Barque de Pierre (c. 1200)Ce pape qui a tant fait pour nous conforter dans les certitudes essentielles est aussi celui qui aura le plus fait pour nous aider à nous dépouiller des certitudes inessentielles. Il nous a confortés dans la foi. Il nous aide, jusqu’au bout, à ne pas confondre la foi avec l’habitude, les vœux pieux, les idées bien arrêtées et ce qui n’est pas simplement vrai mais seulement « hautement probable ». Jusqu’à hier, je ne pensais pas assister jamais à la renonciation d’un pape. Voilà qui est fait.

Qu’un pape élu meure pape, cela faisait partie, jusqu’à hier, du petit cortège des certitudes inessentielles dont je me plais à entourer, en cercles concentriques, les seules vérités qui importent absolument. Ce qui est désagréable, c’est de s’apercevoir que les certitudes inessentielles ont, sur les autres, cet avantage de répondre en quelque sorte à notre inclination personnelle et aux lumières de notre esprit – et que c’est justement pour cela qu’elles ne sont pas essentielles. Ce pape enseignant, comme on l’a souvent dit, enseigne généralement avec une grande suavité. Cette fois, la leçon qu’il administre a la rudesse et l’âpreté des vérités plus grandes que l’homme. Elle est déroutante, presque angoissante au premier choc. Devient savoureuse et apaisante une fois qu’on est bien forcé de la mastiquer.

N’ayant d’autres indices que ce que le pape a déclaré lui-même pour expliquer sa décision, je suis bien forcé de me confronter à ce qu’il a dit. « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude… » En latin – puisqu’il l’a dit en latin – cela donne : conscientia mea iterum atque iterum coram Deo explorata. Je retrouve là l’homme qui a béatifié le cardinal Newman, et qui avait longuement médité sur la fameuse formule que celui-ci opposait à Gladstone : « Je lève mon verre au Pape, si vous le permettez, mais d’abord à la conscience, et ensuite au Pape ». Joseph Ratzinger commentait, en 1991 :

Par contraste avec les jugements de Gladstone, Newman voulut clairement faire allégeance à la papauté. Et par contraste avec des formes erronées d’ultramontanisme, Newman embrassait une interprétation de la papauté qui n’est correctement conçue que lorsqu’elle reliée au primat de la conscience – une papauté qui n’est pas en opposition au primat de la conscience mais fondée sur lui et le garantissant.

Pour Benoît XVI, la conscience est capable d’atteindre la vérité, au-delà de la simple certitude subjective. « La centralité du concept de conscience… est liée à la centralité première du concept de vérité et ne peut être comprise que par rapport à celle-ci. » C’est manifestement ce qui donne au pape cette assurance désarmante. Nous ne pouvons qu’imaginer la force morale, l’engagement total de sa personne, la confondante humilité qui sont impliqués dans la décision inouïe qu’il a prise. Quelque chose qui rappelle inévitablement la parole de Jésus-Christ au moment suprême : « Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne ». Le mystère de la conscience, révélé dans ce pouvoir qu’elle a de s’incliner devant une volonté clairement reconnue comme autre.

Benoît XVI avait déclaré, dans les entretiens avec Peter Seewald publiés sous le titre Lumière du monde, au lendemain d’une phase paroxystique de la crise provoquée par les abus sexuels dans l’Église, que de telles circonstances interdisaient la pensée de se retirer : « Quand le danger est grand, il ne faut pas s’enfuir. » Mais il avait ajouté aussitôt :

On peut se retirer dans un moment calme, ou quand tout simplement on ne peut plus (…). Quand un pape vient à reconnaître en toute clarté que physiquement, psychiquement et spirituellement il ne peut plus assumer la charge de son ministère, alors il a le droit et, selon les circonstances, le devoir de se retirer. (Lumière du monde, Bayard, 2011, p. 51).

Nous étions donc prévenus. Et je suis convaincu que le pape n’a pas voulu hier exercer un droit, mais accomplir un devoir.

La déclaration a été rendue publique le 11 février, fête de Notre Dame de Lourdes. Mais elle a été faite le 10, cinquième dimanche du Temps ordinaire, jour où l’Évangile de la messe est celui de la vocation de Pierre. Je ne lirai plus jamais de la même façon le dialogue entre le Christ et Simon, lorsqu’il lui dit de jeter les filets quand lui, le Christ, le dit, et non selon les vues bien arrêtées de Simon, qui s’y connaissait a priori mieux que Jésus en matière de pêche au filet.

On tend à abuser un peu, dans les milieux catholiques, de l’adjectif « prophétique ». Nous voyons des paroles et des gestes « prophétiques » un peu partout, et c’est souvent pour nous une manière d’adhérer à ce qui, dans l’action de l’Église et de ses représentants, est plutôt mal vu ou mal compris par « le monde ». Nous voilà devant un cas où le « geste prophétique » nous prend totalement au dépourvu. Pourtant, c’est un sentiment largement partagé, je crois, que ce geste est, après tout, bien dans le style de ce pape. Granitique sur l’essentiel, extraordinairement libre sur tout le reste.

Il a énoncé maintes fois la priorité absolue de son pontificat : « Mettre avant tout en lumière la priorité de Dieu. » Il l’a fait au cours de presque huit ans de pontificat d’une richesse exceptionnelle. Il a fixé un cap, mis en route des réformes, accompli, finalement, la mission qui lui a été confiée. Manifestement, Benoît XVI est quelqu’un qui estime qu’il est important pour l’Église d’avoir un pape, mais qu’il importe peu que ce pape soit lui ou un autre. Plus exactement, il semble penser qu’il importe que le pape soit aujourd’hui une personne en pleine vigueur, et juge qu’il n’est pas cette personne-là. C’est une façon de dire encore que la seule priorité est celle de Dieu. Et de le dire, comme le firent parfois les prophètes de l’Ancien Testament, non par des paroles seulement mais par un geste, par un acte solennel.

Il a écrit, dans son premier livre sur Jésus, quelque chose qui semblera de plus en plus, dans la lumière en quelque sorte définitive que son renoncement jette sur son pontificat, une clé fondamentale de sa pensée de l’Église :

La vigne ne peut plus être arrachée, elle ne peut plus être livrée au pillage, disions-nous. Mais elle a toujours à nouveau besoin d’être nettoyée, purifiée (…). Cette purification, l’Église, l’individu en ont sans cesse besoin. Les processus de purification, aussi douloureux que nécessaires, traversent toute l’histoire ; ils traversent la vie des hommes qui se sont donnés au Christ. Dans cette purification, le mystère de la Mort et de la Résurrection est toujours présent. L’exaltation propre à l’homme et aux institutions doit être émondée. Ce qui a trop poussé doit être à nouveau ramené à la simplicité et à la pauvreté du Seigneur lui-même. C’est seulement à travers ces processus de mort que la fécondité se préserve et se renouvelle. (Jésus de Nazareth I, Flammarion, 2007, p. 287).

Benoît XVI est quelqu’un qui a poussé très loin la conscience de la distinction entre sa propre personne individuelle et les diverses charges, fonctions, honneurs dont il a été, contre son sentiment le plus profond, successivement investi. Comme saint Augustin, il a dit souvent : « Pour vous je suis évêque, mais avec vous je suis chrétien » – confus devant la charge, mais affermi par la pensée de sa condition commune de baptisé. Jamais autant que depuis hier je ne sens ce pape comme l’un d’entre nous : le pape, ce pape, Benoît, Joseph – mon prochain, merci.

About these ads