Si l’on fait, pour la beauté du geste, l’hypothèse que la bonne foi n’était pas totalement absente du concert de protestations qui a suivi la petite phrase de Claude Guéant, la polémique est révélatrice d’un profond malaise. Il paraît aussi difficile de souscrire sans états d’âme à la formule du Ministre de l’Intérieur, que d’adhérer aux ripostes qu’elle a suscitées. D’un côté, nous nous sentons tenus de professer un universalisme accueillant à la diversité des cultures. Nous refusons que la comparaison débouche sur la dévaluation, que la différence reconnue signifie qu’une civilisation soit intrinsèquement « supérieure » à une autre : cela reviendrait peu ou prou à reproduire le schéma typique des Lumières françaises – la civilisation, c’est nous, les autres sont des barbares, des sauvages qui attendent d’être civilisés. Mais d’un autre côté, nous voyons mal comment éviter de penser que nos institutions et nos valeurs sont tout de même préférables, que les droits de l’homme valent mieux que le racisme et l’intolérance, que l’égalité des sexes est moralement supérieure à un système patriarcal, et le suffrage universel plus digne de l’homme que la tyrannie. À supposer même que nous fassions semblant de penser ou de professer le contraire, notre pratique quotidienne – et toutes les politiques internationales auxquelles nous souscrivons – démontreraient que nous prétendons nous engager en faveur de la mutation démocratique de l’ensemble du monde. Nous sommes à la fois, dirait-on, pour l’égalité des cultures et pour la transformation de toutes celles qui ne ressemblent pas encore suffisamment à la nôtre.
Comme la polémique avait tout de même un côté divertissant, on s’en voudrait de ne pas relever quelques perles – moins pour accabler leurs auteurs que pour sonder à travers elle la paralysie mentale qui nous frappe dès qu’il est question de la diversité des cultures. Un certain nombre de réactions semblent avoir procédé par association d’idées : puisque Guéant avait parlé de « civilisations », on a donc brandi le slogan infamant du « choc des civilisations ». C’était la formule immédiatement disponible. Elle permet désormais de stigmatiser la vision du monde selon Georges W. Bush – lui-même en passe d’acquérir le statut envié de repoussoir universel lorsqu’on veut éviter d’atteindre trop vite le fameux point Godwin (qui fut allègrement franchi dans la foulée). Tout le monde semble avoir oublié que le livre éponyme de Samuel Huntington, tout contestable qu’il soit, ne prétend pas fournir un programme de politique étrangère mais simplement proposer une hypothèse sur la source des conflits dans le monde d’après la « fin des idéologies ». Ségolène Royal, avec son aisance habituelle, s’est propulsée d’un coup d’aile aux sommets de la nunucherie en prétendant qu’au fond toutes les civilisations sont égales puisqu’elles partagent toutes « des valeurs communes, celles qu’on retrouve dans les dix commandements ». Ah, mais c’est bien sûr ! Toutes les civilisations se valent, puisqu’elles sont toutes comme la nôtre… C’est ce qu’on appelle respecter la diversité des cultures. Au fait, les dix commandements, ça commence par quoi, déjà ? « Un seul Dieu tu adoreras » ? Que toutes les cultures qui sont d’accord lèvent le doigt.
Ce concours de tartufferie n’enlève certes pas à Claude Guéant le mérite d’avoir proféré la première bêtise. On croit avoir compris qu’il entendait défendre sa version de l’intégration républicaine, et qu’il visait donc les comportements qui sont, chez nous, incompatibles avec nos valeurs. Il n’était donc pas très malin de parler des « civilisations », un mot qui, même dans son emploi le plus laxiste, reste attaché à des aires géographiques distinctes. Ceux qui, au sein de la société française, prônent le port du voile islamique ou s’adonnent à la prière rituelle dans la rue, puisque tels étaient les exemples choisis par Guéant, peuvent difficilement passer pour représenter une « civilisation ». Tout au plus pourrait-on dire qu’ils représentent une pathologie particulière du déracinement culturel. Le port du niqab dans les rues d’Argenteuil est peut-être une forme d’incivilité, mais on voit mal comment il pourrait passer pour un fait de civilisation. On ne peut pas l’expliquer de la même façon que si la scène avait lieu dans une vallée afghane. Ce serait un peu comme si je voulais comprendre la civilisation asiatique en visitant un bar à sushi du quartier de l’Opéra.
En lançant ce grand mot de « civilisation », Guéant a pris le risque de faire penser à l’infâme Gibbons du Lotus bleu, lorsqu’il se plaint d’avoir été empêché par Tintin de corriger un malheureux Chinois : « C’est à vous dégoûter de vouloir civiliser un peu ces barbares !… Nous n’aurions donc plus aucun droit sur eux, nous qui leur apportons les bienfaits de notre belle civilisation occidentale ?… » Il fallait donc tâcler Guéant sur le mot « civilisation », comme le fit aussitôt, finement et délicatement, Alain Juppé – plutôt que de prendre stupidement le contre-pied de la thèse qu’on s’était empressé de lui prêter. Guéant s’est ensuite enfoncé en soutenant que la « civilisation française » d’avant 1945 était inférieure à celle d’aujourd’hui sous prétexte que les femmes n’avaient pas le droit de vote. À ce stade, on ne pouvait que constater que le mot « civilisation » n’avait décidément aucun sens clair dans l’esprit du ministre.
Il est malheureusement possible que ce faux-débat contribue un peu plus à ancrer dans l’esprit de beaucoup de Français l’idée que les politiques refusent avec obstination de parler des inquiétudes qui les taraudent. Comme l’a déclaré sans détour Cécile Duflot, il ne faut surtout pas « arroser le fumier » : autrement dit, il convient de se concentrer sur « la crise économique qui s’aggrave » et les « quatre millions de chômeurs » – assurément des enjeux sérieux – et ne pas parler du reste, qui ne l’est pas forcément moins. On comprend mal qu’une élection présidentielle n’ait pas à se saisir de toutes les questions intéressant l’avenir des Français, et pas seulement de celles sur lesquelles les experts en économie ont un avis.
Guéant, qui a eu tort de parler de civilisations, avait raison en revanche de s’en prendre au « relativisme culturel ». Le problème qu’il a soulevé n’est pas celui de la comparaison des civilisations, mais du défi particulier que doit relever la société française si elle veut régler ses propres problèmes. Il a donc mis le doigt sur un point de douleur qui nous est propre : au nom de quoi prétendons-nous intégrer aujourd’hui ? C’est un point de douleur car nous en sommes arrivés au stade où notre universalisme – sur lequel il n’y a pas à céder – paraît nous interdire définitivement de nous considérer également comme une société particulière. Il nous empêche d’accepter de nous voir nous-mêmes comme toutes les autres sociétés, qui sont intégrées par des valeurs partagées et des institutions singulières qui sont le fruit d’une longue histoire. Il nous masque le fait que la société française ne doit pas toute son existence aux droits de l’homme et à l’idée du contrat social, qu’elle n’est pas constituée par de purs individus se conduisant aux seules clartés d’une raison idéale, mais qu’elle est une société dont la « véritable constitution », pour parler comme Rousseau, repose dans ses mœurs : on y appartient en s’en appropriant les mœurs et les usages. Ceux-ci peuvent peut-être nous paraître très variés et même infiniment divers vus de l’intérieur, mais ils n’en présentent pas moins, au regard extérieur, une unité singulière parfaitement typique. De ce point de vue, il revient au même de renoncer à faire partager nos mœurs et nos valeurs à ceux qui vivent chez nous, que de cesser de nous considérer comme une société parmi d’autres.
