L’abondante littérature consacrée aujourd’hui au « genre » s’obstine à attribuer le concept au féminisme des années 1970, et plus spécifiquement au féminisme américain, dans sa tendance parfois qualifiée de « radicale ». Or cette attribution est doublement fautive : le concept de « genre » n’est pas une invention du féminisme, et il fait son apparition quinze ans plus tôt, en 1955. Le contexte natif du « genre » est clinique plutôt que militant. Il est dû à des spécialistes des anomalies de la sexuation, travaillant sur des patients que l’on appelait auparavant « hermaphrodites », et qu’on désigne aujourd’hui comme « intersexuels ». Or cette genèse du concept de « genre » est indispensable pour comprendre sa signification. On pourrait en avancer une première raison assez simple : la formulation originelle de la notion de « genre » est la seule qui soit à peu près claire, la seule qui offre un sens suffisamment intuitif pour être présenté de façon immédiatement compréhensible. C’est ce qu’on fait lorsqu’on dit que le sexe est « biologique » et que le genre est « social » – distinction qui n’est pas celle de la « théorie du genre » des contemporains, mais celle de Robert Stoller, le psychiatre américain dont le livre Sex and Gender, paru en 1968, synthétisait quinze ans de travaux sur l’intersexualité et le transsexualisme. Encore aujourd’hui, lorsque l’Unesco édite des kits d’éducation à la gender sensitivitypour ses programmes humanitaires, c’est Stoller qui est cité. Stoller, et non Judith Butler – qu’il serait bien difficile d’utiliser à des fins pédagogiques, tant son propos est difficile à saisir, et presque impossible à reformuler en termes simples.
On pourrait ajouter une seconde raison, dont l’apparence seule serait paradoxale : le féminisme, même qualifié de « radical », peut fort bien se passer du « genre ». Il le fit longtemps sans inconvénient, par exemple dans les écrits de Simone de Beauvoir, de Luce Irigaray ou de Monique Wittig, constamment cités par les Américaines comme leur source d’inspiration (une nouvelle traduction américaine du Deuxième Sexe, tout récemment parue, évite l’anachronisme du mot « gender » sans que quiconque se soit plaint d’un déficit d’intelligibilité). En réalité, lorsque le « genre » finit par s’imposer dans le champ académique, au début des années 1990, c’est plutôt parce que la tendance est désormais de critiquer le féminisme. C’est alors, en effet, qu’on s’intéresse de nouveau – au prix d’un détour par la French Theory, c’est-à-dire la lecture américaine des Foucault, Derrida et autres Deleuze – aux anomalies et aux troubles de la sexualité qui avaient, trente ans plus tôt, motivé l’introduction du nouveau concept : l’intersexualité, et plus encore, on va le voir, le transsexualisme, figures centrales de la pensée « queer » dont Judith Butler serait en quelque sorte le prophète.
Dans le présent billet (qui fait suite à celui-ci), je voudrais donc revenir sur les véritables origines du « genre », expliquer autant que possible ce qui a rendu la notion légitime, voire inévitable, en éclairer le contexte intellectuel, et peut-être proposer quelques éléments de réflexion critique. Sans préjuger de la suite de l’enquête, j’estimerais volontiers que c’est la phase la plus intéressante de l’histoire du « genre », et peut-être la seule qui le soit vraiment. Le reste n’est, par bien des côtés, que « littérature ».
Le problème : les deux figures de l’hermaphrodisme
L’introduction et la première théorisation du « genre » se situe à un carrefour de problèmes, de disciplines, mais aussi de perspectives idéologiques et militantes extrêmement variés. Une cartographie, même sommaire, de cet entrelacs est donc indispensable. Au départ, il y a le phénomène, difficile et rare, de l’intersexualité. On désigne sous ce nom un ensemble d’anomalies dont l’« hermaphrodisme », au sens originel, n’est qu’une espèce : Hermaphrodite était le fils d’Hermès et d’Aphrodite, c’était un garçon pourvu de seins, figure symétrique, si l’on veut, de l’androgyne mythique, personnage féminin et barbu. L’intersexuel est un individu présentant, à différents niveaux, une ambiguïté biologique. Elle peut se manifester directement au niveau anatomique (externe ou interne), ou affecter également le système hormonal ou les chromosomes, comme dans le cas des individus dits « 47XXY » ou des femmes 46XY (d’autres chromosomes que ceux dits « sexuels » intervenant dans l’apparition des caractères sexuels). L’intersexualité peut être décelable à l’œil nu ou ne se révéler que bien plus tard, lors d’examens approfondis. Elle peut s’accompagner ou non de déficits cognitifs ou de troubles profonds de la personnalité ; sa découverte tardive peut, ou non, provoquer une grave crise psychique. La rareté des cas et les incessantes découvertes ne cessent de complexifier l’image scientifique de l’intersexualité, interférant avec les revendications militantes qui ont émergé depuis une dizaine d’années – symbolisées par l’ajout du « I » de « intersexuel » à l’acronyme LGBT qui s’affiche dans les fameuses « parades ».
Dans cet acronyme, qui ne cesse de s’allonger si l’on en croit le vertigineux article qui lui est consacré sur Wikipedia, le « T » possède un statut ambigu : on ne sait aujourd’hui s’il faut lire « transsexuel » ou « transgenre », ce dernier label étant venu récemment concurrencer le premier. Ce « T » renvoie, en tous cas, au deuxième grand problème qui présida à l’invention du « genre ». Alors que l’intersexualité est de nature biologique, le transsexualisme concerne des individus qui ne présentent pas d’anomalie physique. Ou plutôt, selon leurs propres dires, dont tout le physique est une anomalie : la description classique du transsexuel est celle d’une personne qui se sent enfermée dans un corps du mauvais sexe, dans un corps du sexe opposé à celui de son être profond. Homme emprisonné dans un corps de femme, âme de femme enfermée dans un corps d’homme, comme une sorte de figure limite de l’hermaphrodisme – on parlait d’ailleurs volontiers, au XIXe siècle, d’« hermaphrodisme psychique ».
Alors que l’hermaphrodisme biologique a toujours existé, a toujours été connu, au moins dans ses formes les plus visibles, le syndrome transsexuel est, si l’on peut dire, d’invention récente. Le mot lui-même s’est imposé dans les années 1950. Au début du xxe siècle, le transsexualisme, en tant que désir (voire « conscience », ou conviction) d’appartenir à l’autre sexe, pouvait encore être considéré comme une forme de psychose, supposant une altération grave du rapport à la réalité. Un fameux cas commenté par Freud, celui du « Président Schreiber », en donne un aperçu saisissant. Or il apparut peu à peu que les symptômes ne cadraient pas avec ceux des psychoses : les patients ne semblent pas « fous » ; hormis leur vœu apparemment délirant, ils peuvent faire la preuve d’une bonne adaptation à la réalité, ne sont pas des hallucinés, n’ont pas un comportement erratique. Ils sont capables d’une cohérence et d’une constance extraordinaire dans la manifestation de leur vœu.
Comprendre comment ce syndrome singulier finit par être rapproché de l’intersexualité, au point de constituer avec lui la base empirique de l’invention du « genre », c’est la clé de toute l’histoire dont j’aimerais restituer la logique. L’hypothèse du « genre », en effet, fut d’abord proposée pour analyser l’intersexualité. Le cas paradigmatique était alors celui d’un individu de sexe ambigu, « classé » dans un sexe à sa naissance, sur la foi d’indices jugés probants, élevé conformément à ce sexe, et se concevant lui-même comme étant de ce sexe : jusqu’à ce qu’un examen plus poussé, par exemple de tissus internes, révèle qu’il est « en réalité » de l’autre sexe. On a alors une discordance entre le sexe scientifiquement établi sur le plan biologique, et le sexe socialement reconnu et consciemment assumé par l’individu. C’est ce sexe psychosocial qui sera appelé « genre », par opposition au sexe qu’on dit alors biologique.
Pourtant, l’extrême rareté des cas d’intersexualité n’aurait pu permettre aux spécialistes de formuler une théorie générale du rapport entre les composantes biologiques et les composantes psychosociales du sexe, si une population transsexuelle en croissance exponentielle ne s’était offerte comme terrain d’observation privilégié. Comme l’a écrit un des meilleurs connaisseurs du sujet, le philosophe et psychanalyste Pierre-Henri Castel (voir la Note bibliographique ci-dessous), l’hermaphrodisme ne permettait que des expériences, menées sur un échantillon très restreint. Le transsexualisme, lui, permit une véritable expérimentation, d’autant plus ample que l’« offre » médicale ne cessait de susciter et nourrir, voire de construire, la « demande » transsexuelle. La première « théorie du genre » s’élaborait à mesure qu’elle fabriquait, pour ainsi dire, l’objet qui servait à la valider sur le terrain expérimental.
