L’histoire bégaie, et nous avec. Il y a tout juste deux ans, Terry Jones, « pasteur » auto-proclamé (en Amérique, c’est presque un pléonasme) semait une vaste pagaille en annonçant son intention de brûler des corans. Cette année, la débilité choisie pour fêter le 11 septembre fut un « film », lui aussi auto-proclamé (on n’en connaît que des extraits, nul ne sait si le film a jamais été monté). Et le pétard a fait son effet, avec le concours d’une télévision arabe et celui, jamais en reste, des media occidentaux (sur ce chapitre, Christophe Ayad, dans Le Monde, a écrit, à mon avis, ce qu’il fallait.)
Le scénario, cependant, ne serait pas complet sans un bon effet de miroir. Il y a deux ans, les pulsions pyromanes de Terry Jones avaient été concomitantes avec la remise solennelle d’un prix pour la liberté de la presse au caricaturiste danois qui avait représenté Mahomet. Cette année, Charlie Hebdo s’est porté candidat à la palme du martyre, au risque de concurrencer l’événement éditorial du jour : la parution mondiale des mémoires de Salman Rushdie, qui devaient faire la Une des suppléments littéraires.
C’est, à chaque fois, un 11-septembre en partie double. En 2010, nous avions d’un côté le « pasteur » américain qui brûle des corans, et de l’autre Kurt Westergaard, champion de la liberté de la presse. Cette année, le rôle du champion était dévolu à Salman Rushdie, condamné par la fatwa de Khomeiny à vivre sous un nom d’emprunt. Et en face ? Une éphémère rumeur attribua à un panel de Juifs américains la production de « L’innocence des musulmans », avant que la vérité n’éclate : c’était « un copte ». Un copte : le mot fit mouche, repris en chœur par le poulailler : « copte, copte, copte… » On n’a jamais entendu autant parler des coptes depuis ce jour, avec petits encadrés didactiques et paroles d’experts, pour faire pendant au topo de rigueur sur « les salafistes ».
Je crois avoir compris, à cette occasion, ce qu’on appelle le story telling : il faut que les événements soient présentés d’une façon qui les rendent intelligibles, et si possibles spectaculaires et angoissants. Et donc, pour que l’histoire fonctionne, on fait un tri. Quand une provocation est débile, nous plaçons sur la lentille le filtre du « religieux ». Le « pasteur » Jones. Le producteur « copte » (ci-devant « juif »). Quand la mise en question de l’islam vient du bon côté – voire de l’intérieur même du sérail – la presse unanime brandit la bannière de la liberté d’expression. Et peu importe, manifestement, que le « pasteur » et le « copte » aient surtout pour point commun d’être des escrocs notoires, condamnés pour diverses malversations sans rapport avec la religion, ou que le « réalisateur » du film sur Mahomet soit connu dans son milieu comme fabricant de porno. Ces détails, dirait-on, ne font pas sens dans l’histoire. Les crapules et les voyous n’entrent pas dans la grille de lecture.
Au final, le scénario a l’avantage insigne de ne bouleverser aucune idée reçue. Le film est désormais désigné comme « le film islamophobe » : parce que les chrétiens n’aiment pas les musulmans. En revanche, les critiques de l’islam qui empruntent les canaux de l’industrie médiatique témoignent d’un sain esprit critique, d’une résistance courageuse de l’individu face à toutes les orthodoxies. Les religions s’affrontent et se font concurrence : c’est le choc des civilisations. Le camp laïc se dresse contre le fanatisme : c’est la perpétuation de la tradition des Lumières, Voltaire redivivus.
Il y aurait une manière assez simple de rendre compte de cette apparente schizophrénie. Si nous parlons volontiers d’un film « islamophobe », c’est parce que nous n’aimons pas qu’on dénigre une communauté quelconque – ici, les musulmans, mais aussi bien les chrétiens lorsque la provocation vise le Christ (on parle alors, évidemment, de « christianophobie »). En revanche, nous rattachons à la tradition critique des Lumières le discours qui s’attaque aux idées. Ce discours relève alors de la liberté d’expression, et nous y sommes favorables. Critiquer les idées, c’est possible et même sain, mais critiquer les gens, ce n’est pas gentil : ainsi pourrions-nous « sauver » notre système moral.
La distinction, pourtant, n’est pas simple à tenir. Le fait est qu’aujourd’hui, il est généralement difficile de critiquer une idée, ou de juger une croyance stupide, irrationnelle ou infantile, sans être aussitôt soupçonné de tenir ipso facto pour stupides ceux qui adhèrent à cette idée ou qui professent cette croyance. Il n’est pas facile de séparer le discours de ceux qui le tiennent. De là, sans doute, la fortune du mot de « stigmatisation », et celle de tous les mots en –phobe qui fleurissent aujourd’hui. De là, aussi, le succès rhétorique de ceux qui veulent faire adopter des mesures coercitives contre toute forme de discours pouvant être interprété, même indirectement, comme la « diffamation » d’une quelconque « communauté », et la tendance à convertir la liberté d’expression en obligation de ne critiquer que des idées sans adeptes et des croyances disparues.
Mon hypothèse est que le malaise est profond, et qu’on peut l’éclairer en prenant au sérieux de mot de « blasphème » qu’on brandit de part et d’autre : du côté des « victimes » qui dénoncent à l’envi des propos ou des actes « blasphématoires », et du côté des champions de la liberté qui revendiquent le « droit au blasphème ».
Les bons esprits ont tort de croire qu’on peut se passer facilement du concept de blasphème. Avec Nietzsche, ils répètent : « Dieu est mort, et avec lui sont morts les blasphémateurs ». Cela paraît imparable : blasphémer, en effet, c’est tenir un discours outrageant à l’égard de la divinité – telle est la leçon des dictionnaires. Donc quelqu’un qui ne croit pas en Dieu ne peut pas blasphémer. Son blasphème semble condamné à être un discours aussi vide que s’il criait « À mort la Fée Clochette ! »
Solution superficielle : on pourra lui objecter qu’à défaut d’outrager Dieu, il outrage les croyants. Son blasphème a le tort de porter atteinte aux convictions les plus chères d’une partie de ses concitoyens. Il manque de respect à une communauté, il met en danger la paix civile. À ce titre il pourrait être interdit, même par un État laïc.
On comprend mieux cette situation inconfortable en constatant qu’elle redouble une ambiguïté propre au concept de blasphème. À l’origine, en effet, le blasphème est une insulte. Le mot grec, latinisé en blasphemare, a donné notre mot « blâmer ». Celui qui blasphème est, dans le monde archaïque, quiconque prononce une parole de mauvais augure. S’il insulte une divinité de la Cité, il expose celle-ci à des malheurs. Peut-être le dieu va-t-il retirer sa protection ou vouloir tirer vengeance de l’outrage. C’est par ce raisonnement qu’Athènes condamna Socrate et, avant lui, Anaximandre, qui avait refusé d’adorer le soleil (condamné à mort, il répliqua à son juge : « Vous et moi sommes condamnés à mort, depuis le jour de notre naissance »). Le Christ lui-même fut accusé de blasphème par le grand prêtre, et l’on peut penser que ce fut en vertu de la même logique : partout où, d’une façon ou d’une autre, la divinité appartient à la Cité, qu’elle est celle d’un peuple particulier, le blasphème met en danger le peuple entier. Chaque peuple se défend lui-même en défendant son Dieu.
Or le blasphème change de statut en entrant dans le monde chrétien. Le christianisme n’est pas d’abord un culte : il est une foi. Il repose sur un Credo, non sur une piété. Aussi bien saint Thomas, qu’on peut prendre comme un bon témoin de l’esprit du christianisme, juge-t-il que le blasphème relève des péchés contre la foi : c’est un péché qui s’oppose, explique-t-il, à « la confession de foi ». Blasphémer, ce n’est pas essentiellement insulter, injurier la divinité – comme le veut la première objection considérée par saint Thomas. Blasphémer, c’est « nier, à propos de Dieu, quelque chose qui lui convient » (par exemple en disant que Dieu n’est pas juste), ou « affirmer de lui quelque chose qui ne lui convient pas » (par exemple en disant de Dieu qu’il est cruel). Une telle négation ou une telle affirmation sont d’abord une « opinion intellectuelle », et elles peuvent n’être que cela ; ou bien elles peuvent s’accompagner aussi d’un sentiment d’hostilité – ce qui explique qu’on prenne facilement le blasphème pour une injure. Mais la position de saint Thomas est ferme : blasphémer, c’est d’abord et avant tout penser ou dire quelque chose de faux sur la divinité (Somme de théologie, II-II, qu. 13, article 1).
C’est, me semble-t-il, un changement complet de régime et de regard sur le blasphème. D’insulte, il devient erreur ; d’impiété, il devient péché contre la foi, analysé au même titre que l’hérésie. Il est certes hors de doute que celui qui blasphème met en danger son salut éternel : mais si le blasphème est, en son fond, une opinion erronée à propos de Dieu, il appelle la réfutation. Discours plutôt qu’insulte, il réclame persuasion plutôt que répression. Ce qui est faux n’est pas ipso facto dangereux. Et alors, à supposer que l’État se déclare incompétent en matière de salut éternel, à supposer qu’il ne revendique autorité que sur le bien temporel de la communauté : alors il peut sans manquer à ses devoirs se déclarer incompétent en matière de blasphème. Comprendre le blasphème comme une erreur, c’est ouvrir la porte à la liberté d’expression.
Même si le paradoxe pourrait sembler offensant aux tenants d’une vision légendaire des Lumières, on peut soutenir que c’est, au fond, en régime chrétien, sur fond d’une religion qui met la confession de la foi avant la piété, l’opinion intellectuelle avant le sentiment et les affects, qu’on peut faire toute sa place à la liberté d’opinion et à la liberté d’expression.
Et cela peut être soutenu même si l’on fait place à l’histoire, et donc à la réalité indéniable du fait qu’à certaines époques les pays chrétiens ont estimé que Dieu faisait, en quelque façon, partie de la Cité, et qu’il fallait par conséquent réprimer les blasphémateurs – au nom de l’idée archaïque, mais évidemment séduisante, que celui qui blasphème porte atteinte au corps politique, dont la divinité n’est que la partie suprême.
On peut alors, je crois, revenir à notre situation actuelle et porter un regard différent sur notre embarras vis-à-vis du blasphème. Nous sommes sortis de l’époque où le blasphème pouvait être jugé en référence à l’orthodoxie – littéralement, l’opinion droite. Nous sommes revenus à l’époque où le blasphème est jugé par son caractère diffamatoire. Certes pas à la manière archaïque – notre cité n’a plus de dieux : mais notre sacré réside désormais dans le sanctuaire des consciences individuelles. Nous ne parlons plus de foi, mais de croyances : l’accent ne porte pas sur le contenu de ce qui est confessé, mais sur l’attitude subjective de celui qui croit. De ce point de vue, « toutes les croyances se valent » : elles se valent toutes, en tant qu’expression intime de la subjectivité.
J’ai cité Nietzsche tout à l’heure, mais en matière de blasphème on peut convoquer un meilleur expert. Le Marquis de Sade a soutenu, apparemment, la même idée que Nietzsche, puisqu’il écrit : « Dès l’instant où il n’y a plus de Dieu, à quoi sert d’insulter son nom ? » Si Sade cultivait la même indifférence aristocratique que Nietzsche à l’égard de la foule, il se serait arrêté là, concluant qu’avec Dieu sont morts les blasphémateurs. Mais Sade ne dédaigne pas la foule, il la méprise, c’est tout autre chose. Et Sade ne veut juger un discours qu’à l’aune du plaisir qu’il procure à celui qui le tient : « il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales dans l’ivresse du plaisir, et (…) ceux du blasphème servent bien l’imagination ». C’est pourquoi, poursuit-il « il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expression ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible ; car il est très doux de scandaliser ; il existe là un petit triomphe de l’orgueil qui n’est nullement à dédaigner » (La Philosophie dans le boudoir).