Le paradoxe est que personne, en France, ne veut le communautarisme. Personne ne veut d’un système organisant la simple coexistence de communautés ethniques ou religieuses sur un même territoire : officiellement, donc, l’idée républicaine tient bon. Il faut donc supposer que c’est au moment d’en tirer des conséquences concrètes que tout le monde cale. La gauche est, en ce moment, affectée de la myopie la plus grave. Mettons à part le cas de Ségolène Royal, qui croit que toutes les cultures partagent les mêmes valeurs : on peut supposer que les autres tiennent à l’égalité des cultures, non pas parce que celles-ci sont toutes semblables, mais parce qu’elles sont toutes différentes. Par quel mystère, par quelle remontée tortueuse de la mauvaise conscience, ce beau respect de la diversité butte-t-il sur la particularité de la culture française ? Pourquoi celle-ci, de toutes les cultures, serait-elle la seule à ne pas mériter d’être un peu respectée ?
L’hypothèse la plus favorable est que l’on souhaite éviter d’imposer à qui que ce soit nos fameuses « valeurs ». Louable intention, peut-être, mais qui pèse son poids d’irresponsabilité politique, si l’on n’explique pas en même temps comment l’on va éviter d’exacerber des tensions déjà plus que palpables. L’enjeu est tout de même de vivre ensemble, et pas seulement les uns à côté des autres. Or le temps qui passe, à défaut de la réflexion élémentaire, devrait avoir démontré que la solution ne saurait en tous cas consister à prêcher l’antiracisme et à imposer le relativisme culturel comme principe régulateur de l’enseignement élémentaire. Ça ne marche pas comme ça. Contrairement à ce que pense une bonne partie de la gauche, et notamment de la gauche intellectuelle, l’égalité de toutes les cultures et le « respect de l’autre » ne sont pas simplement des dispositions morales. Ce sont aussi, et avant tout, le résultat d’une discipline intellectuelle exigeante. Cela suppose un véritable effort mental, un peu plus compliqué que d’aller manger chez l’Indien ou s’habiller ethnique. Dans les faits, se contenter de prôner l’acceptation de l’autre dans sa différence revient à privilégier l’indifférence : nulle place n’est faite au besoin d’une véritable compréhension. Celle-ci requiert en effet toute une démarche, un véritable apprentissage, qui est forcément laborieux et exige d’abandonner en route un certain nombre d’évidences convenues. Or on fait comme si l’on pouvait atteindre l’objectif, qui est de cesser de juger l’autre en fonction d’une culture qui n’est pas la sienne, sans passer par une réflexion approfondie sur sa propre culture et ce qu’on apprend d’elle à la lumière de la comparaison. Tout cela est bien joli tant que l’autre est à des milliers de kilomètres et que, de fait, l’intérêt qu’on lui porte reste entièrement platonique. C’est très insuffisant lorsque l’autre habite le même pallier et qu’il faut peu ou prou partager sa vie.
Historiquement, ce ne sont ni la philosophie, ni la religion, ni la morale humaniste qui ont le plus contribué à la compréhension des cultures étrangères, c’est l’anthropologie sociale. C’est elle qui a imposé définitivement le pluriel au mot « culture », et à son doublet – longtemps dominant en France – de « civilisation ». L’idée même d’une pluralité des cultures est née en Allemagne, en réaction à la version française des Lumières. Quant Herder écrit Une autre philosophie de l’histoire (1774), il entend protester contre la prétention des Français à incarner l’humanité, à représenter le sommet de la civilisation. Son propos est déjà de dénoncer les virtualités oppressives de cette prétention, et singulièrement de revendiquer pour l’Allemagne le droit d’être une communauté de culture aussi respectable et aussi achevée que sa voisine. Mais c’est lorsque se constitue la science de l’anthropologie, dans le sillage de Durkheim et de Mauss, que cette intuition reçoit sa consécration méthodologique. On saisit alors que, pour comprendre une société exotique, il ne faut pas partir de catégories prétendument universelles (celles que propose par exemple la philosophie scolaire de l’époque). Il ne faut pas avoir d’idée préconçue sur ce que sont l’homme et la société. Il faut, au contraire, partir de ce que ces gens-là disent d’eux-mêmes et de leurs formes de vie, et interpréter ce qu’ils font à la lumière de leur système de pensée. Comme le disait Mauss, « l’explication sociologique est terminée quand on a vu qu’est-ce que les gens croient et pensent, et qui sont les gens qui croient et pensent cela ».
Il est certain que, dans une telle entreprise intellectuelle, on doit renoncer à l’universalisme naïf. Non seulement nous ne pensons pas tous pareil, mais ceux qui pensent différemment de nous ne sont pas de ce fait irrationnels, arriérés ou victimes de leurs préjugés. L’universalisme doit se faire concret, il n’est pas seulement un grand principe, mais ce qui se manifeste dans le fait que nous pouvons comprendre les autres cultures : qu’il vient un moment où ce que croient et pensent les autres, comme disait Mauss, devient clair pour nous, que nous parvenons, en quelque sorte, à nous mettre à leur place. L’universalisme ne repose pas sur la foi en un stock minimal de « valeurs communes », dans l’illusion d’un universel abstrait qui existerait au-dessus de la multiplicité des cultures humaines. Il repose dans la possibilité, « horizontale » si l’on veut, de traduire une culture dans une autre, d’établir une communication entre elles – bref de voir dans chaque culture une manière possible d’instituer la vie humaine.
Le fait est que cette entreprise, qui est celle de l’anthropologie, est précisément une invention occidentale, qu’elle est l’œuvre d’universalistes convaincus. Il est impossible de lui tourner le dos sans renoncer du même coup à ce qui fait à ce jour encore la singularité et la grandeur de notre civilisation. Il ne peut pas non plus nous paraître souhaitable de renoncer à ce que d’autres peuples, d’autres cultures, parviennent – beaucoup l’ont, évidemment, déjà fait depuis l’époque de Marcel Mauss – à s’approprier ce type d’universalisme, à s’y reconnaître. De ce point de vue, on ne peut qu’être « progressiste », c’est-à-dire vouloir la modernisation progressive des autres cultures, avec lesquelles les rapports ne cessent de toutes façons de s’intensifier. Le processus est forcément délicat et risqué. Il doit compter sur de puissants relais locaux, inventer au fur et à mesure des formules permettant de combiner la modernisation avec le respect de traditions vénérables.
Il y a cependant l’autre face du phénomène, celle qui nous concerne encore plus directement : au progressisme modéré qui nous paraît souhaitable pour les autres doit répondre chez nous un conservatisme lucide. Ce n’est certainement pas en courant en avant à la poursuite de toutes les innovations « sociétales » que peut suggérer l’individualisme exacerbé que nous pouvons espérer favoriser l’unification pacifique du monde. Et le moins qu’on pourrait attendre de ceux qui font profession de respecter « les civilisations » serait qu’ils se montrent un peu moins enclins à intervenir brutalement dans l’équilibre délicat de notre propre société. Un peu de sensibilité anthropologique pourrait aider à comprendre que le mariage et la mort, par exemple, ne sont pas exactement des enjeux folkloriques dont la définition pourrait être modifiée par une décision d’Assemblée.
Lorsqu’il évoquait la possibilité d’un enseignement de l’anthropologie à l’école, Louis Dumont, spécialiste éminent de la discipline, avouait craindre qu’il soit pour l’instant impossible de faire passer l’universalisme propre à l’anthropologie dans la conscience commune. L’effet le plus sûr d’un tel enseignement serait plutôt d’instiller un pur et simple relativisme. « On voudra certainement contrebattre le racisme, et on sera fort étonné si l’on découvre qu’on l’a favorisé », notait-il alors – rappelant au passage que le racisme n’est évidemment qu’une forme exacerbée de relativisme. Et il ajoutait :
À ceux qui imagineraient pouvoir impunément relativiser les valeurs contemporaines au niveau non plus d’une activité spécialisée, mais de la conscience commune, je rappellerai que la société où ce processus a été le plus poussé a été sans doute l’Allemagne de Weimar, et l’on sait ce qui a suivi… (Essais sur l’individualisme, p. 235-236)
Comme je ne veux pas terminer en risquant d’atteindre à mon tour le point Godwin, je conclus sur un petit constat qui a son poids d’amertume. Dans la campagne telle qu’elle est engagée, la gauche paraît résolue à ne jamais aborder sérieusement les questions liées à l’intégration. Elle se focalise sur les enjeux économiques, trop heureuse, dirait-on, d’une crise qui lui ouvre un boulevard, et sur les réformes sociétales qui font plaisir à l’électorat « éclairé ». La droite, de son côté, se contente de petites phrases et de faux « grands débats » qui lui permettent éventuellement de se poser en victime du « politiquement correct », et de draguer en passant les électeurs tentés par le Front national. Rien de concret ni de probant, surtout dans le domaine de l’éducation qui est pourtant le lieu majeur où ces problèmes peuvent être affrontés. La stratégie de l’évitement sera peut-être payante au plan électoral, mais les retours de réel promettent d’être douloureux.