Pour comprendre cet étrange phénomène, il faut élargir le champ de vision, saisir d’autres fils, multiplier les perspectives – jusqu’au bord du vertige que fait naître la « métamorphose impensable » du transsexualisme, comme la désigne si justement P.-H. Castel. Trois facteurs configurent l’arrière-plan de la scène qui voit apparaître le « genre » vers la fin des années 1950 :
• d’abord, l’émergence d’une « science de la sexualité », la sexologie, dont la trajectoire issue d’Allemagne à la fin du XIXe siècle se poursuit aux États-Unis après la Deuxième guerre mondiale, et qui ne va cesser de croiser, sur un mode généralement conflictuel, la trajectoire de la psychanalyse freudienne, dont elle conteste efficacement la suprématie ;
• ensuite, la naissance et le développement de l’endocrinologie, qui accompagne la découverte du rôle des hormones dans la formation et le fonctionnement des organes sexuels, et qui, combinant ses effets avec ceux des progrès de la chirurgie, permet des modifications radicales du comportement sexuel et sexué ;
• enfin, il faudra mentionner la place éminente des sciences sociales, et notamment de la sociologie américaine de l’après-guerre, dont la présence institutionnelle en contexte médical jouera un rôle décisif dans l’élaboration d’identité et de rôle qui donnent corps à la notion de « genre ».
I. La « science de la sexualité », de Berlin à Baltimore
La « sexologie » n’a pas toujours été le titre d’une rubrique aguicheuse pour magazines féminins à grand tirage, entre « psycho » et « astro ». Ce fut d’abord le nom d’une ambition scientifique, née au XIXe siècle, dont les lecteurs de Michel Foucault connaissent les avatars sous l’égide de la scientia sexualis : tenir un discours savant sur ce nouveau domaine, la « sexualité », qu’on voulait constituer en l’arrachant aux moralistes, et en le coulant dans le moule des sciences de la nature. Le propos se veut à la fois descriptif – par opposition au discours normatif des moralistes – et thérapeutique. La sexologie naît dans une Allemagne impériale dont le code pénal réprime cruellement les « actes contre nature ». La figure qui domine cette école est celle de Magnus Hirschfeld (1868-1935, de douze ans le cadet de Freud). Sous son influence, la Sexualwissenschaft reçoit dès le départ une orientation positiviste et libertaire. Hirschfeld, lui-même homosexuel, milite activement pour la décriminalisation des actes homosexuels. Héritier de l’esprit des Lumières, il estime que la science doit se mettre au service de la justice : établir que l’homosexualité relève d’une force biologique aussi irrépressible, chez les personnes concernées, que celle qui incline la plupart des autres vers le sexe opposé, est à ses yeux la façon la plus efficace d’ôter à l’homosexualité son caractère de perversion morale. C’est dans le cadre de son travail sur l’homosexualité qu’Hirschfeld aborde le transsexualisme, alors appréhendé sous les espèces de ce qu’il nomme « transvestisme » (ce n’est qu’à partir des années 1950 que le transsexualisme sera clairement distingué du transvestisme, grâce aux travaux d’un disciple de Hirschfeld, Harry Benjamin, venu s’établir aux États-Unis, où il participa à l’implantation de la sexologie).
La sexologie qui s’élabore sous l’Allemagne de Weimar possède, pour notre propos, trois caractères distinctifs :
1) l’ambition descriptive et taxinomique, visant à la description la plus fine possible des multiples variantes de l’expression de l’instinct sexuel. La sexologie élabore par exemple une échelle au long de laquelle répartir les comportements typiques, de l’hétérosexuel viril à l’homosexuel efféminé, avec un puissant effet de « naturalisation » de ces diverses variantes. L’hétérosexualité n’est pas plus « naturelle » que l’homosexualité, elle est simplement plus fréquente. Quant au transvestisme, Hirschfeld s’intéressa à lui afin d’en dissocier l’homosexualité – une fois établi, notamment, qu’un homme peut désirer (à des fins de gratification sexuelle, ou pas forcément) s’habiller en femme sans pour autant être homosexuel. Le « transvestiste », autrement dit, n’est pas un homosexuel caricatural, encore moins la « vérité » de l’homosexuel.
La taxinomie, et plus généralement la terminologie, restera un champ de bataille privilégié de la sexologie. C’est elle qui substituera la « déviance » à la « perversion », par exemple – c’est-à-dire un simple écart par rapport à une norme statistique plutôt qu’un vice moral ; et John Money, le véritable inventeur du « genre », est également crédité de l’introduction du terme (choisi pour sa neutralité morale) de « paraphilie », ou encore de la notion d’« orientation sexuelle ». On connaît par ailleurs les batailles qui se livrent avant chaque nouvelle édition du fameux manuel de diagnostic édité par l’Association des psychiatres américains (APA), le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of mental disorders) : le DSM III, qui paraît en 1980, fait ainsi disparaître l’homosexualité de la liste des pathologies (décision prise, rappelons-le, à la majorité des voix et non par consensus scientifique, comme c’est habituellement la règle) ; il substitue la « paraphilie » à la « perversion » (masochisme, etc.), et officialise la redéfinition du transsexualisme en « trouble de l’identité de genre » (gender identity disorder) – avant l’introduction de la catégorie de « dysphorie de genre » (gender dysphoria), au grand dam de nombreux psychanalystes.
2) Deuxième caractère distinctif de la sexologie, le statut entièrement nouveau conféré à la parole des patients, avec le souci d’enregistrer au plus près leur propre manière d’exprimer leur vécu subjectif – par exemple leur désir irrésistible de changer de sexe (c’est ce statut de la parole que Foucault inscrit dans la continuité du privilège occidental de « l’aveu » comme source de vérité. Cette «généalogie», cependant, n’est pas forcément plus éclairante que celle qui remonterait plus directement au Romantisme et, derrière lui, à la croyance typiquement moderne en l’accès privilégié du «sujet» à la vérité de son expérience intérieure). Ce statut de la parole se retrouve dans la psychanalyse – Freud suivit d’ailleurs de près les travaux de la sexologie, dont le « naturalisme » correspond largement à son inspiration initiale. Nous verrons que ce primat reconnu à la parole des patients jouera un rôle décisif dans la naissance du « phénomène transsexuel », comme l’appelait H. Benjamin.
3) L’orientation militante, voire libertaire, qui, dans le cas de l’Allemagne visait directement la modification des institutions pénales. En prenant les choses de plus loin, on pourrait dire que le succès culturel de la sexologie (que symbolisera, dans les années 1950 aux États-Unis, le fameux « rapport Kinsey » sur le comportement sexuel des Américains) tient au fait qu’elle s’inscrit parfaitement dans le schème intellectuel du positivisme, de la séparation des faits et des valeurs, des données de la science et des prescriptions de la morale. Décrire et expliquer les conduites « déviantes » en termes scientifiques et statistiques, c’est déjà les normaliser, contribuer à les rendre socialement acceptables, et par là préparer aussi leur future reconnaissance au titre d’« identités sexuelles » légitimes.
La sexologie allemande prit pied avec succès aux États-Unis, à l’occasion notamment de l’arrivée de nombreux savants allemands contraints de fuir le nazisme. Elle trouva un terrain d’accueil favorable dans la psychiatrie d’inspiration behavioriste, fortement tournée vers l’expérimentation, dont le foyer historique était l’université Johns Hopkins de Baltimore. C’est cette université que ralliera John Money, où il fondera une Gender identity clinic. Or, contrairement à une image simpliste de l’histoire de la psychiatrie, la tradition américaine dans ce domaine a toujours été marquée par une forte résistance à la psychanalyse. Celle-ci passe à la fois pour trop complexe, peu vérifiable empiriquement, et ses résultats pour trop difficiles à évaluer dans le cadre très normatif de la prise en charge clinique des patients.
Freud avait beaucoup emprunté aux premiers travaux de la sexologie allemande, et il en partageait assurément le rejet de la pénalisation des « perversions ». En même temps, il n’y avait rien de libertaire dans l’orientation profonde de son travail, et les sexologues « orthodoxes » ne furent pas longs à percevoir que la théorisation du « complexe d’Œdipe » était porteuse d’une normativité hétérosexuelle rénovée. Par delà des ressemblances de surface, psychanalyse et sexologie behavioriste sont donc assez radicalement antagonistes, et l’émergence du gender, on le verra, représente de ce point de vue une défaite de la psychanalyse, cruciale lors de l’élaboration du concept, et qui continue encore aujourd’hui de marquer les débats : songeons à l’alliance, naguère improbable, qui s’est nouée à propos du « genre » entre certains psychanalystes et les défenseurs de la morale traditionnelle.
