seul a plus de chance que cinq d’échapper au tram, pour de simples raisons de probabilités. Mais je ne vois pas en quoi je pourrais être considéré comme coupable de l’issue, quelle qu’elle soit. Cette façon de doser in abstracto les données que vous possédez et celles qu’on vous impose est fructueuse sur le plan pédagogique (pour faire prendre conscience des conséquence d’une théorie), mais il me semble que sur le plan moral elle est assez inopérante. Si j’ose dire, j’ai du mal à me persuader qu’elle soit parfaitement honnête. Car la vie réelle peut vous mettre dans des situations très difficiles, mais elle ne vous tend pas de piège. Il n’y a que les personnes qui fassent cela.
Mutatis mutandis, cela me fait songer à un de vos anciens billets, sur l’expérience de Milgram : on se récrie sur la très faible proportion de gens qui "résistent à l’injonction de tuer". Mais on oublie bien soigneusement de dire que l’expérience elle-même repose sur un mensonge et une manipulation, qui entrave très sérieusement la liberté du "testé" (et celle du testeur, du reste : jouerait-il son rôle de la même façon s’il se croyait dans la réalité ?).
C’est d’ailleurs, je trouve, ce qui fait la force de l’histoire de la Mignonnette : elle décortique un fait réel, non une construction. Cela pose la question d’une façon plus saine.
29 janvier 2012 at 17:23
Et il me parait difficile de juger qu’être sensible à la différence entre une mort et cinq morts, c’est seulement faire preuve d’un utilitarisme crasse.
Je suis décidément mal à l’aise avec l’opposition rhétorique entre Bentham et Kant, utile pour introduire un cours, mais qui ne peut suffire.
30 janvier 2012 at 12:09
Un livre à lire POUR EN SAVOIR PLUS sur le naufrage de la Méduse en 1816 :
"Le naufrage de La Méduse, paroles de rescapés" par Michel Hanniet
aux éditions « l’ancre de marine » – 495 pages – 25 euros ou moins sur internet
Texte très remanié d’un ouvrage paru chez Actes Sud en 1991 avec une préface chaleureuse du regretté Théodore Monod, ce livre édité en 2006 propose un regard sur les drames et tragédies de l’été 1816 qui ne se limite pas à un simple rappel de faits connus.
Au terme d’une minutieuse investigation, l’auteur s’attache à dresser le profil psychologique d’un grand nombre des protagonistes et témoins de ce qui fut considéré en son temps comme " le naufrage du siècle ".
Tout comme dans "La véridique histoire des naufragés de La Méduse" publiée par Actes Sud au moment du bicentenaire de la naissance de Géricault, ce livre nous restitue les diverses étapes de la déconfiture de l’expédition envoyée au Sénégal qui avait pour objectif initial de redorer le blason de la Monarchie fraîchement rétablie. Cette pitoyable aventure coloniale est retracée dans le contexte politique et idéologique des lendemains de la Restauration. C’est ainsi que par leur facture littéraire, documents bruts, carnets de voyages, textes pathétiques et lettres officielles nous immergent dans le Romantisme naissant de l’époque.
Un chapitre entier, l’avant-dernier, retrace, comme il se doit, la vie de Géricault et la genèse de son immense et sombre toile, devenue de nos jours aussi universellement connue que le sourire de la Joconde.
On appréciera, en annexe de ce livre, des repères chronologiques, un précieux index des noms propres, et une bibliographie de facture originale qui recense 182 titres d’écrits et œuvres diverses suscitées par le naufrage de La Méduse au cours des deux siècles passés.
1 février 2012 at 21:56
à Aristote
Vous dites :
"Et il me parait difficile de juger qu’être sensible à la différence entre une mort et cinq morts, c’est seulement faire preuve d’un utilitarisme crasse."
Attention ! Il n’est pas dit que dans la perspective d’une morale catégorique il n’y ait jamais lieu de prendre en considérations des données quantitatives dans l’ensemble d’un raisonnement pratique ou délibération. Mais les calculs de ce type sont subordonnés à des principes moraux qu’il est illégitime de transgresser quelles que soient les circonstances.
Ainsi, dans la morale chrétienne ou la morale catholique, telle que la conçoit Jean-Paul II dans Veritatis Splendor, vous ne pouvez jamais "tuer délibérément un homme innocent" pour en sauver cinq de la mort. Le meutre d’un innocent constitue en effet "un acte intrinsèquement mauvais", un acte qu’aucune considération circonstancielle ne saurait justifier.
En revanche, il est légitime par exemple de "laisser" mourir (et non tuer) un innocent pour en sauver cinq autres, ce que fait par exemple un chirurgien de campagne qui voit qu’un blessé qu’on lui apporte nécessitera tellement de soins d’urgence qu’il ne pourra pendant le temps où il le prendra en charge sauver d’autres blessés.
De même, il est possible, en vertu du principe du double effet d’accomplir un acte qui entraînera vraisemblablement la perte d’un certains nombres d’innocents sans que leur mort soit l’objectif de l’opération, en vue d’éviter des pertes de vies humaines innocentes bien plus élevés. C’est ainsi qu’à la guerre, on ne peut reprocher à un général de tolérer à contrecoeur des dégâts collatéraux s’il prend toutes les précautions nécessaires pour les restreindre le plus possible ces destructions et que l’objectif de l’opération est d’éviter par là une guerre plus sanglante. C’est le cas par exemple s’il donne l’ordre de bombarder des armes de destructions massives cachées à proximité d’une population civile peu nombreuses s’il est certain que l’ennemi s’apprête à les utiliser pour détruire des populations civiles beaucoup plus nombreuses.
En revanche, il ne serait pas permis de tuer délibérément des populations innocentes pour obliger l’ennemi à demander la paix : le calcul de Truman à Hiroshima est condamné fermement par la morale catholique ainsi que, en gros, l’usage d’armes de destructions massives ayant pour fonction de tuer des populations civiles, comme la force de frappe nucléaire de l’armée française . De même l’Eglise a condamné le principe de la dissuasion nucléaire qui était, sous la guerre froide, la stratégie de base de l’armée française… Mais elle ne condamne pas pour autant toute intervention militaire visant une juste cause à condition, entre autres choses, que les moyens engagés permettent de distinguer populations civiles et forces armées et que les stratégies employées soient économes du sang des soldats, qu’ils soient amis ou ennemis.
On peut donc dire que la dimension du calcul des conséquences avantageuses ou désavantageuses peut être prise en compte dans le cadre d’une morale catégorique, ce qui prouve que les morales catégoriques sont généralement plus complexes et plus subtiles que les morales conséquentialistes ou utilitaristes. Je pense en particulier à la morale catholique telle qu’elle a été pensée soit par Thomas d’Aquin soit par saint Alphonse de Liguori, plus souple en définitive que celle de Kant qui peine à constituer une casuistique satisfaisante. On pourrait dire, en termes hégéliens, que la morale catholique constitue un dépassement englobant, une "Aufhebung", de la morale utilitariste et de la morale kantienne purement formelle.
