Sex & GenderNon, ce blog n’est pas mort. Il dormait. Le blogueur était occupé ailleurs et autrement. Je reviens aux manettes pour livrer un nouvel épisode de la saga « Brève histoire du genre ». Certains l’attendaient, et ont même parfois poussé l’amitié jusqu’à me le faire savoir. À défaut de satisfaire leur attente, je mets du moins un terme à leur touchante impatience. (Car je dois à la vérité de signaler que je n’ai pas consacré les six derniers mois à la préparation de ce billet.) Bonjour à tous, en tous cas, et bonne rentrée !

La première formulation canonique de la distinction entre sexe et genre tient en une page du livre de Robert Stoller intitulé Sex and Gender (1968). Dans cet ouvrage, le grand psychiatre américain livre une première synthèse de dix ans de travaux sur l’hermaphrodisme et le « transsexualisme » (un terme que Stoller finira par juger sinon franchement trompeur, du moins dépourvu de pertinence clinique). Le principal intérêt du livre tient à la série de « cas » exposés et commentés par Stoller avec finesse et empathie. Sa formation de psychanalyste l’incite à préférer le suivi de trajectoires individuelles, insérées dans des histoires familiales complexes, aux vastes échantillonnages statistiques, forcément stéréotypés, qui nourrissent au même moment le travail de l’équipe de John Money à Baltimore (cf. l’épisode précédent). Par un curieux paradoxe, c’est pourtant Stoller, et non Money, qui va fournir à la notion de « genre » sa légitimité académique et, bientôt, militante.

Dans l’essor et le redéploiement constant des « études sur le genre », la page où Stoller expose la distinction entre sexe et genre sert toujours de référence. Citée, glosée, paraphrasée à l’infini, elle a fini par acquérir une existence indépendante du livre qu’elle introduit. C’est une page qui a souvent paru lumineuse. Elle fut décisive dans l’adoption par le féminisme de la perspective du genre, qu’on peut dater du livre de Ann Oakley paru en 1972, Sex, Gender and Society : la distinction entre sexe et genre y est introduite par de longues citations de la page de Stoller. À partir de là, elle se répandit partout, jusque dans tel document préparé par l’UNESCO pour un module de formation à la gender sensitivity en Afrique.

Dans cette page, Stoller fait du genre le sexe « psychosocial », c’est-à-dire le sexe d’un individu tel qu’il le perçoit lui-même ou tel qu’il est perçu par les autres – étant entendu que ce sexe « perçu » peut être discordant par rapport au sexe dit « biologique ». De ce point de vue, la notion stollerienne de genre passera facilement pour dépassée. La tendance, aujourd’hui, est en effet à définir le genre comme le « système » qui organise des différences sociales en fonction du sexe. Pour autant, la page fameuse ne possède pas qu’un intérêt archéologique : car ce qui la rend décisive, c’est beaucoup moins la manière tâtonnante dont elle définit le genre, que la manière décidée dont elle définit le sexe. Sur ce point, non seulement Stoller n’est pas « dépassé » par les actuelles études de genre, mais il continue d’en fournir le véritable point de départ.

Distinguer sexe et genre

Pourquoi la distinction entre sexe et genre s’impose-t-elle ? Aux yeux de Stoller, elle s’impose d’abord pour rendre compte du phénomène mis en évidence par le travail de John Money autour de l’intersexualité : dans l’immense majorité des cas, un enfant né avec une ambiguïté génitale se sentira appartenir au sexe dans lequel il a été élevé, quand bien même il devrait s’avérer qu’il appartenait génétiquement au sexe opposé. Primat de l’éducation sur la biologie, affirme Money. Mais la distinction s’impose, plus généralement, pour rendre compte du phénomène parfaitement général et commun de l’écart, en matière de sexe et de sexualité, entre ce qui peut être reconduit directement à la biologie, et ce qui relève de la culture et du vécu subjectif. La biologie nous fait de sexe masculin ou féminin ; mais la biologie ne rend pas compte de ce que c’est pour nous d’être homme ou femme. Elle ne peut rien dire sur la manière dont nous « vivons » le fait d’être homme ou femme, les désirs, les attentes, l’imaginaire liés à notre condition sexuée. (Psychanalyste, Stoller rend hommage à Freud d’avoir mis en évidence l’importance des expériences post-natales dans la configuration de la sexualité d’un individu.)

