Il y a trois cents ans, le 28 juin 1712, naissait Jean-Jacques Rousseau. On organise par ici (dans la région dite « Rhône-Alpes »), pour commémorer l’événement, des « pique-niques républicains ». Festivus mène le bal. Je suppose qu’il entend ainsi rendre hommage au chantre de la vie rustique et de la bonté naturelle de l’homme. Il n’est pas sûr, pourtant, que ce genre d’initiatives contribue notablement à la connaissance de l’auteur du Contrat social. On pourrait donc améliorer le dispositif en diffusant par haut-parleur la lecture de quelques extraits de ses œuvres, pour l’édification des pique-niqueurs républicains. La mastication des sandwichs bio s’en trouverait enrichie par la méditation de quelques fortes maximes. J’en propose ci-après quelques unes, sélection libre et intempestive, dont on rêverait qu’elle soit de nature à troubler quelque peu la fête. Rousseau n’est pas si digeste, me semble-t-il, et il est probablement plus facile de le célébrer que de se mettre à sa rude école.
Philosophes
Ce ne sont point les philosophes qui connaissent le mieux les hommes ; ils ne les voient qu’à travers les préjugés de la philosophie ; et je ne sache aucun état où l’on en ait tant.
Émile, livre IV
Politiques
Pour connaître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler ; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions : mais dans l’histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier ; car, comparant ce qu’ils font à ce qu’ils disent, on voit à la fois ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent paraître : plus ils se déguisent, mieux on les connaît.
Émile, livre IV
Mauvais citoyens
Un homme de mauvaises mœurs ayant ouvert un bon avis dans le conseil de Sparte, les éphores sans en tenir compte firent proposer le même avis par un citoyen vertueux. Quel honneur pour l’un, quelle honte pour l’autre, sans avoir donné ni louange ni blâme à aucun des deux ! Certains ivrognes de Samos souillèrent le tribunal des éphores : le lendemain par édit public il fut permis aux Samiens d’être des vilains. Un vrai châtiment eût été moins sévère qu’une pareille impunité. Quand Sparte a prononcé sur ce qui est ou n’est pas honnête, la Grèce n’appelle pas de ses jugements.
Du Contrat social (IV, 7)
Cosmopolites
Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable, mais il faible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit […]. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins.
Émile, livre I
« Naturellement bon » ?
Les hommes sont méchants ; une triste et continuelle expérience dispense de la preuve.
Discours sur l’origine de l’inégalité
Censure
De même que la déclaration de la volonté générale se fait par la loi, la déclaration du jugement public se fait par la censure ; l’opinion publique est l’espèce de loi dont le censeur est le ministre, et qu’il ne fait qu’appliquer aux cas particuliers, à l’exemple du prince.
Du Contrat social (IV, 7)
Les institutions douces
Ceux qui n’ont vu dans Numa qu’un instituteur de rites et de cérémonies religieuses ont bien mal jugé ce grand homme. Numa fut le vrai fondateur de Rome. Si Romulus n’eût fait qu’assembler des brigands qu’un revers pouvait disperser, son ouvrage imparfait n’eût pu résister au temps. Ce fut Numa qui le rendit solide et durable en unissant ces brigands en un Corps indissoluble, en les transformant en citoyens, moins par des lois dont leur rustique pauvreté n’avait guère encore besoin, que par des institutions douces qui les attachaient les uns aux autres, et tous à leur sol, en rendant enfin leur ville sacrée par ces rites frivoles et superstitieux en apparence, dont si peu de gens sentent la force et l’effet, et dont cependant Romulus, le farouche Romulus lui-même avait jeté les premiers fondements.
Considérations sur le gouvernement de Pologne
Inflation législative
Si l’on me demandait quel est le plus vicieux de tous les peuples, je répondrais sans hésiter que c’est celui qui a le plus de lois.