Sade est, davantage que Nietzsche, notre contemporain : ne voit-on pas que son diagnostic sur l’ivresse procurée par l’obscénité éclaire, bien mieux que le pauvre filtre du choc des « fondamentalismes », les piteux actes « blasphématoires » qui ont mis le monde en émoi ? Et n’a-t-il pas compris que le blasphème ne vaut désormais plus qu’en tant qu’insulte proférée contre les autres ? Il faut blasphémer pour scandaliser les croyants. Dieu n’existe peut-être plus, mais les croyants existent encore – et c’est à eux qu’on doit s’en prendre.
C’est ainsi, je crois, que le blasphème se remet à mettre en péril la paix des communautés humaines. Le déplacement du sacré dans le sanctuaire des consciences ouvre une nouvelle carrière au délit de blasphème. La critique de Mahomet devient « islamophobie », celle de la foi chrétienne devient « christianophobie ». Le blasphème redevient une injure. Et c’est ainsi que la liberté d’expression, qui est un héritage du christianisme, semble menacée là où disparaît l’esprit du christianisme. Bien entendu, les chrétiens eux-mêmes n’ont pas plus de facilité que les autres à vivre et à penser selon l’esprit de leur foi.
27 septembre 2012 at 18:27
Un grand merci pour votre analyse. Votre citation du Marquis de Sade donne effectivement une clé de lecture très éclairante. Vous nous devez maintenant votre réflexion sur la conduite à tenir, notamment pour les autorités religieuses, face à ce "blasphème/désir de scandaliser", rejeton honteux de notre estimable liberté d’expression.
28 septembre 2012 at 09:02
[...] L’histoire bégaie, et nous avec. Il y a tout juste deux ans, Terry Jones, « pasteur » auto-proclamé (en Amérique, c’est presque un pléonasme) semait une vaste pagaille en annonçant son intention de… [...]
28 septembre 2012 at 17:24
Bonjour Philarête,
Le blasphème, en droit, c’est le prototype même de l’infraction pénale. Etudier l’histoire du blasphème, c’est comprendre beaucoup de chose dans le droit pénal. Ca fait partie des chemins de traverse qu’il est recommandé de prendre quand on veut saisir le sens de ce qui est présent en le regardant par rapport à son histoire.
Vous avez sans doute entendu parler des peines afflictives et/ou infamantes, en vous demandant ce que peut être ce truc. Un petit détour par la blasphème, et vous le comprenez très vite.
Ou encore la différence entre l’outrage et l’injure, que justement vous explorez. Le premier est dans la verticalité d’un rapport hiérarchique par rapport à une autorité (Dieu, la police, le roi), la seconde est dans la transversalité des rapports sociaux (les automobilistes qui s’engueulent).
Dans un rapport vertical, l’allégation du faux, de l’insincérité, de l’imposture, de la trahison, et, partant, la revendication de liberté, d’indépendance, d’autonomie, de rejet, de non reconnaissance du pouvoir de ce qui est en haut fait partie du truc et ne s’adresse pas à la personne qu’on a en face de so,i mais à une entité figurée.
Dans un rapport horizontal, on est plus classiquement dans l’affrontement entre "égaux" donc l’attaque ad hominem sous toutes ses formes. L’attaque est dans ce cas adaptée d’une part aux circonstances, à soi-même, et, bien sûr au vis-à-vis.
Le blasphème étant une infraction protéiforme, il n’y a pas lieu de s’étonner de son va-et-vient permanent entre le domaine de l’outrage (la verticalité) et l’injure (l’horizontalité): c’est l’infraction la plus totale et la plus absolue que l’homme ait jamais inventée, en fait.
L’infraction la plus parfaite.
Pour vous donner un exemple de sa perfection: il peut être une infraction sans victime, au sens où, étant un outrage fait à un dieu, il l’est toujours dans ces cas-là lorsque le dieu en question est considéré comme infiniment bon et miséricordieux: autrement dit, le dieu blasphémé est au dessus de l’outrage. Mais au moment même où les hommes disent cela, il punissent le blasphème de la façon la plus abominable qui soit, alors que le blasphème n’est pas nécessairement puni avec sévérité (au début, c’était une contravention, comme garer sa bagnole sur un stationnement interdit).
En ce moment, l’Islam est par exemple dans cette phase: jamais Allah n’a été aussi miséricordieux qu’il ne l’est, mais jamais il n’a été aussi risqué de blasphémer.
En, pratique, dès que vous entendez "Dieu infiniment miséricordieux machin chose" dans le discours religieux du temps et du lieu où vous vous trouvez, vous pouvez être sûr que c’est le bon moment pour courir le plus vite possible et vous barrer de là vite fait: le moindre truc va être analysé comme un blasphème et ce blasphème sera puni avec une cruauté inouïe et un arbitraire total.
Ca, c’est la logique séculaire du blasphème. Disons les choses clairement, c’est une Abomination.
Cette abomination, elle ne peut être stoppée que par l’intervention du prince (ou celle bienveillante du prêtre, ce qui relève du miracle, mais ça arrive: le conseil des Oulémas est intervenu en faveur de la petite pakistanaise chrétienne pour calmer le jeu donc ça se produit de temps en temps) , la laïcité douce (façon république française) ou la destruction de la religion qui la véhicule (façon brutale, à la communiste, quoi).
Pour autant, est-ce un bon modèle pour analyser la situation présente?
J’ai des doutes.
L’inconvénient majeur du blasphème – et toute son histoire tient là dedans – c’est qu’il nous fait mélanger des ordres de grandeurs différents, sans commune mesure entre eux. Il n’est que disproportion et confusion. Il est rationalité dans la folie meurtrière et sadique. Il est turbulence.
L’utiliser comme "modèle pour penser avec" comme vous le faites dans ce post est… risqué.
Si le fantôme du blasphème hante encore la pensée occidentale, au même rang que les forces magiques (heureusement, pas plus), et impose partiellement sa présence dans le monde musulman, en tant que mode d’organisation de la foi, par l’action déterminée des intégristes, il n’en reste pas moins qu’il n’est pas le reflet de ce qui se passe en vrai.
Il y a d’autres formes de folies qui sont à l’œuvre et qui sont bien plus prédatrices. Et puis il y a des formes de sagesse qui résistent. C’est la vie.
28 septembre 2012 at 17:48
Merci pour cette passionnante analyse. Deux objections néanmoins:
1) Comment peux-ton dire simultanément que la nouvelle blasphémo-phobie est une résurgence du paganisme, et qu’elle est ce qui défend le sanctuaire de la conscience individuelle? Le paganisme n’est-il pas au contraire ce qui nie les consciences individuelles? N’est-ce pas au contraire le christianisme qui apporte à l’Histoire la reconnaissance de la conscience de la personne? En somme, comment se fait-il que le paganisme moderne s’appuie sur ce qui le nie, en l’espèce de la liberté individuelle?
2) Je ne suis pas tellement sûr que le christianisme soit politiquement indifférent à l’erreur. Le début de la lettre aux Romains n’est-il pas l’exposé de toutes les conséquences moralement et politiquement désastreuses qu’ont l’erreur, a fortiori le blasphème? En ce sens il y aurait quelque chose de platonicien dans la pensée chrétienne, ou au moins paulinienne, de la Cité: en s’éloignant de la Vérité ,la Cité s’éloigne aussi de son Salut.
28 septembre 2012 at 20:01
Bravo, Philarête !
Brillante analyse!
Si j’ai bien compris ton raisonnement, tu distingues 3 régimes du blasphème :
1) le régime païen où le blasphème est une injure au dieu de la cité qui semble mettre en péril la cité;
2) le régime chrétien où le blasphème se trouve réduit à un jugement erroné sur Dieu;
3) le régime post-moderne où le blasphème devient une injure faite à la conscience du croyant, injure qui du même coup paraît mettre en péril la société post-moderne fondée sur le principe de la coexistence pacifique de toutes les opinions considérées comme d’égale valeur.
Je dois dire que ta vue d’ensemble me paraît éclairante et parfaitement juste.
J’ai eu honte en te lisant de ma méconnaissance de la question 13 de la Secunda Secundae. Aussi ai-je jeté un coup d’oeil rapide sur le texte tout à l’heure.
Or en lisant les objections et réponses de la question, j’ai eu l’impression que tu avais un peu forcé le trait dans le sens de la réduction du blasphème à une erreur de jugement : il m’a plutôt semblé que Thomas mettait en avant la dimension de l’erreur de jugement sur Dieu mais qu’il conservait, à titre secondaire, la dimension de l’injure et de l’hostilité affective envers Dieu. Du coup, je dirais qu’il a élargi et déplacé l’analyse païenne du blasphème mais qu’il ne l’a pas pas rejetée pour autant. Ce qui fait que je serais moins optimiste que toi sur le côté "libéral avant la lettre" de Thomas d’Aquin sur ce point.
Bon, j’dis ça, mais j’ai peut-être tort : je ne connais pas l’Aquinate aussi bien que toi, et j’ai juste jeté un coup d’oeil rapide sur la référence susdite tout à l’heure…
29 septembre 2012 at 10:02
@ Theopol
1) Je ne crois pas avoir parlé d’une résurgence du paganisme (ne serait-ce que parce que j’inclus l’ancien judaïsme dans l’ancienne "économie" du blasphème. Mais de toutes façons, je me sens un peu démuni face à une affirmation très générale comme celle que vous faites à propos de la conscience individuelle et son rapport avec le paganisme. Mon propos n’avait de visée que descriptive: l’individualisme moderne est (entre autres choses sans doute) une affirmation des droits de la subjectivité, et c’est à ce titre qu’il promeut le respect des croyances: est-ce cette description que vous contestez? Paraît-elle à ce point invraisemblable?
2) Pour autant que je comprenne, je suis d’accord: il serait sûrement bizarre de prétendre que le christianisme puisse être indifférent à l’erreur. Mais ça ne veut pas dire qu’il doive confier à l’État le soin de lutter contre l’erreur, si?
29 septembre 2012 at 10:11
@ Phsydémon
Je ne crois pas avoir écrit que le blasphème est «réduit» à un jugement erroné sur Dieu, chez saint Thomas. J’ai dit qu’il était d’abord cela, quitte à s’accompagner (éventuellement mais pas nécessairement) aussi d’un sentiment d’hostilité. L’important pour moi est ce rapport à la vérité, qui est entièrement nouveau et qui change le point de vue sur le blasphème. Opinio intellectus, dit saint Thomas: c’est tout de même frappant, puisque l’évidence (mentionnée dans la première objection) est justement que le blasphème est d’abord une insulte, contumelia. Il va de soi que si Thomas n’avait pas conservé, fût-ce à titre secondaire, la dimension de l’outrage, alors il n’aurait pas été en train de parler du blasphème.
Et du coup je crois que je peux maintenir ma lecture «libérale», sans pour autant, bien sûr, la faire porter à saint Thomas. Je le cite comme témoin d’un «esprit», certes pas comme l’autorité ultime en matière de liberté politique! Ce qui me paraît essentiel, c’est de faire passer le rapport à la vérité avant les affects, l’erreur avant l’injure.