Réservons donc, dit Stoller, le mot sexe pour parler de ce qui tient strictement à la biologie ; appelons genre les « phénomènes psychologiques » qui ont rapport au sexe.

Voici, pour commencer, le paragraphe consacré au mot sexe :

Je préfère limiter l’emploi du terme sexe à une connotation biologique. Ainsi, en dehors de quelques exceptions, il existe deux sexes : l’un mâle, et l’autre femelle. Pour déterminer le sexe, il faut analyser les conditions physiques suivantes : les chromosomes, les organes génitaux externes, les organes génitaux internes (par exemple : l’utérus, la prostate), les gonades, l’état des hormones et les caractères sexuels secondaires. (Il semble qu’à l’avenir sera ajouté un nouveau critère : celui des systèmes cérébraux.) Le sexe est donc déterminé par une somme algébrique de toutes ces qualités, et, bien sûr, la plupart des gens se retrouvent sous une des deux courbes « en cloche », dont l’une est « mâle » (male) et l’autre « femelle » (female). On sait qu’il y a un certain chevauchement chez tous les humains et, dans quelques cas rares, le chevauchement est important, comme chez certains hermaphrodites. Il y a aussi, génétiquement parlant, d’autres sexes : ainsi, en plus du XX femelle et du XY mâle, il existe des individus (XO, XXY, XXXY, etc.) qui présentent un mélange de quelques attributs biologiques de sexe. Ces personnes sont souvent intersexuées sur le plan anatomique. (Recherches sur l’identité sexuelle [trad. française de Sex and Gender], Paris, Gallimard, 1978, p. 27-28)

Stoller décrit ici, sous le nom de sexe, ce qui nous constitue comme homme ou femme du point de vue biologique. Il énumère les critères dont se sert un médecin pour déterminer le sexe d’un nouveau-né ou, dans les cas complexes, d’un enfant, voire d’un adulte. Il annonce enfin que, du point de vue biologique – chromosomique, en l’occurrence – il est possible de parler d’autres sexes que le sexe mâle et le sexe femelle.

Ce dernier point pourra sembler le plus déroutant, et pour certains le plus contestable. Il convient pourtant de remarquer que tout est joué, en réalité, dans la manière d’introduire la notion de sexe. Qu’est-ce qui fait le mâle et la femelle, d’après ce texte ? La possession d’un certain nombre d’éléments organiques – chromosomes, hormones, organes génitaux, etc.

L’enjeu immédiat de cet exposé est de rappeler les acquis de la biologie du sexe depuis la fin du xixe siècle : il n’existe pas un critère unique du sexe. La conception vulgaire, pré-scientifique, veut qu’on soit de sexe mâle ou femelle en raison de ses organes génitaux externes. C’est un critère qui, évidemment, fonctionne la plupart du temps, mais qui n’est pas suffisant – notamment dans les cas où l’apparence externe, à la naissance, est insuffisante ou trompeuse. À la fin du xixe siècle, la médecine pensait avoir trouvé « le » critère décisif dans le tissu gonadique, normalement différent chez l’homme et la femme. Or il fallut progressivement abandonner cette croyance, sous l’influence des travaux sur les cas d’ambiguïté sexuelle prononcée et, plus généralement, grâce aux progrès de la génétique. Il est communément admis de nos jours qu’on ne peut pas toujours déterminer le sexe de quelqu’un en se fiant à un seul critère physique, même chromosomique : il y a des cas, rares mais incontestables, d’anomalie chromosomique ou de discordance entre les chromosomes, par exemple, et les hormones.