Manuscrit de Genève
Non seulement il n’y a que des gens de bien qui sachent administrer les lois, mais il n’y a dans le fond que d’honnêtes gens qui sachent leur obéir. Celui qui vient à bout de braver les remords ne tardera pas à braver les supplices : châtiment moins rigoureux, moins continuel, et auquel on a du moins l’espoir d’échapper ; et, quelques précautions qu’on prenne, ceux qui n’attendent que l’impunité pour mal faire ne manquent guère de moyens d’éluder la Loi ou d’échapper à la peine. Alors, comme tous les intérêts particuliers se réunissent contre l’intérêt général, qui n’est plus celui de personne, les vices publics ont plus de force pour énerver les lois que les lois n’en ont pour réprimer les vices ; et la corruption du peuple et des chefs s’étend enfin jusqu’au Gouvernement, quelque sage qu’il puisse être. Le pire de tous les abus est de n’obéir en apparence aux lois que pour les enfreindre en effet avec sûreté.
Bientôt les meilleures lois deviennent les plus funestes : il vaudrait mieux cent fois qu’elles n’existassent pas ; ce serait une ressource qu’on aurait encore quand il n’en reste plus. Dans une pareille situation l’on ajoute vainement édits sur édits, règlements sur règlements : tout cela ne sert qu’à introduire d’autres abus sans corriger les premiers. Plus vous multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables ; et tous les surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux infracteurs destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part.
Discours sur l’Économie politique
Guerres de religion
Que si l’on demande comment dans le paganisme où chaque État avait son culte et ses Dieux il n’y avait point de guerres de religion ? Je réponds que c’était par cela même que chaque État, ayant son culte propre aussi bien que son Gouvernement, ne distinguait point ses Dieux de ses Lois. La guerre politique était aussi Théologique ; les départements des Dieux étaient pour ainsi dire fixés par les bornes des Nations.
Du Contrat social (IV, 8)
Contre la « secte philosophique »
En paraissant prendre le contre-pied des jésuites, ils ont tendu néanmoins au même but par des routes détournées, en se faisant comme eux chefs de parti. Les jésuites se rendaient tout-puissants en exerçant l’autorité divine sur les consciences, et se faisant au nom de Dieu les arbitres du bien et du mal. Les philosophes ne pouvant usurper la même autorité se sont appliqués à la détruire, et puis en paraissant expliquer la nature à leurs dociles sectateurs, et s’en faisant les suprêmes interprètes, ils se sont établis en leur nom une autorité non moins absolue que celle de leurs ennemis, quoiqu’elle paraisse libre et ne régner sur les volontés que par la raison. Cette haine mutuelle était au fond une rivalité de puissance comme celle de Carthage et de Rome.
Rousseau juge de Jean-Jacques, troisième dialogue
Femmes
Pourrais-je oublier cette précieuse moitié de la République, qui fait le bonheur de l’autre, et dont la douceur et la sagesse y maintiennent la paix et les bonnes mœurs ? Aimables et vertueuses citoyennes, le sort de votre sexe sera toujours de gouverner le nôtre. Heureux ! quand votre chaste pouvoir exercé seulement dans l’union conjugale ne se fait sentir que pour la gloire de l’État et le bonheur public. […] Soyez donc toujours ce que vous êtes, les chastes gardiennes des mœurs et des doux liens de la paix, et continuez de faire valeoir, en toute occasion, les droits du cœur et de la nature au profit du devoir et de la vertu.
Discours sur l’origine de l’inégalité
Innocent
Qu’on nous dise qu’il est bon qu’un seul périsse pour tous, j’admirerai cette sentence dans la bouche d’un digne et vertueux patriote qui se consacre volontairement et par devoir à la mort pour le salut de son pays : mais si l’on entend qu’il soit permis au gouvernement de sacrifier un innocent pour le salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventées, la plus fausse qu’on puisse avancer, la plus dangereuse que l’on puisse admettre, et la plus directement opposées aux lois fondamentales de la société.
Discours sur l’Économie politique
28 juin 2012 at 15:24
La deuxième citation, et tirée de l’Émile qui plus est, est-elle un début d’autocritique de Rousseau ?
29 juin 2012 at 15:40
"Les hommes sont méchants ; une triste et continuelle expérience dispense de la preuve".
Discours sur l’origine de l’inégalité
Malicieux rappel, Philarète…lire: les AUTRES sont méchants; comme moi, ils sont bons au départ mais la société les a rendu méchants, eux…les autres sont méchants et c’est la faute à la société, heu…à la société….
+ la remarque d’ ARISTOTE, en effet !…
Vos citations font sourire…ça paraît décalé ..;qu’est ce que cette époque où on pouvait faire de l’idéologie littéraire et gentillette à la Jean-Jacques et avoir un tel succés, et agir autant sur l’histoire ? ?