Sexologie et psychanalyse divergent par leurs méthodes comme par leurs ambitions. La psychanalyse repose sur des thérapies longues, hautement personnalisées, au cours desquelles le praticien cherche à reconstituer toute l’histoire du patient, à connaître notamment le détail des liens intra-familiaux, les antécédents des parents, l’histoire clinique de la fratrie, etc. La réponse du psychanalyste est elle-même individualisée, assez empirique finalement, visant à un « mieux être » du patient et à sa meilleure adaptation possible à la vie relationnelle. La sexologie s’adapte mieux aux contraintes de la prise en charge hospitalière. Elle « catégorise » volontiers ses patients, vise à établir des procédures standard à partir de vastes échantillons statistiques, se montre beaucoup moins hostile que la psychanalyse à la prescription médicamenteuse. Et, surtout, elle est beaucoup moins normative : dans la prise en charge d’un transsexuel, par exemple, la sexologie ne veut pas se poser la question de savoir si le désir de changer de sexe est le symptôme d’un trouble profond qu’il faudrait, sinon réussir à transformer, du moins rendre « vivable » pour le patient. Sa tendance sera de « naturaliser » le vœu transsexuel, de l’accepter tel qu’il sort de la bouche de l’individu – et si possible de l’accompagner dans la réalisation de son vœu. Elle réussit si le patient, par exemple de sexe masculin, finit par réussir à « passer pour » une femme dans ses interactions sociales aussi bien qu’à ses propres yeux. Et c’est là qu’une seconde série de facteurs va modifier radicalement la donne.
II. Hormones et bistouri
Ce nouveau facteur, c’est le progrès scientifique et médical que représente la découverte du rôle des hormones dans la formation et le fonctionnement des organes sexuels, et dans le comportement en général. L’entre-deux-guerres mondiales voit l’essor spectaculaire de l’endocrinologie (couronnés par plusieurs prix Nobel). Bientôt suivra la mise au point de traitements à base d’hormones, particulièrement efficients pour ce qui touche à la sexualité et à l’agressivité. L’endocrinologie offre une alternative biologique assez irrésistible aux explications psychanalytiques qui se font en termes intra-psychiques. Tout naturellement, elle séduira la sexologie américaine et s’incorporera aisément à sa tradition behavioriste : non seulement on peut expliquer par le déséquilibre hormonal nombre de comportements aberrants ou violents, mais on peut, par l’administration d’hormones, obtenir des résultats spectaculaires dans la modification des conduites, et même dans l’anatomie des patients. Des doses massives – et continues – d’hormones dites « féminines » (cette appellation est évidemment contestable – les hormones n’ont pas de sexe – mais elle contribue fortement aux mythes que fait naître l’endocrinologie) permettent par exemple de transformer l’apparence d’un transsexuel, de bloquer l’apparition des caractères sexuels secondaires masculins, bref de féminiser en profondeur un sujet qui refuse l’appartenance dictée par son sexe génital.
Entre temps, la chirurgie plastique avait elle aussi fait depuis le xixe siècle des progrès considérables. Il était désormais possible de rectifier dès la naissance des organes sexuels mal formés ou mutilés – par exemple dans les cas d’intersexualité – et même d’opérer un sujet adulte pour lui « dessiner » des organes féminins ou masculins contraires à son sexe de naissance. (En matière de « phalloplastie », les opérations furent mises au point notamment à titre de chirurgie réparatrice sur des mutilés de la Première guerre mondiale). Le passage à une chirurgie « amélioratrice », répondant à la demande d’intersexuels ou de transsexuels, s’effectua d’abord dans une semi-clandestinité, puis en toute légalité au Danemark, dont la législation d’interdisait pas la castration médicale. C’est ainsi qu’en 1952, une équipe danoise conduite par le Pr Christian Hamburger opéra George Jorgensen, le plus fameux des patients de Harry Benjamin : un ancien GI qui deviendra « Christine ». Son cas connut une médiatisation absolument sans précédent, et fera date dans l’histoire du transsexualisme. Le militantisme pour le droit moral au changement de sexe disposera dès lors d’un « scénario » qui pourra être répliqué presque indéfiniment.
Dans la conjonction de l’endocrinologie et de la chirurgie se nouent deux enjeux décisifs. En premier lieu, elle renforce la « naturalisation » des conduites dites déviantes, déjà amorcée par la sexologie allemande. Peut-être suffit-il de songer au vaste impact populaire, dans la culture des années 1950, des explications de la violence (et singulièrement de la violence sexuelle) par les hormones : « excès de testostérone », dit-on alors, comme si tout était ainsi rendu clair. C’est une époque où, aux États-Unis, on « traite » certains types de délinquants avec des hormones, de façon apparemment efficace et avec l’avantage non négligeable d’éviter par là même d’avoir à s’interroger sur les éventuelles causes morales et sociales des conduites incriminées. John Money, le psychologue et endocrinologiste qui va « inventer » le gender, fut d’ailleurs l’avocat efficace de la « castration chimique » des délinquants sexuels… La possibilité de réguler médicalement les conduites et le fonctionnement de l’organisme devient, pourrait-on dire, une évidence culturelle – dont l’invention de la pilule contraceptive par Gregory Pincus, en 1956 (commercialisée en 1966) est le plus durable symbole.
Le second enjeu majeur qu’on peut localiser dans la dimension proprement clinique de notre histoire, c’est le privilège accordé spontanément, par les médecins spécialistes de l’intersexualité et du transsexualisme, à la « demande » du patient. Comme l’a écrit Pierre-Henri Castel, qui fait ici entendre les perplexités du psychanalyste :
le choix de répondre à la demande d’opération telle qu’elle se présente dans la bouche des patients est commandé à l’arrière-plan par un faisceau dense d’assomptions théoriques : puisque le statut hormonal régit absolument le vécu mental (c’est le fond de représentations populaires et semi-savantes sur lequel on s’appuie), il n’y a pas à interroger la demande en tant que telle, c’est l’effet de ce statut, la preuve étant la conviction subjective du malade et son insistance à se faire opérer. L’argument compassionnel est si fort que jamais on n’interroge de psychiatres […]. Les malades ne sont pas fous, mais des homosexuels malheureux (ce malheur expliquant leur détresse psychique) ; pas besoin d’expertise extra-médicale hors du bon sens.
Ce phénomène renforce le primat déjà accordé, dans la tradition des études savantes sur la sexualité, à la parole des malades : mais ici, on le voit, cette parole franchit l’étape d’une « demande » rendue possible, concevable, formulable, par le progrès scientifique et technique. Le vœu transsexuel n’est plus purement et simplement délirant : il a un objet, il répond à une offre existante et, en ce sens, on peut dire qu’il est transformé par cette offre, « construit » par elle et même en fonction d’elle. L’alliance de chirurgie et de traitement hormonal offre ainsi une issue inespérée au « formidable désir de rejoindre l’‘autre sexe’ » dont a parlé Foucault dans son analyse du cas d’Alexina Barbin, hermaphrodite de la fin du XIXe siècle qui finit par se suicider. En même temps, l’expérimentation des traitements, pratiqués sur des sujets non seulement consentants mais demandeurs, contribue de façon majeure à accréditer la clinique endocrinologique, à lui conférer sa légitimité à la fois scientifique et humanitaire. Les enjeux académiques, scientifiques, moraux et commerciaux sont ici liés de façon inextricable, dans une configuration qui reste typique de tous les débats bioéthiques postérieurs.
III. Des sciences sociales au « sexe social »
Les sciences sociales jouissent, aux États-Unis après la Seconde guerre mondiale, d’un prestige exceptionnel. On connaît leur contribution à la conduite de la guerre, lorsqu’elles furent « mobilisées » pour aider les états-majors à cerner les contours du « caractère national » allemand (de même la psychiatrie fut-elle sollicitée pour la prise en charge des traumatismes liés au stress intense des combats, singulièrement ceux du Pacifique). Dès avant-guerre, le courant « Culture et Personnalité », illustré par Ruth Benedict, Margaret Mead et Ralph Linton avait réalisé la première association entre anthropologie sociale et psychanalyse. Après-guerre, les sciences sociales sont présentes institutionnellement dans les grands centres médicaux. Les équipes de psychiatres y sont couramment assistées par des sociologues, des anthropologues, qui les aident à élaborer de nouvelles descriptions cliniques. Ils fournissent en même temps aux établissements leur méthodologie pour les « enquêtes de satisfaction » et autres outils statistiques. Il est tentant de suggérer, à cet égard, que la sociologie a joué un rôle important dans le crédit accordé à la « satisfaction » exprimée par les patients opérés pour un changement de sexe : cette satisfaction, enregistrée de façon anonyme, « objective », sur des échantillons statistiques importants, sera utilisée efficacement contre les prétentions thérapeutiques de la psychiatrie classique et de la psychanalyse, tout en contribuant à façonner une « image type » du transsexuel.
Dans les Gender studies, les travaux de Margaret Mead (1901-1978) sur les rapports entre sexes en Océanie sont souvent cités à l’appui de l’idée d’une détermination purement culturelle des « tempéraments » masculins et féminins. Elle écrivait en effet, dans Mœurs et sexualité en Océanie (1935) :
les traits de caractères que nous qualifions de masculins ou de féminins ne sont, pour nombre d’entre eux sinon en totalité, déterminés par le sexe de façon aussi superficielle que le sont les vêtements, les manières et la coiffure qu’une époque assigne à l’un ou l’autre sexe.