Toute la question est de savoir quelles conclusions tirer de cette multiplicité, généralement concordante, mais parfois discordante, des critères du sexe. Or il s’est produit la chose suivante : Stoller a été lu comme s’il proposait une définition empiriste du sexe. J’entends par définition « empiriste » une définition qui explique l’application d’un concept (ici, celui de sexe, masculin ou féminin) à une classe d’objets par le fait que ces objets (ici, les hommes ou les femmes) présentent des traits communs, c’est-à-dire se ressemblent sous certains aspects. On a lu Stoller comme s’il disait : « on appelle mâles les individus humains qui sont semblables du point de vue des chromosomes, des organes génitaux externes et internes, des hormones, etc. » L’acte consistant à nommer les sexes repose par conséquent sur le regroupement de ces diverses qualités dans une catégorie unique – celle de mâle ou celle de femelle.

Je dis : « on a lu Stoller ainsi ». En effet, ce n’est pas forcément la pensée profonde de Stoller. Remarquons d’abord qu’il parle de la manière de « déterminer » le sexe de quelqu’un, c’est-à-dire de la manière dont s’y prend un médecin pour assigner un nouveau-né à l’un des deux sexes. Il n’est pas question ici de « définir » le sexe (tout le monde comprend la différence entre, par exemple, savoir qu’on a affaire à un Anglais à sa manière de parler, et définir ce qu’est un Anglais : le médecin qui doit déterminer le sexe d’un nouveau-né est dans le premier cas, pas dans le second). Ensuite, dans son texte, Stoller emprunte explicitement cette manière de présenter le sexe à John Money : à la suite de l’énumération des « conditions physiques » du sexe, il renvoie en note à un important article publié en 1955 par Money et les époux Hampson sur l’hermaphrodisme, où cette vision du sexe est en effet introduite. Stoller trouve le procédé commode et pédagogique. Rien n’indique qu’il y attache une importance considérable.

De fait, quelques pages plus haut, il présentait la sexualité en termes beaucoup plus riches, en liant celle-ci à la reproduction. L’existence de deux sexes renvoie à la nécessité de la rencontre sexuelle d’un mâle et d’une femelle de même espèce pour procréer un troisième individu, qui sera lui-même du sexe de l’un de ses deux parents. « Nous savons », écrivait Stoller, « que la reproduction est le but fondamental derrière le comportement sexuel ». Il ne veut pas dire, évidemment, que tout usage des organes sexuels est forcément ordonné à la procréation (on n’a pas attendu l’invention du genre pour savoir que le sexe a toutes sortes d’usage). L’idée est plutôt que la biologie repère une configuration organique fonctionnelle dont la cohérence, la liaison interne, tient au fait qu’elle rend compte de la capacité humaine à procréer. Autrement dit, ce qui permet d’isoler, de repérer, au sein d’un individu humain, le « système » biologique qui en fait un membre de l’un ou l’autre sexe, c’est la capacité de cet individu à accomplir un acte de type procréatif : les chromosomes X et Y, les organes génitaux internes et externes, les hormones, etc., forment système en tant qu’ils sont le substrat nécessaire à l’exercice de cette capacité particulière. Et cela, c’est évidemment la biologie qui l’établit, à partir d’études empiriques.

La biologie, discours normatif

Le sens commun contemporain se hâtera d’ajouter que ces faits biologiques n’emportent aucune conséquence normative. Si les diverses composantes de la sexuation humaine ne peuvent être identifiées qu’en partant d’une certaine capacité propre au mâle ou à la femelle humaine (la capacité d’engendrer, « hors de soi » pour le mâle, et « à l’intérieur de soi » pour le femelle, pour reprendre la formule finalement assez claire d’Aristote), il ne s’ensuit pas que l’usage de cette capacité, c’est-à-dire l’acte sexuel, doive avoir pour but la procréation, ni même que l’usage des organes sexuels doive être de type procréatif – c’est-à-dire être un acte hétérosexuel, pour commencer.

