To_kill_01

To Kill a Mockingbird (1962)

À l’enseigne de L’esprit d’escalier, on entre en 2013, comme il se doit, à reculons : le regard tourné vers 2012, embrassant sans nostalgie, mais non sans un arrière-goût de trop peu, le cimetière des billets qui auraient pu voir le jour durant l’année passée. À défaut de ressusciter les morts, je veux tenter de ranimer quelques sujets encore un peu frais, comme on dépose sur le paillasson, avant de pousser la porte, les mottes de terre ramassées au creux des chemins. Je profite de ce liminaire pour souhaiter une très bonne année à tous les lecteurs de ce blog, avec une mention spéciale pour ceux qui se sont déchaînés en commentaires sous les derniers billets. Mais sans omettre pour autant les lecteurs silencieux, les discrets, les timides, les scrupuleux peut-être, qui ont sûrement d’excellentes raisons pour ne pas se manifester, mais dont la fidélité ne cesse de m’honorer et, plus encore, de m’obliger.

Au menu de ce jour, trois billets pour le prix d’un, sortis des limbes de 2012 : retour sur un débat lancé en Italie par un groupe d’intellectuels proches du Parti démocrate ; sur une enquête publiée dans The Atlantic à propos de la campagne en faveur du mariage homosexuel aux États-Unis ; enfin sur un vieux film qui m’a décidément marqué cette année, et dont j’aurais peut-être hésité à parler s’il n’avait si bien « fonctionné » avec mes étudiants – comme quoi il ne faut désespérer ni de la jeunesse, ni d’un bon film en noir et blanc. J’ai mis pas mal d’images, pour faire avaler ce gros billet gigogne. Elles accompagnent le texte sans forcément l’illustrer.

L’émergence d’une « gauche ratzingerienne » ?

En France, il y a désormais une gauche qui gouverne et une gauche qui réfléchit, et ce ne sont pas les mêmes. La rupture entre ces deux gauches a probablement été consommée durant les années Mitterrand, mais ses effets n’ont jamais été aussi clairs – ni aussi dramatiques – qu’aujourd’hui. La gauche qui gouverne consent à parler de crise, mais c’est toujours de crise économique. Elle affiche un volontarisme de façade qui laisse croire que l’État est assez puissant pour traverser les tempêtes sans demander aux citoyens un vaste effort collectif. Et comme personne ne peut y croire sérieusement, la gauche qui gouverne se donne bonne conscience en faisant de l’État l’instrument de réformes sociétales qui paraissent désirables pour la seule raison qu’elles bouleversent les structures traditionnelles. La gauche qui gouverne paraît persuadée que les institutions morales fonctionnent exclusivement au bénéfice des riches et des puissants – seule justification, manifestement, pour continuer à faire comme si ces institutions étaient intrinsèquement « de droite ».

Le Monde du 19/12/2012

Le Monde du 19/12/2012

Pendant ce temps-là, la gauche qui réfléchit multiplie les signes de malaise et d’inquiétude, tout en proposant des diagnostics de plus en plus radicaux sur les causes éthiques et anthropologiques de la crise du monde occidental. C’est Marcel Gauchet, multipliant les analyses de la « rupture anthropologique » portée par le triomphe de l’individualisme libéral ; c’est Jean-Pierre Le Goff, impitoyable pour une gauche incapable de faire un bilan sérieux de « l’héritage impossible » de Mai 68 ; c’est Jacques Julliard, au terme d’une monumentale histoire des gauches françaises, s’étonnant que la gauche n’ait rien su dire de nouveau, « après Auschwitz, le Goulag, les Gardes rouges et les Khmers rouges », sur « l’idée qu’elle se fait de l’homme », faute d’avoir redonné « consistance à l’idée du mal ». C’est la voix inspirée de Jacques Ellul qui, près de 20 ans après sa mort, apparaît de plus en plus comme ayant pratiquement « tout prévu » – et le tableau est loin d’être réjouissant. Et je ne reviens pas sur la redécouverte d’Orwell. De même que je garde sous le pied le fruit de ma lecture des derniers ouvrages de Sylviane Agacinski, qui suggèrent de façon convaincante que le féminisme est à la croisée des chemins, devant désormais choisir clairement s’il entend sacrifier définitivement la différence des sexes sur l’autel de la protection des sexualités.