PS. Puisque j’ai évoqué Marcel Mauss, on pourrait saisir l’occasion pour lire ou relire son article de 1930 intitulé « Les civilisations : éléments et formes ». C’est peut-être le meilleur antidote à l’hypothèse du « choc des civilisations ». Il définit la civilisation par l’esprit de famille commun à plusieurs sociétés, tout en insistant sur l’impossibilité de réifier les diverses civilisations, qui vivent et se transforment au gré des emprunts mutuels. L’une de ses notations les plus célèbres consiste à signaler que, parmi les « faits de civilisation », certains sont plus aptes que d’autres à « voyager », à être empruntés par une civilisation à une autre : tels sont par exemple les innovations techniques et une bonne partie des « beaux-arts », à la différence du droit ou de la religion. Une autre remarque importante porte sur la manière dont, au sein d’une même aire de civilisation, les sociétés diverses tendent à se différencier les unes des autres, par exemple en accentuant particulièrement un trait qui permet de faire contraste avec la société voisine. Louis Dumont a appliqué cette leçon dans son étude sur la culture allemande comme « variante nationale » de l’individualisme moderne (Essais sur l’individualisme, p. 134-151).
11 février 2012 at 10:41
Merci.
11 février 2012 at 10:49
On peut tenter une comparaison avec le langage. Il y a un universalisme, puisque l’on peut traduire. Reste que pour vivre dans le langage, il faut maîtriser au moins une langue particulière avant de songer à entreprendre des traductions.
Prenons tous les risques : il n’est pas impossible de juger que certaines langues sont plus pauvres que d’autres, non que leurs locuteurs soient moins hommes que les autres, mais simplement que les contingences historiques n’ont pas permis aux lettres, aux sciences, etc., de s’y développer autant que dans d’autres bassins linguistiques.
Cas intéressant de Proust, qui parle mal l’anglais et se fait aider, mais n’en traduit pas moins Ruskin, fort de sa maîtrise du français.
11 février 2012 at 15:20
Hello Phil,
Intéressant.
J’ai bien entendu noté (comme tout le monde, sauf le premier intéressé) la grande approximation avec laquelle Claude Guéant utilisait le terme de civilisation, qu’il confond (ou prétend confondre) avec la notion de régime politique.
Mais me suis également interrogée sur la confusion qui m’a paru régner quant à la signification du mot valeur, et – plus encore – du verbe "valoir" (puisqu’il s’agissait bien de ce verbe, qui fut utilisé dans l’adroite petite phrase du ministre).
Je ne suis pas certaine qu’il faille confondre valeur (relative) des valeurs défendues par telle ou telle civilisation, et valeur (relative) des civilisations elles-mêmes.
Ou, dit plus simplement, je ne crois pas qu’il soit juste ou pertinent d’assimiler la valeur d’une civilisation (si cette idée a un sens) aux valeurs qu’elle défend.
Je crois que ça reviendrait à faire bien peu de cas, tout de même, de tout ce qui constitue l’oeuvre concrète d’une civilisation: ses villes, ses groupes sociaux, ses activités, ses lois, mais aussi sa pratique de la loi, ses petits arrangements avec la mort, l’amour, la naissance, la nature, les bêtes, l’environnement, la faim, la soif, la météo, que sais-je encore… qui n’auront peut-être qu’un rapport lointain – ou "rétroactif" – avec ces fameuses valeurs que l’on hiérarchise à peu de frais.
Mon impression est qu’une civilisation est si essentiellement liée aux hommes qui l’ont fondée et la font vivre, qu’on ne saurait assigner une valeur à celle-ci sans assigner implicitement la même, peu ou prou, à ceux-là.
Et je ne saurais croire (et je ne suis même pas tentée de le croire) qu’une personne défendant des "valeurs" d’intolérance, de non respect de l’égalité homme-femme etc… m’est inférieure.
Mais au-delà de ça, et sans vouloir particulièrement mettre en cause votre réticence face à un relativisme qui recèle évidemment sa part d’ombre, je reste songeuse à l’idée d’assigner des valeurs de supériorité et/ou d’infériorité à des valeurs elles-mêmes.
Je trouve ce langage (ce champs lexical, à dire vrai) bien économique pour décrire des concepts qui vont bien au-delà.
Et finalement, je me demande si ce n’est pas ce que je trouve de plus frappant, dans cette histoire.
Je suis tout à fait prête (qui ne le serait pas, franchement?) à admettre qu’il y a des différences entre les civilisations, et que les valeurs qui les imprègnent sont également différentes.
Mieux, je me sens également prête à défendre, voire imposer, les valeurs que je tiens pour essentielles – parmi lesquelles celles que Claude Guéant a énuméré à l’envie, lui dont la politique pourrait pourtant être si vigoureusement critiquée à l’aune de celles-ci, mais passons.
Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire que de dire d’une valeur qu’elle est "supérieure" à une autre? Qu’elle "vaut" plus, ou qu’elle "vaut" moins?
Et de ne dire QUE cela? De s’arrêter là?
En fait, ce qui me frappe, je crois, c’est que cette façon de voir les choses me semble singulièrement courte, ou plutôt "écourtée".
Dire "inférieure" ou "supérieure", dire "ceci ne vaut pas cela", en-dehors du champs économique, c’est vraiment dire assez peu de chose, tout en donnant l’impression d’en dire presque trop.
C’est arrêter une pensée au moment où elle commence à peine à s’élaborer.
La "valeur" n’est pas l’alpha et l’oméga de tout processus de comparaison, non?
On peut peut-être se montrer un peu plus exigeant avec nous-mêmes – et plus encore avec ceux qui prétendent nous diriger.
11 février 2012 at 15:30
Ah, Fantômette, il y avait quelque temps que je ne vous lisais plus: quel bonheur! Vous mettez le doigt pile sur l’aspect du problème que j’ai évité, faute de savoir comment l’aborder de façon claire. Mais vous avez entièrement raison d’attirer l’attention sur ce problème de la valeur et de l’évaluation. Et vous avez encore plus raison de signaler que ces concepts sont tous sauf clairs, et tout sauf innocents. Je vais tâcher d’y penser un peu plus, maintenant que je suis mis sur la piste… On verra si j’arrive à reprendre la discussion au point où vous l’avez amenée…
11 février 2012 at 15:44
"Je suis prêt à me battre pour une valeur dont je refuse de dire qu’elle vaut mieux que les valeurs qui la contredisent."
Là, j’ai besoin d’une explication. Et sauf à les imposer par les armes, comment alors espérer emporter l’assentiment de ceux qui ne la partagent pas aujourd’hui ?
11 février 2012 at 17:31
@ Aristote
Je vais faire un parallèle uniquement dans un but explicatif, mais dont j’ai bien conscience qu’il ne démontre rien: je suis tout à fait prête (enfin, j’espère) à tuer pour sauver ma propre vie, ou celle de quelqu’un que j’aime, ou peut-être même celle d’un parfait inconnu dans le cadre légal de la légitime défense, mais pour autant, je ne crois pas que la vie que j’aurais sauvé vaudra plus que la vie que j’aurais prise, et encore moins, si possible, qu’elle *valait* plus.