On doit en revanche clarifier : le sens commun contemporain estime que les faits biologiques n’emportent aucun normativité morale. Il répète à l’envi qu’« on ne peut tirer le devoir-être de l’être ». Soit. Mais il doit néanmoins s’incliner devant ce qu’on pourrait appeler la normativité naturelle (et non pas morale) des faits biologiques. Il y a incontestablement un doit qu’on peut tirer des faits biologiques. C’est celui qui vient presque automatiquement sous la plume de quiconque décrit une capacité biologique. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, quiconque s’intéresse en biologiste à la capacité humaine de procréer comprend que, pour que cette capacité puisse exister, il faut que l’individu soit doté d’organes configurés d’une certaine manière, ou que telles hormones, et tels chromosomes, soient présents dans son organisme. Une explication biologique de la sexualité humaine passera donc nécessairement par des énoncés du type : « pour procréer, l’individu doit être comme ceci, comme cela, etc. » C’est le discours qui énonce les conditions physiques pour la possession d’une capacité. Rien de moral, évidemment, dans ce « doit être » – mais rien non plus de moins étranger au discours scientifique. C’est le « devoir » qui nous sert à exprimer que quelque chose est nécessaire pour qu’autre chose soit le cas. (Seul un préjugé philosophique particulièrement fragile peut faire soutenir que le verbe « devoir » a forcément un sens moral.)

De là, bien entendu, la « normativité » typique du discours médical, lorsqu’il énonce les conditions de la « santé » (du bon état des facultés naturelles) ou les caractéristiques d’une pathologie. Le bon état de la capacité sexuelle « exige » telle et telle condition, dont l’absence constitue une « déficience », un « manque », une « anomalie », etc. Normativité partout, comme condition de l’intelligibilité même du discours médical.

Il y a quelques semaines, les journaux annonçaient que « l’Allemagne [allait] reconnaître un troisième genre » : typique exemple (dans ce titre du Monde) d’une information biaisée par l’envie de faire avancer une cause. Il n’était pas question, en effet de reconnaître un hypothétique « troisième genre » – qui ne pourrait être, en tout état de cause, qu’une collection hétéroclite de cas très divers. Il s’agit de la possibilité d’inscrire (au moins provisoirement) à l’état civil des enfants « de sexe indéterminé ». La mesure vise les bébés intersexuels, par exemple ceux qui sont génétiquement XX, mais qui ont reçu – comme l’écrit le même journal – « de trop grandes quantités d’hormones mâles (ou androgènes) ». Et d’expliquer : « Ce déséquilibre est dû à une maladie des surrénales : celles-ci fabriquent plus d’androgènes qu’elles ne devraient, ce qui virilise les embryons féminins. »

Parfait contraste entre un titre racoleur et inexact, et une explication correcte du point de vue scientifique, et partant saturée de termes évaluatifs ! Non pas un « troisième genre », mais diverses anomalies consistant en déficience ou un excès par rapport à une norme biologique. Il est en effet impossible d’expliquer l’intersexualité sans recourir au vocabulaire du normal et du pathologique, et donc sans mobiliser la « normativité naturelle » qui est intrinsèque à la description scientifique d’un organisme sain. (Le Monde, soucieux peut-être de marquer sa distance vis-à-vis de cette normativité pourtant bien innocente, écrit ensuite : « Pour accéder à une sexualité « normale », il leur faut [aux intersexuels] en général subir une ou plusieurs opérations » ; les guillemets sont du journal, qui omet toutefois de préciser que cette sexualité « normale » est généralement stérile.)