29 juin 2012 at 18:25
à Philarête
Voilà un florilège de citations qui autoriserait à compter Rousseau parmi les adversaires des Lumières.
On s’est tellement habituer à le classer sous l’étiquette "penseur de la modernité" qu’on en est venu à oublier qu’à bien des égards il pourrait passer pour un réactionnaire : contrairement à Voltaire, il ne croyait pas au progrès et jugeait son siècle décadent; contrairement à Diderot, il était convaincu de la fausseté de l’athéisme et du matérialisme; contrairement à d’Holbach, il jugeait que la morale évangélique était l’enseignement moral le plus élevé que l’humanité ait jamais reçu et que la libre-pensée n’était le plus souvent que le déguisement de la corruption des moeurs.
Sa philosophie politique, révolutionnaire en surface, s’opposait diamétralement au libéralisme de Locke en subordonnant les libertés individuelles à l’autorité de l’État. Il jugeait d’ailleurs que les moeurs de son temps étaient trop corrompues dans les grandes Nation pour espérer l’établissement ou la subsistance d’un régime républicain ailleurs que dans de petites cités restées en marge des avancées de la civilisation moderne.
Ceux qui se réclament de Rousseau ont tendance à gommer ces aspects de sa pensée; ses adversaires aussi. D’où la création d’une représentation idéologique de Rousseau qui s’est substituée dans les esprit au Rousseau authentique. Non que Roussau fût un réactionnaire : mais il y a bien des aspects de sa pensée qui le rapprochent des penseurs conservateurs…
30 juin 2012 at 10:55
authentique Rousseau en chair et en os n’est plus !
alors mon imagination, me conduis vers Sa mise en lumiere des prejugés de la philosophie
30 juin 2012 at 13:41
Rousseau, le grand penseur de la République. Un auteur qui pense que la société pervertit l’homme, que la liberté ne peut se penser que dans la participation à la volonté générale, qui fait systématiquement l’éloge de l’austérité républicaine, qui critique sans arrêt le progrès, et qui a le théâtre en horreur. Comment aurait-il pu être apprécié par ses compatriotes ? Mais Rousseau est loin d’être un conservateur, au contraire c’est un progressiste. Un partisan de la République et un penseur de la Nation qui s’oppose au libéralisme des lumières. On comprend pourquoi lui et Voltaire ne pouvaient pas se supporter.
1 juillet 2012 at 16:00
@ Physdémon
Peut-être que ce qui plaît aujourd’hui chez Rousseau, ce n’est pas sa politique, mais son narcissisme exacerbé…
1 juillet 2012 at 16:14
@ Physdémon & Aristote
Oui, il y a chez Rousseau des aspects conservateurs et il y a une critique des Lumières. En cela, même si on ose rarement le dire, il préfigure certainement de nombreux aspects de la pensée contre-révolutionnaire (ne serait-ce que parce qu’il est foncièrement opposé à toute révolution!).
Ce qui en fait un "moderne" hors du commun, me semble-t-il, c’est qu’il est à la fois convaincu qu’il y a une évolution inéluctable de la société vers plus de liberté, plus d’individualisme, ET qu’il faut trouver des moyens de contrer autant que possible les effets dissociateurs de cette évolution.
Je ne sais pas si son narcissisme plaît tant que ça… Mais ce qui est sûr, c’est que la lecture classique qu’on fait de son œuvre "politique" revient à la rendre beaucoup plus plate et inoffensive qu’elle n’est (inoffensive pour la Modernité fière d’elle-même, j’entends).
1 juillet 2012 at 18:07
Rousseau conservateur ? Par rapport à aujourd’hui, certainement, ne serait-ce que pour sa vision de la femme. Mais par rapport aux lumières, il est au contraire très progressiste, que ce soit dans ses analyses politiques et son analyse des rapports entre le souverain et les magistrats, ou dans son analyse de l’éducation et de l’enfance, Rousseau est clairement en rupture avec son époque. Il s’oppose aux lumières et à la notion de progrès, mais est-ce vraiment une marque de conservatisme ? Quant la Révolution, je ne suis pas si sûr que Rousseau si serait tant opposé que ça. Il aurait certainement affirmé qu’elle n’était pas réalisable, mais il aurait sans doute aussi loué l’entreprise. Une seule chose est certaine, c’est que tous les Jacobins étaient de grands lecteurs du contrat social.