11 février 2012 at 18:14
@ Fantômette
L’incommensurabilité entre la valeur de votre existence et celle de la mienne, absolument d’accord. Dieu aime tout homme infiniment et prétendre avoir la capacité de comparer deux infinis de l’amour divin me semble proprement blasphématoire.
Mais cela n’empêche pas que je puisse avoir tout intérêt à m’inspirer d’une de vos valeurs qui se trouverait quelque part mieux exprimer mon humanité que la valeur que je tiens aujourd’hui, peut-être d’ailleurs pour des raisons historiques contingentes qui n’engagent pas ma responsabilité morale.
Je vois comme vous la difficulté, je ne suis pas sûr qu’elle soit résolue en déligitimant la question.
11 février 2012 at 18:47
@ Aristote,
Je n’ai malheureusement pas tout à fait le temps, maintenant, de vous répondre comme il le faudrait (d’autant qu’il me faudrait également mettre mes idées au clair) mais disons qu’en fait, j’ai l’intuition que c’est précisément lorsque l’on aborde ces question sous l’angle de la valeur – de la "valeur" des valeurs – qu’on la délégitime. Ou qu’on passe à côté, si vous préférez.
Mais on ne parle peut-être pas de la même question.
Par ailleurs, ne vois pas pour quelle raison ne pas savoir hiérarchiser les civilisations serait une "difficulté" à résoudre. En tout cas, pour ma part, je ne le vois pas ainsi.
11 février 2012 at 21:00
Bonsoir Philarête,
Un très beau billet où je crois sentir que vous avez mis plus de vous-même qu’à l’accoutumée.
Certains traits sont si bien ajustés qu’on se prend à croire à l’objectivité.
Mais il y a, nichées ça et là dans le texte des quasi-pétitions de principe, qui vont dans une direction assez conservatrice, où l’ont voit s’exprimer sans surprise mais avec moins de pesée, le tonus d’un esprit qui a fait ses choix et qui les affirme.
Pris par le temps (j’ai un plat sur le feu), je ne peux que différer la discussion, que je voudrai commencer d’abord en vous approuvant.
12 février 2012 at 11:45
@ Fantômette
Ce que j’ai essayé de suggérer, c’est que le malaise naît quand on fait, explicitement ou implicitement, un lien entre la valeur (je ne mets pas de guillemets, je sais que le terme est très polysémique !) d’une personne humaine et les valeurs que tient cette personne : ce qui fait que X a une valeur en tant qu’être humain, c’est qu’il tient telle ou telle valeur. Un esclavagiste aurait moins de valeur qu’un abolitionniste.
Outre le fait que le mot valeur a là des acceptions différentes, je pense que c’est faux. J’ai même l’intuition que dès que l’on tente de trouver une raison à la valeur d’un être humain, une valeur d’un autre ordre qui sous-tendrait cette valeur, on est piégé.
J’ai déjà écrit que ce qui compte pour moi, c’est l’amour que Dieu porte à tout homme : si Dieu trouve suffisamment de valeur à X pour l’aimer infiniment, qui suis-je pour contester radicalement cette valeur ?
Mais cette raison est irrecevable pour la grande majorité de mes concitoyens. Il me faut donc trouver une autre ligne de raisonnement. En simplifiant, je dirais que même si je pouvais porter un jugement sur chaque valeur considérée isolément, e.g., l’égalité des sexes est préférable au patriarcat, il m’est impossible d’en déduire un jugement sur un individu concret.
D’abord je ne sais pas faire la moyenne : X est pour l’état de droit mais contre l’émancipation des femmes (un bourgeois du XIXème), Y, c’est l’inverse (un trotskiste de la belle époque). Comment juger absolument que l’un, en tant que personne humaine est mieux que l’autre ? Ensuite, entre en jeu le problème de la responsabilité morale. Il n’est pas étonnant que la majorité des Afghans hommes soient pour le patriarcat alors que les Français répondront dans une enquête d’opinion qu’ils sont pour l’égalité des sexes. Pesanteur sociologique. Mais entre Afghans traditionalistes, on observera quand même une variété de comportements qui traduiront pour certains le choix personnel de traiter les femmes en êtres humains, et entre Français une variété équivalente qui se traduira pour certains par le choix de ne considérer les femmes que comme des objets sexuels doués du droit de vote. Valeur sociologique, facile à observer, valeur assumée, beaucoup plus élusive.
Je suis déjà trop long mais ma thèse est simple. Juger des valeurs d’une civilisation n’est pas et ne peut pas être juger les personnes humaines qui vivent dans cette civilisation. Il faut tenir que la valeur de la personne humaine est première, que vouloir la justifier, c’est la nier, option qui hélas reste ouverte.
12 février 2012 at 11:48
Bien vu, Tschok! En effet, c’est moins balancé que d’habitude. Je ne sais pas si c’est parce que j’y mets «plus de moi-même qu’à l’accoutumée», ou si c’est parce que je n’y mets pas exactement la même part de moi-même – mais en effet ce texte est sûrement plus «conservateur» que d’autres. J’attends donc avec impatience votre discussion. J’en profite pour vous demander, ainsi qu’aux autres commentateurs, d’excuser mon quasi-mutisme sur la discussion précédente, sous le précédent billet, que je trouve remarquable. J’aimerais qu’on puisse y revenir un jour en détail.
12 février 2012 at 15:31
[...] poursuivra la lecture de ce texte prometteur sur le blog de son auteur, réfugié comme la concierge de l’esprit au Pied de l’escalier. Une bonne et charpentée [...]
14 février 2012 at 08:50
Bien heureux de votre analyse. La première chose qui m’est venue à l’esprit après l’altercation était : "mais qu’entend-il par civilisation ?"
14 février 2012 at 16:35
@ Aristote
Vous écrivez: "Juger des valeurs d’une civilisation n’est pas et ne peut pas être juger les personnes humaines qui vivent dans cette civilisation".
Nous sommes d’accord.
Cependant, du fait même de la porosité lexicale – assez savamment entretenue dans le discours de Guéant, me semble-t-il – qui existe entre les *valeurs* d’une civilisation, et (disons, pour distinguer) *le valoir* de cette civilisation, il me semble que le risque est grand de passer assez vite du premier au second.
Surtout dès lors que je crois malaisé de distinguer entre une civilisation et les hommes qui l’animent.
Cela étant, encore une fois, je ne vois aucun inconvénient à comparer les mérites de telle ou telle valeur.
Ce que je trouve étrange, c’est de ne sembler les voir que sous l’angle de leur "hiérarchie". Quand bien même l’idée de leur hiérarchie aurait une pertinence ou intérêt (qu’en ce qui me concerne, je peine déjà à discerner), cela me semble être une très courte vue de la chose.
C’est un peu comme si, pour comparer deux tableaux, on ne parlait que de leur taille respective. Admettons que ce soit un critère de comparaison, mais au nom de quoi, dans quel but, pour quel effet recherché…?
Ça me fait penser à cette vieille polémique, dont vous vous souviendrez peut-être. Elle avait été lancée par Eric Zemmour (le chroniqueur judiciaire bien connu), qui avait cru remarquer que les dealers de drogue étaient tous noirs, ou arabes, ou les deux, bref.
Eolas en avait fait un billet, à l’époque, dont le titre était "on ne voit que ce qu’on regarde".
Eh bien, ça me fait penser un peu à ça.
Quand on me parle de civilisation, je ne crois honnêtement pas que mon premier réflexe soit de me dire: laquelle vaut le plus?
Lorsqu’on me parle de valeur, je ne crois pas d’avantage que mon premier réflexe soit de me dire: laquelle vient en premier? Lesquelles doivent primer?