Le passage le plus ambigu du paragraphe de Stoller est celui où on lit : « le sexe est donc déterminé par une somme algébrique de toutes ces qualités, et, bien sûr, la plupart des gens se retrouvent sous une des deux courbes « en cloche », dont l’une est mâle et l’autre femelle. » En anglais : « one’s sex, then, is determined by an algebraic sum of all these qualities, etc. » Faut-il comprendre : « on détermine [sous-entendu : le médecin] le sexe de quelqu’un à partir d’une somme algébrique de toutes ces qualités », ou bien : « la somme algébrique de toutes ces qualités détermine, c’est-à-dire cause, fait exister le sexe de quelqu’un » ?

En tous cas, l’image de la « courbe en cloche » s’accorde au critère empiriste adopté pour parler des deux sexes. Il faut imaginer, pour chaque sexe, une courbe dont le sommet correspond à la population qui présente tous les « marqueurs » du sexe énumérés, c’est-à-dire l’ensemble des individus qui se ressemblent entièrement du point de vue de ces marqueurs. Puis, en redescendant, on trouve des individus qui présentent presque tous les marqueurs, puis seulement certains d’entre eux… avec tout en bas de la courbe ceux qui, à force de ne présenter que très peu des marqueurs d’un sexe, finissent par ressembler entièrement à ceux qui ne présentent que très peu des marqueurs de l’autre sexe.

Succès d’un paradigme

Cette conception est résumée dans la frappante expression de Stoller : « une somme algébrique de toutes ces qualités ». On peut la considérer comme l’origine et le point d’ancrage des discussions contemporaines sur la « construction sociale » du sexe. La « somme algébrique » de critères a en effet été comprise comme signifiant que ce que nous appelons « le sexe » résulte, au fond, d’une addition arbitraire d’éléments disparates. Au nom de quoi, demande-t-on alors, a-t-on décidé que ces éléments constituaient une unité appelée le sexe ?

Ainsi dans un récent « Manuel des études sur le genre » :

Le sexe est… la résultante d’un double processus par lequel un ensemble de données continues et hétérogènes sont unifiées et réduites à une seule, elle-même transformée en réalité binaire. (L. Bereni et al., Introduction aux Gender Studies, De Boeck, 2008, p. 27)

En effet, expliquent les auteurs, « il existe… plusieurs données dont la matérialité biologique est certes incontestable, mais qui ne suffisent pas à déterminer le sexe en tant que tel, ou à conclure a fortiori qu’il y a bien deux sexes opposés (…). La raison en est simple : si ces données sont d’ordre biologique, le travail par lequel elles sont liées ensemble et unifiées est en revanche social. » (ibid., p. 25-26).

Et de citer la théoricienne féministe Christine Delphy :

On ne trouve pas ce marqueur [le sexe] à l’état pur, prêt à l’emploi… Pour se servir du sexe, qui est composé, selon les biologistes, de plusieurs indicateurs, plus ou moins corrélés entre eux, et dont la plupart sont des variables continues – susceptibles de degrés – il faut réduire ces indicateurs à un seul, pour obtenir une classification dichotomique. […] Cette réduction est un acte social. (ibid.)

C’est également la thèse d’Ann Fausto-Sterling dans son livre Sexing the Body (récemment traduit en français sous le titre Corps en tous genre) :

Nos corps sont trop complexes pour fournir des réponses tranchées sur la différence sexuelle. Plus nous cherchons une pure base physique pour le « sexe », plus il devient clair que le « sexe » n’est pas une catégorie purement physique. Les signaux et fonctions corporels que nous définissons comme masculin ou féminin sont déjà enveloppés dans nos idées sur le genre. (Sexing the Body, Basic Books, 2000, p. 4)

L’idée se lisait déjà chez Judith Butler – formulée sous la forme interrogative, faussement naïve, dont elle est coutumière :

Y a-t-il une histoire de la manière dont la dualité du sexe fut établie ? Une généalogie qui permette de démontrer que cette dualité est une construction variable dans le temps et l’espace ? Les faits prétendument naturels du sexe sont-ils produits à travers différents discours scientifiques qui servent d’autres intérêts, politiques et sociaux ? (Trouble dans le genre, La Découverte, 2006, p. 69)

Je ne multiplie les citations que pour donner une idée du singulier retentissement du paradigme stollerien du sexe « biologique ». Bien entendu, certains des ouvrages mentionnés contiennent des idées extrêmement intéressantes. Le malheur est que les « études sur le genre » en retiennent surtout les sophismes.