Et Mead de décrire, avec une force évocatrice remarquable, les gestes, les attitudes, les discours typiques qui accompagnent, dans diverses cultures, les enfants dès la naissance, d’une façon qui les imprègne progressivement du modèle (pattern) sexué qu’ils reproduiront spontanément à l’âge adulte. Dans L’un et l’autre sexe (Male and Female: A Study of the Sexes in a Changing World, 1949), Mead étend sa réflexion en instruisant une comparaison approfondie de l’apprentissage des conduites sexuées en Océanie et dans l’Amérique contemporaine. Elle suggère des voies de transformation de la culture dominante, dans une veine qui peut, à certains égards, être rapprochée de celle du Deuxième sexe, qui paraît en France au même moment (mais on doit à l’honnêteté de dire que l’ouvrage de Mead est à la fois moins long, moins radical, plus facile à comprendre et plus plaisant à lire que celui de Simone de Beauvoir).
Si l’on peut dire sans doute que Margaret Mead a fourni à la psychologie américaine un équivalent de l’idée qu’on « devient » homme ou femme par imprégnation culturelle, ce sont d’autres concepts qui vont se révéler déterminants dans l’invention du « gender ». En premier lieu, celui de « rôle » de sexe, mis au point par le sociologue Talcott Parsons (Family socialization and interaction process, 1956), et repris par Erving Goffmann (The presentation of Self in everyday life, 1959) : soit l’idée, aujourd’hui passée dans le domaine public, que la vie sociale est faite de rôles complémentaires, de comportements plus ou moins stéréotypés qu’on peut assumer avec plus ou moins de sincérité et de conviction – et, faut-il ajouter, de « légitimité » : rien n’interdit a priori qu’un individu d’un certain sexe puisse assumer avec succès le « rôle » dévolu habituellement à l’autre sexe.
Il faut signaler également, toujours d’Erving Goffmann, la parution de Stigma (1963), centré sur « la gestion de l’identité abîmée ». Ce bref ouvrage met en évidence la finesse et la subtilité des stratégies adoptées par des individus « différents » pour se faire accepter dans les interactions sociales. Goffmann y popularise notamment le concept de passing (soit le fait de réussir à « passer pour » ce que l’on sait ne pas être vraiment), qui sera déterminant dans la mise en forme par la sexologie du transsexualisme « réussi ».
Les années 1950 sont enfin celles qui voient l’apparition et le succès extraordinaire du concept d’« identité », au sens que le mot a pris dans les sciences sociales. On sait, grâce au travaux de l’historien américain Philip Gleason, qu’on le doit au psychanalyste Erik Erikson, et qu’il naît de la rencontre de l’école freudienne et de l’anthropologie culturelle américaine (Gregory Bateson, Margaret Mead). Ce concept nous est désormais familier, puisque nous parlons tous volontiers de notre « identité ». Nous désignons alors par là à la fois le sens subjectif de notre propre existence, dans ce qu’elle a de singulier (« ce que c’est pour moi d’être moi »), et les appartenances sociales qui nous définissent (l’identité que me confèrent mes origines, mes croyances, mes choix esthétiques, mon métier, etc.). Aussi parle-t-on techniquement de l’« identité psychosociale » : c’est le titre de l’entrée rédigée par Erikson pour l’International Encyclopedia of Social Sciences (1958), et il est remarquable qu’Erikson lui-même, dans cet article, finit par renoncer à définir la-dite « identité ». Il n’est pas du tout certain que nous soyons aujourd’hui mieux équipés pour le faire, et pourtant nous semblons comprendre parfaitement de quoi il s’agit. Tout de même que nous concevons fort bien ce que signifie la sous-espèce de cette identité que nous appelons « identité sexuelle » : par quoi il est clair, en tous cas, que nous entendons autre chose que l’« identité » au sens de l’état civil, celle qui, en matière de sexe, doit pouvoir être établie par une inspection de l’anatomie.
Dans son étude du cas d’Alexina Barbin, Foucault mentionne la première source de sa documentation, un article médical publié dans les Annales d’hygiène publique et de médecine légale, en 1860, sous le titre : « Question d’identité. Vice de conformation des organes génitaux externes. – Hypospadias. – Erreur sur le sexe ». Et là, il ne fait aucun doute que la « question d’identité » est celle qui relève de l’inscription d’un sexe erroné à l’état civil d’Alexina : pour le Dr Chesnet, elle fut à tort « déclarée comme une fille », alors qu’elle « est un homme, hermaphrodite sans doute, mais avec une prédominance évidente du sexe masculin ». Il préconise implicitement la rectification de son état civil. Un siècle plus tard, en 1960, il était devenu possible de parler de l’« identité sexuelle » – et bientôt, de l’« identité de genre » – pour désigner l’appartenance subjective, « vécue », de quelqu’un à l’un ou l’autre sexe – ou peut-être à aucun des deux, ou aux deux à la fois. Et il deviendra possible pour quelqu’un d’obtenir la rectification de son état civil, non pour réparer une erreur – ou alors, celle de la nature elle-même, – mais pour faire enregistrer la nouvelle « identité sexuelle » choisie par le requérant.
***
Il me semble que, au prix de détours qu’on pourra trouver laborieux, mais qui restituent du moins le chemin que j’ai cru devoir emprunter, nous voici désormais en possession des divers éléments qui forment l’arrière-plan de la première conceptualisation du genre. Les dates mentionnées veulent faire sentir que la fin des années 1950 est marquée par une remarquable effervescence intellectuelle dont le foyer est aux États-Unis. Les trois « lignes » évoquées – présentées séparément pour la clarté (toute relative, sans doute) de l’exposé – auraient pu être complétées par d’autres, mais elles me semblent vraiment indispensables à l’intelligence du problème : il faut tenir ensemble le fil « psychologique » de la sexologie et de ses rapports conflictuels avec la psychanalyse, le fil « clinique » de l’endocrinologie et de la chirurgie, dans leur impact sur les « demandes » émanant d’hermaphrodites et de transsexuels, et le fil « sociologique » qui fournit à l’analyse les concepts de « rôle » et d’« identité » qui serviront à formuler la distinction entre le sexe et le genre.
En 1955, John Money publie un article sur l’hermaphrodisme, qu’il signe avec ses collègues de Baltimore, John et Joan Hampson : c’est la première théorisation du « genre », qu’il associe ici à la notion de « rôle de genre ». Money entend séparer nettement les aspects biologiques et les aspects « sociaux » du sexe ; il soutient, à propos des hermaphrodites, que le « sexe d’élevage » prime le sexe biologique, y compris lorsque l’assignation du sexe est erronée selon les critères biologiques. Money se réclame de la sexologie et est un spécialiste de l’endocrinologie. Ses travaux inaugurent une décennie particulièrement féconde. Bientôt, depuis l’université de Los Angeles (UCLA), le docteur Robert Stoller « répond » à Money, à partir de ses propres travaux portant, non sur l’hermaphrodisme, mais sur le transsexualisme. En 1964, c’est Stoller qui introduit dans un article la notion d’« identité de genre » (gender identity). Stoller est psychiatre et psychanalyste : paradoxe de cette histoire, malgré ses réticences croissantes à l’égard des travaux de Money et sa pratique des « réassignations de sexe », Stoller sera finalement celui qui consacrera la distinction entre sexe et genre, dans le livre déjà cité, Sex and Gender, qui paraît en 1968. C’est de ce texte que nous repartirons dans la prochaine livraison de cette « histoire du genre », bien moins brève que prévue.
Note bibliographique :
Pour rédiger ce billet, outre les liens inclus et les ouvrages cités dans le texte, je me suis servi principalement des sources suivantes :
Pierre-Henri CASTEL, La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, 2003. Ouvrage indispensable pour connaître la naissance du « genre » dans son véritable contexte médical et idéologique, assorti d’une réflexion philosophique d’une rare qualité. Castel propose généreusement, sur son site, un abondant matériel qui permet de compléter son livre de 2003. On peut consulter notamment :
« Quelques réflexions pour établir la chronologie du “phénomène transsexuel” »
Michel FOUCAULT, Herculine Babin, dite Alexina B., Gallimard, 1978 ; Dits et Ecrits II, Gallimard, 1994.
Robert STOLLER, Sex and Gender: On the Development of Masculinity and Femininity I, Science House, NY, 1968. Le livre, volontairement didactique, se lit facilement et permet de se familiariser avec l’extrême complexité des cas auxquels Stoller a été confronté (trad. fr. en 1978 chez Gallimard: Recherches sur l’identité sexuelle).
Robert STOLLER et Alexander ROSEN, « The Intersexed Patient », California Medicine, 91 (nov. 1959) : contient une présentation limpide de l’état des connaissances et des débats sur l’intersexualité à la fin des années 1950, lorsque la notion de « genre » ne s’est pas encore complètement imposée (l’état scientifique de la question de l’intersexualité s’est énormément complexifié depuis, comme l’explique P.-H. Castel dans une annexe de son livre, reproduite ici).

13 juin 2012 at 08:49
Merci pour cet article d’une admirable érudition.
Sans doute a-t-on eu quelques bonnes raisons de propager la notion de genre.
Mais ce qui me gêne toujours dans cette terminologie est qu’elle recoupe celle de la branche de la biologie appelée "taxinomie" ou "taxonomie". Or, dans les diverses classifications des espèces vivantes, depuis Charles Linné, il est d’usage d’appelé "genre" le taxon qui précède immédiatement l’espèce. Plus généralement on peut appeler genres tous les taxons en précisant que le "genre prochain" est le "genre", le plus proche de l’espèce, ce que Linné nous a habitué à appeler "genre", en appelant les autres taxons par ordre croissant de généralité : famille, ordre, classe, embranchement, règne.