Pour être honnête, il faudrait dire aussi que la morale utilitariste d’un John Stuart MIll est plus stricte que celle de Bentham, Mill ayant conscience qu’il vaut mieux être un Socrate insatisfait qu’un porc satisfait. Chez lui le calcul des biens et des maux inclut la considération de sentiments tels que le sens de l’honneur ou la compassion, ce qui fait qu’il est plus difficile d’interpréter sa pensée dans un sens machiavélique que celle de Bentham.
Pour construire une casuistique fine, il faut donc disposer d’avantages anatomiques d’une autre nature que ceux mentionnés précédemment…
2 février 2012 at 16:17
@ Physdémon,
Vous dites: "On peut donc dire que la dimension du calcul des conséquences avantageuses ou désavantageuses peut être prise en compte dans le cadre d’une morale catégorique, ce qui prouve que les morales catégoriques sont généralement plus complexes et plus subtiles que les morales conséquentialistes ou utilitaristes."
(voilà typiquement un jugement catégorique)
En fait je crois qu’elle n’ont pas du tout le même objectif.
Les systèmes catégoriques sont des catalogues de cas à l’intérieur desquels on espère enfermer la totalité de l’expérience humaine, bien que la plupart du temps leurs auteurs prétendent le contraire (l’humilité affichée de l’auteur d’un système catégorique semble même être un must du genre).
Mais ces systèmes catégoriques ont été incapables de prévoir et d’analyser des phénomènes comme la Shoa ou Hiroshima, par exemple, au-delà de leur surface.
De fait, comme vous le dites très bien vous-même: "le calcul de Truman à Hiroshima est condamné fermement par la morale catholique".
Pourtant sur un terrain conséquentialiste ou utilitariste, il s’explique, s’analyse et se justifie dans sa profondeur.
De même quand il a fallu penser la dissuasion nucléaire, il est rapidement apparu que les systèmes catégoriques non seulement ne permettraient pas une théorisation suffisante, mais qu’ils risqueraient de générer des pensées monstrueuses de nature à perturber la stabilité de la dissuasion nucléaire.
Dans Docteur Folamour, on voit assez nettement l’opposition entre les utilitaristes d’un côté, et les deux militaires fous (celui qui est dans sa base et qui déclenche toute l’histoire, mais aussi celui qui est auprès du président et qui le conseille dans la situation de crise) qui sont deux types à morale catégorique.
Bref, les systèmes conséquentialistes sont d’abord analytiques et vont chercher dans les angles morts des systèmes catégoriques.
Exemple, vous dites: "Mais elle (l’Eglise) ne condamne pas pour autant toute intervention militaire visant une juste cause à condition, entre autres choses, que les moyens engagés permettent de distinguer populations civiles et forces armées et que les stratégies employées soient économes du sang des soldats, qu’ils soient amis ou ennemis.
Ici, vous listez des conditions à remplir pour que l’action ne soit pas condamnable. Quid si ces conditions ne sont pas remplies? L’action en question est donc condamnable. Si elle l’est, en toute logique, celui qui l’exécute doit l’interrompre. Du moins on l’espère dans une démocratie qui se veux morale.
Mais, l’angle mort est ici: que se passe-t-il s’il faut malgré tout poursuivre l’action?
Et là, vous avez deux solutions: soit on endosse l’immoralité de l’action (par exemple la torture pendant la Guerre d’Algérie) avec le cortège de culpabilité, de non-dit, de refoulé, de mensonges, de censure, d’hypocrisie, etc, que ça va générer pendant des années au sein du corps social, et qui vont finir par pourrir le climat et rendre nécessaires une augmentation des dépenses de psychanalyses et de neuroleptiques.
Soit, et c’est la deuxième solution, on quitte le système catégorique et on essaye de voir si on ne peut pas penser l’action autrement, pour la rendre morale, mais dans un autre système de valeur. Ca, c’est la politique américaine en Irak et en Afghanistan.
Une armée de métier commet le même genre d’atrocités sur des populations civiles que l’armée française en Algérie, c’est immoral en mode catégorique, comment penser l’action pour la poursuivre, mais en restant du bon côté de la morale? Tel est le problème à résoudre.
On a vu qu’il n’a pas trouvé de solution pour les deux guerres américaines que je mentionne: le corps social américain doit faire face aux mêmes cortèges de conséquences que la société française post coloniale.
Toujours est-il que sortir du carcan catégorique, jamais les systèmes catégoriques ne le font ou ne tentent de le faire. Simplement l’envisager est déjà une "conclusion répugnante".
Ce qui amène à un autre distinguo: on dit souvent que les systèmes catégoriques ne sont pas une morale de l’action, car justement ils visent à empêcher un passage à l’acte immoral, à interrompre l’exécution de l’acte immoral, ou à le sanctionner s’il est définitivement consommé.
Au contraire, les systèmes conséquentialistes sont souvent considérés comme des morales de l’action, car ils visent à la poursuite d’une action qui serait moralement condamnable, mais en la pensant différemment, afin qu’elle ne le soit plus, ou seulement moins.
Il y a une sorte de "saut" qualitatif.
Parmi les conditions qu’il faut réunir pour que ce saut qualitatif soit possible, la plus importante est celle de la compréhension: basculer d’un mode à l’autre n’est pas évident, surtout si les populations concernées sont très attachées aux systèmes catégoriques, qui ont le mérite d’être intelligibles et de correspondre à leur éducation (on est tous éduqués en mode catégorique "fais pas ci, fais pas ça").
La persistance d’une partie importante des populations dans le mode catégorique retarde le basculement du corps so!cial en mode conséquentialiste, ce qui a souvent un effet assez inattendue: l’acte immorale n’est pas repensé pour être upgradé en mode conséquentialiste. Il reste donc immoral dans les faits (on continue à tuer, torturer, etc) et la société n’a plus qu’à endosser l’immoralité de son acte sur le long terme.
En Irak et en Afghanistan, l’Amérique a essayé d’upgrader son action militaire pour la faire passer d’un mode catégorique sanctionnateur à un mode conséquentialiste, plus ouvert et plus en phase avec la réalité du terrain. Symboliquement, Obama avait même promis de fermer Guantánamo.
Le drame c’est que cela n’a pas marché: on ne bascule pas d’un référent moral à un autre aussi facilement. Il y a une inertie de la morale catégorique. Un conséquentialiste ne peut que faire ce constat: cette inertie a un coût humain.
J’en arrive ainsi à ma dernière idée: les systèmes moraux catégoriques ont un coût de fonctionnement. Avoir des principes, une morale, des catégories, ça coûte des vies humaines, des moments de bonheurs, du temps de vie qui n’existera plus, de la souffrance.
On le voit très nettement avec des problèmes comme l’avortement ou l’euthanasie: le respect du principe moral va impliquer un sacrifice. Quelqu’un doit morfler dans l’histoire, on le sent bien.
En définitive, les systèmes catégoriques opèrent un tri entre les bienheureux (ceux qui auront le plaisir de vivre dans une société où leur valeurs morales seront respectées) et les sacrifiés (ceux qui en pratique vont faire les frais desdits choix moraux).
Au contraire, les systèmes conséquentialistes n’ont pas exactement la même façon de répartir le "coût de fonctionnement" intrinsèque du système moral.