Ce lexique de la discrimination par la hiérarchisation me frappe – mais ça me frappe comme un fait en soi, si vous voulez. Ce fait est porteur d’enseignement. Il m’informe sur un mouvement d’idée, et la première chose que je me suis dit, en fait, c’est que ce langage était celui de l’économie: qu’est-ce qui vaut combien.
On ne voit que ce qu’on regarde.
14 février 2012 at 17:30
@ Fantômette
Guéant n’est pas un perdreau de l’année, mais laissons le là.
Votre comparaison avec les tableaux donne à penser.
Admettons que leur taille n’ait pas d’intérêt, sauf pour savoir s’ils tiennent sur un mur donné.
Mais peut-on vraiment dire que la croûte d’un peintre du dimanche peu doué vaut un Van Gogh ? Oui, non ? Si non, jusqu’où est-il légitime d’établir une échelle de valeur ? Entre Van Gogh et Picasso ? Difficile. Il y a pourtant des artistes majeurs et des artistes mineurs, me semble-t-il.
Hiérarchiser, établir un ordre, n’implique pas nécessairement quantifier au sens où le marché valorise par le biais des prix.
14 février 2012 at 17:58
Bonjour Philarête,
Votre billet doit être fondamentalement approuvé lorsque vous affirmez qu’il s’agit d’un faux débat.
Tous les éléments que vous accumulez pour parvenir à cette conclusion, qui s’impose vers la fin du premier gros tiers du texte, sont cruellement pertinents dans leur justesse.
L’un d’eux me semble particulièrement vrai: brandir le concept de hiérarchie des civilisations quand on parle en réalité d’intégration, ne revient-il pas à mélanger torchons et serviettes, pour le dire trivialement?
Rappelons que la phrase litigieuse s’inscrivait dans l’esprit de son locuteur dans un contexte où il était question d’intégration des étrangers en France. L’idée de Guéant est assez sommaire: la France est en droit d’obliger les étrangers qui vivent sur son sol à adopter ses lois et ses coutumes, sa langues et ses façons de penser, de telle sorte qu’ils deviennent aussi français que de bons Français, car elle ne fait que défendre sa civilisation, et cette civilisation est supérieure.
A vrai dire, ce qui oblige l’étranger à se soumettre très certainement aux lois et, dans la mesure du nécessaire, aux us et coutumes, ce n’est pas le prétendu droit de légitime défense de notre société, qui n’est pas attaquée que je sache, ni la supériorité présupposée de notre civilisation sur celle des étrangers, c’est tout simplement la souveraineté nationale.
Aux dernières nouvelles, on est chez nous et on y fait ce qu’on veut, tout simplement.
La langue, c’est du simple sens commun: quand on habite en France, il est vivement conseillé de savoir parler français; C’est tout. Et ailleurs, c’est la même chose: en Allemagne, il vaut mieux parler allemand. En Italie, pareil. Au canada, en Suisse, en Belgique, on peut parler plusieurs langues, mais cela ne change fondamentalement rien au fait que pour vivre dans un pays, il vaut mieux parler la langue du pays.
Quant aux façons de penser, ça, la France et sa civilisation n’ont qu’une seule chose à imposer sur leur propre territoire: la liberté de pensée.
Donc, on se demande bien ce que vient faire dans cette histoire le concept de civilisation et de hiérarchie: pourquoi rajouter une cinquième roue à une voiture qui marche fort bien avec quatre roues, au risque de la déséquilibrer?
C’est là qu’on voit l’esprit de tartufferie et de démagogie, mais aussi l’esprit assez séditieux de notre ministre de l’intérieur qui n’hésite pas à propager un certains désordre dans le débat public là où ses fonctions devraient normalement l’obliger à remettre l’ordre et la cohérence voulus par l’esprit de nos lois, fondé sur la souveraineté nationale.
Le ministre de l’intérieur ne devrait-il pas être le premier à la défendre?
Or, non.
Pourquoi ne le fait-il pas? Pourquoi abandonne-t-il ce concept pour lui préférer celui, fumeux, de la hiérarchie des civilisations? A quoi rime cet abandon, car c’est un abandon?
N’y croit-il plus lui-même? Ferait-il partie de ces mous de la souveraineté nationale, ces relativistes qu’ils dénoncent en les voyant à gauche, alors qu’il en est un lui-même?
Serait-il un relativiste de la souveraineté nationale en ce qu’il la subordonnerait à une hiérarchie des civilisations?
Mais dans ce cas, il n’y aurait plus de souveraineté nationale si une civilisation supérieure à la nôtre parvenait à nous vaincre et à imposer ses valeurs sur notre territoire. C’est la logique: c’est le plus fort qui gagne dans cette conception.
Ca nous rappelle quelque chose ce truc là, on le sait tous, on le voit venir le point Godwin… Ca nous est arrivé, cette défaite à la suite d’une confrontation avec une civilisation qui se prétendait supérieure, à travers les délires d’un homme soutenu par un parti meurtrier, un peuple soumis et une armée aux ordres.
On se souvient d’un grand type qui a dit: "Bon ok, on a été vaincu par une force mécanique supérieure, juste ça et rien d’autre, la souveraineté nationale, elle reste là où elle est, moi je me barre à Londres organiser la résistance, je reviens et on leur casse la gueule aux bon aryens".
On se souvient aussi que ceux qui avaient alors le pouvoir en France n’avaient plus les idées aussi nettes: pour eux, la souveraineté nationale avait disparu dans la défaite, il fallait s’y faire en faisant semblant d’y croire encore, tout en se préparant à un ordre nouveau qui n’était pas celui d’une France éternelle qu’ils se plaisaient à incarner, dans une comédie bouffonne aussi ridicule que sinistre.
Alors, vient peut être le moment de se demander à qui notre ministre de l’intérieur ressemble le plus.
Notre ministre de l’intérieur est-il encore gaulliste?
14 février 2012 at 21:28
Bonsoir Aristote,
Mais bien entendu, on peut parfaitement trouver que tel tableau d’un gentil peintre du dimanche est très inférieur aux Tournesols de Van Gogh; encore une fois, je ne le nie pas une seconde…
La différence, c’est qu’on va pouvoir le formuler en "mots", et la plus grande valeur du second en découlera par voie de conséquence.
On parlera de l’utilisation des couleurs par le peintre, de la sensibilité de ce qui s’en dégage, la nouvelle utilisation qu’il fait des perspectives, le trait à la fois précis, et pourtant troublé, l’impression que l’on en retire, que sais-je…
On pourra parler de ce qui fait qu’un tableau, ou toute autre oeuvre d’art, est belle, donne à rêver, à réfléchir, nous offre une nouvelle vision de ce qu’elle représente, et de nous, qui la regardons.
Par contre, si j’entends un ministre de la culture parler de peinture en disant: "Non, tous les tableaux ne sont pas de la même taille, et je défie les socialistes de me dire le contraire", je vais trouver son analyse de faible pertinence par rapport au sujet.
Et je vais me dire: mais POURQUOI me parle-t-il de leur taille? Distinguer entre les peintures, d’accord, pourquoi pas, mais pourquoi CE critère?
(Et, sur ces entrefaites, il n’est pas exclu que je tente publiquement une interprétation psychanalytique sauvage légèrement impertinente).
Et c’est donc essentiellement cela qui retient mon attention, dans cette histoire, non seulement parce que c’est dans la "petite phrase" initiale, mais également parce que c’est ce qui revient dans la défense opposé par Cl. Guéant à ceux qui le critique: évidemment que tout ne se vaut pas.
Et oui, d’accord. Mais pourquoi, sur ce sujet, l’envisager sous cet angle, dans ces termes?
14 février 2012 at 21:30
Et (oups) une petite question que je souhaitais poser à Philarète, sur ce sujet:
On connait des philosophes qui ont pensé l’altérité (je pense à quelqu’un comme Levinas), mais y a-t-il des philosophes qui ont pensé la différence?