29 septembre 2012 at 13:27
Je comprends mieux maintenant…
Mais ne crois-tu pas aussi que Thomas d’Aquin élargissait de cette façon la notion de blasphème : du coup, il invitait à considérer comme blasphémateurs non seulement ceux qui voulaient affirmer leur révolte contre Dieu mais également des théologiens qui auraient commis sur Dieu des erreurs de bonne foi ?
En somme, avec cette théorie du blasphème, Thomas d’Aquin n’assimilait-il pas l’erreur théologique à un crime, une forme éminente de délit d’opinion ?
Mais je crois aussi à ta lecture. En un sens, il se peut que la découverte de Thomas d’Aquin ait contribué, dans un premier temps, à justifier une aggravation des méthodes répressives médiévales en matière de foi et de philosophie, bien avant de produire ses fruits, qui sont de vrais bons fruits, dans des circonstances sociales et politiques complètement différentes.
Les chemins de la Providence sont souvent sinueux.
1 octobre 2012 at 10:58
Selon le Robert historique le mot « blasphème » ne fait son apparition dans la langue française qu’à la fin du XIIe siècle. – Et c’est justement au XIIIe siècle que se met en place dans l’ensemble de la chrétienté latine « un système répressif punissant de manière sévère voire cruelle toute atteinte à l’honneur dû au nom de Dieu, dans la vaste gamme allant du simple juron au blasphème intentionnel en passant par le parjure » (Fr. BOESPFLUG, "Caricaturer Dieu ? Pouvoirs et dangers de l’image", Paris, éd. Bayard, 2006, p. 118). Auparavant, le blasphème intéressait surtout les théologiens et restait confiné aux textes de langue latine.
En conséquence, saint Thomas d’Aquin est l’exact contemporain d’une époque où les princes chrétiens n’ont plus vu dans le blasphème simplement un péché, mais aussi un crime passible de condamnations pénales. Ajoutons que Thomas d’Aquin approuvait (et justifiait) la condamnation à mort des hérétiques : l’assimilation du blasphème à l’hérésie n’est certainement pas innocent de sa part.
1 octobre 2012 at 12:51
En admettant que vous ayez raison sur le fait que « le blasphème redevient une injure » et qu’il faille ménager les sensibilités de croyants qui tiennent pour vrai un ensemble de miracles et de dogmes dont on peut douter raisonnablement. Je ne vois en quoi une caricature puisse relever du blasphème.
Et quand bien même, cette caricature stigmatiserait une religion, ceux qui se sentent injuriés ne sont que des fanatiques. Et dans ce cas cela ne s’adressent pas à des croyants mais bel et bien à des gens délirants, des fous de Dieu. D’ailleurs si ces illuminés ont quelque chose de sacré c’est bien parce qu’ls sont de sacrés connards (injure, je suis un blasphémateur).
Autre chose, vous écrivez « notre sacré réside désormais dans le sanctuaire des consciences individuelles. Nous ne parlons plus de foi, mais de croyances »
Les consciences individuelles? Au pluriel, cela donne un drôle de concept.
1 octobre 2012 at 14:10
Chronique très éclairante, bravo.
Le blasphème, comme petit plaisir négatif: plaisir de blesser l’autre…assouvissement d’ une petite vengeance, expression d’une petite colère…
Je ne comprends pas qu’ on puisse penser cela (telle foi religieuse), ça m’énerve, "ces gens là m’énervent", alors je blesse…oui, c’est très contemporain, c’est une manifestation parmi tant d’autres d’une domination des passions sur la raison qui se généralise. C’est en effet très actuel.
1 octobre 2012 at 16:12
Bonjour Phylarête,
Je ne suis pas certain de vous suivre sur l’évolution du sens du blasphème. L’évolution que vous décrivez n’est pas une variation temporelle/historique de la notion, mais une sorte de métonymie progressive du mot. Le délit, l’intention de l’auteur et les victimes déclarées en quelque sorte.
En reprenant votre analyse, les définitions initiales sont des définitions juridiques (au sens large, droit ‘civil’, canon…): ce qui fait qu’un blasphème est constitué: insulte au divin (logique intentionnelle), avec ajout de saint Thomas sur les "propriétés" du divin (l’erreur aussi constitue le crime).
Quand Nietzsche résume "pas de dieu/pas de blasphème" il répond principalement à ce point.
Sade, ne se place pas sur l’essence du délit, mais sur les intentions. Il faut le commettre, non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il apporte, du plaisir. Les termes du débat changent, car on ne parle plus de ce qu’est le blasphème "intrinsèquement". Sade se place dans une revendication de provocation, pas attaque des tabous. Le blasphème en un parmi de nombreux autres.
La réaction au blasphème est par essence même portée par ceux qui adhèrent à la/les religions impliquées. C’est bien la réaction des personnes choquées qui réjouit Sade. Pas le délit lui même.
On est au coeur du débat sur la liberté d’expression ici, bien au delà du religieux. Un propos jugé choquant par une partie de la population doit-il être interdit pour préserver l’ordre social? Un tabou légal doit-il être défini? L’alternative opposée est elle aussi simple: peut-on laisser tout dire même ce qui nous choque le plus?
Après quelques siècles en occident où la liberté d’expression a crû, et de fait les personnes outrées devaient prendre sur elles, le balancier bouge dans l’autre sens.
Pour illustration, il y a quelques années, Patrick Timsit fut poursuivi au tribunal pour une blague sur les enfants trisomiques sur cette base: les associations représentant les handicapés se percevaient comme insultées.
Pour en revenir à votre conclusion, le blasphème ne revient pas à la mode parce que sa définition aurait changé (il faudrait voir ce que dit l’Islam sur l’erreur blasphématoire) mais tout simplement parce que des groupes sociaux y ont intérêts: les blasphémateurs d’un coté, pour des raison très variables (racisme larvé, ‘test’ permanent des limites et de la liberté, recherche de célébrité, plaisir de choquer… la liste est longue) et les ‘blasphémés’, qui par ce délit "existent", dans le rôle de la victime qui plus est.
2 octobre 2012 at 21:31
Situation n°1 : l’Eglise catholique organise une messe pour le maintient de la famille traditionnelle. Une messe qui est donc organisée dans une église avec des fidèles, qui est loin de hurler sur la scène publique qu’elle est contre le mariage homosexuel mais qui le fait savoir en utilisant un espace qui lui est normalement propre.
Réaction n° 1 : Hiiiiiiiiii ! Scandale ! Laïcité ! Laïcité ! Les religions n’ont pas le droit de s’exprimer sur la scène publique.
Situation n° 2 : Charlie Hebdo montre ouvertement ses fesses à tous les musulmans du monde, mais les musulmans de France (restons à l’intérieur de nos frontières pour voir l’attitude des musulmans) réagissent à peine, affichant juste une attitude de mépris à l’égart de cette caricature et acceptant le refus de la prefecture pour leur manifestation.
Réaction n°2 : Hiiiiiiiiiiiii ! Scandale ! Blasphème ! Laïcité ! Laissez les journalistes s’exprimer !
Dans les deux cas l’opinion publique n’a même pas attendu de voir la véritable réaction des deux Eglises, qui ont été plus que limitées, pour partir dans un délire mystique sur la défense de la laïcité et de la liberté d’expression. Jusqu’à preuve du contraire, ni les musulmans de France ni l’Eglise catholique n’ont rien dit publiquement qui remettrait en cause les valeurs de la République. Ils n’avaient même pas prononcé le mot "blasphème" que déjà ce dernier était sur toutes les lèvres des pro-laïcité de tout poil. Du coup on peut légitimement se poser la question : Est-ce que ce sont vraiment les religions qui, en France, montent sur leurs grands chevaux dès que quelqu’un fait quelque chose qui ne cadre pas avec leurs croyances ? Cette laïcité dans laquelle les religions sont tolérées à partir du moment où elles restent cantonnés dans la sphère privée mais n’ont plus le droit de s’afficher publiquement, me fait beaucoup personnellement beaucoup penser à l’édit de tolérance pris par Louis XVI en 1787
3 octobre 2012 at 08:51
bonjour,
au maître des lieux, mais aussi à tous les blogueurs du site..
j’apprécie le contenu et la philosophie dont il est empreint, sympa !!!
je suis handicapé et pas souvent les moyens physiques d’écrire, sans compter les périodes de "" malaise perpétuel "" qui me cloue au lit aussi bien psychiquement que médicalement au sens physique et ,neurologique….
sclérose sous une forme fortement handicapante et avancée plus diverses maladies telles le neurodystrophie chronique , maladie de Kienböck, etc …
enfin un supplément au Dalloz à moi tout seul !!! (( quelle vanité … ))
mais dans mes moments trop rares de lucidité et de conscience physique j’apprécie de chercher des blogs qui me plaisent…..
aussi je passerai vous lire et vous saluer de temps à autre .
cordialement
patrick
4 octobre 2012 at 16:58
"La liberté intellectuelle qui est un héritage du Christianisme". Connaissant Michel Servet ou Giordano Bruno, vôtres affirmation me paraît un peu discutable.
12 octobre 2012 at 23:17
@ Blaise Join-Lambert, com 9,
Effectivement, le mot, d’après le dico que vous citez, fait son apparition à cette époque-là (fin XIIiè s).
Du coup, je me suis posé une autre question: comment se fait-il qu’il apparaisse en tant que tel dans des traductions récentes de textes plus anciens?
Question de linguistique basique, quoi.
Vous avez une traduction "récente" d’un texte "ancien" et, paf! le mot blasphème y est. Sauf que le texte d’origine date, mettons du IIè s ou avant ou après, et que dans sa traduction le mot "blasphème" y figure.
Ex typique: les Evangiles (dans les traductions du nouveau monde, pour prendre un texte que j’ai sous les yeux).
Alors, j’ai demandé, autour de moi, quel mot existait avant pour décrire le blasphème tel qu’on l’entendait non pas de nos jours, mais à l’époque de la traduction.
On m’a dit le mot "raca". Araméen semble-t-il.
Attention: rien à voir avec "racaille".
Sens du mot: crétin. A vérifier.
Sur google: semble renvoyer à "tête vide". Mais: doc de base en anglais. Pas vu plus loin. Mes vérif sont très sommaires.
Ce qui amène à reprendre la filiation de la traduction du texte religieux donc les différentes filières d’élaboration de ce texte, ce qui ne correspond pas du tout à une approche latine de la chose, pour laquelle la bible est quasiment tombée du ciel, telle que.
Or, en digne enfant de la république laïque, je fonctionne sur de vielles représentations mentales: les différentes filières d’élaboration du texte biblique ne font tout simplement pas partie de mon éducation. Il est tel que. Quasi "incréé" comme on le dit du coran. Ce en quoi mon Frère Chrétien et moi sommes deux béotiens.
D’un autre côté, la répression du blasphème apparait dans le fameux code de Justinien (VIè s). Mais, Nom de Dieu! Trouver le doc dans le texte d’origine est un défi au dessus de mes maigres forces.
Bref, la question est: le christianisme a 2000 ans. Le mot "blasphème" est apparu fin XIIè s. Quel mot employait-on avant?
Pendant 12 siècles, contre 8 jusqu’à maintenant?
Si vous savez, je vous invite à vaincre votre timidité et mon ignorance, deux piètres adversaires.