C’est d’ailleurs ce qui choque: un système conséquentialiste va souvent chercher à mutualiser ce coût de fonctionnement. Cela choque, car la mutualisation se fiche de récompenser la vertu. Les gens qui ont des comportements moraux, ou qui sont persuadés d’en avoir, sentent bien que dans un système conséquentialiste, leur moralité ne sera pas récompensée à la hauteur de leurs espérances.
C’est d’ailleurs un frein au basculement dont je parlais plus haut: pour obtenir ce basculement plus rapidement, il faut souvent offrir une "prime" à la vertu, sinon les gens restent en mode catégorique.
On voit assez bien ce phénomène dans l’histoire de la sécurité sociale et du welfare state, qui est un système d’essence conséquentialiste: il a fallu offrir des primes pour que les gens finalement basculent d’une morale à une autre. Idem pour l’histoire de la fiscalité avec le vote de l’impôt sur le revenu en France, obtenu grâce à une contrepartie (faciliter la préparation de la guerre, qui s’annonçait).
2 février 2012 at 22:26
à Tschok,
je n’ai absolument pas le temps de répondre à toutes vos questions et objections.
Mais je ne suis pas du tout sûr que nous ayons tous les deux la même caractérisation de la notion de "morale catégorique".
Il me semble que vous surdéterminez ce concept. En ce qui me concerne, je crois avoir précisé plus haut ce que j’entendais par là à partir de la notion "d’actes intrinsèquement mauvais".
Il faudrait commencer par s’entendre sur les mots. Qu’appelez-vous au juste morale catégorique ?
4 février 2012 at 10:36
à Tschok
Vous dites :
"Les systèmes catégoriques sont des catalogues de cas à l’intérieur desquels on espère enfermer la totalité de l’expérience humaine…"
L’expression "morale catégorique" est une allusion à la notion kantienne d’impératif catégorique. La notion d’impératif catégorique s’oppose à celle d’impératif hypothétique. Un impératif hypothétique est un commandement subordonné à la considération d’une fin extrinsèque à l’impératif, autrement dit la considération d’ une conséquence prévisible et désirée dont l’observance de l’impératif n’est qu’un moyen.
Exemple: "ne mens pas, si tu veux que l’on te croie"; ou "ne vole pas, si tu ne veux pas être puni"; ou "ne fornique pas avec n’importe qui, si tu ne veux pas attraper des maladies vénériennes" "et ne tue pas si tu ne veux pas qu’on te pende" etc.
En revanche, un impératif catégorique est un impératif qui demande à être observé pour lui-même, par respect pour la loi morale dont il est une spécification.
Ex: "ne tue pas", "ne vole pas", ne mens pas, "ne fornique pas" etc. Ces impératifs sont absolus, c’est-à-dire que leur caractère obligatoire, pour la conscience de bonne volonté, est indépendant de la considération de telle ou telle fin, de telle ou telle conséquence prévisible de l’acte, avantageuse ou désavantageuse.
Selon une morale catégorique, un impératif moral se reconnaît précisément à ce qu’il affirme: "il faut parce qu’il faut et quelles qu’en soient les conséquences".
Par la suite, Kant soutient qu’on peut ramener tous les impératifs catégoriques à une seule "formule-test" (ce n’est pas sa terminologie) qui permet de juger si un acte, ou plutôt l’intention qui préside à un acte, a un caractère moral (ou amoral voire immoral). C’est cette formule-test qu’on appelle d’ordinaire "l’Impératif catégorique" (avec l’article défini) :
"Agis uniquement d’après une maxime qui fais que tu peux vouloir en même temps qu’elle soit une loi universelle".
Il existe plusieurs corollaires de cet impératif qui permettent d’en déterminer plus précisément le contenu . Le plus connu est:
"Agis de manière à toujours traiter l’humanité en ta personne comme en celle d’autrui jamais seulement comme un moyen, mais toujours également comme une fin".
Pour ma part, j’ai cru comprendre que Sandel et Philarête faisaient entrer dans la famille des morale catégoriques d’autres philosophies morales que celle de Kant : en particulier des doctrines morales philosophiques ou théologiques catholiques (ou protestantes ou juives etc) pour lesquelles comme pour Kant il y a des impératifs moraux absolus. Mais cela ne veut pas dire que ces doctrines morales rejoignent en tout la morale kantienne.
En ce qui concerne la théorie catholique qui dénonce les "actes intrinsèquement mauvais", je ne crois pas qu’on puisse lui adresser le reproche suivant :
"on dit souvent que les systèmes catégoriques ne sont pas une morale de l’action, car justement ils visent à empêcher un passage à l’acte immoral, à interrompre l’exécution de l’acte immoral, ou à le sanctionner s’il est définitivement consommé".
Car la morale catholique a un contenu éminemment positif que Kant n’assume pas. Elle conjugue le verbe aimer à l’impératif et a pour principe autre chose que l’Impératif kantien :
"Aime Dieu plus que toi-même et aime ton prochain comme toi-même".
Cela a de nombreuses applications en terme d’action. Cette morale de l’amour est le ressort profond du "Génie du christianisme" . Ansi seuls des anticléricaux aveuglés par la passion peuvent dénier au christianisme qu’il a joué un rôle particulièrement décisif le domaine de l’action caritative : si l’on fait l’histoire des systèmes hospitaliers et scolaires, et même du système carcéral, comment ne pas voir que leur existence remonte à des initiatives de l’Eglise (ou du peuple juif avant l’exil) prises dès l’Antiquité ou au Moyen-Age?
Par ailleurs quand vous dites ceci, il me semble que vous visez plutôt la morale kantienne que la morale catholique :
"Avoir des principes, une morale, des catégories, ça coûte des vies humaines, des moments de bonheurs, du temps de vie qui n’existera plus, de la souffrance.
On le voit très nettement avec des problèmes comme l’avortement ou l’euthanasie: le respect du principe moral va impliquer un sacrifice. Quelqu’un doit morfler dans l’histoire, on le sent bien."
Je ne conteste pas le fait mais le sens des sacrifices que vous évoquez.
Dans une morale laïque conséquentialiste les "sacrifices" auxquels vous faites allusion peuvent passer pour des atteintes à la vie absurdes. Si un jour, on inventait une potion d’immortalité faite à partir de cellules souches empruntées à des embryons détruits par avortement, il faudrait que les catholiques renoncent à l’immortalité terrestre pour obtenir la vie éternelle. Cela passerait pour absurde de même que, de nos jours, il peut sembler absurde qu’une mère de famille comme Givanna Beretta-Molla renonce à soigner son cancer de l’utérus pour mettre au monde l’enfant qu’elle porte, quitte à mourir aussitôt après la naissance.
A vrai dire, même d’un point de vue kantien, cet acte ne serait pas tout à fait absurde, mais il faudrait reconnaître qu’il a quelque chose de cruel. Voilà pourquoi, Kant lui-même fit de la foi en une rétribution des actes moraux dans une vie future un "postulat" de la raison pratique, bien qu’il refusât absolument de faire de la foi en Dieu et de l’Amour pour Dieu des principes fondateurs des jugements éthiques : on ne peut en effet assumer toutes les conséquences de l’observance stricte d’une morale catégorique sans espérer que les actes moraux héroïques débouchent sur autre chose que l’anéantissement de toute chose.