15 février 2012 at 22:42
Bonjour,
Philarête, vous écrivez: "Guéant, qui a eu tort de parler de civilisations, avait raison en revanche de s’en prendre au « relativisme culturel ». Le problème qu’il a soulevé n’est pas celui de la comparaison des civilisations, mais du défi particulier que doit relever la société française si elle veut régler ses propres problèmes. Il a donc mis le doigt sur un point de douleur qui nous est propre : au nom de quoi prétendons-nous intégrer aujourd’hui ?"
J’ai du mal a comprendre.
1/ Je ne vois pas bien en quoi vous montrez que Guéant à raison de s’en prendre au "relativisme culturel"… et je ne suis pas certain de comprendre ce que vous entendez par "relativisme culturel".
2. La question que vous posez me semble un poil obscure aussi…
Que signifie "Au nom de quoi prétendons-nous intégrer aujourd’hui ?"
Si vous avez le temps de m’apporter quelques éclaircissements je vous en serais très reconnaissant.
16 février 2012 at 19:18
@ Khazan
Sur le 1. J’entends par «relativisme culturel» la position consistant à soutenir que chaque «culture» a sa propre manière de voir le monde et de décider de ses valeurs, et qu’on ne peut jamais juger de la conduite des autres qu’en fonction de leurs propres valeurs (on peut éventuellement leur reprocher de ne pas être «cohérents avec leurs valeurs», mais pas de se comporter tout simplement de manière injuste ou inhumaine).
Cette position est intellectuellement molle et inconsistante, même si elle semble difficile à éviter dès lorsqu’on tient à raisonner uniquement en termes de «valeurs» (un mot dont l’introduction dans le vocabulaire éthique impliquait d’avance un parti-pris relativiste: la «valeur», c’est ce qui «vaut» à mes yeux, ce qui a du prix pour moi).
En l’espèce, Guéant avait raison, me semble-t-il, de s’en prendre à un relativisme dont la conséquence est qu’il faut surtout laisser «les autres» (pourtant présents parmi nous et avec nous) entre eux, ne pas leur «imposer nos valeurs»: attitude inconséquente, puisqu’elle revient en fait à vouloir maintenir «les autres» dans un ghetto, et à nous refermer nous-mêmes sur notre propre ghetto, pour rester entre nous et n’avoir de rapports qu’avec ceux qui «partagent nos valeurs». Car enfin, comment avoir des relations réelles (et pas seulement imaginaires, fantasmées) avec les autres sans un langage et des attentes communs, sans partager tout un système de références morales? Le relativiste cohérent est celui qui s’interdit, en fait, d’entrer en rapport avec ceux qui sont différents de lui, car il risquerait autrement de leur imposer ses propres valeurs. Transposé au niveau politique, cette option me paraît donc à la fois intellectuellement faible et politique dangereuse.
Sur le 2. Ma question (un peu obscure en effet!) «Au nom de quoi prétendons-nous intégrer aujourd’hui?» revient à demander si nous croyons suffisamment au bien-fondé de nos institutions (au sens large: j’inclus notamment l’école dans les institutions) pour espérer amener peu à peu ceux qui s’installent nouvellement sur notre territoire à les partager, à se les approprier, bref, pour espérer les «assimiler».
Nous avons entièrement raison de mesurer la difficulté de l’entreprise, et je crois que nous sommes tous conscients qu’il serait à la fois injuste et dangereux de couper les diverses populations immigrées de leurs racines. Mais, paralysés par cette perspective, nous manquons singulièrement d’imagination pour trouver les moyens de rendre compatibles l’assimilation, éminemment souhaitable, et le respect des cultures d’origine, tout aussi important.
Nous raisonnons donc en termes de tout ou rien: le «républicain» veut l’assimilation complète et sans reste, le «relativiste» veut le respect absolu des cultures d’origine, et considère toute assimilation comme une violence. Ainsi rejoue-t-on indéfiniment le scénario du jacobin contre les terroirs. L’imagination politique devrait aller dans le sens de ce que Mona Ozouf, l’historienne de la Révolution, issue d’une famille bretonne militante, appelle si joliment la «composition française», c’est-à-dire la capacité à organiser l’intégration heureuse en différenciant les plans d’existence, en acceptant que les «valeurs communes» (républicaines, universalistes) co-existent avec les attachements singuliers.
Ce qu’on peut reprocher aux «coups de menton» de Guéant, c’est l’insistance exclusive sur le pôle «républicain», qui revient à méconnaître la légitimité de certaines aspirations à l’enracinement. Pour prendre un exemple concret un peu banal, ne pourrait-on pas souhaiter à la fois que tous les jeunes «issus de l’immigration» apprennent le français, et l’apprennent très bien, et qu’ils puissent aussi, à l’école de la République, apprendre la langue de leurs grands-parents?
16 février 2012 at 19:25
@ Fantômette, # 18
Philosophie de la différence: c’était le grand thème de Derrida et de Deleuze, dans les années 1960-1970. Et c’était déjà un grand thème chez Hegel (où la différence doit être surmontée de façon «dialectique»). Et l’on n’est pas loin de notre sujet, si l’on considère que la volonté de «penser la différence comme différence» est contemporaine de la fin des empires coloniaux.
Comme je ne suis pas un grand amateur de ces philosophies, je préfère quant à moi, lorsque je veux réfléchir à la différence (des cultures), m’emparer de quelque bon livre d’anthropologie, et tester sur moi l’effet que ça fait d’être confronté à des manières de vivre et de penser totalement étrangères aux miennes.
18 février 2012 at 09:48
@ Fantômette
Sur la "différence", un livre très accessible de Vincent Descombes : "Le même et l’autre, quarante-cinq ans de philosophie française". Revue très éclairante de Derrida et Deleuze entre autres, écrite à l’origine pour expliquer ces auteurs aux très perplexes universitaires de Cambridge University.
18 février 2012 at 19:49
à Philarête
Ton billet est excellent.
Juste un regret : tu accables Guéant. Je ne le défendrai pas. Mais il aurait été intéressant que tu fasses droit au plaidoyer qu’a développé Luc Ferry en sa faveur. Car cela aurait permis de clarifier ta position par rapport à l’universalisme abstrait sous sa forme droit-de-l’hommiste la plus respectable.
18 février 2012 at 19:56
Vous écrivez;
"Car enfin, comment avoir des relations réelles (et pas seulement imaginaires, fantasmées) avec les autres sans un langage et des attentes communs, sans partager tout un système de références morales?"
Ce qui semble signifier qu’il est impossible d’avoir (pour moi par exemple) une relation réelle avec une personne dont la langue ou la culture est différente de la mienne. Hors il me semble que j’y arrive a peu près avec quelques américains, allemands et même espagnoles. Toutes personnes pour lesquels langues et cultures diffèrent de la mienne.
Il me semble que ce qui est important n’est pas de "partager" un unique système de référence etc… mais qu’être "conscient" du système de référence de l’autre est important. Je ne partage pas l’individualisme américain mais j’arrive à le prendre en compte dans mes échanges avec eux par exemple.
Il semble que pour vous seules deux positions soient tenables:
Etre pareil à l’autre et donc pouvoir échanger.
Etre différents et donc devoir rester isoler.
Ne peut on concevoir une position intermédiaire: nous sommes différents, mais sachant en quoi nous le somme, nous pouvons échanger. Comment sinon pourrions nous traduire en français des textes qui nous viennent de langues et de cultures différentes.
18 février 2012 at 23:51
Cher Philarête,
Tu as écrit :
"Historiquement, ce ne sont ni la philosophie, ni la religion, ni la morale humaniste qui ont le plus contribué à la compréhension des cultures étrangères, c’est l’anthropologie sociale".
Quitte à passer pour plus royaliste que le roi, je te ferai tout de même observer que les grands missionnaires catholiques, dans la lignée de saint Paul, ont (certes pas toujours) fait d’immenses efforts pour comprendre de l’intérieur les cultures qu’ils s’efforçaient d’évangéliser. De Batolomeo de Las Casas à Matteo Ricci, des robes noires du Canada au Père Vincent Lebbe, en passant par les jésuites du Paraguay, ils ont appliqué les préceptes de saint Paul : "juif avec les juifs, grec avec les grecs". Les premiers ethnologues ne furent-ils d’ailleurs pas des missionnaires catholiques ?