Le sexe des corps : acte social ou chaîne causale ?

Le simple philosophe trouve déjà comique un propos qui associe la reconnaissance de « données dont la matérialité biologique est… incontestable » et l’affirmation que la liaison de ces « données » est un acte social. On admet qu’il existe des chromosomes, ou des hormones, ou des organes génitaux – mais on soutient que c’est un « travail social » qui en fait les constituants du sexe. L’objection qui surgit aussitôt est qu’on ne voit pas pourquoi les chromosomes, par exemple, ne seraient pas eux aussi le résultat d’une construction sociale… Il y a, disons, de l’ADN et des protéines dans un chromosome : qu’est-ce qui empêcherait d’affirmer que les molécules d’ADN et les protéines sont des « données dont la matérialité biologique est incontestable », mais que « le travail par lequel elles sont liées ensemble et unifiées est en revanche social », pour parler comme les auteurs du manuel ? Et pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement à la molécule, à la protéine ? Qu’est-ce qu’une « donnée » à la « matérialité biologique » incontestable ? Si le critère est « biologique », alors ce qui fait la « donnée », ce qui lui confère une unité interne capable de résister au « rasoir » constructiviste, c’est d’avoir une structure repérable qui remplit une fonction déterminée dans un corps vivant. De ce point de vue, la « matérialité biologique » du sexe ne paraît pas devoir être considérée comme plus arbitraire que celle du chromosome.

En effet, et ici le simple philosophe est heureux de pouvoir compter sur l’appui de connaisseurs patentés de la biologie, la « somme algébrique » de Stoller est une piètre approximation de la manière dont sont corrélés les divers « indicateurs » du sexe. Le lecteur de Stoller, on l’a vu, peut rester sur l’idée que l’unité du phénomène « sexe » est contingente, reposant sur une addition de facteurs disparates. Or la liaison de ces facteurs n’est pas contingente, elle ne résulte pas d’une « décision » sociale : c’est une liaison de nature causale, qui repose sur des mécanismes biologiques découverts par l’expérimentation et la recherche scientifiques. Je laisse parler la science (c’est tellement plus beau) :

Tel chromosome porte tel gène qui commande tel signal cellulaire, déclenchant ici la synthèse d’une protéine-clé, démarrant là une chaîne de réactions qui aboutit à telle hormone, codant ailleurs pour guider la migration de tel tissu vers l’emplacement où se développera telle structure physiologique sexuelle. L’anatomie est la résultante stricte de ces processus, à quelque forme qu’elle aboutisse (normale ou pathologique). Bien sûr, on ne sait pas tout, loin de là, de ces mécanismes biochimiques. Mais on sait au moins une chose, c’est qu’ils se tiennent tous. Ou alors il n’y a pas de biologie. (P.-H. Castel, La métamorphose impensable, p. 76).

Gender Role 1

Fig. 1. Extrait de B. Zuger, «Gender Role Determination», Journal of Psychosomatic Medicine, vol. 32, n° 5, 1970, p. 451.