Le Monde du 15/12/2012

Le Monde du 15/12/2012

L’incapacité de la gauche qui gouverne à prêter l’oreille au discours de la gauche qui réfléchit est d’autant plus stupéfiante qu’aucun reniement fondamental n’est requis d’elle pour être à la hauteur des défis intellectuels et humains que pose notre temps. La gauche qui fait ses priorités sociétales de l’euthanasie, de la manipulation des embryons humains, de l’explosion du droit de la famille et de la parenté, de la procréation médicalement assistée, de la gestation pour autrui – c’est cette gauche-là, celle qui gouverne, qui a la mémoire courte et l’imagination bridée par des tropismes archaïques. Julliard n’a pas tort de stigmatiser la pusillanimité d’une gauche qui se contente encore de faire de l’Église catholique et du fascisme « le symbole du mal » : elle a, dans son arsenal intellectuel, toutes les ressources qu’il faut pour scruter les nouvelles menaces que fait peser le groupe sur les individus – que ce soit par les moyens insidieux des bio-technologies, dont les virtualités « libératrices » rejoignent curieusement les intérêts très concrets de puissantes entreprises pharmaceutiques, ou au nom de la tyrannie de désirs individuels dégagés de toute responsabilité sociale et de toute réciprocité.

Tout ça pour dire – et je demande pardon d’avoir cédé à un nouvel accès de grandiloquente véhémence – que j’ai trouvé fort intéressante la démarche conduite, en Italie, par un groupe d’intellectuels issus de la gauche, et souvent de la gauche marxiste, qui entendent désormais proclamer l’état d’« urgence anthropologique ». Dans un manifeste publié d’abord en 2011 dans L’Avvenire, puis cette année sous forme de livre, ces quatre universitaires, tous membres du Parti démocrate, expliquent longuement pourquoi la gauche n’a au fond, dans le monde actuel, qu’un interlocuteur sérieux : le pape Benoît XVI. Mesurant sans aucun doute le caractère sidérant, sinon proprement scandaleux, de cette proposition d’une « nouvelle alliance entre croyants et incroyants », ces « marxistes ratzingeriens », comme on les a aussitôt surnommés, ont le courage de poser un diagnostic sur ce qui justifie à leurs yeux de parler d’une « urgence anthropologique » :

La manipulation de la vie, qui tire son origine des développements de la technique et de la violence inscrite dans les processus de globalisation en l’absence d’un nouvel ordre international, nous confronte à une situation inédite d’urgence anthropologique. Celle-ci nous apparaît comme la manifestation la plus grave, et en même temps la racine la plus profonde, de la crise de la démocratie. Elle porte en germe des défis qui exigent une nouvelle alliance entre les hommes et les femmes, les croyants et les incroyants, les religions et la politique.

Et le manifeste de se livrer à une salutaire explication de texte, qui permet de comprendre pourquoi Benoît XVI a finalement beaucoup plus de choses à dire à la gauche que les « théologiens borderline » qui ont habituellement les faveurs du monde intellectuel :

[Dans la situation présente de l’Italie], la confrontation décisive doit porter sur deux thèmes fondamentaux du magistère de Benoît XVI qui, dans l’interprétation dominante, ont engendré des confusions et des distorsions encore présentes dans le discours public : le refus du « relativisme éthique » et le concept de « valeurs non-négociables ».

La condamnation du « relativisme éthique », en effet, « n’emporte pas celle du pluralisme culturel, mais regarde seulement les conceptions nihilistes de la modernité qui, bien que soutenues par des minorités intellectuelles significatives, ne se retrouvent au fondement de l’agir démocratique dans aucun type de communauté : locale, nationale et supranationale. Le “relativisme éthique” imprègne en revanche, profondément, les processus de sécularisation, dans la mesure où ils sont dominés par la marchandisation. Mais nul ne peut ignorer que la lutte contre cette dérive de la modernité constitue le souci fondamental de la politique démocratique, quelle que soit la manière dont on en décline les principes, chez les croyants ou chez les incroyants. »

Quant aux « valeurs non-négociables », c’est « un concept qui ne divise pas les croyants des incroyants, mais appelle à la responsabilité de la cohérence entre les comportements et les principes idéaux qui les inspirent ».

Il est clair que toute la gauche ne se reconnaîtra pas dans ces préoccupations. Mais il est clair aussi qu’une partie de la gauche – une partie de celle qui réfléchit, et une partie aussi de celle qui n’a pas déserté le terrain du militantisme concret – y trouvera l’écho très net de ses préoccupations les plus fondamentales.