Ainsi, depuis Linné, le nom latin d’une espèce animale mentionne le "genre", ou "genre prochain" suivi de "l’espèce" :
par exemple, le nom savant du lion est "panthera leo", le lion étant du genre "panthera", comme le tigre et le léopard, mais de l’espèce "leo". Le chat est le "felis cattus", le chat étant du genre "felis", comme le lynx et puma mais de l’espèce "cattus". Le loup est "canis lupus", du genre "canis", comme le renard, le coyote et le chacal, mais de l’espèce " lupus" comme le chien qui n’est qu’un loup domestique etc.
En somme, le terme de "genre" a depuis longtemps une signification si bien déterminée en biologie que je trouve dommage de l’employer pour penser la différence sexuelle qui relève d’un autre mode de classification, qu’il s’agisse de la penser sur le plan culturel ou sur le plan naturel.
Précisons notre pensée : la classification des espèces s’inscrit dans une structure taxinomique d’emboîtement, comparable à celle de poupées russes, depuis les concepts les plus généraux jusqu’au concepts les plus spécifiques. On a ainsi une hiérarchie de "taxons", termes classificateurs qui du plus général au plus particuliers sont : le règne (ex: animal, végétal), l’embranchement (vertébré, invertébré), la classe (poisson,amphibien,reptile mammifère), l’ordre (primate, carnivore…), la famille (lémurien, singes, hominidés), le genre (homo), l’espèce, et je passe les sous-embranchements, super et sous-classes etc.
Or une particularité de la différence sexuelle est qu’elle transcende les différences de taxons: une reine des abeilles, une lionne, une brebis et une femme ont des caractéristiques communes en tant que femelles mais cette communauté de caractéristiques n’est pas de même type que les communautés de caractéristiques qui nous font inclure dans la même espèce brebis et béliers, vaches et taureaux, femmes et hommes.
Il me semble donc que l’introduction du terme "genre" pour penser la différence sexuelle, fût-ce sur un plan purement culturel, occulte la question du type de classification dont relève cette différence. Car la différence sexuelle n’est pas de même nature que la différence entre les genres ou taxons permettant de classer les espèces: elle divise tous les taxons ou "genres" et structure chacun de ces genres de façon analogue. Mais elle ne constitue pas un "genre" ou "taxon" parmi d’autres: voilà pourquoi les hommes, ordinairement, n’ont pas avec les femmes le même type de rapports qu’avec leur chat, leur chien ou leur cheval, de même que les lions n’ont pas avec les lionnes le même type de rapports qu’avec les antilopes…
Du coup, j’ai beaucoup de mal à employer le terme de "genre" pour penser la différence sexuelle, même en termes purement culturels. Quand on me parle genre, je ne pense pas aux différences culturelles entre hommes et femmes, je pense "homo", au sens d’"homo sapiens", par opposition à "homo habilis" ou "homo erectus". S’il est bien question "d’homo" en ce cas, ce n’est pas au sens où l’entendent les sectateurs des théories de Judith Butler. Car, dans le sens où je l’entends, nous sommes tous "homo", quel que soit notre comportement sexuel, et nous sommes tous "sapiens", ce qui est plutôt flatteur, sans plus être "erectus" depuis des dizaines de milliers d’années, ce qui devrait nous incliner à l’humilité…
Blague mise à part, je me demande si le succès de cette terminologie n’est pas l’indice d’un certain dédain pour la biologie dont les notions les plus élémentaires peinent à pénétrer la culture commune.
14 juin 2012 at 09:57
En fait d’érudition, c’est quand même toi le maître, ici!
J’ai moi aussi de fortes réticences à utiliser le mot «genre», et surtout le concept. J’espère qu’elles prendront forme et pourront trouver place dans le prochain billet.
En attendant, tu as sûrement raison d’attirer l’attention sur ces problèmes de classification. Mais il paraît clair que «genre» a été emprunté, à l’origine, à la grammaire, non à la taxonomie. Le mot a été choisi parce qu’il évoque la différence entre masculin et féminin – les «inventeurs» du «genre» estimant que c’est cette différence qui est d’origine sociale et culturelle (en gros, on ne sera pas plus ou moins homme ou femme – biologiquement parlant, et abstraction faite des ambiguïtés qui existent quand même), mais on pourrait être un homme, ou une femme, plus ou moins masculin ou efféminé, et les critères de la «masculinité» ou de la «féminité», en ce sens, seraient culturellement variables.
En tous cas c’est dans cette direction que je partirai. On verra si ça permet de critiquer efficacement la différence proposée entre sexe et genre…
14 juin 2012 at 17:00
" il faut tenir ensemble le fil « psychologique » de la sexologie et de ses rapports conflictuels avec la psychanalyse, le fil « clinique » de l’endocrinologie et de la chirurgie, dans leur impact sur les « demandes » émanant d’hermaphrodites et de transsexuels, et le fil « sociologique » qui fournit à l’analyse les concepts de « rôle » et d’« identité » qui serviront à formuler la distinction entre le sexe et le genre."
Il y a un quatrième fil qui me semble au moins aussi important, sinon plus, c’est celui du militantisme homosexuel. Hirschfeld, Wittig, Butler, Foucault, Fourest, Fassin, etc, la liste est longue.
Nombre des féministes qui poussent le "genre" sont lesbiennes. Mais le féminisme en tant que tel n’est pas nécessairement un allié du "genre".
14 juin 2012 at 17:28
Cher Aristote, vous dites
Mais précisément, dire cela c’est manquer le fait que la première théorisation du «genre» ne doit rien à ce militantisme, qui n’interviendra que fort tard dans ce débat (au moment de ce que j’ai appelé dans le billet précédent le Gender 3.0).
L’époque dont je parle ici est, en gros, celle qui va de 1950 à 1970, soit avant les travaux de Foucault sur la sexualité, et bien entendu avant ceux de Butler & C°.
De l’aveu même de John Money – personnage certes assez équivoque – c’est bien Robert Stoller qui a théorisé la distinction entre sexe et genre, et Stoller était tout sauf un militant. À sa mort, en 1991, il était marié depuis 42 ans à sa femme Sybil, et ils avaient 4 enfants: pas le profil type du lobbyiste gay…
14 juin 2012 at 17:50
Certes, mais qui s’en souciait vraiment ? C’est bien la cause gay qui a mis en scène la théorie du genre, au-delà de la vieille querelle culture-nature, elle-même compliquée par les glissements de sens de ses deux termes constitutifs.
14 juin 2012 at 17:54
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14 juin 2012 at 18:35
D’où l’idée, sinon l’intérêt, de faire l’histoire de cette distinction. Mais mon objectif n’est pas purement historique: je veux vraiment essayer de savoir, à la fin des fins, si ça tient la route ou pas.
14 juin 2012 at 21:59
à Philarête,
Oui, bien sûr, le terme "genre", renvoie à la grammaire plutôt qu’à la taxinomie (je préfère "taxi" à "taxo").
Mais c’est aussi ce qui est troublant dans cette histoire.
Parce que l’emploi du terme "genre" en grammaire, me semble-t-il-car-jen’ai-pas-vérifié-et-il-faudrait-vérifier-m’enfin-j’en-ai-la-flemme-ce-soir, vient de ce que la différence de "genre" utilisée souvent pour marquer la différence des sexes ne se confond pas avec elle pour deux raisons: d’une part un nom de genre féminin peut servir à désigner une personne de sexe masculin (cf. une sentinelle, une estafette, une basse-taille etc) et inversement un nom de genre masculin peut servir à désigner une personne de sexe féminin (un parangon de vertu, un bas-bleu, un soprano léger). Mais il y a encore une autre raison: c’est qu’entre le féminin et le masculin, il y a le neutre, du moins dans un grand nombre de langues.
Ce qui veut peut-être dire que la notion grammaticale de "genre" renvoie à un tout autre type de classification que la classification binaire "masculin/féminin", et que le recoupement de ces deux modes de classification est peut-être incident. Il se pourrait bien que primitivement, le genre féminin ait signifié bien autre chose que le "féminin", le genre "masculin" bien autre chose que le "masculin" et que l’assimilation de chaque genre à un sexe soit dû à une focalisation sur un usage particulier d’un distinguo d’un tout autre type. Par exemple on pourrait imaginer qu’un genre ait servi à marquer l’idée d’extériorité, un autre l’idée d’intériorité et que par la suite, le genre extérieur ait été assimilé au masculin et le genre intérieur au féminin, ou quelque chose de cet acabit…
Du coup, il me semble qu’on peut analyser la démarche de Judith Butler comme procédant de la façon suivante :
1) On commence par assimiler le distinguo grammatical "féminin/masculin" au distinguo biologique masculin/féminin, alors que ces distinguos ne sont pas de même espèce, n’ont pas la même structure.