Mai si on se place dans une perspective catholique, la décision héroïque d’une Giovanna Beretta-Mollaa un sens plus profond : elle est un instrument de sanctification qui la configure au Christ sauveur et la fait participer au salut du Monde, un Monde dans les douleurs de l’enfantement, c’est le cas de le dire. Elle contribue comme le Christ à faire toutes choses nouvelles. Voilà pourquoi l’Eglise l’a déclarée bienheureuse. Tout cela, ce ne sont pas que des mots, c’est le coeur de la foi catholique au salut "par la foi et les oeuvres".
Cela dit, je comprends que vous trouviez dangereux de confier des responsabilités à des gens qui, pour le salut de leur âme, pourraient se sentir obligés de laisser le monde présent périr plutôt que de transgresser certains impératifs. C’est sans doute parce que les Romains de l’Antiquité avaient perçu ce danger chez les chrétiens qu’ils s’en firent les persécuteurs acharnés. On retrouve ce genre de sentiment diffus chez l’officier incroyant qui suppose que son camarade de combat pourrait refuser de torturer un prisonnier pour obtenir des renseignements d’intérêt vital, ou chez le médecin obstétricien qui pense que son confrère pourrait bien refuser de commettre un avortement thérapeutique, ou chez les héros de "l’Armée des Ombres" qui exécutent la femme qui leur a sauvé la vie parce qu’ils savent qu’au cas où elle serait exposée à les trahir,elle ne pourrait pas se donner la mort elle-même. Bref , la morale catholique, comme la morale kantienne, peut susciter de légitimes inquiétudes chez qui n’a ni foi en Dieu ni l’espérance que la vie ne se limite pas à la vie terrestre.
A quoi je rétorquerai que je me sentirais plus en sécurité à bord du radeau de la Méduse si’ j’étais en compagnie de Giovanna B-M, plutôt qu’en compagnie du commandant de la Mignonette.
Plus sérieusement, je dirais que je l’insuffisance de Kant me paraît être non dans le caractère catégorique des impératifs qu’il propose, mais dans le projet de constituer une morale laïque, une morale où les commandements envers l’homme pourraient être validés indépendamment des commandements envers Dieu, et donc de la certitude que Dieu existe. Car je crois, contrairement à Kant, qu’il y a une morale naturelle, c’est-à-dire rationnelle et non fondée sur la Révélation, mais que cette morale est dépendante d’une théologie naturelle, rationnelle, indépendante de la Révélation. L’erreur de Kant a été, à mes yeux, de laisser croire qu’on puisse constituer une morale sur les bases d’un agnosticisme théorique tout en lui conservant un caractère catégorique…
Tout cela pour dire que, finalement, je suis assez d’accord avec vous concernant la critique de la morale catégorique kantienne mais que je pense qu’elle n’est pas la seule possible.
Mais dites voir : il me semble que, il y a deux ou trois ans, face à Polydamas, vous aviez réprouvé de manière "catégorique" des pratiques comme la torture des terroristes algériens ou le lâcher de bombe à Hiroshima, ce qui était à mon sens une bataille "à front renversé". Avez-vous changé d’avis depuis ce temps?
8 février 2012 at 12:04
Bonjour Physdémon,
Navré pour le retard.
D’abord, je souhaiterais répondre à votre toute première question: "Qu’appelez-vous au juste morale catégorique ?"
En vous lisant, et pour aller au plus simple, je crois que j’entends par là exactement la même chose que vous mais de façon beaucoup moins précise (par rapport à l’impératif kantien) et je pousse un profond "ouuuch!" en prenant conscience que mes cours de philo sont décidément bien loin derrière moi.
La morale catégorique, j’en avais un souvenir plus intuitif que théorique, mais en gros c’est bien à ça que je pensais.
Je souhaiterais ensuite répondre à votre dernière question: ai-je changé d’avis?
Malheureusement, je ne le crois pas.
Il faut peut être que je précise que dans le com 29, je me situais plutôt sur un terrain théorique, général, en considérant deux points de vue différents, sans que cela traduise forcément mon propre point de vue.
Après tout, c’est vous qui opposez ces deux types de systèmes moraux (catégoriques et les conséquentialistes/utilitaristes) et j’ai tâché de me plier à votre propre logique, pour y répondre dans le cadre de votre proposition (l’un est plus complexe et subtile que les autres).
Comme beaucoup, je ne suis même pas persuadé que l’opposition corresponde vraiment à une frontière très nette entre les deux.
Maintenant, je ne veux pas me dérober.
Dans le souvenir que j’ai des échanges avec Polydamas sur le sujet de la torture, qui se trouvent en archive de ce blog (mais je n’ai pas eu le courage d’y descendre) je crois me rappeler que j’ai essentiellement critiqué le fantasme de l’urgence du tic tac: torturer celui qui a mis une bombe dans un bus scolaire permet de sauver la vie des enfants. Donc la torture est bonne.
C’était la position de Polydamas.
Pour vous la faire rapide, j’ai dit que si on présentait les choses ainsi, il n’y avait pas de dilemme et j’ai rajouté que cette conception de la torture était à la fois romantique et niaise et qu’elle masquait le fait que la torture était un mauvais moyen de renseignement, mais un moyen très efficace de domination et d’avilissement. Et que c’était ça son vrai visage et pas celui du héros de la série 24 heures, qui passe son temps à torturer des gens pour en sauver d’autres, mais en plus grand nombre.
En fait je me livrais à un calcul déonto-utilitariste: pourquoi se maudire si, en plus, ce n’est pas efficace?
Un calcul d’être poreux qui n’admet que difficilement les frontières, donc. Je ne crois pas avoir changé d’avis sur ce point.
Sur la bombe, mes souvenirs sont moins nets; Mais j’ai conservé en mémoire un accord non pas avec Polydamas, mais avec Philarête, sur l’absolue nécessité de distinguer dans une guerre les populations non combattantes des forces combattantes, sinon c’est l’escalade dans l’horreur et l’absurde.
Mais dans ce cas, comment justifier la bombe?
Et là, je crois, mais je ne suis pas sûr, que j’ai dû dire qu’il s’agissait de finir la guerre, pas de se livrer à une escalade. Il s’agissait d’y mettre fin justement: arrêter l’horreur par un dernier coup porté, certes à un haut degré d’horreur, mais dans le but d’arrêter l’horreur.
Ici, je dois vous dire quelque chose de personnel, mais de non gênant: le souvenir que je garde du post de philarête est un souvenir quand même un peu ému, car il m’a fait prendre conscience du scandale que représente l’idée de justifier, même longtemps après les faits, la mort de milliers de gens.
Ce que je pense d’Hiroshima et de Nagasaki, personne n’en a rien à foutre et c’est tant mieux, ça ne changera pas la face du monde, et puis c’est vieux, c’est passé, c’est consommé. Mais j’ai perçu à ce moment là que je ne pouvais pas m’engager dans des raisonnements où on peut dire "oui" aussi facilement.
Alors, très franchement, je ne sais pas ce que j’ai pu raconter à ce moment là.
Bon. Sinon, il faudrait que je vous parle d’un troisième point; Lorsque j’ai lu votre com 31, en deux clics je suis arrivé à un article wiki sur Kant et l’impératif catégorique. Un article très proche de votre com.