Autre remarque, concernant cette fois la prétendue bourde de Ségolène Royal : tu la ridiculises à bon compte en rappelant la spécificité du décalogue : faire dépendre la morale de l’adoration du Dieu sauveur d’Israël.
Néanmoins, on pourrait t’opposer qu’il n’est pas tout à fait absurde de parler d’une sagesse des nations qui traverserait toutes les cultures.
Certes les anthropologues comparent souvent la diversité des cultures à la diversité des langues telle que se la représente la sémiologie saussurienne: chaque langue constituerait un système de signes autonome, produisant un certain découpage de la réalité ne se recoupant exactement avec celui d’aucune autre langue. De même chaque culture serait dépositaire d’un système de rites, de symboles et de valeurs constituant un tout indivisible et clos sur lui-même impossible à transposer dans un autre système. D’où l’impossibilité de comparer entre elles les valeurs de diverses cultures : chaque culture serait porteur d’un système de valeurs incommensurables avec celui d’aucune autre culture.
Mais on peut penser aussi, avec Noam Chomsky, que sous la diversités des systèmes linguistiques se cachent les invariants d’une grammaire générative universelle. Sur ce modèle, ne pourrait-on pas penser que se cachent, sous la diversité des systèmes rituels, symboliques et moraux, des invariants axiologiques que l’on a coutume de qualifier de "sagesse des nations"? Car il n’est pas absurde de dire que toutes les cultures et civilisations, même les plus farouches, ont dû lutter contre la violence, l’injustice, la luxure, le mensonge etc., bref poser des interdits similaires en gros à ceux de la deuxième table du décalogue. Voilà pourquoi sous les pratiques culturelles les plus barbares se profilent des valeurs universelles : l’Aztèque qui égorgeait ses prisonniers de guerre pensait sauver le monde d’une destruction imminente; le Phénicien qui jetait son premier-né au feu pensait le faire entrer dans le séjour des dieux; le papou qui dévorait son ennemi rendait hommage à sa valeur guerrière. D’où l’idée que serait présentes en puissance dans toute culture ou civilisation ces fameuses valeurs que la civilisation occidentale qualifie d’universelles non pas parce qu’elles sont les siennes mais parce qu’elles ne lui sont pas propres…
Du même coup, si toutes cultures particulières est la spécification de valeurs inscrites tendanciellement dans certaines aspirations de la nature humaine, il y a un sens à comparer entre elles ces cultures pour juger si elles ont poussé plus ou moins loin l’épanouissement de ce qu’elles contenaient toutes en germe. Cependant, pour ce qui est de l’amour des ennemis, je me garderai de répondre top vite que la méthode chrétienne est préférable à celle du Papou, par crainte de céder à un préjugé ethnocentrique.
19 février 2012 at 14:42
@Physdémon en #23 : Je n’ai peut-être pas eu écho de toute la défense de Luc Ferry en faveur de Guéant, mais j’ai été très interpellé par le fait qu’il légitime ses propos en citant Comte-Sponville.
Le procédé est intéressant, et apparemment justifié. Pourtant il pose la question du contexte d’une parole, ou plus exactement du statut de celui qui parle.
Et selon la personne qui parle, les mêmes mots
1. n’auront pas le même sens pour lui
2. ne seront pas interprétés de la même manière par son auditoire/lectorat.
Quand Guéant parle des civilisations qui ne se valent pas, tout le monde entend des propos sur l’islam comparé au monde occidental (et même : l’islam tel qu’il s’exprime dans les communautés d’immigrés ou issues de l’immigration vivant dans ces mêmes pays occidentaux — il ne parle évidemment pas de la poésie andalouse qui inspira tant Aragon).
3 exemples (de niveaux divers) font écho à cette question :
1. Le "Pierre Ménard, auteur du Quichotte", évidemment.
2. Benoît XVI devant petit à petit s’habituer à ne plus parler comme un universitaire à d’autres universitaire, mais comme le successeur de Pierre écouté par les médias du monde entier.
3. Quand on avait tant débattu de l’insertion de la théorie du genre dans certains manuels de biologie, on avait fait remarquer à un homme politique (je n’arrive pas à retrouver qui) que, si on tenait tant à l’enseigner aux lycéens comme théorie dont il serait hypocrite de nier l’existence et l’importance, cette question aurait peut-être mieux eu sa place dans un manuel d’histoire ou de philosophie. L’homme politique en question avait répondu : Aujourd’hui, les sujets sont transverses, et qu’on mette cette question dans un manuel de biologie ou de philosophie, ça ne change rien, au moins ça permet d’aborder le sujet.
Soit c’est hypocrite, soit c’est idiot.
Le contexte d’un propos en modifie profondément le niveau de sens. D’où le choix de certaines bibliothèques de conserver des livres présentant le créationnisme comme une théorie scientifique tout à fait valide, mais pas au rayon "Sciences"
Donc Luc Ferry : son argumentation n’en est pas une, car il ne justifie pas qu’un ministre de l’Intérieur puisse tenir ces propos-là.
19 février 2012 at 16:24
@ Physdémon (23) : pour aller dans votre sens (mais peut-être ne fais-je que mal répéter ou paraphraser des choses déjà mieux dites, je n’ai pas tout lu, ou c’était y’a longtemps…), si la nature humaine est unique, on peut dire qu’il existe des invariants anthropologiques (innés ?), non ?
L’expression est peut-être un peu abrupte et demanderait des nuances, mais voilà l’idée, la question que je me pose.
Données que chaque civilisation/culture/société (je ne suis pas à l’aise non plus avec ces notions) prendrait en compte -ou non- de manières variées, dans une échelle spatiale comme temporelle.
A l’échelle temporelle, peut-on d’ailleurs parler de progrès humain au cours de l’histoire ? Il me semble que c’est une notion très moderne, et je ne sais pas trop comment me situer dans tout ça ; j’ai "Le phénomène humain" de T. de Chardin sur ma table de nuit, dans la pile "à lire, et vite !".
Je ne dis pas cela pour accréditer les propos de Guéant ou la thèse universaliste obtuse, mais pour réfuter le relativisme tout autant obtus.
J’ai eu un débat récemment sur ce sujet, à propos de la nudité apparente chez certaines peuplades dites primitives ; je faisais remarquer à mes objecteurs que cette nudité nous paraissait être nudité, mais qu’en creusant un peu on pouvait observer des parures, tatouages, étuis péniens, etc, toute une symbolique qui même minime à nos yeux, était en réalité une forme de vêture. Le vêtement est-il un de ces invariants dont je parlais plus haut ?
Il me semble que c’est explicite dans la Genèse (on en pensera ce qu’on voudra…), où il est dit que l’homme et la femme cachèrent leur nudité.
(Hors-sujet : Fabrice Hadjadj aborde très souvent ce passage, et de quelle(s) manière(s), dans ses livres.)
Voilà, c’était mon commentaire un peu touffu du jour…
19 février 2012 at 19:12
à Novice,
Je suis d’accord avec vous pour contextualiser le propos de Guéant. Aussi ai-je dit que je ne le défendrai pas…
Mais je pense que le point de vue "universaliste et républicain" de Luc Ferry mérite d’être défendu, bien que ce ne soit pas le mien. A tout prendre, je le préfère au relativisme culturel béat auquel s’en prenait Guéant.