2) Une fois cette assimilation opérée, on fait mine de découvrir que la distinction grammaticale est ambiguë, ce qui est vrai.
3) Du coup on en déduit que la distinction biologique est marquée par la même ambiguïté.
Or il y a ici deux présupposés discutables:
1) le présupposé que les structures de la langue soient de bons guides pour structurer notre vision du monde (idéalisme linguistique).
2) le présupposé que, plus particulièrement, la distinction grammaticale des "genres" est "homologue" à la distinction biologique des sexes, alors qu’au fond elle a peut être eu depuis toujours un tout autre sens, occulté par l’habitude des grammairiens de penser l’opposition genre 1:genre 2 à l’aide d’une analogie avec l’opposition biologique ente masculin et féminin.
Bon, c’est peut-être une fausse piste, mais j’aimerais bien savoir ce qu’un grammairien pense du sens de la distinction des "genres" grammaticaux, et plus encore ce qu’en pense un linguiste qui peut comparer entre elles des langues ayant des modes de fonctionnement radicalement différents de nos langues indo-européennes.
En tout cas, si une basse et un soprano attendent un enfant, ce n’est pas elle qui porte le bébé dans son ventre et c’est bien lui qui accouchera avec ou sans douleurs… Mais il serait très exagéré d’en déduire que, sur ce point, les rapports entre les sexes ne sont plus ce qu’ils étaient jadis.
15 juin 2012 at 14:46
Vous êtes un chercheur, un vrai chercheur, un chercheur qui fouille, qui réfléchit, qui trouve…chapeau, bravo pour cette nouvelle chronique, elle ouvre des perspectives passionnantes. Bravo pour votre conclusion (provisoire) sur les "fils" à suivre. Vous avez du jugement (sauf en politique politicienne), un des plus beaux compliments que l’ on puisse faire.
Juste une remarque pour vous donner l’impression d’ un lecteur-consommateur. Il faudrait quand même que ces Messieurs-dames partisans de la "théorie du genre" définissent un peu précisément ce qu’ ils soutiennent. Ne vous efforcez-vous pas de faire un immense effort de compréhension sur une théorie fort peu courtoise: fuyante, tricheuse…
Où se définit-elle ?
Comme ARISTOTE (et vous-même) j’ai impression, qu’il faut avoir accepté l’homosexualité ou être un militant de la "cause gay" (= de la légitimation morale de la pratique homosexuelle) pour pouvoir soutenir qu’on peut changer de genre ou refuser son genre (naturel)…plus profondément, il semble qu’ il y ait quelque chose de cassé entre la personne et la nature…un compte à rendre…une décision de ne plus modeler la pensée sur le "ce-qui-existe", mais plutôt sur le "ce-que-je veux"…un fond de refus…de révolte, très moderne, très nietzschéen par exemple…
Que faire avec des "théories" qui renversent implicitement la façon de penser, qui inversent le primat du théorique sur le pratique ?
J’apprécie beaucoup les travaux de Tony ANATRELLA , vous ne les citez jamais ?
15 juin 2012 at 15:27
@ Physdémon
À la bonne heure, là tu fais vraiment le boulot qu’il faut! Voici comment je vois les choses – ce ne sont que des points de repères (vu que j’ai passé un certain temps à explorer cette piste «grammaticale», avant de m’apercevoir qu’elle ne menait en fait pas très loin…).
1) Un peu comme dans ma réponse à Aristote ci-dessus, il faut faire attention à ne pas prendre le débat trop en aval. Quand Butler écrit sur le genre, le mot est passé dans l’usage courant, je veux dire dans son sens récent (en gros la dimension culturelle de la division des sexes). Autrement dit, elle peut l’employer, voire le tordre en tous sens, sans évoquer une seule fois l’origine grammaticale du terme. Le gender est déjà devenu une évidence culturelle, et Butler n’a pas du tout besoin de se référer à l’arbitraire du genre grammatical pour insinuer, par analogie, l’arbitraire de la distinction de sexe.
Cela dit, il y a véritablement chez Butler une forme poussée d’«idéalisme linguistique», comme tu dis: autrement dit l’idée que non seulement nos mots sont arbitraires (leçon de base de la linguistique), mais encore que tous nos concepts le sont, et que ce sont nos concepts qui, comme on dit alors, «construisent» la réalité. De ça, évidemment, il faudra reparler le moment venu.
2) Si l’on regarde un peu ce que racontent les linguistes sur le genre, en gros tout le monde semble d’accord pour dire qu’à l’origine on a donné un genre aux mots pour les appliquer à des êtres de sexe masculin ou féminin. Pour être plus précis: le genre apparaît non pas d’abord dans les noms communs (roi / reine, lion / lionne, etc.) mais dans les pronoms personnels de la troisième personne, type: lui / elle, eux / elles. Là, c’est vraiment marqué, et c’est universel (en tous cas au singulier: cf. anglais «they». Il semble vraiment que ce soit là le point de départ de la distinction de genre. Ensuite, certaines langues ont introduit des marques spécifiques du genre pour les noms communs, et éventuellement pour les adjectifs, avec l’arbitraire (relatif) que l’on sait. Certaines langues ont introduit le neutre – qui, notons-le, n’est pas l’équivalent d’un «troisième sexe», mais bien la marque de l’absence de sexe, neuter, ni l’un ni l’autre.
(On n’est pas obligé de recourir à des hypothèses sur l’origine du langage pour réfléchir à ces faits; il est possible, et même recommandé, de partir plutôt de la manière dont les enfants font l’apprentissage de la distinction de genre: très tôt dans le «dressage» linguistique, il y a la phase où l’on corrige l’enfant systématiquement quand il se trompe de genre; il apprend très vite que «maman» c’est «elle» et «papa» c’est «il», idem pour ses frères et sœurs).
Là, je crois qu’on a des éléments de réflexion intéressants (alors que les spéculations à partir du genre des noms communs — comme on en trouve dans la Grammaire de Port-Royal et toutes les grammaires qui en dérivent, c’est-à-dire un gros paquet (pour la langue française du moins) – ne mènent pas à grand chose. Ce qui est intéressant, c’est ceci: le genre est universellement marqué à la 3° personne; il ne l’est presque jamais à la 1ère ni à la 2nde. Quand «moi» parle avec «toi», i.e. quand deux êtres sont face-à-face, nul besoin de marquer linguistiquement le sexe; quand «nous» parlons d’un tiers, donc d’un absent, là on marque le sexe, en disant «lui» ou «elle». Je ne suis pas sûr d’être allé au bout de ce qu’on peut tirer de cette observation, mais la piste m’intéresse (Irène Théry, la sociologue, s’y est essayée de façon intéressante dans son livre La distinction de sexe, un livre très maussien qui porte aussi la patte de Descombes).
On peut au moins en tirer déjà une leçon non-relativiste: le genre grammatical n’est nullement arbitraire en soi, au contraire il permet d’inscrire dans la langue la différence naturelle des sexes. Après, certains cultures vont étendre l’univers sexué à d’autres que les personnes humaines, et là on va observer des variations intéressantes (plus ou moins); mais pour les personnes humaines, et c’est la base, c’est le premier milieu «signifiant», on a une structuration fondamentale par «il» ou «elle».
15 juin 2012 at 16:02
@ Vicenzo
Je suis d’accord, à 100%, sur le côté «peu courtois» (comme c’est bien dit!) de la théorie. En un sens, c’est même le point de départ de cet «immense effort» (ça, c’est gentil): ces gens-là n’ont visiblement pas le souci d’articuler clairement leur pensée; ils s’en tiennent souvent à des présentations «génétiques» de la notion de «genre», en racontant l’histoire des diverses théories successivement avancées (dans ce type de récit, désormais assez standardisé, Judith Butler apparaît comme la phase ultime, radicale, et jamais personne n’ose avouer que ce qu’elle écrit est parfaitement imbitable (ça, c’est mon vocabulaire à moi). On peut en tirer des slogans, avoir l’impression d’une caution intellectuelle pour des revendications militantes, mais il faudrait avouer qu’il n’y a chez elle pas la queue d’une théorie claire.(*)
Donc, mon effort consiste à reprendre le fil, et à tâcher de voir à quel moment l’histoire s’embrouille. Ma thèse actuelle est qu’elle s’embrouille dès le début, et que ça ne s’arrange pas ensuite… Mais ça ne suffit pas de le dire, donc il faut bosser sérieusement.
Deux réflexions tout de même: 1) le phénomène qui doit frapper, tout de même, c’est que ces laïus sur le genre, souvent introduits en citant Beauvoir («On ne naît pas femme, etc.»), eh! bien, beaucoup de gens ont l’air de les comprendre. Ou sinon de les comprendre, du moins de leur trouver du sens, de s’y «reconnaître». Donc il y a quand même quelque chose à creuser.