En relisant la formule de Péguy (elle a les mains pures, mais elle n’a pas de mains) je me suis dit qu’un malentendu s’était peut être installé, non pas entre nous mais en général, sur ce qu’est une morale de l’action.
La morale kantienne est une morale de l’action. A vrai dire je ne connais pas de morale qui ne soit pas d’action. Y-compris votre bien aimée morale catho, que je n’avais pas particulièrement en ligne de mire. Je vous vois prendre sa défense et faire sa promotion en me demandant ce que j’ai pu dire pour déclencher ça.
Les moralistes sont en général des gens qui veulent agir. Kant n’a pas posé sa plume à la fin de l’écriture de ses œuvres en disant à ses futurs lecteurs "tout cela ne vous servira à rien". Aristote n’a pas dit à ses disciples "bon, les mecs, ce que je vous ai enseigné on s’en cogne. Allez! Une partouze?".
Il y a de l’action dans tout cela.
Alors, qu’est-ce-que c’est qu’une morale de l’action?
Je vous ai proposé une vieille et bonne idée dans le com 29: c’est une morale qui poursuit l’action là où les autres s’arrêtent.
Et là dessus, vous n’avez rien dit. Vous m’avez fait un cours sur Kant, ce dont je vous remercie, mais sur la poursuite de l’action, rien. Ou bien, qu’un énième cours sur la supériorité de votre morale catho qui dérive toujours en moraline.
C’est trop court, non?
8 février 2012 at 14:39
Cher Tschok,
Pas le temps de répondre à vos questions, bien que l’envie m’en brûle.
Juste un truc. J’ai bien ri quand vous avez dit :
"Aristote n’a pas dit à ses disciples “bon, les mecs, ce que je vous ai enseigné on s’en cogne. Allez! Une partouze?”."
Mais je crois que ça aurait été encore plus drôle si vous aviez mis Platon à la place d’Aristote…
Pour la question de la morale de l’action, je ne suis pas encore bien sûr de cerner votre propos. Mais ce que j’avais cru comprendre au départ était que vous reprochiez au kantisme d’être une morale "négative", c’est-à-dire une morale qui permet de savoir clairement ce qu’il ne faut surtout pas faire mais ne permet pas de savoir ce qu’il faut faire. Je n’y vois pas là un défaut de la morale kantienne mais plutôt une caractéristique.
Maintenant, si vous voulez poursuivre l’action là où la morale catégorique pose un "interdit" absolu, c’est que vous êtes conséquentialiste, me semble-t-il… A moins que vous ne juxtaposiez une morale personnelle catégorique avec une morale publique, une politique, conséquentialiste; un peu comme Max Weber. Dans ce cas, il reste à savoir quel est votre "seuil de Bentham". Cela dit, ça n’a rien d’urgent : pour le moment, il n’est pas encore question que nous partions en croisière ensemble…
8 février 2012 at 16:31
Une partouze ? Mais cela me dérangerait dans ma contemplation…
8 février 2012 at 17:25
Je voudrais dire merci à PHILARèTE pour sa réponse ( com.16) à ma question (com.15)…6 mois de prison donc…bon…ça fait réfléchir (je suis juge dans le civil!).
Et dire à PHYSDéMON que je trouve ses commentaires remarquables, on y découvre une vraie intelligence philosophique…il est vrai, très partagée dans cette belle discussion.
Il faut éviter le terme de morale catégorique, la vraie morale part du réel, elle est d’abord réaliste et part fondamentalement des valeurs engagées dans l’être des choses.
Je pense comme lui qu’on ne peut sortir de ces apories morale catégorique/morale utilitariste:
- que par une morale principielle qui fonde ses principes sur une compréhension ontologique du réel (ce que ne veut pas et ne peut faire KANT) qui va jusqu’ à inclure DIEU et le sens final de toute la Création dans le réel à prendre en compte pour décider;
- et sur une prise en considération très fine des intentions avec notamment la doctrine de l’acte à double effet.
Merci à chacun et encore merci à PHILARèTE d’avoir lancé un tel morceau de choix..
9 février 2012 at 10:05
Je rebondis sur le débat relancé sur l’euthanasie. On sait que suite aux pratiques douteuses du système de santé hollandais, certains ressortissants âgés des Pays-Bas vont s’installer en Allemagne par peur d’être "piqués" contre leur gré.
Il me semble qu’un critère important d’un système moral est celui-ci : puis-je normalement faire confiance à ceux avec qui j’ai affaire dans ma cité, ou dois-je systématiquement me méfier. Dans les cas écoles discutés ci-dessus, il me semble que cela conduit naturellement à accepter de tourner la manivelle pour dévier le wagon fou, à refuser de jeter le "fat man" du pont et de manger le mousse.
La morale a quelque chose à voir avec le maintien d’une relation de confiance au sein d’une communauté.
9 février 2012 at 15:14
@ Physdémon,
Platon ou bien Socrate, avec sa trogne presque animale. Ces Grecs sentent un peu le souffre, de toute façon.
Sur la morale de l’action, je suis ouvert à toute suggestion, ne sachant moi-même pas trop ce qu’on peut mettre derrière le terme.
En fait, voilà: il faut bien expliquer l’évolution de la morale (avant par exemple, supplicier un condamné à mort était moral, plus maintenant; ou encore: avant la prohibition du viol reposait sur la nécessité de protéger la famille, aujourd’hui, un tel fondement nous paraitrait immoral; avant la traite des esclave était un commerce, aujourd’hui c’est un crime; etc).
Mon idée est donc la suivante: s’il n’y avait pas de systèmes moraux capables d’aller plus loin que les autres, de continuer à fonctionner là où les autres sèchent, on ne pourrait expliquer l’évolution de la morale que par des causes externes (progrès techniques, événements historiques, évolution des mentalités, tout ce que vous voulez).
Or, ce n’est pas ce qu’on constate. Si l’évolution de la morale n’est évidement pas déconnectée de celle du reste du monde, on sent bien qu’elle a une dynamique interne.
On sent bien aussi qu’à certaines époques les systèmes moraux dominants s’essoufflent, qu’ils tournent à vide, qu’ils s’embourgeoisent (la moraline).
On peut donc faire le pari, et c’est celui que je fais, qu’il y a des éléments avant-coureurs, des systèmes en avance sur les autres, plus novateurs, plus curieux. Il vont renifler l’avenir.
On peut faire un second pari: que ces systèmes explorateurs mettent l’action au centre de leur pensée, ce qui n’est en rien obligatoire sur un plan théorique. On peut très bien penser la moral en y mettant de l’être ou du dieu ou que sais-je encore, ce qui n’a rien à voir avec le fait qu’un système moral reste prescripteur de conduite à tenir, par définition.
C’est d’ailleurs à ce point du raisonnement que je m’interroge sur la pertinence de la distinction qu’on peut faire entre systèmes "positifs" ou "négatifs": que ça interdise ou que ça oblige, ça reste dans la prescription de conduite à tenir. C’est qu’une histoire de modalité, tout ça. Est-ce vraiment important?
Le problème que je me pose n’est donc pas tant de savoir s’il faut braver les interdits, parce qu’en fait il ne se pose pas: à l’évidence, oui. Même notre morale d’aujourd’hui a été dans son passé une morale dissidente.