13 octobre 2012 at 08:52
@ BJL (com 9) et Tschok
Je ne suis pas certain de bien saisir la nature de vos perplexités. Vous semblez vous étonner que le mot «blasphème» n’apparaisse en français qu’au XIIe siècle: mais enfin, c’est aussi au XIIe siècle qu’apparaît la langue française… Pas étonnant que le mot «blasphème» ne soit guère plus ancien!
Mais, évidemment, ce mot existe dans les autres langues. Enfin, pas le mot «blasphème», qui est un mot français, mais le mot qu’on traduit en français par «blasphème»: c’est-à-dire blasphemia en latin, mot évidemment décalqué sur le grec qui se dit pareil. Le mot blasphemia> est courant dans le grec du Nouveau Testament. Il figure sous sa forme latine dans le Code justinien, etc.
Partant, je ne vois pas très bien où vous voulez en venir, ni ce qui vous chifonne: pourriez-vous m’éclairer?
13 octobre 2012 at 09:17
tschok,
Je crois que vous êtes sur une fausse piste. Introduire dans une langue moderne un mot ancien issu d’une langue ancienne ne signifie pas toujours, loin de là, créer un concept nouveau.
Le mot "blasphème" est apparu dans la langue française au XIII°siècle. Certes.
Mais auparavant, le mot "blasphêmia" existait en grec, transposé en latin "blasphemia".
Il n’est donc pas étonnant qu’on trouve le mot "blasphêmia" en grec dans des textes grecs comme les évangiles. Et on trouve "blasphemia" dans leur traduction latine. Ainsi que dans les textes juridiques et théologiques chrétiens du haut moyen âge.
Il n’est pas étonnant non plus que , de nos jours, on traduise le grec "blasphêmia" ou le latin "blasphemia" par le français "blasphème" quand on veut traduire l’un ou l’autre de ces textes.
La question que vous posez : " quel mot existait avant pour décrire le blasphème ?" reçoit donc la réponse suivante : avant le treizième siècle on disait "blasphêmia en grec et on disait, en latin, "blasphemia".
En langue française on n’en parlait pas, pour une raison simple : la langue française n’était pas une langue savante au Moyen Age. Et de toute façon, ce n’était pas dans cette langue qu’on discutait de théologie ou de droit.
Mais ce n’est pas parce que les classes populaires de "Francia Occidentalis" n’utilisaient pas ce mot que les ecclésiastiques et les juristes ne l’utilisaient pas. Mais ils l’utilisaient dans la langue des clerc: le latin. Pas dans la langue vernaculaire.
A mon avis, l’apparition du mot blasphème dans la langue française au début du XIII° siècle est surtout l’indice de la montée en puissance, à côté du clergé, d’une classe moyenne cultivée qui commençait à se préoccuper de questions juridiques et théologiques. Ce qui se manifeste par l’apparition de mouvements religieux hérétiques (cathares et vaudois) et orthodoxes (ordres mendiants, tiers ordre etc).
Cela ne signifie pas forcément que le concept de "blasphème" ait radicalement changé à l’époque du fait de sa transposition de la langue savante dans la langue vernaculaire. D’autant que ce qui intéressait la bourgeoisie naissante était de maîtriser les concepts de la langue du clergé, pas d’en inventer de neufs…
Bref, à partir de la fin du XII° siècle des gens qui ne savent pas le latin éprouvèrent le besoin de s’approprier dans la langue vernaculaire des concepts formés dans la langue savante internationale : voilà tout ce que nous apprend l’introduction de "blasphème" dans le lexique du français au XIII°siècle.
14 octobre 2012 at 16:27
@ Physdémon,
Je ne vous connaissais pas linguiste ( ce qui me surprends vu vos difficultés avec les mots en ce temps présent).
Vous dites:
"La question que vous posez : "quel mot existait avant pour décrire le blasphème ? » reçoit donc la réponse suivante : avant le treizième siècle on disait « blasphêmia en grec et on disait, en latin, « blasphemia »."
Vous êtes sûr?
Je veux dire, vous avez vérifié l’info? Et si oui, à quel type de texte ça s’applique?
Il faut sérier les difficultés: l’avant, l’après la phase de transition.
Là, vous parlez essentiellement de l’après: comment le mot a été approprié par les classes sociales dominantes, pour les besoins du moment et en fonction de ce qu’on avait sous la main.
Mais avant?
Et la phase de transition?
Si je résume votre com: avant, il y avait les formes grecques ou latines.
Donc, pas de changement de forme. Fondamentalement, selon vous, le mot a trouvé son emploi de façon incréée: il se préexiste.
Mais, euh… avant?
Changement de forme, Physdémon. Changement de forme!
Fausse piste? Oui, possible.
14 octobre 2012 at 17:22
tschok,
j’ai fait très peu de latin et pas du tout de droit. Voilà pourquoi je ne fais pas toujours attention aux mots du lexique juridique, surtout quand ils sont d’origine latine.
En revanche, j’ai fait des années de grec. Là je me sens plus à l’aise. Et quand il s’agit du lexique de la philosophie ou de la théologie, je me défends.
Mes sources pour ce qui précède sont le Gaffiot et le Bailly qui trône à une coudée de mon ordinateur…
Rien de révolutionnaire.
Pour le reste, je ne suis pas un spécialiste de la formation de la langue française. Mais j’ai gardé quelques notions de grammaire historique de l’époque où je faisais répéter à mon épouse ses leçons quand elle préparait l’agrégation de Lettres Modernes.
Enfin, pas besoin d’avoir passé l’agrégation de lettres modernes pour savoir que le français se divise encore en de multiples dialectes au XII°siècle : la lecture de la Chanson de Roland éditée en Classiques Larousse ou de l’introduction d’un des Romans de Chrétien de Troyes édités par la Librairie Honoré Champion contient toutes les informations nécessaires.
Pour le reste, je comprends que vous vous intéressiez à la question de l’évolution d la notion de blasphème. mais la méthode que vous employez n’est pas la bonne. Il faudrait étudier comment des théologiens ou des philosophes employaient ce terme. Pas s’attarder sur le lexique.
15 octobre 2012 at 10:39
Rachi a écrit ses commentaires de la Bible au XIe siècle, et la Chanson de Roland date de la fin du XIe siècle ; Chrétien de Troyes et Marie de France ont vécu au XIIe siècle. La langue française (qui est alors diverse) ne commence donc pas au XIIIe siècle.
Je soulignais la concomitance de deux phénomènes : l’apparition dans la langue vulgaire du concept de blasphème, qui jusque-là intéressait surtout les théologiens et restait confiné au latin ; l’introduction dans l’Europe médiévale de dispositions pénales visant à punir le blasphémateur.
A la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle le blasphème, inséré dans le système des péchés de langue, a pris un relief qu’il ne possédait pas auparavant, à la fois théologique et juridico-politique. L’apparition du mot dans la langue vulgaire n’est donc pas due seulement à l’accès de nouvelles élites à la culture. Comme l’indique Boespflug : « Le code pénal promulgué par saint Louis stipulait, au-delà de la deuxième ou de la troisième récidive avérée, que punissaient de " simples amendes " (au demeurant fort lourdes), de marquer le nez au fer chaud, de trouer voire de trancher la langue du coupable, puis de lui fendre la lèvre inférieure, etc. » (Caricaturer Dieu ? Pouvoirs et dangers de l’image, Paris, Bayard, 2006, p. 120) Avec la place nouvelle accordée au blasphème dans la société médiévale du XIIIe siècle nous avons bien affaire à une mutation profonde. Autour de cette période, alors que les pouvoirs centraux se renforcent, il devient effectivement un élément essentiel du contrôle social. Pour Louis IX ou Alphonse X, remarque Boespflug, « Le respect du bien dire et la répression du mal-dire (du maudire) », dans la mesure où le blasphème risquait d’attirer la vengeance divine, « étaient donc affaire de salut public. » (ibid., p. 120) Une telle fixation (et une telle sévérité) à l’égard des blasphémateurs, désormais considérés comme des criminels, n’existait pas jusque-là.
C’est surtout autour du XIIe siècle que le blasphème attire plus particulièrement l’attention des théologiens. Carla Casagrande et Silvana Vecchio ont étudié le phénomène :
« […] Les premières classifications de vices lui ont aussitôt fait une place, situant le blasphème respectivement parmi les fruits de l’orgueil (Cassien) ou de la colère (Grégoire). Toutefois, à cause peut-être de l’énormité même de la faute et de l’imprécision sémantique qui l’accompagne, le blasphème se loge difficilement dans les systèmes moraux. Relativement négligé par le monde monastique, au XIIe siècle il est encore, chose inattendue, absent de plusieurs classifications importantes des vices, comme par exemple le Florilegium morale oxoniense ou le De virtutibus et vitiis d’Alain de Lille. »
« Mais si l’accusation de blasphème continue à couvrir dans les textes des fautes de nature différente, c’est cependant à partir du XIIe siècle qu’il fait l’objet d’analyses plus approfondies : la multiplication des définitions et distinctions permet enfin de dégager un sens « technique » du terme, différent de son usage élargi et impropre, lui-même souvent source de confusions. » (Les péchés de la langue. Discipline et éthique de la parole dans la culture médiévale, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Histoire », 1991, p. 173-174)
Nous pouvons constater dans une période rapprochée (XIIe-XIIIe siècles) l’apparition de ces trois phénomènes conjugués, relevant du théologique, du juridico-politique, du sémantique, et qui ont pour objet commun la notion de blasphème. Celle-ci est alors passée au cœur des préoccupations du pouvoir et des élites (théologiens et juristes).
15 octobre 2012 at 15:10
à Blaise Join-Lambert,
Votre érudition me confond.
Et je reconnais que mon hypothèse du com. 18 (montée en puissance d’une classe bourgeoise s’appropriant en langue vernaculaire les concepts constitués en latin par les théologien) a peu de poids pour expliquer l’entrée du mot blasphème dans le lexique français face aux arguments que vous avancez pour l’expliquer par la naissance d’une nouvelle conscience théologicopolitique à la fin du XII°siècle.
Chapeau, Messire.
15 octobre 2012 at 15:16
à Blaise Join-Lambert,
Je profite de l’occasion pour vous dire que je lis aussi régulièrement que possible le blog "Vivre pour la vérité "que je trouve absolument remarquable.
C’est un de mes sites préférés et je le recommande régulièrement à mon entourage.
Encore bravo !
16 octobre 2012 at 11:43
@ BJL
Merci, vraiment, pour l’érudition, mais je reste encore sur ma faim. Le processus que vous décrivez (prise en charge du blasphème par le politique, avec le concours des théologiens et des juristes) correspond à l’apparition de l’État. Celui-ci, comme cela a été souvent expliqué par les historiens, tend alors à faire revivre un système théologico-politique que connaissait l’Antiquité: Athènes punissait l’impiété (Anaxagore et Socrate l’ont douloureusement éprouvé!), Rome également, parce que l’impiété menaçait la survie de la Cité. Le régime de chrétienté tend à reprendre cette vision.
C’est pourquoi la détermination du blasphème comme erreur, contre péché contre la profession de la vraie foi, me paraît tellement significative dans l’analyse de Thomas d’Aquin: il sait bien que la tendance dominante est d’analyser le blasphème comme outrage, mais néanmoins il situe le blasphème dans l’analyse de l’infidélité, donc dans le traité sur la foi (et non, par exemple, dans celui sur la justice (où il traite des insultes et autres péchés de langues — calomnie, dérision, malédiction, etc.), dont relève notamment la vertu de «religion» (donc la piété et l’impiété).