2 juillet 2012 at 07:41
à Toc, Aristote et Philarête,
Sur l’essentiel je crois que nous sommes tous d’accord car dire qu’il y a des aspects conservateurs chez Rousseau n’est pas dire qu’il est purement et simplement un conservateur.
Par ailleurs, concernant son opposition à l’idée de progrès, je ne vois pas comment cela pourrait être autre chose qu’une marque de conservatisme…
Enfin, concernant sa contribution aux idées "progressistes" qui ne sont pas les siennes, puisque l’idée de progrès n’avait pas de sens pour lui, on gagnerait beaucoup à voir en quoi elles étaient élaborées dans le cadre d’un paradigme "primitiviste". Ainsi les théories de l’éducation de Rousseau sont portées par la nostalgie d’une nature primitive à préserver: d’où le fantasme d’un élève qui réinventerait de lui-même tout ce qu’il y a lieu de savoir (de qui a fait tant de mal dans la pédagogie contemporaine).
Eh bien, cette idée au fond n’a rien de "progressiste".
Pour un progressiste authentique, comme Condorcet ou Comte, la culture moderne est en rupture avec les cultures primitives ou traditionnelles, l’âge de la pensée "positive" est en rupture avec l’âge théologique ou métaphysique. Cela implique que l’éducation doit être un arrachement de l’enfant à ses expériences vécues primitives: on voit cela très nettement chez Bachelard dans "La Formation de l’esprit scientifique". Au contraire chez les pédagogues pseudo-moderne qui se réclament de Rousseau, l’idée que l’élève doive réinventer le savoir à partir de son vécu personnel implique ‘idée d’une continuité du développement intellectuel de l’enfance à la maturité.
Le seul point où les pédagogues rousseauistes et positivistes semblent se rejoindre, c’est dans leur dédain pour l’idée de tradition, comme le suggère Hannah Arendt dans la "Crise de la culture". Pour les progressistes positivistes, la tradition n’était pas respectable parce que le passé est entaché d’erreurs; pour les primitivistes, la tradition n’était pas respectable parce que l’éducation n’est pas transmission mais réinvention. Mais les uns et les autres n’avaient pas du tout le même point de vue sur la valeur de l’expérience personnelle de l’enfant dans l’accès au savoir, à la vérité (ou à ce qui tient lie de vérité chez les positivistes : l’objectivité).
C’est seulement à l’âge postmoderne, quand les idées de vérité et d’objectivité ont paru n’avoir plus de pertinence, que les paradigmes éducatifs scientistes et primitivistes ont pu fusionner pour former les curiosités tératologiques que sont les théories des pédagogistes contemporains.
Quoi qu’il en soit, Rousseau n’était peut-être pas si moderne dans ses idées pédagogiques : là aussi, par un travail de réélaboration rétrospective, nous l’avons modernisé au prix d’une distorsion de sa philosophie.
2 juillet 2012 at 10:15
J’ai du mal à comprendre l’idée de progrès quand on veut l’appliquer à une considération aussi vaste que "la civilisation", "les moeurs" ou "l’humanité".
Que peut bien vouloir dire, à ce niveau de généralité, que la situation à 11h08 le lundi 2 juillet 2012 est préférable à celle qui prévalait le 17 novembre 1354 à 17h12 ? Comment en décider, sur la base de quels critères ?
La question s’adresse tout aussi bien aux tenants de la corruption, aux laudatoribus temporis acti.