Imaginez vous à une expo universelle, fin XIXième siècle, où étaient exposées et offertes en spectacle des centaines de personnes ramenées de colonies, en train d’engueuler la foule: "Mesdames et Messieurs! Vous devriez avoir honte de participer à un tel spectacle, c’est indigne!". Tout le monde vous regarderait avec de grands yeux en se demandant "c’est qui ce fou?".
Imaginez vous à Nantes, en plein XVIIIième siècle, en train d’agiter une pancarte "Non à la traite négrière!". Vous allez terminez au poste de police, en camisole de force.
Imaginez vous, pote de Gauguin, en train de vous taper le plus normalement du monde une gamine de 13 piges sur les îles Marquises.
Bref, à partir du moment où on a compris que le règne d’une morale éternelle et universelle est une fiction, certes attachante, mais une fiction quand même, il ne reste plus qu’à penser l’action.
Avec ce problème qui me semble fondamental: comment renouveler l’interdit après l’avoir bravé? Comment ré-agencer la norme morale sans repousser la frontière de l’intolérable, c’est à dire sans nous habituer au pire?
9 février 2012 at 18:39
@ tschok
Imaginez-vous prétendre en 1865 que la masse ne se conserve pas. Qu’une horloge accélérée va moins vite (bel oxymore…) qu’une horloge au repos.
Et les scientifiques se disputent : leurs théories ne sont-elles que des construits plus ou moins en accord avec données expérimentales tout aussi construites, ou permettent-elles d’approcher un réel objectif sous-jacent ?
Le fait qu’aucune morale particulière, historiquement documentée, ne puisse prétendre être l’expression achevée d’une morale universelle ne préjuge pas de l’existence ou non d’une dimension objective à la moralité.
9 février 2012 at 22:56
@ Aristote,
Une morale peut être objectivisée, mais dire qu’une morale objective existe, c’est déjà croire en quelque chose qui flotte dans l’éther. C’est déjà s’en remettre à un au-delà de l’homme, à un méta qui tient plus du sucre dans le lait chaud que de l’évidence observable.
Genre une universalité transcendantale ou une immanente, comme le droit naturel, par exemple?
Perso, sur ce coup là je suis plutôt benthamien: on peut décider que ça existe, par acte de volonté ou idéal, mais il ne faut pas oublier que c’est juste une fiction.
Maintenant, si vous y croyez, je veux dire vraiment, c’est un acte de foi: on peut croire religieusement dans l’existence d’une morale objective.
Et le plus marrant c’est qu’on est même pas obligé de croire en Dieu: on peut très bien être thomiste et athée, par exemple. Plus marrant encore, on peut croire dans l’universalisme républicain avec une foi de séminariste: il y a par exemple une religion de la laïcité.
Mais tout cela ressortit plus à la promptitude de l’homme à croire dans des valeurs supérieures qu’il croit déceler derrière chaque feuille d’arbre qu’à une réalité mesurable.
On peut même faire un truc plus gonflé: dire que la morale n’est ni immanente ni transcendantale mais qu’elle trouve sa carnation dans les actes de l’homme et qu’elle en devient objective pour cette raison, en tant que phénomène.
Mais c’est de l’esthétisme. C’est juste une façon poétique de présenter les choses. La morale reste une idée produite par notre cerveau.
Et ça, c’est une réalité mesurable.
10 février 2012 at 09:30
@ tschok
Je ne cherche pas à vous démontrer l’existence d’une dimension objective de la moralité.
Je pointe simplement que la thèse qui dénie cette dimension est tout autant une "posture" philosophique que la thèse inverse, que le déni n’est pas plus "scientifique" que l’affirmation.
"Et ça, c’est une réalité mesurable", c’est du scientisme, pas de la science.
Ma conviction, c’est qu’on échappe pas à l’acte de foi. La différence entre un croyant et un athée, c’est que le croyant en est conscient. Mais la foi en l’athéisme est une option ouverte, de fait.
10 février 2012 at 12:39
@ Aristote,
je me suis mal exprimé: il n’y a pas de déni dans cette posture. Il y a simplement une absence de foi ou de mystique.
Regardez: je peux par exemple placer très haut dans l’échelle de mes valeurs le principe de dignité humaine et y adhérer par acte de volonté ou idéal. Je lui accorde une valeur et lui reconnais une existence parce que je la proclame moi-même en tant que valeur et je m’y oblige par un acte de volonté.
Mais ne me demandez pas d’y "croire" par acte de foi religieuse ou mystique, en tant que valeur morale gisant dans l’univers comme transcendance ou immanence, parce que cela, précisément, je n’y crois pas.
Idem pour Dieu: je peux considérer l’hypothèse de son existence et, figurez-vous, je peux même y adhérer par acte de volonté ou idéal, non pas pour moi-même, ce qui serait une fausse foi, mais pour les autres:
- Par acte de volonté: je constate que les religions existent et que des gens ont la foi. J’accepte cette réalité car elle m’est opposable et la volonté ce n’est pas seulement s’opposer au monde, c’est aussi le pouvoir de l’accepter (le pouvoir de dire oui, comme disait la pub)
- Par idéal: je l’accepte par idéal de tolérance. Refuser l’existence de la religion et de la foi, c’est se mettre dans un athéisme de combat qui devient lui-même une religion par son côté sectaire et agressif et par le rapport fondamentaliste qu’il entretient avec la croyance que Dieu n’existe pas.
Et là dessus, comme d’hab, vous me ressortez deux choses:
- le caractère inévitable de la foi: ben non, vous voyez on peut faire sans.
- la supériorité du croyant sur l’athée en matière de conscience: alors forcément, si être conscient pour vous c’est avoir la foi, je suis un aveugle, c’est clair.
Mais à ce moment là je vous retourne l’argument: faire des raisonnements autobloquants comme celui-là vous rapproche-t-il de la conscience et de la démarche scientifique, ou bien ça vous en éloigne?
10 février 2012 at 15:03
@ tschok
Pas de supériorité du croyant en tant que tel. il y a des athées conscients de la dimension "acte de foi" de leur athéisme.
Mais il y a beaucoup d’athées, pour ce qui est de vous je n’en sais rien et je me garde de juger, qui prétendent que leur athéisme est une conséquence directe de la démarche scientifique.
Je respecte les athées qui assument leur athéisme à la première personne. J’ai plus de mal avec ceux qui disent, c’est pas moi, c’est la science.
10 février 2012 at 16:11
@ Aristote,
Aaaah ok. Vous pensiez que mon discours c’était "Dieu n’existe pas car la science le démontre".
Très clairement, la science a démontré et démontre encore la fausseté, voire l’imbécilité, de certaines croyances qui dérivent de la religion. Mais c’est un autre problème: c’est celui de l’Obscurantisme et de la Superstition, comme disaient les Lumières.
Cette problématique reste actuelle, quand on voit par exemple la théories de l’intelligent design, mais cela ne concerne pas la foi et l’athéisme, qui dépendent de la même hypothèse, en la considérant de deux façons très différentes.
On peut considérer que la question divine est évacuée? Dieu est une chose, la morale en est une autre.
Ce qui, je crois, est intéressant dans une discussion sur la morale est de voir quelle est la nature du lien que nous entretenons avec la norme morale: rationnelle, idéaliste, mystique ou religieuse, voire magique, par exemple.