À partir du blog du vaticaniste Sandro Magister, les curieux peuvent en savoir plus sur ce manifeste et ses développements, notamment sous forme d’entretiens développés et souvent stimulants avec les protagonistes, publiés dans les pages culture de L’Avvenire. Il faut cependant se débrouiller en italien pour en faire son profit…

Avec Mario Tronti : « Qui a démantelé l’éthique qui nous unissait ? »

Avec Paolo Sorbi : « La culture des droits ? Sois plus responsable. »

Avec Pietro Barcellona : « Dans la crise, embarqués comme sur le Titanic »

Avec Giuseppe Vacca : « Bioéthique, halte à la double morale »

Du militantisme en faveur du mariage homosexuel

Libération du 11 mai 2012

Libération du 11 mai 2012

L’année 2012 aura été celle du tournant en faveur du mariage homosexuel, en France comme en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Un cap a été franchi, dont la signification pour l’ensemble du monde occidental peut difficilement être sous-estimée. En mai dernier, l’élection de François Hollande, ici, et la prise de position favorable de B. Obama, aux États-Unis, ont été saluées comme d’authentiques « signes des temps » par les militants de cette cause. Les deux pays n’ont jamais été aussi près de créer la possibilité de se marier pour des couples de même sexe. Les chroniqueurs de l’air du temps racontent tous à peu près la même histoire : les opinions publiques ont mûri toutes seules, et un jour est venu où le « droit au mariage pour tous » est devenu une évidence partagée – à l’exception près d’une petite minorité conservatrice, voire réactionnaire ou fondamentaliste. Ça n’est peut-être pas aussi simple.

Sous le titre « The Marriage plot », la vénérable revue américaine The Atlantic a publié une enquête fouillée sur la manière dont a été conduite la campagne en faveur du mariage homosexuel aux États-Unis. Disons-le tout de suite, rien de ce qu’on y apprend n’est directement transposable à la France, tant les enjeux, les mentalités, les structures politiques et les moyens mis en œuvre sont incomparables : mais ces différences ne rendent que plus passionnante la lecture de ce long article. J’en résume les enseignements les plus frappants.

Le Monde du 21/12/2012

Le Monde du 21/12/2012

Situation institutionnelle : aux États-Unis, le mariage est régi par des lois propres à chaque État ; la Cour suprême peut seule intervenir pour obliger un État à modifier sa loi – comme ce fut le cas en 1967 avec la décision qui mit fin à l’interdiction des mariages interraciaux. Plusieurs États ont déjà autorisé le mariage entre personnes de même sexe – toujours suite à une décision de justice ou par vote d’une loi. Cependant, la jurisprudence comme la loi peuvent être renversées par un référendum d’initiative populaire ou à l’occasion d’un vote organisé sur le sujet à l’occasion d’un scrutin national.

Situation de départ : jusqu’en 2012, 31 États américains avaient connu des référendums ou des votes au suffrage universel en matière de mariage homosexuel. À chaque fois, le résultat avait été hostile au mariage homosexuel – y compris en Californie, avec le succès inattendu de la fameuse « proposition 8 » qui obligea l’État à abandonner sa nouvelle loi. Autrement dit, chaque fois que les électeurs ont été consultés, le mariage homosexuel a perdu.

Le Monde Mag du 24/11/2012

Le Monde Mag du 24/11/2012

En 2012 : le 9 mai, le président Obama, lors d’une interview pesée au trébuchet, se déclare personnellement favorable au mariage homosexuel. Plus important encore, lors des élections présidentielles de novembre, quatre États consultent leurs électeurs sur cette même question, et pour la première fois le résultat est favorable au mariage homosexuel.

Tout l’objet de l’article de The Atlantic est de raconter ce qui s’est passé entre 2008 – année de la « Proposition 8 » en Californie, et 2012. Aucune évolution spontanée de l’électorat, d’après l’article, mais le résultat d’un travail acharné axé sur une stratégie entièrement nouvelle, largement inspirée par Evan Wolfson, un avocat new-yorkais, à la tête du groupe Freedom to Marry.