Je pense que c’est un fait capital. Thomas d’Aquin n’est pas ici du côté du pouvoir politique, mais de l’autorité théologique. La défense de la foi n’est pas en soi la défense de l’ordre social. Et je pense que cette distinction est porteuse, en germe, d’un conflit entre théologie et politique, qui dessine déjà l’espace d’une liberté du discours contre la volonté politique de contrôle social universel.
Tout ceci ne contredit pas vos éclaircissements, je crois, mais je serais curieux de votre opinion.
17 octobre 2012 at 01:41
@ BLJ,
(scusez l’abréviation)
Faim partagée.
De mon côté, certes, pas mieux.
Vous réitérez des explications sur l’"après" du blasphème, avec des précisions qui ne sont pas celles que Physdémon avait avancées.
Sans me demander si vous êtes capable de chercher à la racine d’un mot, j’y suis allé, avec moins de moyens que vous.
J’ai au moins des références bibliographiques.
Pour l’instant, j’ai trouvé ça: l’idée de blasphème ne se trouve pas en araméen qui dit simplement "parler avec insolence".
Régis Courtray dans un article intitulé "Jérôme, Traducteur du livre de Daniel" in Pallae Revue d’études antiques, p 114.
En fait, sans vous, je commence à me faire mon idée sur les changements de formes du mot.
Dans les explications que vous avancez, sur le sens moderne du mot,vous mettez en valeur un modèle de dieu: le "Dieu vengeur" : c’est un mec de mauvais poil et il ne vaut mieux pas lui dire "tu", sinon, il se venge sur la communauté.
Dans ces cas là, la communauté oblige chacun de ses membres au silence, pour ne pas s’attirer les foudres divines. Y compris pour cause d’erreur ou de lapsus. C’est pourquoi on cout les lèvres, même de l’ignorant.
Il faut éviter la foudre divine sur la communauté.
On sent bien venir le sens politique de la chose.
Mais, il y a un autre modèle de dieu: Dieu infiniment bon. Paradoxalement, les punitions sont bien plus cruelles.
Comment la transition s’est faite?
Je veux dire: entre tuer quelqu’un et le faire souffrir?
Comment ont-ils appris a devenir des sadiques?
Physdémon l’a oublié et Philarête préfère ne pas en parler.
Ca fait pourtant partie du truc.
17 octobre 2012 at 02:07
@ Physdémon,
J’ai aucun conseil à vous donner (de toute façon vous ne les prenez pas).
Mais juste une précision.
Vous dites: "Il faudrait étudier comment des théologiens ou des philosophes employaient ce terme. Pas s’attarder sur le lexique."
En fait il faudrait que je vous dise: mon job, c’est beaucoup un problème de lexique.
Vous avez discuté un peu avec Fantômette, ou pas?
17 octobre 2012 at 15:35
tschok,
attardez-vous sur le lexique tant que vous voulez. Cela est nécessaire. Mais est-ce suffisant ?
La conceptualité d’un domaine d’étude bien déterminé (théologie, philosophie) n’est pas toujours bien reflétée par le lexique de la langue vernaculaire.
Même si le terme de "blasphème" ne figure pas en araméen, n’importe quel juif du premier siècle qui connaissait sa Torah avait reçu une instruction sur le deuxième ou le troisième commandement du décalogue ("Tu n’abuseras pas du Nom du Seigneur"). Et les écritures donnaient un certain nombre d’exemples à partir desquels penser la violation de ce commandement.
Ce qu’il faudrait retrouver, à mon avis, ce sont des exemples types enseignés à telle ou telle époque en tel ou tel lieu pour savoir exactement ce que juifs ou chrétiens appelaient blasphème à ces moments là…
Ensuite, je ne crois pas avoir jamais nié qu’à partir du XII°siècle,la Chrétienté ait constitué un système répressif à l’encontre des juifs et des hérésies.
Mon problème par rapport à cela n’est pas d’ordre historique: il est d’ordre théologique : savoir sur qui retombe la responsabilité morale et spirituelle de la mise en oeuvre de ce système répressif. C’est-à-dire savoir si la "personne" de l’Eglise doit ici être incriminée (je fais des progrès en vocabulaire, vous voyez?) ou son "personnel" ou "des membres" de l’Eglise. Ce problème n’est pas seulement d’ordre éthique et juridique, il est aussi d’ordre théologique, car il suppose de savoir ce qu’est la "personne" de l’Eglise.
C’est un problème étudié par Jacques Maritain dans "De l’Eglise du Christ". Or, je suis assez d’accord avec son propos dans son ensemble sans être tout à fait satisfait dans les détails. D’où mes hésitations sur le sujet.
Mais je vous prierais de ne pas profiter de mon embarras pour en tirer la conclusion que je voudrais nier toutes les erreurs et les crimes imputés habituellement à l’Eglise… Ce ne sont pas les faits que je mets en doute mais l’ecclésiologie implicite de ceux qui les relatent.
17 octobre 2012 at 15:50
@ Philarète
Je ne suis pas forcément le mieux placé pour me prononcer sur Thomas d’Aquin, mais je me lance.
Le théologien Jean-Miguel Garrigues, en s’appuyant sur le Commentaire des Sentences de Pierre Lombard, certes un écrit de jeunesse composé alors que Thomas était encore bachelier, considère que celui-ci a contribué à aggraver, sur le plan de la justification intellectuelle, la répression des hérétiques. En particulier il met en avant la façon dont Thomas associe l’accusation de lèse-majesté et de blasphème pour en conclure à la légitimité de la peine de mort :
« En fait saint Thomas, à la suite de la bulle Ad Abolendam de 1184, assimile l’hérésie au crime de lèse-majesté, que le droit romain punissait par la peine capitale. Mais il l’associe au blasphème, crime de lèse-majesté divine que l’Ancien Testament châtiait aussi par la mort : "les hérétiques peuvent être licitement mis à mort par un jugement civil car ils ont blasphémé contre Dieu et ils observent une foi fausse. Aussi peuvent-ils être punis davantage que ceux qui sont coupables de lèse-majesté et que les faux-monnayeurs" (IV Sent., dist. 13, q. 2, a. 3. c). […] » (Le peuple de la première Alliance : Approches chrétiennes du mystère d’Israël, Paris, Cerf, 2011, p. 207-208)
Ainsi pour Garrigues, Thomas comprend le blasphème (dont se rendent coupables les hérétiques) à travers la catégorie juridique de lèse-majesté, mais c’est la majesté divine elle-même qui est atteinte par le blasphémateur.
Le Commentaire des Sentences est disponible sur le site http://docteurangelique.free.fr/
Au Livre IV, dist. 13, q. 2, a. 2, Thomas conclue que l’hérésie est aussi bien un péché qu’une erreur :
« De même que la foi comporte un aspect affectif, de même aussi l’hérésie. Bien que, sous l’aspect où elle comporte une ignorance de l’intellect, elle puisse excuser d’une certaine manière, cependant, en tant qu’elle comporte une résistance affective à obéir à la Vérité première, rien n’empêche qu’elle soit le plus grand des péchés. »
[…]
« Pour autant qu’elle comporte l’entêtement, l’hérésie est une espèce du péché contre l’Esprit Saint, car elle est une attaque contre une vérité connue. »
S’il ne place pas l’hérésie (comprise comme blasphématoire) dans le registre des péchés capitaux, c’est parce qu’il s’agit d’un péché d’un genre particulier, inconnu des chrétiens qui vivent leur foi de façon intègre : « De même que, selon le Philosophe dans Ethique, VII, la bestialité n’est pas comptée parmi les autres méchancetés humaines, parce qu’elle déborde le mode humain, de même l’hérésie est placée par les saints hors du nombre des péchés qui se trouvent chez les fidèles, parce qu’elle est plus grave qu’eux. Elle n’est donc pas comptée parmi les vices capitaux. Selon Isidore, dans la glose sur Dt 7, ils sont signifiés par les sept peuples qui ne sont pas restés dans la terre promise. Toutefois, si elle devait être ramenée à l’un des sept [vices] capitaux, elle pourrait être ramenée à l’orgueil, comme cela ressort de la définition d’Augustin donnée dans le texte. » (Livre IV, q. 2, a. 2)
Au prologue ouvrant la question sur le blasphème, dans la Somme de théologie(http://bibliotheque.editionsducerf.fr/par%20page/1411/acces_livre.htm), Thomas affirme vouloir « traiter du péché de blasphème » qui, pour lui, « s’oppose à la confession de foi ». Le blasphème est donc pour lui, comme l’hérésie dans son Commentaire des Sentences, un péché d’un statut particulier, parce qu’il porte atteinte à la foi du chrétien. Et voilà pourquoi il le place dans une autre section que celle consacrée à la justice.
De plus, si Thomas qualifie bien le blasphème comme infidélité dans la Somme, il répète néanmoins ce qu’il avait déjà écrit dans son Commentaire des Sentences, à savoir que, « […] puisque le blasphémateur a l’intention de porter atteinte à l’honneur divin, à parler dans l’absolu, il pèche plus gravement que l’homicide. » (Question 13 [sur le péché de blasphème], art. 3).
Pour conclure, je pense que pour Thomas, le blasphème était aussi bien un péché qu’une erreur intellectuelle, une infidélité à l’égard de Dieu qu’une atteinte portée à Son honneur. Et notons que pour lui, l’hérésie entre dans la catégorie du blasphème (ce n’est pas le cas semble-t-il des Juifs et des païens).
Mais il n’était pas l’initiateur des mutations théologico-politiques qui s’opèrent autour des XIIe-XIIIe siècle. Tout au plus un acteur parmi d’autres, dont l’autorité aura considérablement pesé du fait même de son génie et de sa sainteté. De toute façon, chaque époque connaît ses zones d’ombre, et même les saints dûment canonisés n’y échappent pas toujours.
18 octobre 2012 at 18:21
Physdémon,
Si vous voulez.
De mon côté, j’avais juste besoin de reconstituer une filiation à peu près complète du blasphème parce que l’historique proposé par Philarête dans son article me semblait trop court, binaire même.
Il oppose une conception archaïque du blasphème à une conception plus moderne:
- La conception archaïque, qu’ on pourrait la qualifier de prudentielle: la communauté, qui vit dans la crainte d’un dieu vengeur, intime l’ordre à chacun de ses membres de ne rien dire qui pourrait l’offenser, même par inadvertance, pour ne pas attirer les foudres divines sur la totalité du groupe. Par ex: si à la prière du matin vous dites "Dieu est gland" au lieu de "Dieu est grand", le soir vous avez la langue coupée.
- La conception chrétienne: elle s’analyse comme une rupture du pacte d’alliance entre Dieu et l’homme au sens où ce dernier, quand il blasphème, remet en cause le credo. Ici, le blasphème n’est plus seulement sacrilège, il devient hérésie.
Cette binarité du blasphème lui a permis d’avancer une proposition, qui est centrale dans son article:
"Les bons esprits ont tort de croire qu’on peut se passer facilement du concept de blasphème."
J’ignore s’il m’inclut dans le lot, mais il se trouve que je pense que non seulement on peut se passer du concept, mais qu’en plus on le doit, car ce truc, c’est simplement une tuerie.
Toujours est-il que cette proposition lui permet ensuite d’analyser un nouveau concept de blasphème fondé cette fois-ci sur le droit au respect, en particulier le droit au respect des croyances , tel que peuvent le concevoir par exemple les militants de Civitas lorsqu’il manifestent pour interdire une pièce de théâtre ou une exposition.