Sur un plan théorique, je peux reconnaitre l’existence d’une règle morale:
- Par acte de volonté
- Par idéal
- Par croyance mystique
- Par croyance religieuse
- Par magie
Vous en voyez d’autres?
10 février 2012 at 16:36
Je ne suis pas un partisan de l’intelligent design, qui ne tient pas la route devant la critique et qui de plus a un parfum new age qui heurte ma sensibilité chrétienne !
Dieu et la morale, deux choses différentes, bien sûr. D’une part parce que je suis convaincu que les athées sont tout à fait capables d’une réflexion et surtout, plus important, d’un agir moral. D’autre part parce que rabattre la christianisme sur la "morale", ce serait n’avoir rien compris au film.
Il y a une autre dimension à laquelle je suis sensible, c’est celle de cohérence. Par exemple, il me semble difficile de se dire attaché à la démarche scientifique et de ne pas condamner en même temps la pratique du mensonge. D’apprécier la vie en société et de n’avoir aucun souci d’autrui.
10 février 2012 at 17:32
@ Aristote,
Au nom de tous les athées, je vous remercie de nous reconnaitre un agir moral. C’est très aimable de votre part.
Mais, à part ça, quel lien entretenez-vous avec la morale?
La cohérence, je vois bien ce que c’est mais ça concerne le système moral en lui-même (système cohérent) ou bien votre comportement par rapport à la norme (être en accord avec ses valeurs: cohérence des actes).
Mais sur la nature du lien?
La morale, vous y croyez ou y adhérez pourquoi?
Mettons que vous affirmiez que la dignité de l’homme est une valeur supérieure. Qu’est ce qui vous le fait dire?
En com 36 vous disiez: "Dans les cas écoles discutés ci-dessus, il me semble que cela conduit naturellement à accepter de tourner la manivelle pour dévier le wagon fou, à refuser de jeter le “fat man” du pont et de manger le mousse."
L’adverbe "naturellement" se réfère-t-il à un ordre naturel de la moral, ou bien est-il juste dans la phrase par commodité lexicale?
Vous parliez également de confiance (en plus de la cohérence) ce qui laisse croire que votre conception de la morale se rattacherait également, et peut être plus d’ailleurs, à une conception utilitariste: est morale ce qui est propre à produire de la confiance et de la cohérence.
Donc, vous seriez plutôt un rationnel: votre adhésion à la norme morale viendrait d’un calcul en fonction d’un bien perçu comme idéal. On pourrait donc dire que vous adhérez à la morale par acte de volonté et par idéal.
Mais est-ce bien tout?
Je vous pose la question parce que la plupart des gens qui ont une sensibilité chrétienne mettent de la transcendance ou de l’immanence quelque part dans la boucle: ce qui est pleinement rationnel, c’est le processus d’adhésion, mais en réalité il y a souvent, en plus, la conviction que la règle à laquelle on adhère a une transcendance ou une immanence qui lui confère une force particulière, indéniable, irréductible, universelle, etc.
C’est là que les choses se jouent.
10 février 2012 at 18:26
@ tschok
Com 36, "naturellement" était là pour "conséquence de la prémisse ".
Vous êtes habile dialecticien : vous me demander des critères qui peuvent éclairer une démarche morale, et si je les fournis, crac, me voilà taxé d’utilitarisme : si le souci de maintenir une relation de confiance dans une communauté humaine est un critère de moralité, alors, par exemple, je ne mens pas dans ce souci, ce qui prouve que je suis un utilitariste. Et tout être rationnel, toute personne susceptible de proposer une raison pour son comportement devient par là même un affreux utilitariste. Je ne suis que moyennement impressionné !
Mais pourquoi vouloir maintenir une relation de confiance ? Parce que c’est bon pour le business ? Et c’est vrai que c’est bon pour le business !
Peut-être aussi et surtout parce que je considère que la relation à l’autre a une valeur en tant que telle, qu’elle est un bien, indépendamment de toute considération de business.
Oui, bien sûr, je cherche un bien, je suis intéressé, je suis utilitariste…
Mais quand même : faut-il être masochiste pour être moral ? On peut toujours interpréter une action humaine comme la recherche d’une satisfaction. François d’Assise cherchait le bonheur, le trader de Wall Street le cherche aussi.
Ce qui me choque dans la morale utilitariste, ce n’est pas son souci affiché de chercher le bonheur, qui me paraît très sain, c’est sa conception erronée du bonheur.
Pour un chrétien, la morale n’est pas le prix à payer pour gagner le Paradis, c’est le comportement qui est cohérent avec la vision chrétienne de ce qui rend l’homme profondément heureux.
Cette vision lui est propre, il peut la proposer, il ne peut l’imposer. Et ce qui m’intéresse dans mes discussions avec ceux qui ne partagent pas cette vision, c’est moins de repasser à travers les chapitres des manuels de philosophie morale, que cette question de la source ultime du bonheur.
10 février 2012 at 18:47
@ Aristote,
Vous me prêtez trop d’habileté. Si le mot utilitariste vous déplait, je l’enlève immédiatement. Il n’était destiné en rien à vous téléguider vers une conclusion obligée ou à vous "taxer" de quoi que ce soit.
Il collait bien avec un processus rationnel, c’est tout.
Du reste, je me rends compte en vous lisant qu’on peut en faire l’économie sans difficulté car vous articulez très bien les choses en vous en passant:
"Pour un chrétien, la morale n’est pas le prix à payer pour gagner le Paradis, c’est le comportement qui est cohérent avec la vision chrétienne de ce qui rend l’homme profondément heureux."
La question est donc celle de "la source ultime du bonheur".
Cette source ultime, c’est quoi pour vous?
Il n’y a aucun piège dans la question, c’est vraiment à vous de nommer les choses pour me les dire, puisque la question vous intéresse dans vos discussions avec ceux qui ne partagent pas cette vision.
10 février 2012 at 19:02
Je ne me défile pas, mais j’ai à faire. Je reviens demain !
11 février 2012 at 11:34
@ tschok
Je réponds à votre question. Pas évident de traduire en mots ce qui est quelque part une expérience spirituelle. Mais j’ai à rendre compte de mon espérance.
Pour moi, la source ultime bonheur c’est de participer à la vie de la Trinité. Jésus révèle que Dieu n’est pas un concept, un bouche-trou pour caler des théories, mais vie d’amour entre le Père, le Fils et l’Esprit, amour qui déborde dans la création de l’homme invité à participer à la béatitude divine.
C’est du lourd, je vous l’accorde. Et quelque part paradoxal. La béatitude divine naît de l’amour gratuit sans condition aucune que chacune des personnes divines porte aux autres. Mais si je souhaite participer à cette vie par souci de mon bonheur, mon amour est-il vraiment gratuit ?
Cette question est pour moi celle du malin. À l’évidence divine de la parfaite identité entre le don gratuit de soi-même et le bonheur, il oppose le doute, il suggère l’écart, qui conduit soit à désespérer (impossible d’aimer gratuitement) soit à se replier sur soi-même (le bonheur n’est pas dans le don).