2) Dans la réalité des Gender studies, le volet théorique est généralement bidon, mais il n’est là que pour faire bien. Ensuite, on déroule des études au fond très classiques sur, par exemple, l’inégalité de la rémunération hommes / femmes, ou la parité en politique: et là, évidemment, ça devient beaucoup plus clair, puisque ces discours-là réintroduisent ipso facto la bonne vieille distinction de sexes: ne serait-ce que parce qu’on s’appuie en permanence sur des statistiques, et qu’à ce jour on ne sait compter les hommes et les femmes qu’en regardant leur sexe (si je puis dire), et non en les interrogeant sur leur être profond, leur vécu subjectif, ou le sentiment qu’ils ont d’être plus ou moins masculins ou féminins, un peu des deux ou ni l’un ni l’autre. Soit dit en passant, je suis convaincu que l’alliance tactique conclue pour l’instant entre féministes et militants du genre est vouée à exploser, tant la logique des revendications est contradictoire.
Un mot, pour finir, sur votre diagnostic «nietzschéen»: oui, il y a sûrement de cela. Mais derechef, pas forcément à la naissance de la distinction entre sexe et genre, seulement plus tard. Et, même plus tard, il y a aussi d’autres «motifs» puissants à prendre en compte, me semble-t-il, en plus de la révolte contre la «nature», contre le «donné». Par exemple, quelque chose d’aussi central dans notre culture que l’idée que nous avons tous un Moi qui est, en quelque façon, enclos dans un corps, et que le sexe ne caractérise peut-être que cette «enveloppe» biologique.
D’ailleurs, cette partition Moi / corps, n’est-elle pas implicite dans le discours «anti-gender» consistant à dire que «je» dois accepter, faire mien, m’approprier le sexe de mon corps? Je veux dire que la rhétorique anti-nietzschéenne qui prône au fond la soumission à la «nature», la soumission au «donné», ce discours est déjà pris dans la partition entre le Moi et le corps. C’était le sens de mon billet plus ancien sur la notion d’«identité sexuelle». C’est en partie la raison de ma réticence par rapport au discours d’un Anatrella. Disons que je n’ai pas la compétence, ni bien entendu l’expérience, pour le juger – mais son discours présuppose toutes sortes de choses qui ne me paraissent pas si claires, à moi…
Cela dit (et pardon pour ces réponses fleuves – mais tous les commentaires m’aident beaucoup à avancer moi-même), il y a sûrement quelque chose, au fond, de «religieux» dans toute cette affaire. Je veux dire qu’au fond, la position qu’on prend est sans doute déterminée en partie par une sorte d’attitude fondamentale par rapport à ce qui est: d’un côté ceux qui ont tendance à dire «oui», et ceux qui ont tendance à dire «non» (je crois que c’est Claudel qui fait cette distinction: Claudel, c’est le mec qui dit «oui» – oui au monde tel qu’il est, oui à Dieu, oui aux choses-avec-leurs-défauts, oui à Pétain, oui à De Gaulle [je force le trait, hein]; et il y a dans la modernité le grand mouvement de ceux qui disent plutôt «non»).
En tant que philosophe, je pense qu’on ne commence à réfléchir vraiment que le jour où l’on se rend compte qu’on est un peu tiré des deux côtés, qu’on arrive à comprendre à la fois les gens du oui et les gens du non. Et alors on commence à essayer d’avoir un discours qui n’est pas entièrement commandé par une des deux attitudes, ne serait-ce que pour arriver à causer aux deux côtés. Cela dit, évidemment par tempérament et conviction et toutes sortes d’autres raisons, je pense être plutôt du côté de ceux qui disent «oui». C’est sans doute pour cela que mes efforts sont si laborieux, quand j’essaie d’échapper à l’attraction de ma tendance spontanée…
(*) Et, d’ailleurs, si on lit vraiment Butler, on se rend compte que c’est parfaitement assumé chez elle, que son style est conçu, pensé pour «embrouiller» (mettre le «trouble» dans le genre, comme elle dit). On s’en rend moins compte quand on la lit en traduction française, car ses traducteurs (ou plutôt -trices) en général n’ont pas le courage de restituer correctement l’obscurité du style natif de Butler. Mais elle a elle-même parfaitement théorisé son obscurité: elle est persuadée, au fond, que «la langue est fasciste», comme disait Barthes, que si on la respecte, si on écrit clairement, on ne fera qu’énoncer les évidences (évidemment arbitraires, évidemment dictées par toutes sortes d’enjeux de pouvoir et de domination, etc.) qui sont déjà inscrites dans la langue: donc il faut tordre la langue, la prendre par surprise, la violenter, pour lui faire dire quand même ce qu’elle ne «veut» pas dire. Le côté romantique de Butler, c’est qu’elle est persuadée que malgré ça on arrivera à la comprendre, parce qu’il doit exister au fond de nous une espèce de sympathie secrète qui nous rend accessibles aux mystères que ses incantations dévoilent. C’est le côté grande prêtresse de Butler, son côté «mage romantique». Elle est du côté d’Orphée, pas d’Apollon. Et ça marche, en un sens. La preuve, on la prend au sérieux.
15 juin 2012 at 17:54
à Philarête,
Tout ceci est passionnant et je reconnais m’être aventuré quelque peu en émettant l’hypothèse que la distinction des "genres" grammaticaux pût avoir un autre usage primitif que la distinction des sexes.
Il y a tout de même une chose qui m’étonne quand tu me dis que la distinction des genres viendrait de la distinction de la deuxième et de la troisième personne. Est-ce bien le cas dans toutes les langues, y compris les langues les plus éloignées des nôtres ? Le peu que je sais en linguistique me rend très circonspect à l’égard de toute généralité sur les langues. Ne pourrait-on pas dénicher ici ou là quelque langue agglutinante ou polysynthétique qui prendrait cette thèse en défaut ? Car si ce n’était pas le cas, vue la très grande diversité des structures linguistiques, une telle régularité serait tout à fait étonnante : l’indice d’un véritable "universel anthropologique".
D’autre part, Benvéniste dit quelque part que la troisième personne est une "non personne", au sens où elle serait une forme grammaticale par défaut, et ceci, justement, dans toutes les langues. Je trouve intéressant de rapprocher cette remarque de ce que tu dis précédemment sur le fait que la distinction des genres s’originerait dans l’usage de la troisième "non" personne, si je puis dire. Mais pour l’instant je ne sais pas trop quoi en tirer. En tout cas, à défaut de stimuler mon intuition, cela pourra peut-être stimuler la tienne.
J’ai l’impression d’être un détective qui vient de découvrir deux indices et qui cherche le lien entre eux pour donner sens à la scène de crime: c’est très excitant !!!
15 juin 2012 at 18:32
" Ou sinon de les comprendre, du moins de leur trouver du sens, de s’y «reconnaître». Donc il y a quand même quelque chose à creuser."
100 % d’accord. Il n’est en rien surprenant que certains (pas tous) militants de la cause gay aient embrassé la théorie du genre. Ce qui frappe, c’est qu’elle est reçue, clairement formulée ou non, par bien des personnes qui n’appartiennent pas au monde des lobbys gays.
Mon intuition, c’est que la théorie du genre entre en résonance avec le mythe de l’auto-fondation qui est le mythe du monde moderne, ou si l’on préfère, avec une notion simpliste de l’autonomie qui est ce qui nous reste du kantisme.
15 juin 2012 at 19:02
à Aristote,
Là où je vous rejoins, c’est que, même si la théorie du genre de Butler est exprimée de façon confuse, loin d’être une parfaite nouveauté, elle est le point d’aboutissement d’une "tradition intellectuelle" française :
On pourrait proposer la formule :
Sartre + Foucault + Derrida = Judith Butler
Du coup, ce qui fait le succès de Butler est qu’elle a dit ce que beaucoup voulaient entendre dire…
15 juin 2012 at 21:32
@ Physdémon (#12)
— Je partage tes réserves sur le côté «universel anthropologique», en tous cas si on devait le tirer d’un trait commun à toutes les langues. Mais j’ai juste voulu dire (peut-être de façon trop imprécise) que c’est à la 3° personne que le genre est marqué. Après, savoir si toutes les langues possèdent le pronom personnel, etc., ça me dépasse, mais ce serait sûrement étonnant. Disons que, de toutes façons, ce n’est que lorsqu’on parle de quelqu’un à la 3° personne qu’on peut marquer son sexe: ça, ça me paraît une nécessité quasi-logique.
— Et c’est lié, je crois, à cette idée de Benveniste sur la «non-personne». Il veut dire, je crois, que la 3° «personne» n’est pas un interlocuteur, elle n’intervient pas dans le jeu des «personnes» qui participent à l’échange. C’est quelqu’un dont on parle, non quelqu’un qui parle — donc, grammaticalement, une «non-personne». De plus, il y a une vraie asymétrie, entre les 1re-2° personnes d’une part, et la 3° de l’autre: à la 3°, le pronom est vraiment un pronom, il est utilisé pour redésigner quelqu’un qui a déjà été identifié, par exemple par son nom. En revanche, à la 1re et 2° personne, les interlocuteurs n’ont pas besoin de s’identifier préalablement pour pouvoir dire «je» ou «tu» (puisqu’ils échangent, chacun sait quel est celui des deux qui parle). Ce n’est donc pas du tout la même «grammaire», cette fois au sens de la grammaire philosophique. Le pronom, lorsqu’il existe, ne fonctionne pas du tout pareil quand il sert pour les personnes qui échangent dans l’interlocution, et quand il sert à ces personnes pour parler d’un tiers absent.