 Pierre-Henri Castel glose ici l’argument opposé, dès 1970, au « sophisme des facteurs » par Bernard Zuger, dans un article retentissant du journal Psychosomatic Medicine. Cet article prenait pour cible la méthodologie de John Money dans son étude de l’hermaphrodisme, que reproduit Stoller. Money (et après lui Stoller), expliquait Bernard Zuger, traite chacun des facteurs qui influent sur l’assignation du sexe comme s’ils étaient, dit-il, « montés en parallèle » : chacun pourrait être considéré isolément des autres, et l’on pourrait se contenter d’examiner à part chaque facteur, pour déterminer s’il penche plutôt du côté mâle ou du côté femelle (voir Fig. 1 ci-contre). À partir de là, remarque Zuger, il est facile de pondérer arbitrairement le poids relatif de chaque facteur, pour « décider » que, par exemple, l’assignation du sexe à la naissance pèse plus lourd dans l’adoption du « rôle de genre » que les chromosomes ou l’anatomie. Or, objecte Zuger, ces divers facteurs doivent être considérés comme « montés en série », c’est-à-dire que chacun est causalement déterminé par le facteur antérieur : les chromosomes déterminent le fonctionnement des gonades, lesquelles à leur tour produisent les hormones qui commandent la formation des organes sexuels internes et externes, et l’apparition des caractères sexuels secondaires. À la fin de ce « processus », l’assignation du sexe est elle-même commandée par l’apparence corporelle du nouveau-né, sans qu’on puisse raisonnablement taxer d’arbitraire, voire d’aléatoire, les assignations de sexe (voir la deuxième illustration extraite de l’article de Zuger, Fig. 2).

Gender Role 2

Fig. 2 (ibid.).

Les biologistes ne sont pas des gens qui trouvent (« parce que c’est dans leur culture ») que la barbe, ça fait viril, et qui décident alors de faire de la pilosité un caractère sexuel secondaire. Ce sont plutôt des gens qui, dans des conditions expérimentales, étudient l’action des hormones, constatent ce qui arrive lorsqu’on en inhibe certaines, et finissent par établir scientifiquement le lien entre le système pileux et l’action des hormones lors de la puberté. Inutile de dire que ce qui est vrai de la barbe l’est a fortiori (il y a, après tout, des hommes imberbes) du rapport entre chromosomes et gonades, gonades et hormones, et ainsi de suite. Lorsqu’un caractère du sexe est manquant ou défaillant, la démarche scientifique est d’en chercher la cause. On peut examiner si quelque facteur extérieur au processus causal a interféré avec celui-ci et modifié son issue, si certaines conditions matérielles du processus sont absentes, si le facteur actif du processus (par exemple, les gonades censées produire les hormones) a défailli pour quelque raison, etc. Et on s’arrête quand on a trouvé ce qui n’a pas marché. Il est vrai qu’on ne trouve pas toujours : mais c’est parce qu’on trouve quand même assez souvent qu’il existe quelque chose comme la science expérimentale. Par exemple, on sait pourquoi certains hommes sont imberbes.

Comme l’a écrit Castel, il en va ainsi, « ou alors il n’y a pas de biologie ». La simple énumération de divers « facteurs », traités comme autant de « données » purement factuelles qu’on peut additionner ou soustraire à volonté, n’a rien avec une quelconque explication scientifique. On ne peut se contenter d’enregistrer naïvement toutes les variations possibles dans les « données », comme si l’on avait affaire à un pur phénomène statistique. Toutes les données se tiennent, et l’on ne peut – à moins de payer un prix intellectuel extrêmement lourd – faire l’économie de la différence entre le fonctionnement normal d’un mécanisme biochimique et son fonctionnement pathologique : car la norme qui permet de décrire ce mécanisme, c’est le bon état de l’organisme, c’est-à-dire ici la possession d’une capacité typique de l’être vivant. Dire, comme Castel, « ou alors il n’y a pas de biologie », c’est rappeler que la biologie étudie les êtres vivants du point de vue de leurs capacités spécifiques (par exemple, la capacité à se reproduire).