De plus, de manière général, je pense qu’il faut se méfier des concerts d’indignation en démocratie. Tocqueville a bien montré comment l’opinion majoritaire tend à y devenir tyrannique. Cette tyrannie me paraît beaucoup plus redoutable que les manoeuvres électoralistes d’un ministre de l’intérieur…
Enfin, j’estime tout à fait souhaitable qu’on se donne le droit de comparer des civilisations et de porter des jugements de valeur sur elles. Sans doute le concept de civilisation est plus ou moins clair, le concept de valeur aussi, et chacun court le risque d’être prisonnier de son ethnocentrisme spontané, certes. Néanmoins, je ne me gênerai pas pour comparer les civilisations entre elles ainsi que les religions, les partis politiques, les systèmes de pensée etc. Car quoi bon jouir de la liberté d’opinion s’il nous est interdit d’opiner ? Pour ma part, je tiens à opiner ad libitum !!! Non toutes les civilisations ne se valent pas, pas plus que les religions, les philosophies, les systèmes philosophiques, les doctrines morales etc. En revanche, j’admets que les procéder à ce genre de comparaison requiert un long travail de discernement ainsi qu’une bonne dose d’ascèse personnelle pour ne pas céder à des préjugés ethnocentriques.
Et si certains trouvent stupide de ma part de croire légitime de comparer et juger des systèmes de pensée, de valeurs ou de styles de vie, je leur ferai remarquer qu’ils ne se sont pas privés, pour porter ce jugement de valeur, de comparer ma manière de penser à la leur…
à PMalo,
je suis avec plaisir vos interventions sur ce fil et sur d’autres et je suis persuadé que vous êtes bien placé pour voir ce que l’universalisme progressiste et le relativisme culturel ont d’insatisfaisant : l’un est porté par une civilisation scientifique et technique qui a détruit tout ce qui vous tient à coeur dans les cultures traditionnelles et primitives; l’autre nie la dimension universelle de la morale et de la foi chrétienne.
Si vous vous sentez confus, ce n’est donc pas parce que vous êtes perdu intellectuellement mais parce que vous avez flairé qu’il y a là matière à réfléchir en profondeur.
C’est là une forme de perplexité que je partage avec vous. Mais c’est une excellente perplexité parce qu’elle est l’indice que nous sommes sur la voie du sérieux de la réflexion.
Concernant la question de la nudité, je n’ai pas étudié la question de près. Je suis assez d’accord avec vous mais je dirais plutôt, avec le philosophe Xavier Lacroix, que c’est la pudeur, non le vêtement, qui constitue un invariant anthropologique : comme vous le dites fort bien, les sociétés primitives qui tolèrent apparemment la nudité la soumettent à un ensemble de rites très précis qui font qu’elle est en quelque sorte revêtue d’un voile symbolique qui n’a rien à voir avec la nudité soi-disant innocente des naturistes du Cap d’Agde (qui en fait eux aussi, à ma connaissance, se soumettent à des pratiques rituelles analogues).
20 février 2012 at 05:24
Merci, Physdémon, ça fait plaisir de se sentir compris, malgré le "touffu" et "confus" de mon commentaire.
Merci aussi pour les encouragements.
"Vous avez flairé qu’il y a là matière à réfléchir en profondeur."
Oui, tout à fait, et ce qui me désole, voire m’angoisse, c’est la débilité épidermique réflexe des réactions de part et d’autre. Aucune réflexion, encore moins de profondeur.
Puisque vous me pistez dans les méandres du net ;) , peut-être avez-vous suivi le triste débat qu’il y a eu, en marge du blog de Plunkett (suite à son article sur le sujet), sur le blog d’un certain Fik******* (qui m’est proche).
J’enrage de désolation.
20 février 2012 at 10:45
@ Phys, PMalo, Novice, etc.
Votre échange est passionnant, et je suis très mortifié de ne pas pouvoir y participer davantage… Je me sens un peu démuni, aussi. Il me semble que, d’une manière ou d’une autre, on veut sauver à la fois une forme d’universalisme et l’idée de loi naturelle. La notion d’«invariant anthropologique» semble pouvoir faire office de médiation.
Il me semble que c’est un débat capital, mais en même temps je suis loin d’avoir les idées claires (je me contente dans les billets d’exprimer ce qui me paraît clair, je laisse de côté le reste, qui est peut-être le plus important: d’où parfois les requêtes de Physdémon, que je dois laisser bien souvent sans réponse…).
Pourtant, sur la question des «invariants» (qui a été, je pense, très débattue en anthropologie, car c’est évidemment une question qui surgit naturellement de la confrontation des cultures), je ne suis pas sûr de pouvoir vous suivre.
Dans son com n° 25, Physdémon finit par soutenir que les pratiques les plus barbares (sacrifices humains, etc.) relèvent au fond des mêmes «valeurs universelles» que leurs opposées. À ce compte, je me demande si la démonstration n’est pas self refuting… Bien sûr, si tuer un innocent n’est jamais qu’une manière particulière d’aimer son prochain, on sauve l’idée de loi morale universelle: mais quand même, ça paraît un peu louche, non?
Est-ce que, dans des cas pareils, on n’aurait pas plutôt envie de dire que le problème gît d’abord dans les croyances qui «justifient» ces pratiques? Que le problème est d’abord de croire toutes sortes de choses fausses sur la manière dont l’univers fonctionne? Tantum religio potuit suadere malorum! disait Lucrèce à propos du sacrifice d’Iphigénie par Agamemnon (la religion est capable de persuader de bien grands maux).
Ensuite, sur les «invariants anthropologiques» proprement dits, j’ai l’impression qu’on peut sûrement dégager certaines nécessités structurelles liées à l’idée même de vie en société. Toute votre discussion ressemble étonnamment à celle que mène G.B. Vico au début de la «Science nouvelle»: origine unique ou non de la diversité des langues, «sagesse des nations» (qu’il appelle «sens commun de l’humanité»), idée des invariants anthropologiques, le tout articulé autour de l’idée de droit naturel. Ça vaudrait la peine d’aller voir ça de plus près. On en reparle un de ces jours?
20 février 2012 at 13:52
A propos de mon com. 25
J’avançais des cas limites. Mais je ne tiens pas absolument à prendre la défense des Aztèques, des Phéniciens et des Papous en ce qui concerne les sacrifices humains et l’anthropophagie.
Moi qui d’habitude inclinerait assez spontanément du côté des rationalistes universalistes, je m’efforçais d’avoir l’esprit large. Or, voilà que j’ai été pris à mon propre jeu !
Pour Vico, je dois confesser à ma grande honte que je ne l’ai jamais lu.
En revanche sur "faits et valeurs", le texte de référence est pour moi "Droit naturel et histoire", chapitre 2 de Léo Strauss à confronter avec "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss. Il me semble que la vérité est là quelque part entre ces deux textes. Mais attention : un Strauss peut en cacher un autre…
20 février 2012 at 15:00
Ah ouais, ya deux Strauss ?!
Je pensais que le deuxième jouait des valses…
Bon ok, je sors.
Je vais réviser un peu, et je reviens peut-être, si le rouge au front disparaît.
Mais continuez, c’est passionnant !
20 février 2012 at 19:03
Mon cher PMalo,
Des Strauss qui ont écrit des valses, il y en a bien plus que cela.
Et des Lévi Strauss, il y en a au moins 501.
Mais ceux-là, sauf votre respect, on peut se les mettre au c…
21 février 2012 at 12:14
Je ne sais plus où j’ai lu cette phrase, qui m’est restée gravée en mémoire, et qui disait: "on peut dire des brins d’herbe d’une prairie qu’ils sont tous les mêmes ou tous différents; les deux propositions sont équivalentes."
Ce débat m’y fait un peu penser…
21 février 2012 at 17:34
“on peut dire des brins d’herbe d’une prairie qu’ils sont tous les mêmes ou tous différents; les deux propositions sont équivalentes.”
On peut le dire, certes, surtout quand on a fumé l’herbe…
12 mars 2012 at 20:51
[...] française –jusqu’à la négation des autres cultures, au point que, selon le taulier de l’Esprit de l’Escalier, « l’idée même d’une pluralité des cultures est née en Allemagne, en réaction à la [...]