Principaux axes de la stratégie :

1) Égaler et dépasser en mobilisation et en motivation les groupes hostiles au mariage homosexuel, solidement implantés dans le parti républicain et les églises évangéliques et catholiques. Pour cela, fédérer les multiples organisations militant pour les droits des homosexuels ; Freedom to Marry comptait en 2009 quatre permanents, avec un budget de $1,4 M ; en 2012, 17 permanents et un budget de $9 M.

2) Analyser les raisons du succès de la « proposition 8 » en Californie, un des États les plus libéraux du pays. Le principal message des promoteurs de ce référendum hostile au mariage homosexuel ciblait les conséquences de ce mariage sur les enfants (par exemple, spot télévisé montrant une jeune écolière hispanique rentrant à la maison après l’école et racontant qu’on lui avait appris qu’un prince pouvait se marier avec un autre prince ; et moi, ajoutait-elle candidement, je pourrais me marier avec une princesse !). La proposition 8 a bénéficié notamment du large appui des communautés hispaniques, noires et asiatiques, pourtant traditionnellement démocrates : elles se sont donc montrées totalement insensibles au message comparant le mariage homosexuel à la lutte pour les droits civiques. Dans son intervention du 9 mai, Obama évitera soigneusement de recourir à cette analogie.

Monde_30122012

Le Monde du 30/12/2012

3) Objectifs : cibler la large frange des électeurs « divisés », entre leur souci de l’égalité et leurs croyances ou convictions traditionnelles. Pour cela, adapter le message : a) ne plus parler de « gay marriage » ou de « same-sex marriage » ; parler seulement de « mariage », et donc du droit de chacun à s’engager solennellement dans une union stable, à long terme, en rien différente du mariage des couples de sexe opposé. Centrer le message sur le mariage et son importance en général dans la vie des gens. b) Cibler l’action militante sur les États où son succès paraît le plus probable, en évitant soigneusement de porter le débat là où la défaite est assurée : quatre États sont retenus (Maine, Washington, Maryland et Minnesota), où sont diffusés des spots télévisés portant le nouveau message, et organisés des événements permettant à des homosexuels de parler de leur volonté de se marier « comme leurs parents », etc. c) Mobiliser des représentants religieux favorables au mariage homosexuels – pasteurs, rabbins, etc. et les faire parler en public – capital notamment pour modifier la position majoritaire des fidèles d’églises afro-américaines. d) Former des dizaines de militants pour faire du porte à porte, les entraîner à partir de scénarios typiques, se servir abondamment de la vidéo pour diffuser les échanges les plus réussis, notamment pour leur qualité émotionnelle (ne pas perdre de temps avec les opposants convaincus, mais concentrer les énergies sur les interlocuteurs intérieurement divisés ou manifestement ouverts d’esprit).

4) Trouver des fonds : indispensable pour pouvoir rémunérer l’armée de militants envoyés faire du porte à porte. Quelques chiffres notables : $250 000 reçus du maire de New York Michael Bloomberg ; $500 000 de la fondation Bill and Melinda Gates ; $2,5 M du Pdg d’Amazon, Jeff Bezos, mais aussi $1 M d’un milliardaire conservateur, soutien de Mitt Romney (dans le même temps, signale l’article, les mormons, fortement critiqués pour leur soutien financier massif à la campagne en faveur de la Proposition 8, s’étaient retirés des campagnes contre le mariage homosexuel).

Le Monde du 18/11/2012. Au cas où l'on n'aurait pas compris.

Le Monde du 18/11/2012. Au cas où l’on n’aurait pas compris.

5) L’argent réuni permet aussi de financer de nombreux spots télévisés, ciblant chaque segment de l’électorat. Un des principaux défis était de répondre au fameux spot sur le mariage des princes et des princesses : comment répondre à ce message sans prendre le risque de le réitérer négativement ? Deux ans de réflexion et d’essais, incluant d’innombrables focus groups, et ce résultat : le message devait souligner que, en définitive, ce n’est pas l’école qui transmet les valeurs, mais les parents, à la maison. Il fallait, au fond, s’adresser à la peur des parents de perdre le contrôle sur leurs enfants, et transmettre un message positif sur les valeurs. Ce message laissait sceptiques une bonne partie des militants, le trouvant trop peu agressif, trop complaisant, pas assez « clivant » en définitive. Mais ce fut un succès total.