La seule manière sensée de contester cette description scientifique serait de prouver expérimentalement qu’il n’existe pas de lien causal entre, par exemple, les hormones et les organes sexuels, et par conséquent que telle anomalie dans l’appareil génital ne s’explique pas par tel déficit ou excès hormonal. Celui qui se contenterait d’enregistrer passivement toutes les corrélations statistiquement possibles entre deux « indicateurs » ou plus, n’aurait pas commencé à faire un travail d’explication (ni même de description) scientifique.

De tels arguments ne suffiront certes pas à désarmer les constructivistes les plus acharnés : aussi bien les auteurs de notre « Manuel des études de genre » consacrent-ils une page à mettre en question le « privilège épistémique » de la biologie, qui prétend se mettre à l’abri des discussions en présentant leur objet d’étude comme « naturel » – alors qu’elles ne font que « construire » ces « objets comme naturels par le simple fait qu’elles les étudient » (op. cit., p. 27). Un tel énoncé recèle assurément un grand mystère, et je ne suis pas certain que les étudiants en genre puissent mieux que moi en saisir la logique : mais ils n’auront qu’une seule page pour apprendre à se débarrasser de leurs illusions sur la science et sa prétendue objectivité. C’est leur demander un véritable acte de foi ou, plus sûrement, les induire à pratiquer les « études de genre » en faisant comme si l’objectivité scientifique n’était qu’un « dispositif de pouvoir » parmi d’autres. Pour ma part, je peux seulement admirer le magistral aplomb, ou la merveilleuse candeur des rédacteurs du manuel, qui ne prennent pas la peine de suggérer l’ampleur de la révision de notre conception du monde qu’il faudrait mener à bien si l’on devait réellement admettre que la liaison des fameuses « données » est un pur « acte social ».

Le paragraphe de Stoller consacré au sexe se clôt sur l’idée qu’il y a (« génétiquement », précise prudemment l’auteur) plus de deux sexes. C’est la thèse défendue aujourd’hui par Ann Fausto-Sterling, sans la restriction stollerienne : « Il y a (au moins) cinq sexes », dit-elle tout de go. Discuter à fond cette suggestion demanderait un long développement, notamment pour faire droit au souci, qui anime Fausto-Sterling, de mettre en question les pratiques médicales de rectification à la naissance d’organes génitaux ambigus (souvent à l’insu des parents). Derrière cela, il y a bien sûr la question de la pathologisation des ambiguïtés sexuelles, la conviction que cette pathologisation entraîne une stigmatisation, et la tendance contemporaine à transformer la « différence » en identité, en motif de fierté. Ce ne sont pas des questions dont on peut disposer en quelques phrases.

Je conclus donc ce chapitre sur deux remarques. La première est que tout le discours sur un troisième (ou quatrième, ou cinquième) sexe reste saturé de référence à la polarité sexuelle : on ne peut tout simplement pas décrire un intersexuel sans dire qu’il possède, par exemple, telle caractéristique féminine et telle autre masculine : et cela, parce que la biologie a montré que cette caractéristique, qu’il s’agisse d’un chromosome, d’hormones ou d’organes, jouait un rôle causal dans la capacité procréative, que ce soit du côté mâle ou du côté femelle.

L’autre remarque est que notre langage ordinaire, qui s’en tient obstinément à la dualité des sexes, n’a évidemment pas vocation à arbitrer tous les cas particuliers litigieux. Il n’est pas fait pour ça. On peut par conséquent discuter sur la manière de nommer et classer les cas particuliers, décider que tel vocable est stigmatisant, tel autre trop imprécis, etc. Les « études de genre » convoque volontiers, sur ce point, d’autres cultures qui, disent-elles, feraient place à plus de deux sexes. Le peu que j’aie lu me donne l’impression que ces exemples sont rarement expliqués avec la rigueur qui sied aux comparaisons anthropologiques. Une chose au moins paraît sûre : les cultures où l’on reconnaît plus de deux sexes se sont pas des cultures où la biologie représente une « autorité » décisive en matière de sexe.

Bon, assez parlé de sexe. La prochaine fois, nous parlerons du genre…

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