Ces agités du bocal réclament en effet le droit au respect de leurs croyances et c’est sur ce fondement qu’ils militent pour le rétablissement du délit, conçu comme une atteinte nécessaire à la liberté d’expression, dès lors qu’elle porte atteinte au credo religieux.
Philarête en vient ensuite à l’idée qu’en définitive le blasphème au sens moderne du mot relève dans l’esprit de son auteur d’un plaisir de salir, de souiller, un peu à la façon d’un Sade.
En somme, la liberté d’expression serait un peu sale (oui: elle l’est, m’enfin c’est quand même une liberté).
A la fin de son article, si on comprend bien qu’il n’adhère pas à ce concept moderne (du moins c’est ce que j’ai cru lire), on se demande néanmoins s’il ne regrette pas finalement l’ancien blasphème, celui du bon vieux temps où Dieu était l’air qu’on respirait.
Or, de mon point de vue, il n’y a rien à regretter dans le blasphème. C’est une vieillerie et on doit tous se féliciter qu’elle ait fini sa course furieuse et sanguinaire dans les poubelles de l’histoire.
C’est même pas un bon modèle d’analyse, finalement.
18 octobre 2012 at 21:00
Le concept juridique de blasphème n’a aujourd’hui plus aucune pertinence sociale ; je suis donc assez étonné par l’usage qu’en font à tout bout de champ les journalistes. Déjà au XIXe siècle, sous Charles X, la loi sur le sacrilège, une fois promulguée, n’a jamais été appliquée. Le contrôle social se fait par d’autres voies plus insidieuses… Foucault a bien décrit le phénomène.
Et qu’est-ce qu’un blasphémateur athée ou agnostique ? je me le demande. Une bonne partie de nos concitoyens ne croient même pas en Dieu ; et parallèlement l’étiquette « Dieu » est devenue de plus en plus vague.
Par contre, le blasphème compris comme péché demeure pour le chrétien une réalité très concrète, mais qui ne relève plus de l’ordre public et de la responsabilité des Etats.
Le véritable débat, c’est celui de la définition de la liberté. La liberté d’exprimer ses opinions doit-elle être illimitée, comme le soutiennent les Libéraux ? je ne le pense pas, et de toute façon tel n’est pas le cas : essayez de nier l’extermination des Juifs pendant la 2nde guerre mondiale, ou de diffamer telle ou telle personne publiquement ! Les lois veillent…
19 octobre 2012 at 00:11
On peut considérer le blasphème comme un pur objet intellectuel et le tenir éloigné de la sphère de l’ordre public. Intellectuellement, c’est possible. D’ailleurs, le concept, polymorphe par nature, est suffisamment plastique pour se prêter à ce jeu.
Mais dès qu’on le comprend comme un péché, même en cantonnant cette prise de position au plus profond de son âme de chrétien tolérant (en s’abstenant par exemple de brandir des pancartes vindicatives) on en fait néanmoins une faute, ce qui appelle naturellement une sanction.
N’est-il pas, en effet, très difficile de se dire que quelque chose est mal et de ne pas songer à vouloir le punir d’une façon ou d’une autre? Surtout quand on s’estime soi-même victime? Et en plus, victime touchée dans ses convictions religieuses?
Ne dit-on pas que le blasphème est un viol de la conscience? Or, un viol,cela se punit et cela ne se punit pas charitablement.
Bien sûr, nous sommes civilisés et il n’est pas question d’envisager ne serait-ce qu’une seconde de revenir aux supplices d’antan. Mais… peut être que la roue ou le bûchers peuvent avantageusement être remplacés, selon les critères aujourd’hui en vigueur dans nos sociétés, par un bon petit procès, pour clore le bec de l’impudent?
Si bien qu’en pratique le blasphème ne reste pas dans son terrier. Le croyant a beau jurer sur la constitution et le principe de laïcité qu’il ne mêlera jamais la question du blasphème à celle de l’ordre public et qu’elle ne restera qu’une question privée, emprisonnée sous la voûte de son panthéon intérieur, dès que dans son esprit le blasphème devient un péché, alors tôt ou tard, le croyant cède à l’appel atavique qu’il déclenche dans le mécanisme intime de la foi. Et c’est un appel à la vengeance.
Si le blasphème actionne immanquablement les conditionnements mentaux qui ont été éparpillés dans l’axe paradigmatique des religions depuis leur origine, on pourrait vraiment, cependant, se demander pourquoi. Parce que le blasphème est loin d’être un rouage essentiel du mécanisme de la foi.
Même conçu et compris comme un simple péché, le blasphème appelle donc au moins le procès civil (et bien souvent, ailleurs dans le monde, le procès pénal, avec des peines sévères à la clé).
Or, ce procès revient à mettre Dieu en face des lois terrestres. Et là, il y a deux grandes tendances: soit on considère que Dieu ne peut pas avoir tort et, dans ce cas, on dit adieu aux lois laïques et on vote pour l’établissement d’une théocratie de type iranien, soit on considère que la loi des hommes prime et on inflige à Dieu une sévère défaite qui n’est ni plus ni moins qu’un véritable blasphème en soi.
Entre ces deux tendances, il est possible de déguiser le procès en blasphème sous une qualification juridique complètement laïque, comme la diffamation, l’injure ou l’incitation à la haine par exemple, en demandant implicitement au tribunal de trancher non plus en droit, mais en religion. Ce genre de procès se multiplie ces temps-ci.
Pour l’instant, en vain.
Bref, le blasphème en tant que concept purement intellectuel, c’est un mythe.
19 octobre 2012 at 00:53
Je peux difficilement vous suivre, dans la mesure où vous cherchez à vous extraire de l’histoire. C’est vrai, je vous l’accorde, l’idéalisme est bien confortable pour l’esprit. Mais il est producteur d’illusions.
Et pourtant, ces derniers siècles, on a plus tué et torturé au nom de la nation et du progrès que pour l’honneur de Dieu.
19 octobre 2012 at 06:58
à tschok,
Tout votre raisonnement précédent repose sur le présupposé suivant :
"Mais dès qu’on le comprend comme un péché, même en cantonnant cette prise de position au plus profond de son âme de chrétien tolérant (en s’abstenant par exemple de brandir des pancartes vindicatives) on en fait néanmoins une faute, ce qui appelle naturellement une sanction."
Je ne vous le concède pas. (Au sens 2. de "concéder" dans le Petit Robert).
Il y a quelqu’un qui a dit :
"Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés".
Du coup, pour ceux qui croient à cet enseignement, la formule "péché = à sanctionner " n’a plus rien d’une évidence…
Votre tendance à réduire la question du péché à un problème de type juridique et pénal vous empêche de voir en quoi la notion évangélique de péché est une des sources du libéralisme moderne. Ainsi, chez Kant, il y a l’idée, d’origine évangélique, que la faute morale réside essentiellement dans une intention intérieure échappant à tout contrôle social (cf. "l’homme qui convoite la femme d’un autre a déjà commis l’adultère en son coeur etc). Voilà pourquoi Kant, qui n’a rien d’un auteur laxiste en matière morale, attend du pouvoir politique et juridique qu’il se contente d’assurer la coexistence des libertés en renonçant à rendre les citoyens vertueux. C’est donc à partir de Kant, au nom d’une morale de l’intention, qu’il est apparu clairement que l’Etat devait s’abstenir de chercher à rendre les hommes vertueux (ce qui de Platon à Montesquieu était une préoccupation majeure des législateurs). Bref, il est assez facile de voir que le libéralisme politique moderne a son origine dans une morale, plus précisément une théorie du péché, d’inspiration évangélique.
D’autre part, Civitas n’est pas une institution d’Eglise et ne reflète l’opinion que d’une petite minorité de chrétiens pratiquants. Mgr Vingt-Trois a fait passer clairement passer le message l’an dernier.
La position habituelle des catholiques sur les "affaires" d’oeuvre d’art sacrilèges montées en épingle par les médias (pièces de théâtre et autres expositions d’art contemporain) est que ces oeuvres sacrilèges ne doivent pas être financées par de l’argent public. En effet, si des institutions laïques ne doivent pas subventionner le culte en raison de la neutralité de l’Etat, il est assez logique d’attendre d’elles qu’elles ne financent pas non plus une propagande résolument antireligieuse…
Le vrai problème a mon sens est que la culture en France dépend trop étroitement des financements public pour appliquer strictement cette exigence de neutralité dans un sens comme dans l’autre, à moins de ne plus financer que des oeuvres d’art insignifiantes, ce qui serait dommage. C’est pourquoi pour ma part j’aime mieux laisser l’Etat financer quelques oeuvres d’art sacrilèges en France plutôt que de le contraindre à ne financer qu’une multitude d’ oeuvres creuses. Mais c’est une opinion qui se discute.
Quoi qu’il en soit de mon opinion sur le sujet, vous voyez qu’il ne s’agit pas pour les catholiques de France de remettre en question le droit de critiquer les religions ni de dire merde à Dieu et aux curetons.
D’ailleurs, vous ne vous en privez pas…
19 octobre 2012 at 07:24
Civitas est une organisation Lefèbvriste et d’extrême-droite, rappelons-le. Ses militants ne sont pas du tout catholiques.
19 octobre 2012 at 07:58
@ Physdémon
Evidemment, ont peut considérer jusqu’à un certain point que le libéralisme découle de l’Evangile ou, sinon de l’Evangile, de la réflexion de certains auteurs chrétiens postérieurs (les jansénistes, par exemple). Mais pour ma part je suis plus sensible aux différences qui séparent le libéralisme de la tradition catholique. Comme le propose le théologien John Milbank, on pourrait qualifier le libéralisme d’"hérésie chrétienne".
Il n’en reste pas moins que le point de vue antihistorique de Tschok est intenable. Les conditions théologico-politiques du XIIIe siècle ne sont tout simplement plus réunies pour que le blasphème fasse l’objet d’une répression. Tschok est un idéaliste qui raisonne à partir de l’essence éternelle des concepts.
19 octobre 2012 at 08:25
à BJL
Ce que j’ai dit à tschok n’est pas mon dernier mot sur le libéralisme politique auquel j’aurais bien des critiques à adresser. Mon argumentation était dialectique, ou si vous préférez "ad hominem".
Je crois moi aussi que le libéralisme politique, sous sa forme kantienne, est une "hérésie chrétienne". Mais les hérésies chrétiennes n’auraient jamais existé sans le christianisme… Voilà tout. Nous sommes d’accord sur ce point.
D’autre part, tout en ayant des désaccords de fond avec le libéralisme, je lui concède tout ce que le Concile Vatican II lui a concédé : la liberté religieuse, la liberté de conscience etc. A mon avis, en reconnaissant tardivement la validité de telles libertés, l’Eglise n’a fait que redécouvrir quelque chose venu de sa propre Tradition qu’elle avait parfois un peu perdu de vue mais jamais tout à fait.
Cela ne veut pas dire que je concède au libéralisme toutes ses options politiques ni l’anthropologie individualiste et le relativisme métaphysique qui l’accompagnent ordinairement.
19 octobre 2012 at 08:50
Alors nous sommes d’accord.
19 octobre 2012 at 15:55
@ Physdémon,
Sous un fil de dial précédent, vous avez affirmé, à propos de l’homosexualité, en com 51:
"Vous savez, la France catho ne perçoit pas l’homosexualité comme un « truc anormal » mais comme un péché."