Du fait du péché, ce n’est pas l’évidence expérimentale, mais la foi au Christ qui me fait tenir qu’aimer est la source du bonheur. Il arrive que je tombe sur des situations où aimer me semble difficile, coûteux. C’est là où la réflexion morale entre en jeu, pour viser à réduire l’écart entre ce que je pense devoir faire et ce que j’ai envie de faire. Il me faut comprendre ce que veut dire aimer en vérité dans cette situation concrète, et ce n’est pas toujours bisounours. Le plus souvent ce sont les deux termes qui bougent : j’affine la compréhension de l’exigence et je saisis mieux ce qui me rend heureux, en fait.
Il y a quand même des trucs simples : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir…
Et quelques fois ces moments où l’expérience du bonheur d’aimer en vérité, du bonheur trouvé dans le bonheur d’autrui, s’impose comme une évidence irradiante. Il en suffit de quelques uns, de temps à autre, pour conserver la foi…
14 février 2012 at 16:44
@ Aristote,
Je fais un peu les choses dans le désordre, mais essayons de finir ce fil de dial à peu près correctement.
En prolégomènes, je tiens à vous remercier pour vous être prêté au jeu des questions et des réponses, jeu qui ne consistait qu’à mettre un point d’interrogation à vos phrases en vous demandant d’en dire plus, ce que vous avez fait et je vous en remercie donc.
Sur votre réponse, je voudrais d’abord dire que l’insuffisance du vocabulaire existe aussi du côté de l’analyse athéiste du phénomène: il y a bien un moment où, de ce côté là aussi de la réflexion, ce qui définit l’adhésion à la norme morale cesse d’être exprimable en mots vecteurs de concepts purement intellectuels.
Comme si l’idée succombait et devait laisser place à une émotion plus fondamentale qui ressemblerait à de l’exaltation et du mystère. Pourquoi on adhère à telle valeur morale? Au bout du bout de la réflexion, on ne peut dire que: "mystère…".
Le rationnaliste pourra préciser ce mystère est dire qu’il est seulement un inconnu qui reste à défricher, ce qui lui enlève son caractère mystique, sans mettre nécessairement fin à l’envie d’exaltation.
Ensuite, je voudrais vous signaler que Physdémon avait un jour, je crois, formulé sa propre façon de penser en termes assez proches des vôtres.
Il s’agit, d’après ce que j’ai compris, d’une sorte de dialogue intérieur où le croyant se confronte à des entités en les faisant interagir et parvient de cette façon à élaborer une pensée du vrai, du bien, du juste, du bonheur, du mal, de soi, de Dieu, de l’univers, bref de tout ce dont on a besoin pour penser sur le mode de la rêverie, pour réfléchir sur un mode plus rationnel, pour méditer sur un mode spirituel.
Je crois que vous êtes dans ce type de construction, vous aussi. C’est visiblement un modèle performant dès lors qu’il se dégage du dogme et vous avez suffisamment insisté sur ce point pour que je le comprenne.
Pour vous comme pour Physdémon, la pensée ne doit pas faire dogme, elle ne doit pas s’entraver elle-même et c’est en quelque sorte par un acte de libre arbitre qu’elle fixe des règles morales à l’action.
Tout cela apparaît assez nettement.
Mais, je suis embarrassé à propos d’une question et je crois que vous allez partager mon embarras. Souvenez-vous, nous sommes tous les deux partis de l’idée que la morale et la religion sont deux choses différentes. Cette idée est d’ailleurs très largement répandue et ceux qui l’adoptent en font aussi bien une nécessité d’ordre intellectuel, une condition de possibilité de l’élaboration d’une morale sans religion, qu’une nécessité presque spirituelle du libre arbitre, comme condition de possibilité d’une morale à l’intérieure même de la religion, mais distincte du credo, dont elle serait la partie applicative.
Or, je constate en fin de course que dans votre système, appelons-le comme ça, il n’est question que de religion finalement. On a enlevé Dieu du système et, comme par miracle, il resurgit en fin de boucle.
Faut-il donc décider que morale et religion sont tout bien pesé indissociables dans l’esprit du croyant?
Avant d’apporter une réponse, finalement assez évidente à cette question, il faut d’abord comprendre pourquoi on a cru pouvoir les dissocier.
La réponse la plus évidente qui me vient à l’esprit est que le croyant qui distingue la morale de la religion limite l’acception de ce dernier terme à ce qu’il a de plus visible, à savoir le credo et la lithurgie.
Sorti du temple de Dieu et du temps de la messe, sorti de l’expression du credo, le croyant peut penser qu’il n’est plus dans la religion, qu’il habite un monde où Dieu reste, alors que la religion s’en va et qu’il peut ainsi s’en dégager tout en restant fidèle à sa foi.
C’est cette façon de penser qui lui fait dire que religion et morale sont distinctes.
A mes yeux, cette façon de penser est une commodité de l’esprit, une facilité que le croyant s’octroie et, intellectuellement, une erreur en ce qu’elle porte les germes d’une dissociation de l’être qui n’a justement pas été voulue par la religion.
Jamais une religion ne dira à ses fidèles: "hors de l’église, du temple ou de la mosquée, fais ce que veux". Ou encore: "fais bien ta prière tous les soir et à midi, tape toi la bonne sur la table de la cuisine".
Ici, je précise que lorsque je parle du croyant, je vise celui qui adhère à la religion, pas le croyant déiste qui délaisse la religion pour espérer en une force supérieure et créatrice.
Tout cela pour dire que, finalement, distinguer la morale de la religion est en fait une supercherie.
La réalité est, je crois, que morale (du croyant, donc) et religion sont liées, mais que l’une se conçoit à l’intérieur de l’autre, comme une partie applicative, plus ou moins autonome par rapport au credo selon les interprétations.
Mais il faut bien se dire que la morale, pour le croyant, est malgré tout subordonnée au credo. Je ne vois pas comment on peut imaginer les choses autrement.
Mon esprit est peut être trop petit pour imaginer d’autres solutions?
14 février 2012 at 18:13
@ tschok
Rassurez-vous, je ne suis pas schizophrène, c’est le même Aristote qui va à la messe le dimanche et qui essaie tant bien que mal de mener une vie morale.
Et il est évident que mes positions morales sont éclairées par ma foi.
Mais le problème n’est pas Aristote, c’est la possibilité d’un dialogue argumenté entre tschok et Aristote sur l’agir moral en société. Il me semble possible de distinguer entre les impératifs moraux qu’un tel dialogue pourrait dégager (la morale "naturelle", au sens de propre à l’homme en tant qu’homme) et l’appel à la perfection évangélique qui par définition ne concerne que les chrétiens.
Ainsi, il me semble qu’indépendamment de toute foi religieuse, une société civile quelconque ne peut accepter qu’un de ses membres meurt de faim et que refuser cette obligation, c’est s’exclure de la communauté en cause. L’appel à la pauvreté évangélique pour le service de ses frères, c’est autre chose.
Nous pouvons avoir une discussion sur l’idée de légitime défense, le rôle d’une armée, d’un système pénal, que sais-je. "Aimer vos ennemis, souhaitez leur du bien", c’est autre chose.
Et dans mon dialogue avec vous, je dois m’interdire d’utiliser des arguments tirés de la "Révélation", même si celle-ci a contribué, en ce qui me concerne, à éclairer mes convictions morales.