6) Le coup de pouce de l’opposition : forts de leur succès avec la proposition 8 en Californie, les opposants au mariage homosexuel n’ont su ni se remobiliser, ni renouveler leur stratégie, alors que le camp d’en-face avait totalement changé de figure. Les messages furent les mêmes qu’en 2008, et les réponses à la nouvelle stratégie à la fois trop précipitées et mal avisées. Freedom to Marry peut compter à chaque fois sur des sommes plus de deux fois supérieures à celles des opposants. À la fin des campagnes menées dans les 4 États choisis, ceux-ci avaient dépensés 11 millions de dollars, contre les 42 millions alignés par les militants pro-mariage homosexuel.

Dans un sondage détaillé effectué après la victoire remportée dans le Maine, on demanda aux électeurs ce qui avait été le plus déterminant dans leur vote. Pour 24%, l’élément décisif fut l’influence des amis, voisins et parents – validation capitale de la stratégie du porte à porte ; les spots télévisés ont été décisifs pour 20% des électeurs, devant l’influence des amis, parents ou collègues homosexuels : « un résultat intrigant, qui indique que ce sont les alliés hétérosexuels du mariage homosexuel qui ont fait la plus grosse différence ».

J’ai gardé pour la fin ce qui me semble, au final, le plus important dans cet article: et pourquoi réclamer le mariage pour les couples de même sexe ? À quoi bon ce combat-là en particulier, alors que la lutte contre les discriminations, la prise en charge des malades du sida, ou la promotion de contrats d’union civile ont traditionnellement semblé prioritaires aux militants eux-mêmes ? Pourquoi axer la revendication sur l’institution qui symbolise l’« hétéronormativité » honnie ?

La réponse d’Evan Wolfson me semble significative : ce combat-là, en faveur du mariage, est le plus décisif « pour transformer la manière dont les personnes non-homosexuelles comprennent les homosexuels ». « Cela aidera les gens à comprendre que les homosexuels sont des êtres humains à part entière, avec les espoirs, les rêves et les aspirations humaines que nous avons tous. » « En ratifiant le mariage pour les couples homosexuels, commente l’article, la société ratifiera le noyau de leur identité – l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre. »

Il est difficile de résister à la conclusion qui s’impose : le mariage homosexuel, c’est pour les hétérosexuels. C’est pour les changer, eux. Ajoutons la prémisse implicite : les problèmes des homosexuels viennent des hétérosexuels. On peut alors tirer la conclusion : le mariage homosexuel fera du bien aux homosexuels, parce qu’il ôtera aux hétérosexuels une raison de penser que les homos sont « différents ». Si c’est cela, le raisonnement, alors la question est simplement de savoir si l’on y adhère et si, le cas échéant, il justifie qu’on démantèle le droit du mariage et de la famille. Ou ce qu’il en reste.

Au-delà de l’antiracisme

Mary Badham (Scout)

Mary Badham (Scout)

Quand on a l’esprit de l’escalier, cinquante ans de retard, c’est un petit pas en arrière – et peut-être un grand bond en avant pour l’humanité. En 2012, si l’anniversaire n’était pas passé entièrement inaperçu, nous aurions pu fêter les cinquante ans d’un film qui fut, à sa sortie, couvert d’oscars, et qui me semble depuis avoir été injustement oublié : To Kill a Mockingbird – curieusement intitulé en français Du silence et des ombres. Film de Robert Mulligan, avec Gregory Peck dans ce qui fut un de ses meilleurs rôles, et sans doute l’une des plus marquantes figures de père de l’histoire du cinéma. C’est un film qui n’a plus les honneurs des historiens du cinéma (peut-être parce que la mise en scène est sobrement linéaire et dépourvue d’artifices), et c’est pourtant un film qui mérite d’être redécouvert.

Comme l’indique son titre anglais, ce film est une adaptation du livre à succès du même nom (récemment republié en français, dans une traduction nettement améliorée, et cette fois sous un titre compréhensible : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur). Ce livre est l’unique ouvrage de Harper Lee. Publié en 1960, il reçut un prix Pullitzer, et reste aujourd’hui un classique absolu de la littérature scolaire aux États-Unis (et peut-être aussi en Grande-Bretagne). L’histoire est racontée du point de vue d’une enfant de neuf ans, surnommée « Scout », qui découvre le monde et la vie dans sa petite ville d’Alabama au moment de la Grande Dépression. Elle est élevée, avec son frère aîné « Jem », par leur père veuf et déjà âgé, Atticus Finch. C’est un roman que j’ai trouvé bouleversant, drôle et profond à la fois – mais c’est du film que je veux dire un mot.