— D’où une idée, qui me vient comme ça: pour l’enfant, probablement, il y a un moment important qui est celui où il comprend que le «il» ou le «elle» dont on parle devant lui, c’est lui-même, le moment où il comprend que «moi», c’est un «il» ou une «elle». Comme toi je ne suis pas sûr de savoir par où aller ensuite, mais si je devais réfléchir sur le «genre» à partir de faits d’apprentissage linguistique, c’est par là que j’irais (donc, j’irai par là…).
16 juin 2012 at 10:06
à Philarête,
Dire que j’ai fait de l’hébreu pendant un an et que je ne t’ai pas opposé tout de suite cette objection (honte à moi !) :
En hébreu, la différence des genres est marquée à a première et à la deuxième personne comme à la troisième.
Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Morphologie_de_l%27h%C3%A9breu
Cela dit, cette objection est factuelle : je ne sais pas si elle change grand chose au fond de l’affaire. Mais cela peut vouloir dire que certaines langues considère d’emblée qu’on ne s’adresse pas de la même manière à une femme ou à un homme, ou que l’on ne parle pas de soi de la même manière selon le sexe. cela dit, la nécessité d’accorder l’attribut avec le sujet d’un verbe d’état fait que le Français fonctionne parfois de façon similaire: seule une femme peut dire "je suis belle" au lieu de "je suis beau" ; et c’est seulement à une femme qu’on peut dire "tu es belle" au lieu de "tu es beau".
L’hébreu fait le même type de distinction pour tous les verbes d’action puisque la conjugaison varie en genre aussi bien qu’en personne et en nombre…
Je suppose que Judith Butler en déduirait que la langue hébraïque est sexiste (ou genr-istes ?) si elle abordait le sujet, ce qui pourrait être l’occasion de surenchères d’indignation entre associations de lutte contre l’antisémitisme et associations LGBT.
16 juin 2012 at 10:37
La troisième personne est une non-personne…
De fait, sans y avoir réfléchi, nous avons instinctivement enseigné à nos enfants ce que nos parents nous avaient enseigné, à savoir qu’il était très mal poli de parler d’une personne présente en employant "il " ou "elle" pour la désigner.
Butler, ou le XIXème siècle à travers les âges…
16 juin 2012 at 19:00
à Aristote,
Il y a tout de même un cas où la troisième personne était exigée : lorsque l’on s’adressait à Sa Majesté. Mais c’est l’exception qui confirme la règle puisque le but de l’opération était de mettre le roi, personne sacrée, à distance de ses sujets. (Enfin, c’est ce que je suppose sans l’avoir vérifié).
Qu’en pense Son Excellence, le Prince des philosophes ?
17 juin 2012 at 16:33
Attention, je suis un bon républicain, moi!
Et je ne suis pas sûr de ce que je suis censé dire… Sur l’usage de la 3° personne pour s’adresser à sa Majesté, je suppose que l’explication est justement qu’on ne peut pas s’adresser directement à elle, la prendre pour interlocuteur, l’embarquer dans le jeu du «moi» et du «toi». Mais ce n’est qu’une supposition, qui rejoint l’hypothèse physdémoniaque.
Marque du genre aux 2 premières personnes de singulier: faut que j’y réfléchisse un peu plus sans doute!
17 juin 2012 at 20:58
Tiens donc, Philarête, c’est toi qui réponds quand je m’adresse au "Prince des philosophes " ?
Et ça se dit bon républicain, en plus ?
Tss, tss !!!
18 juin 2012 at 14:20
Merci beaucoup, Philarète, de votre réponse, pleine d’ intérêt, à nouveau.
J’espère que vous éditerez votre travail (cette chronique et les précédentes sur le même sujet) en petit livre chez un bon éditeur, il le faut…
Vous dites: "En tant que philosophe, je pense qu’on ne commence à réfléchir vraiment que le jour où l’on se rend compte qu’on est un peu tiré des deux côtés, qu’on arrive à comprendre à la fois les gens du oui et les gens du non. Et alors on commence à essayer d’avoir un discours qui n’est pas entièrement commandé par une des deux attitudes, ne serait-ce que pour arriver à causer aux deux côtés". Comme vous élevez le débat à sa juste hauteur !
Parfois j’ai peur.
Que peut donc faire l’ homme sinon penser l’ être en vérité ?
Que peut-on vouloir d’autre que réaliser les aspirations profondes de sa nature ?
Le bonheur que nous cherchons peut-il être en dysharmonie avec notre être, notre nature ?
Peut-on être en harmonie avec les autres sans se caler sur les aspirations de notre nature commune ?
La nature c’est un donné très riche et souple dans le cas de l’homme, et dynamique (et qui tend à un sur-naturel), mais on ne construit rien contre.
Vous connaissez, bien sûr, "L’ Homme révolté" de CAMUS…la modernité enveloppe en fait une révolte métaphysique, un "non serviam" au réel…CAMUS nous dit : cela finit toujours dans le crime et il le montre. Mais nous continuons et les dégats sont là…où sont leurs réussites ? STALINE, MAO, DSK, SADE ?…
Maintenant c’est le volet "je joue avec le plus intime de mon Moi, mon "genre", mon "activité sexuelle" (berk), mon "identité sexuée", mon identité…ATTENTION. la folie est là.
Après le crime de masse, la folie de masse ?
La condition humaine est si tragique que les "gens du non" , effectivement, on les comprend, dans leur premier mouvement de colère, de révolte, mais ensuite… le temps est venu de leur demander leur bilan, de leur dire qu’ ils conduisent au malheur et ne font que rajouter à la tragédie du monde.
18 juin 2012 at 15:38
@ Physdémon
J’avais compris comme Philarête…
18 juin 2012 at 16:01
Me v’là bien, maint’nant, avec Aristote qui fayote…
18 juin 2012 at 16:07
Et moi, je me suis pris pour Aristote… Entre nous, je ne sais de laquelle des deux méprises je devrais le plus rougir…
18 juin 2012 at 17:23
Ah, l’opacité de la référence…
18 juin 2012 at 17:47
Sans parler du problème des descriptions définies…
18 juin 2012 at 20:42
Est-ce d’ailleurs un problème de "description définie" ou de description tout court ?
L’expression "prince des philosophes" s’emploie d’ordinaire pour désigner Aristote, considéré par beaucoup comme le philosophe "princeps", le premier de la classe (dans les différents sens du terme "classe"), le meilleur des philosophes.
Mais après tout, cette "description" peut référer à d’autres sujets de prédication si les circonstances changent: le "Prince des philosophes" d’hier peut être supplanté par un nouveau-venu. De même que l’expression "le recordman du monde du 100 m a changé de nombreuses fois de référence sans changer de sens (par exemple: Jesse Owens, Jim Hines, Calvin Smith, Ben Johnson, Donovan Bailey, Maurice Greene, Usain Bolt ont tous correspondu successivement à la description "le détenteur du record du monde du 100 mètres"). En tout cas, sans que l’expression "le meilleur des philosophes" ou "le plus rapide des sprinteurs" changent de sens, elle peuvent changer de référence.
Pour ma part, je pense qu’il vaut mieux réserver l’expression "description définie" aux descriptions où un seul sujet de référence est possible, ce qui fait de la description définie un "désignateur rigide" au même titre qu’un nom propre.
Ex: "le recordman du monde du 100 m au 1er janvier 2012".
Ou : "le Prince des Philosophes en 330 avant Jésus-Christ".
Ou : "l’homme qui tua Liberty Valance".
Bon maintenant, je crois que les lecteurs de ce blog conviendront sans difficulté que le "Prince des philosophes sur ce blog", c’est toi, cher Philarête. Et il vaut sans doute mieux être premier dans son village virtuel que second à Athènes ! (Pardonne-moi, je suis d’humeur chambreuse en ce moment !!!)
19 juin 2012 at 17:26
Philarête,
Le lecteur-consommateur revient sur le fond après avoir relu votre superbe article.
L’intersexuel, dites-vous, présente "une ambiguïté biologique"; vous venez ensuite au transexuel.
Il serait interessant de creuser maintenant le "syndrôme transexuel" , "base empirique de l’invention du genre", "désir irrésistible de changer de sexe" (de genre): choix, désir arbitraire, désir acquis progressivement ou inné, "pathologique", à base "génétique", "biologique" ? (mon pauvre, il doit y avoir une foule d’études…)…merci…
20 juin 2012 at 18:51
[...] Une brève histoire du Genre (II) : aux origines d’un concept [...]
14 septembre 2012 at 09:13
Cher Philarète,
Je vous signale un colloque sur le genre organisé par Confrontations et la Catho de Lille, les 28 et 29 septembre. Ce colloque a pour ambition de contribuer à mieux informer les catholiques sur le genre et ses enjeux. La production intellectuelle catho sur le sujet ayant été assez pauvre jusqu’à présent. Programme consultable sur : http://www.confrontations.fr/site/page.php?id_billet=13
Avec mon meilleur souvenir,