2 juillet 2012 at 11:27
à Physdémon,
"l’Emile" doit être conçu à la suite des analyses politiques de Rousseau. Il n’y a aucun sens à vouloir appliquer les principes pédagogiques de l’Emile en dehors du cadre politique qu’il cherche à élaborer. Rousseau est un des premiers penseurs à avoir conçu une théorie de l’Etat qui allait de pair avec une théorie sociologique (chez Rousseau morale = science des moeurs = science sociale) : la politique et les moeurs vont ensemble et il est idiot pour Rousseau de penser qu’on peut modifier l’un sans agir sur l’autre. C’est certainement dans la "Lettre à D’Alembert" où on voit le plus clairement cette situation. Rousseau a toujours été contre l’usage abusif de la loi pour corriger les moeurs, et voit dans la loi l’expression de la volonté générale à travers toute son organisation sociale. Il est d’ailleurs très interessant de remarquer que Rousseau considère différement le théâtre selon l’endroit où il s’installe. L’installation d’un théâtre de comédie à Genève lui apparaît désastreux et conduirait à détruire les bonnes moeurs, mais à Paris par contre, les moeurs sont pour lui déjà dans un tel état de délabrement que le théâtre n’y est plus un mal mais au contraire un remède pour détourner les parisiens de leur dépravation. Du coup la seule manière vraiment efficace d’agir sur les moeurs, c’est l’éducation. Pour avoir un peuple et donc un Etat de citoyens, il faut les éduquer pour en faire des citoyens et non des aristocrates (l’Emile est en cela en grande partie conçu dans l’opposition à Locke). C’est ça l’Emile : un projet d’éducation pour l’école de la République.
La critique d’Hannah Arendt de Rousseau ne porte pas vraiment sur l’Emile mais beaucoup plus sur le Contrat social. Le concept auquel s’oppose Hannah Arendt, c’est celui de volonté générale, où Rousseau conçoit la liberté comme participation à la souverainté du peuple et « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté », chacun y délaissant sa liberté personnelle pour se soumettre à une volonté générale dont il fait théoriquement partie. La conceptualisation de la souveraineté par Rousseau s’oppose totalement à l’analyse d’Hannah Arendt de la vita activa et de liberté individuelle comme liberté politique, car en fondant le pouvoir politique sur la souveraineté de la volonté générale établie par le contrat social, Rousseau parvient à nier à la fois la liberté individuelle et la pluralité, les individus n’ayant plus d’action entre eux et aliénant leur propre volonté dans l’expression de la collectivité. Le peuple y est institué en principe, un et indivisible, dont Rousseau n’hésite pas à affirmer qu’il ne peut pas se tromper pour peu qu’il n’y ait aucun pouvoir ni aucune association qui existe entre la volonté individuelle des citoyens et la volonté générale.
En fait, comme beaucoup d’auteurs, Rousseau est très progressistes par rapport à sa propre époque, et très conservateur par rapport à aujourd’hui. C’est la même chose pour un auteur comme Hobbes, le Leviathan est un texte extrêmement novateur pour le 17e siècle, mais ça reste un texte pro-absolutiste. Pour comprendre Rousseau il faut le remettre dans le contexte de la fin du 18e siècle. C’est Rousseau, beaucoup plus que Diderot, Voltaire, ou Montesquieu, qui est le penseur de la République. Vouloir appliquer les principes de l’Etat et de l’éducation rousseauistes au 18e siècle est extrêment progressiste et novateur, mais vouloir les appliquer au 20 et au 21e siècles c’est ne pas avoir compris l’essence même de l’auteur.
2 juillet 2012 at 14:03
à Toc,
Vous dites :
"Rousseau est très progressistes par rapport à sa propre époque, et très conservateur par rapport à aujourd’hui".
Je crois que personne n’en doute et que dire cela ne nous apprend pas grand chose sur lui précisément parce que cela peut se dire de beaucoup de philosophes politiques.
Ce qui est intéressant, c’est de soutenir que Rousseau même en son temps est conservateur à certains égards, alors qu’il est le plus radicalement républicain de tous les penseurs des Lumières.
Quant à dire que l’Emile conçoit une éducation pour le citoyen, je n’en crois rien : bien au contraire, au livre V de l’Emile, Emile s’instruit du contrat social pour constater l’impossibilité de vivre à l’époque contemporaine selon de tels préceptes politiques. C’est ce qui ressort, très clairement à mon, avis du dialogue de l’élève et de son précepteur au livre V (Pléiade p. 855 et suivantes). Selon ce texte, il n’existe plus de gouvernement qui ne soit corrompu. Il ne faut donc pas espérer pouvoir vivre en harmonie avec les préceptes du Contrat social. Néanmoins le sage peut vivre en accord avec "les lois de la nature et de l’ordre" "écrites au fond de son coeur par la conscience et la raison" : "la liberté n’est dans aucune forme de gouvernement, elle est dans le coeur de l’homme libre". S’il est vrai qu’Emile, à défaut d’avoir une "patrie", sera toujours disposé à servir son "pays", il le fera sans illusion et en restant attaché à des principes de morale et de justice qui font que"tant qu’il y aura des hommes de ce siècles, ce n’est pas qu’on viendra chercher pour servir l’Etat".