Or, j’ai cru comprendre que vous n’étiez pas particulièrement favorable au mariage homo. Autrement dit, qu’il pouvait vous compter parmi ses opposants, au sens politique et même civique du terme: vous marquez votre opposition sur un terrain purement intellectuel, par un désaccord et une certaine façon d’exprimer vos opinions, avec parfois des maladresses mais dans l’ensemble avec modération et souci bien né de ne préjudicier à personne.
Je ne vous vois donc pas devenir membre d’un futur "commando anti mariage homo" et perturber, peut-être dans un futur proche, les cérémonies de mariage célébrées en marie, comme naguère les commandos anti IVG perturbaient en clinique le déroulement des opérations d’IVG.
Pour autant votre seule opposition, même purement intellectuelle, compte car elle se joint à d’autres, notamment celle de l’Eglise qui, aux dernières nouvelles, s’y oppose bec et ongle. Or, c’est bien parce que l’ensemble de ceux qui ont les mêmes opinions que vous à ce sujet ont longtemps été majoritaires que le mariage homo a été interdit par la loi (et d’ailleurs, le reste jusqu’à nouvel ordre).
Une interdiction légale, ce n’est pas rien que je sache. Vous savez ce qu’est une interdiction légale? Je n’ai pas l’impression. Ca veut dire que la société est contre vous.
Alors, ne venez pas dire que la qualification de "péché" est neutre et dépourvu d’effet dans la vie sociale, si bien qu’on ne pourrait penser le péché qu’à travers ce que Dieu a dit: « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés », comme si ça résolvait tous les problèmes.
Le péché n’est pas qu’une qualification purement intellectuelle: il y a des effets dans la vie réelle, surtout dans une société comme la nôtre, qui sans être exclusivement d’origine chrétienne (non, ça c’est vraiment une connerie monumentale) a quand même un héritage chrétien suffisamment conséquent pour que cela ait baigné l’ensemble de ses fibres dans un "jus" qui l’a teintée durablement.
Autre point, vous dites:
"Votre tendance à réduire la question du péché à un problème de type juridique et pénal vous empêche de voir en quoi la notion évangélique de péché est une des sources du libéralisme moderne."
En fait je parlais spécifiquement du blasphème, qui est tout à fait susceptible d’une approche juridique et pénale puisque, faut-il le rappeler, il est historiquement rentré dans la religion, sous sa forme moderne, par le fait du prince qui en a fait une infraction pénale. Et c’est aussi par le fait du prince qu’il en est sorti.
Si maintenant vous étendez la réflexion au concept non plus de blasphème, spécifique, mais à celui de péché plus général, je n’y vois aucun inconvénient, mais ne me faites pas dire ce que je ne dis pas.
Évidemment, le péché a une dimension purement morale au sens où il est le moyen par lequel une conscience éveillée à la religion prend la mesure du mal dont elle est responsable,et s’inflige à elle même une punition que personne d’autre ne peut lui infliger: la honte, le remord, le regret.
La contrition, quoi. L’effort sur soi-même. Voilà de quoi le péché est la clé et voilà pourquoi il est important. Du mois pour le croyant.
Mais cela n’enlève rien au fait que le péché, comme je vous le dis plus haut, a aussi une dimension sociale qui se traduit dans des lois ou des représentations mentales qui façonnent les comportements, dictent des conduites à tenir, prévoient des sanctions plus ou moins visibles, dans un sens plus ou moins libéral, plus ou moins punitif selon les cas et l’évolution des mœurs et des mentalités.
Plus personne aujourd’hui ne songe sérieusement dans ce pays à punir la masturbation, par exemple. Mais l’adultère, ça se discute. Il reste techniquement une cause de divorce.
Et le mariage homo… on verra bien.
@ BJL,
En fait, je suis vraiment ravi d’avoir pu, bien involontairement, vous donner l’impression que je suis un idéaliste antihistorique raisonnant à partir de l’essence éternelle des concepts.
Mais… en réalité, je ne suis pas un intellectuel.
19 octobre 2012 at 16:32
à tschok,
à propos de péché et droit pénal : mon argumentation effectivement tendait àdire que le fait de qualifier tel acte de "péché" ne préjugeait pas de la qualifier de délit ou de crime susceptible de poursuite pénal.
Cela dit, il estparfaitement exact que le fait de voir en certains actes des actes foncièrement peccamineux peut avoir une incidence sur ma vision de l’organisation de la société, en quoi, comme je l’ai dit à BJL, je ne suis pas un pur libéral, loin de là.
D’autre part, je trouve curieux que vous parliez d’une "interdiction de se marier": il me semble que le droit civil "n’interdit pas" aux homosexuels de se marier : il reconnaît une institutions appelée mariage qui se caractérise par l’union de deux personnes de sexe opposé, et il en définit les modalités légales.Prétendre que du même coup on "interdit" aux homosexuels de se marier me paraît une présentation des choses sophistique en ce qu’elle assimile l’impossibilité de se marier avec une personne de même sexe à une disposition de droit pénal.
Mais il est vrai que ma vision de l’homme a une certaine incidence sur ce que je pense être bon pour la société. Cela vous étonne ? Pensez-vous qu’il puisse en être autrement ? Et si mes opinions n’avaient pas une incidence sur mon engagement dans la cité, prendriez-vous la peine de chercher à m’en faire changer ?
Ma vision de l’homme fait que je n’entends pas empêcher les individus de vivre leur vie comme ils l’entendent à condition qu’ils ne détruisent pas l’ordre social qui précisément nous permet de coexister pacifiquement.
Or comme vient de le montrer de manière satisfaisante Gilles Bernheim , grand rabbin de France dans le texte qu’il a adressé aujourd’ui même au Président de la République, ce qui est embêtant dans le mariage gay, ce n’est pas tant le fait qu’il institue un lien de type conjugal entre personnes de même sexe que le fait qu’il altère la signification même du mariage, nie le rôle sutructurant de la différence sexuelle dans l’organisation de la société et contribue par là à affaiblir la famille, cellule de base de la société.
19 octobre 2012 at 16:48
à tschok,
j’ai oublié de dire ceci : mes convictions morales ne m’inclinent pas à vouloir faire interdire des péchés comme la masturbation par exemple (exemple par excellence de pratique que la morale chrétienne, complètement déphasée avec la société moderne, juge peccamineuse, alors qu’elle ne nuit à personne et est des plus répandues…et toute façon impossible à réprimer pénalement).
Mais elles me portent à vouloir que la société encadre soigneusement la pornographie pour que seuls les amateurs de ce genre de littérature et d’iconographie s’y trouvent exposés. Il y a des lois sur ce chapitre dont je tiens à ce qu’elles soient respectées. Bref, sans interdire les pratiques immorales, on peut faire en sorte que la décence soit respectée dans les lieux publics et soustraire les mineurs à la débauche…
En somme, ce que n’a pas vu une certaine forme de libéralisme politique, c’est qu’entre la tolérance (dépénalisation du mal moral non nuisible à la société) et l’absence de toute régulation des moeurs (par le biais du droit civil) il y a une large marge que la révolution permissive engagée depuis 1968 n’a pas encore tout à fait fini de ronger.
22 octobre 2012 at 12:13
@ Physdémon,
C’est un point annexe de la discussion, mais il me semble que vous confondez plusieurs degrés de l’interdiction.
D’une part: une interdiction peut être expresse ou tacite. Dans notre code civil, l’interdiction (du mariage homo) est tacite et découle tout simplement de la définition du mot "mariage" telle qu’on peut la trouver dans le dico.
Au passage, cela oblige le législateur qui veut réformer le texte légal à donner une définition du mariage, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent en droit français.
D’autre part, la sanction d’une interdiction n’est pas nécessairement pénale: en l’espèce, la sanction est la nullité de l’acte, si tant est que les promis trouvent un maire qui accepte de célébrer leur union. Si, n’en trouvant pas, ils saisissent le juge pour forcer judiciairement un maire à procéder à leur mariage, ils s’entendront dire qu’ils n’ont aucun droit.
On est bien ici en face d’une interdiction, décidée par la société, mais elle est non pénale, car elle est suffisamment efficace sur un terrain civil pour qu’il soit inutile de l’upgrader au niveau pénal: le but du jeu est d’interdire l’accès d’un certain type d’individus à un statut juridique. Il suffit simplement de ne pas le leur accorder.
Sinon, je ne suis pas étonné que votre vision de l’homme ait une incidence sur ce que vous pensez être bon pour la société puisque c’est justement moi qui vous ai fait remarquer que votre conception intimiste du péché n’était en réalité pas dépourvu d’effet dans le monde réel.
Si, en votre for intérieur, vous décidez que quelque chose est mal, cela a nécessairement une conséquence, même infime, sur l’univers qui vous entoure car vous n’êtes pas un poisson rouge dans un aquarium, mais un homme, animal politique dans une société.
22 octobre 2012 at 15:56
à tschok,
s’il est d’usage d’utiliser le vocabulaire de l’interdiction en droit civil aussi bien qu’en droit pénal, alors je m’incline.
Mais l’important pour moi est de bien voir que, sur le sujet considéré, il n’y a pas d’interdiction au sens pénal du terme.
Voici néanmoins ce qui m’étonne :
(1) Peut-on dire qu’il soit "interdit" à un homme d’enfanter et d’être déclaré "mère" d’un enfant sous prétexte que la loi prévoit que seules les personnes de sexe féminin sont capables d’enfanter et d’être mère? Il me semble que non, parce que la loi estime assez justement, à mon avis, que l’enfantement (à distinguer de l’engendrement) n’est un cas envisageable que de la part d’une femme. Ce qui est interdit, c’est plutôt de faire passer un homme pour la mère de l’enfant, alors qu’il serait son père…
C’est dans cet esprit, me semble-t-il, que la loi ne prévoit pas de possibilité de mariage entre deux personnes de même sexe, précisément du fait que la cas apparaît comme contraire à l’essence du lien conjugal.
Il me semble que la loi interdit de faire passer pour un mariage une union entre des personnes de même sexe qui n’a pas les caractéristiques d’un mariage authentique et, du copup, n’en constitue pas un: ce qui explique la déclaration de nullité des pseudo-mariages passés en mairie.
Du coup, je me demande si parler "d’interdiction" du mariage entre personnes de même sexe ne revient pas à présupposer que la différence sexuelle ne constitue pas un élément essentiel de la définition du mariage, ce qui est précisément le point à discuter ?
(2) J’ai appris qu’en droit civil la convention se distingue du contrat en ce que l’Etat ne se portait pas garant des conventions alors qu’il se porte garant des contrats.
Du coup, je me demande si, en utilisant le terme d’interdiction comme vous le faites, on ne pourrait pas en venir à dire que les conventions sont "interdites" dans la mesure où aucun tribunal ne pourrait forcer quiconque à respecter les conventions qu’il a passé avec autrui.
Il me semble qu’on pourrait considérer que deux homosexuels vivant maritalement sont actuellement sous le régime d’une convention. Idem pour tout couple vivant en concubinage. Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il leur soit interdit de vivre en concubinage du fait que les liens qui les unissent relèvent de la convention et non du contrat (PACS) ni d’un lien institutionnel comme le mariage.
Bref ce n’est pas parce qu’un lien n’est pas reconnu par le droit qu’il est "interdit" par le droit.
(3) De ce qui précède il résulte que je trouve quand même étrange de dire que le mariage est "interdit" aux homosexuels. Non seulement parce qu’ils peuvent se marier comme tout le monde avec toute personne libre d’âge nubile non consanguine de l’autre sexe; mais aussi parce que la notion d’interdiction me paraît ne pas avoir le même sens dans ce cas de figure que dans le cas, par exemple, de la consommation de stupéfiant ou de l’usage du klaxon en agglomération hors situation d’urgence.