L’adaptation du livre au cinéma me semble exemplaire dans ses choix. L’intrigue est resserrée autour de quelques événements principaux, tout en restant fidèle au texte : davantage, même, l’adaptation cinématographique révèle lumineusement les enjeux principaux du roman, qu’on ne relit ensuite qu’avec plus de bonheur.

vlcsnap-43882C’est un film sans détours, mais qui peut égarer le spectateur tant qu’on n’en retient que la partie la plus spectaculaire : Atticus Finch, le père (Gregory Peck, donc), est avocat. Il va devoir défendre un Noir accusé injustement du viol d’une jeune femme blanche. La scène du procès est longue, admirablement jouée, d’une intensité dramatique qui irait jusqu’au malaise, n’était la constance avec laquelle le réalisateur a voulu rester fidèle au point de vue des enfants Finch, qui assistent au procès dans la tribune réservée à la population noire. Or cette scène de procès, qui rappelle inévitablement les innombrables films de procès sur ce même thème, ne commence qu’à la deuxième heure du film : de là l’impression, trompeuse, que le film démarre trop lentement, qu’il s’égare dans des détours pour camper le décor et introduire les différents protagonistes du drame.

En réalité, le procès n’est pas le sujet du film. Le sujet du film, c’est – pour le dire rapidement – la découverte du mal par les enfants, et la manière dont ils vont sortir grandis de cette épreuve, grâce à l’exemple extraordinaire de droiture et de courage donné par leur propre père. C’est pourquoi, dans le film, l’attitude des villageois blancs de Maycomb, qui vont condamner le malheureux Noir, n’est qu’un miroir tendu aux enfants : dans ce miroir ils vont apprendre à regarder leur propre attitude à l’égard d’un de leurs voisins, « Boo » Radley, qui vit reclus depuis son enfance, et qui a fait naître autour de lui toutes sortes de légendes effrayantes justifiant les avanies que lui font subir les enfants.

To_kill_04Il faut voir (et lire !) To Kill a Mockingbird pour découvrir qu’on peut traiter du racisme et des préjugés sans tomber dans le discours convenu sur l’intolérance et le « respect de l’autre ». Dans sa plaidoirie – aussi inspirée que désespérée – Atticus Finch ne dit pas à ses concitoyens qu’ils sont aveuglés par leurs préjugés : il leur dit, ce qui est bien différent, qu’ils se mentent à eux-mêmes et qu’ils mentent aux autres. Au fond d’eux, dans leur conscience à laquelle Finch ne cesse pas un instant de croire ni de faire appel, ils savent qu’un Noir n’est pas forcément coupable parce qu’il est noir. Et Finch ne prêche pas la tolérance et l’ouverture à la différence, il ne fait pas comme si les injustices pouvaient disparaître, comme par enchantement, par une simple modifications des opinions des gens : ce qu’il demande, c’est un surcroît de courage. Et c’est dans l’épreuve, quand la pression de l’entourage se fait impérieuse et la menace explicite et précise, qu’il révèle la grandeur de son propre caractère. Quant au mal, il est représenté dans le film à travers toutes sortes de figures, sans qu’on tombe jamais dans l’abstraction du manichéisme : une foule de lyncheurs terriblement humains, que va disperser la  candeur de Scout, une jeune fille rendue perverse par sa terreur d’animal traqué, un homme, enfin, Bob Ewell (dont le nom s’entend comme evil) qui ne personnifie le mal qu’en en révélant en même temps la foncière médiocrité…

J’ai regardé trois ou quatre fois ce film, et je ne m’en lasse pas. Chaque fois, au contraire, j’y découvre de nouvelles subtilités. Porté par l’interprétation magistrale de Peck et la fraîcheur inouïe de l’enfant qui joue le rôle de sa fille (la petite histoire dit qu’ils sont restés amis jusqu’à la mort de l’acteur), c’est un film sur la justice, la paternité, l’enfance, le courage et l’amour des autres. C’est aussi un film sur la loi, la coutume et les vertus morales qui seules font vivre une démocratie : et il me semble, à ce titre, qu’en avoir dit un mot ici n’est pas sans rapport avec les autres questions évoquées dans ce billet.

Très bonne année à tous, donc ! Il me reste un peu moins de douze mois pour aborder l’actualité de 2013…

About these ads