Bref, l’Emile est un traité d’éducation destiné à former un sage solitaire plutôt qu’un citoyen, un sage conscient de l’injustice de son temps et de l’impossibilité de la corriger. On pourrait dire, à la limite, qu’Emile a été éduqué pour être le citoyen d’une cité qui n’est plus. Du coup, ce n’est pas l’Emile qu’il faut rapporter au Contrat social, mais à l’inverse le Contrat social qu’il faut rapporter à l’Emile : plutôt que de dire que l’Emile est un ouvrage destiné à penser l’éducation d’un citoyen respectueux du contrat sociale, il vaudrait mieux dire que le Contrat social est un écrit destiné à mesurer la corruption morale et politique de l’Europe du XVIII°siècle de façon à susciter une indignation vertueuse chez les jeunes gens à aduquer. L’écriture de cet ouvrage ne participe pas d’une intention politique comme promouvoir de nouvelles institutions mais d’une intention pédagogique : faire comprendre pourquoi la sagesse requiert de garder ses distances avec la politique telle qu’elle se pratique au XVIII°siècle.
Bref, Rousseau est un rêveur solitaire qui s’est aventuré en politique pour mieux faire partager son dégoût de la politique telle qu’elle se faisait au nom d’un idéal politique emprunté aux diatribes d’Épictète et aux fictions édifiantes de Plutarque.
Quant à idéaliser le passé pour mieux exprimer son dégoût du passé, n’est-ce pas un penchant caractéristique des penseurs conservateurs ?
2 juillet 2012 at 20:32
à Philarête,
J’ai oublié de dire que je trouvais remarquable le buste de Jean-Jacques Rousseau que tu as choisi pour illustrer ce billet. N’est-ce pas une oeuvre de Houdon ?
La photo me semble bien prise également.
En tout cas, l’expression est très vivante… comme sur les bustes de Houdon… On lit de l’anxiété ou une discrète irritation dans le regard du penseur comme s’il venait d’être agacé par un de nos propos et s’apprêtait à répliquer.
Cela contribue à faire un bel hommage à Jean-Jacques…
2 juillet 2012 at 21:22
C’est en effet le buste de Rousseau par Houdon, qui est au Louvre. Ce n’est pas moi qui ai pris la photo, mais elle rend vraiment justice, en effet, au travail du sculpteur. Et parmi tous les choix possibles, j’ai trouvé que c’était l’image la plus adaptée au propos: content que cela se remarque!
27 août 2012 at 13:05
De passage à Chenonceau cet été, j’y ai vu une intéressante exposition sur Rousseau musicien. J’étais assez prévenu contre sa musique après avoir écouté quelques unes de ses chansons que j’avais trouvées insipides. Mais, de retour chez moi, j’ai eu la curiosité d’écouter le Devin du village sur You Tube. Et j’ai révisé mon jugement. Dans le genre musique légère, il me faut bien reconnaître à Rousseau un talent certain pour la mélodie.
Sa technique est sommaire : elle est celle d’un autodidacte, visiblement. Mais il est souvent bien inspiré : c’est frais, léger, dansant. C’est de la pop du temps de Louis XV, de la poproccoco, en somme ! En voici un échantillon que je trouve très plaisant :
Cela dit, comme musicien, Rousseau n’arrive pas à la cheville de Jean-Philippe Rameau à qui il eut le ridicule de vouloir donner des leçons de musicologie.
Voilà un échantillon de Rameau (car c’est à ses fruits qu’il faut juger le Rameau), son plus grand succès populaire, sans doute:
La mélodie est bien sûr très entraînante, comme chez Rousseau, ce qui explique qu’elle soit devenue un “tube”. Mais il faut surtout relever que la composition est infiniment plus subtile que tout ce que Rousseau aurait pu produire. Chez Rameau, on a vraiment affaire à de la grande musique : une musique qui parle à l’intelligence autant qu’à l’instinct…