Mon étonnement vient sans doute de ce que la notion d’interdiction / interdit est polysémique en droit. Mais si on avait plus clairement conscience de cette polysémie, peut-être serait-on moins réceptif à la rhétorique victimaire qui accompagne l’assertion : "le mariage est interdit aux personnes de même sexe".
Ne voyez aucune ironie dans mes propos. Je cerche simplement à clarifier quelques notions de droit que je ne maîtrise pas.
23 octobre 2012 at 00:14
@ Physdémon,
Aheuh… c’est vachement compliqué votre truc.
En droit civil on parle de ce qui est licite ou illicite c’est à dire de ce qui est permis ou… pas permis. En droit pénal, on parle plus volontiers de ce qui est légal (par exemple les poursuites, engagées par le ministère public) et de ce qui est illégal (le fait visé par l’infraction pénale donnant lieu aux poursuites).
Mais, dans l’ensemble, le licite c’est la permission ou l’autorisation. Une licitation, par exemple, désigne le fait de solliciter l’autorisation du juge pour procéder à la vente d’un bien indivis en vu d’un partage.
Le mariage homo est, en l’état actuel des textes, illicite: il n’y a pas de permission. Le mariage étant aussi une institution et pas seulement un contrat pouvant librement être conclu entre deux ou plusieurs personnes, on a besoin de l’autorisation de l’Etat pour se marier. Concrètement, on la sollicite à la mairie.
Cette autorisation se matérialise par une cérémonie, une mention sur l’acte de naissance et, si les époux le désirent, par un contrat de mariage rédigé par un notaire et portant sur l’organisation du patrimoine de la famille.
S’ils ne le désirent pas, l’organisation patrimoniale de leur famille résultera du régime légal, par défaut.
Si les conditions légales du mariage sont remplies par les personnes qui sollicitent l’autorisation de se marier, alors le maire est tenu de les marier. Cette autorisation n’empêche pas les tiers de s’opposer au mariage pour des motifs que la loi énonce.
Les homos n’ont pas en pratique le droit de solliciter du maire l’autorisation de se marier. On peut donc dire que cette absence de permission produit les mêmes effets qu’une interdiction pure et simple.
Ainsi, lorsque vous n’autorisez pas un enfant à sortir de votre classe pour soulager un besoin pressent mais néanmoins naturel, en pratique vous lui interdisez de sortir.
Si un maire téméraire, de la commune de Bègles par exemple, passe outre l’interdiction, le mariage est simplement nul et non avenu. Le procureur, qui représente la société, veille à ce que cette nullité soit demandée en justice et obtenue. Et la cour de cassation valide.
Par ailleurs, la loi ne prévoit pas que seule les femmes peuvent enfanter. En principe, la loi s’abstient de dire trop de conneries, du genre "la pluie mouille".
Mais, certaines choses qui nous paraissaient évidentes le deviennent parfois moins en raison de l’évolution des mœurs et des mentalités, ou des progrès techniques et scientifiques.
Vous noterez que le mouvement inverse existe aussi: des choses qui ne nous paraissaient pas du tout évidentes le deviennent justement en raison de l’évolution des mœurs, des mentalités ou des progrès techniques et scientifiques.
Par exemple, la circulation d’un flux d’électrons dans un matériaux conducteur n’avait rien d’évident au Moyen Age. Maintenant, on clique tous des milliards de fois sur nos souris sans même nous poser la question et on utilise des écrans tactiles dont on peut découvrir le principe de fonctionnement en lisant les pages scientifiques de notre journal préféré (sans risquer le bûcher).
Autre exemple: le fait de ne pas commercialiser un "nègre" en tant qu’esclave, c’est à dire en tant que meuble, ne nous a pas paru vraiment évident jusqu’au XIXième siècle. De même que le fait de ne pas déporter un Français ou un étranger juif dans les camps nazis ne nous a pas semblé évident jusqu’en 1944.
Tout cela pour vous dire une chose: tant qu’un homme n’enfantera pas un enfant, la loi n’aura pas besoin de dire que seule une femme peut le faire. Il y a des recherches dans le domaine des utérus artificiels, mais les gens qui suivent le sujet n’attendent rien de concret avant 20 ou 30 ans. Ce pronostic pourra éventuellement être révisé à la baisse, suivant les progrès réalisés. On verra bien.
Maintenant, principe de précaution oblige, il n’est pas exclut qu’une poignée d’imbéciles ait envie de faire voter une loi précisant bien, pour ceux qui ne sont pas au courant, que se sont les femmes qui sont enceintes et pas les hommes.
Que voulez-vous que je vous dise?
Sinon, convention et contrat sont deux synonymes. Jadis, on faisait entre les deux des différences subtiles, mais l’usage ne les a pas retenues.
Une précision: le terme "convention" est cependant plus large car il inclut les instruments juridiques du droit international (les traités, les directives, les machins, etc).
L’Etat ne se porte pas exactement garant de la bonne fin d’un contrat. L’obligation ou la garantie de "bonne fin" est assez spécifique et je vous propose de la laisser de côté.
En revanche, l’Etat assure par la justice l’application du droit: il sanctionne les obligations qui ont été légalement contractées par quiconque ou les engagements qu’il a lui-même pris et qui se matérialisent sous différentes formes, dont la loi elle-même.
La loi est d’ailleurs toujours un engagement de l’Etat, ne serait-ce que parce qu’elle contient en elle-même la promesse de sa propre exécution, qui est justement la seule chose que l’Etat nous garantisse (mal, j’en conviens, mais en tout cas dans le principe, c’est garanti).
Du coup (et cette fois-ci c’est à moi de le dire) je ne comprends pas très bien votre raisonnement en paragraphe 2.
Tout ce que je peux vous dire, c’est que deux homos vivant en concubinage stable ont sans doute passé un "contrat moral", mais guère plus. C’est en fait un contrat dont le juge ne pourra, sans peine, tirer d’obligations se rapprochant par trop de celles qui découlent du mariage pour une raison que je peux vous expliquer.
Elle est très simple et au cœur du sujet.
Si deux personnes veulent créer entre elles des obligations comme celles que produit normalement le mariage (reportez-vous au code civil pour en avoir la liste) il leur appartient de… se marier.
Le mariage a en effet un monopole de création des effets juridiques qu’il produit: il est normalement le seul instrument juridique à pouvoir produire les effets que la loi lui donne.
Cela dit, ce principe doit TRES fortement être nuancé. C’est trop long, je ne rentre pas dans le détail sauf sur un point: toute les remises en cause de ce monopole juridique du mariage sont le fait des couples hétéros. Dans cette histoire, les homos sont la 5ième roue du carrosse, mais pas la cerise sur le gâteau. Bizarrement, leur revendication revitalise le mariage.
Enfin, votre paragraphe 3 reprend un des arguments classique des opposants au mariage homo: si, disent-ils, ils peuvent se marier… mais avec une personne de l’autre sexe.
C’est un argument cynique qui se croit malin. Ai-je besoin de vous dire que je le pense idiot et sinistre?
C’est un argument de gens méchants, en réalité. Et petits dans leur tête (enfin, la boîte osseuse qui est censée contenir le reste).
Je sens que vous êtes un homme de cœur: ne l’employez pas, vous y perdriez votre grâce.
Philarête: ce com est un énOrme HS, mais bon, j’ai une excuse absolutoire. Physdémon veut faire du droit. Miracle.
23 octobre 2012 at 20:53
Tschok,
j’ai le regret de vous annoncer que je suis un homme méchant, sans coeur, petit dans ma tête, cynique, et que je me crois malin.
Parce que cet argument "idiot et sinistre", je le trouve parfaitement exact.
Et je ne suis pas le seul, si je mes souviens bien de l’article que le grand rabbin Gilles Bernheim a récemment publié sur le sujet.
Je trouve tout à fait juste de dire que les homosexuels ont le droit de se marier avec une personne de l’autre sexe, de même que les catholiques non pratiquants ont le droit d’aller à la messe, les athées de professer qu’ils croient en Dieu, les croyants de blasphémer, Philarête de raconter des blagues graveleuses, les militants UMP de voter socialiste, les animateurs télé de dire des choses intelligentes, le ministère de l’éducation nationale de faire des réformes utiles, les catholiques intégristes de dire du bien de feu Jean-Paul II, les végétariens de manger de la viande…
Nous avons tous une foule de droits dont nous ne faisons pas usage. Mais ne pas faire usage d’un droit ne signifie pas que nous ne l’avons pas…
Maintenant, il faudrait m’expliquer pourquoi vous trouver cet argument "cynique" ? Peut-être voyez-vous là une façon ironique de refuser d’écouter les revendications des partisans du mariage homosexuel ?
Mais je crois que cet argument a un autre usage que celui-ci. Il veut dire, partout où je le rencontre, la chose suivante : le principe de l’égalité de tous face à la loi n’est pas remis en cause par la définition actuelle du mariage.
Parce que les citoyens sont égaux face à la loi en tant qu’êtres humains ou en tant que citoyens, pas en tant qu’ayant telle ou telle inclination sexuelle.
Je ne dis pas que cela résout le problème dans sa totalité, mais c’est un élément à prendre en considération dans la réflexion. Ainsi, je crois que je ne sais plus quelle cour européenne chargée de garantir les droits de ‘homme (je suis un peu perdu dans la masse d’institutions chargées de garantir nos droits fondamentaux) a jugé qu’elle ne pouvait juger contraire aux droits de l’homme la définition classique du mariage sous prétexte qu’elle ne concernait que des personnes de sexes opposés D’où la nécessité pour les partisans du mariage gay de passer par la voie législative plutôt que par la voie judiciaire pour faire valoir ce qu’ils estiment être leur "droit naturel" (si vous me permettez cette expression…).
24 octobre 2012 at 13:03
Dites, Physdémon?
Vous trouvez pas qu’on est HS, là?
On va quand même pas monopoliser ce fil de dial, aussi?! Déjà qu’on l’a fait sous Mao.
Comme je ne veux pas me dérober, je vous propose de répondre justement sous ce fil de dial, qu’on a déjà "pollué", pour que la discussion sur le blasphème et la nécessité ou non de le prendre au sérieux soit libérée de notre présence, peut être un peu trop envahissante.
24 octobre 2012 at 19:15
@ Physdémon et Tschok.
Pour moi, Messieurs, je trouve que vous devriez continuer à "polluer" et "envahir". Ce que vous dites est intéressant, ça me fait réfléchir.
27 octobre 2012 at 16:36
[...] Prendre le blasphème au sérieux [...]
27 octobre 2012 at 17:29
Quel dommage que vous ne continuiez pas cette discussion !
Tschok, une petite question : le grand oublié de votre raisonnement n’est-il pas l’enfant ?
Tout l’arsenal juridique compris dans le package « mariage » a en vue l’accueil de l’enfant potentiel dans les meilleures conditions possibles, à ce que j’ai compris.
Le couple homo étant infertile par nature, « ils » demandent logiquement le mariage ET l’adoption. C’est habile.
Mais…
27 octobre 2012 at 22:24
à Tschok, Wendrock et PMalo,
Je viens de répondre à Tschok sous le billet Mao.
Merci pour les encouragements.
Normalement, je n’interviendrai plus pendant quinze jour.
Ce n’est pas que je boude,mais je pars bientôt au vert avec mes enfants, sans matériel électronique.
Une petite cure sans ordinateur ni blog me fera le plus grand bien.
A +