Alors que nous en sommes réduits à des spéculations sur le sens et le contenu de la « morale laïque » que Vincent Peillon veut voir de nouveau enseigner à l’école, les Chinois de Hong Kong, eux, n’ont guère de doute : le programme d’« éducation morale et nationale » que veut leur imposer Pékin serait l’équivalent d’un « lavage de cerveau ». C’est une délicieuse coïncidence, et loin de moi l’idée d’en tirer des conclusions sur les intentions de notre nouveau ministre de l’éducation nationale (et morale ?). La mauvaise foi a des limites. Mais puisque j’ai parlé de Mao dans le dernier billet, cette information du Daily Telegraph ne pouvait qu’attirer mon attention :
Citation du jour
5 septembre 2012
Enseignement de la morale : vers un axe Paris-Pékin ?
Posted by Philarête under Citation du jour, Education | Tags: Hong Kong, morale laïque, Vincent Peillon |[33] Comments
28 juin 2012
C’est la fête à Rousseau
Posted by Philarête under Citation du jour | Tags: Rousseau |[15] Comments
Il y a trois cents ans, le 28 juin 1712, naissait Jean-Jacques Rousseau. On organise par ici (dans la région dite « Rhône-Alpes »), pour commémorer l’événement, des « pique-niques républicains ». Festivus mène le bal. Je suppose qu’il entend ainsi rendre hommage au chantre de la vie rustique et de la bonté naturelle de l’homme. Il n’est pas sûr, pourtant, que ce genre d’initiatives contribue notablement à la connaissance de l’auteur du Contrat social. On pourrait donc améliorer le dispositif en diffusant par haut-parleur la lecture de quelques extraits de ses œuvres, pour l’édification des pique-niqueurs républicains. La mastication des sandwichs bio s’en trouverait enrichie par la méditation de quelques fortes maximes. J’en propose ci-après quelques unes, sélection libre et intempestive, dont on rêverait qu’elle soit de nature à troubler quelque peu la fête. Rousseau n’est pas si digeste, me semble-t-il, et il est probablement plus facile de le célébrer que de se mettre à sa rude école.
5 mars 2012
Le grand désordre du Moyen Âge
Posted by Philarête under Citation du jour, Philosophie, Politique | Tags: Le regard politique, Moyen âge, Pierre Manent |[24] Comments
Le regard politique est la preuve, s’il en était besoin, qu’un livre d’entretiens peut faire un très bon livre. Pierre Manent, guidé par les questions de Bénédicte Delorme-Montini, donne en quelques pages parfaitement lisibles un aperçu profond de sa biographie intellectuelle et du développement de sa pensée. Le lecteur ne peut qu’être séduit par la simplicité et la clarté des propos, le sens de la formule bien frappée qui résume un argument, autant que par la singulière bonhomie, faite d’humilité et en même temps de courage tranquille, qui rend si attachante la figure de Manent. Il me tarde de trouver le temps de revenir sur un ou deux développements qui m’ont permis de mieux comprendre mes points de perplexité à l’égard du type de science politique pratiqué par l’auteur de La Cité de l’homme et des Métamorphoses de la cité. En attendant, j’aimerais partager un long passage où Manent parle du Moyen Âge. Ce qu’il dit me semble parfaitement juste, et en même temps très important parce que, précisément, ce n’était pas aussi clair avant que Manent ne le dise. L’impression suscitée par ce développement, c’est la « reconnaissance » : on reconnaît d’un coup quelque chose d’exact qui n’était pas apparu tel jusque là, on reconnaît dans l’auteur du propos quelqu’un dont on a beaucoup à apprendre, qu’on ne va pas quitter de si tôt – même si c’est pour le contester sur tel ou tel point, et la clarté reçue suscite évidemment la reconnaissance, la gratitude intellectuelle qui n’est pas une chose si fréquente qu’on puisse craindre de la gaspiller.
24 octobre 2011
Citation du jour : le rude aliment de la liberté
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Rousseau, qui avait sans doute beaucoup de défauts, mais pas celui d’être un incorrigible optimiste, adressait en son temps cet avertissement aux Polonais, qui n’est pas forcément dépourvu d’actualité à l’heure des révolutions arabes… et de « l’indignation» mondialisée :
Je sens la difficulté d’affranchir vos peuples. Ce que je crains n’est pas seulement l’intérêt mal entendu, l’amour-propre et les préjugés des maîtres. Cet obstacle vaincu, je craindrais les vices et la lâcheté des serfs. La liberté est un aliment de bon suc mais de forte digestion, il faut des estomacs bien sains pour le supporter.
Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l’idée, et, le cœur plein de tous les vices des esclaves, s’imaginent que pour être libres il suffit d’être des mutins.
Fière et sainte liberté ! Si ces pauvres gens pouvaient te connaître, s’ils savaient à quel prix on t’acquiert et te conserve, s’il sentaient combien les lois sont plus austères que n’est dur le joug des tyrans, leurs faibles âmes, esclaves des passions qu’il faudrait étouffer, te craindraient plus cent fois que la servitude ; ils te fuiraient avec effroi comme un fardeau prêt à les écraser.
Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, [6.], « Question des trois ordres »
18 mai 2011
Il faut se méfier des apparences. Ce titre, par exemple, est évidemment un piège, sur les raisons duquel je ne vais pas m’attarder. J’ai mon petit scoop à moi, et même s’il ne sera pas question du F.M.I., par exemple, j’ai la faiblesse de croire que la petite enquête dont je présente les résultats contribuera davantage à l’édification générale que d’autres affaires plus bruyantes.
Vous vous souvenez de ce mariage princier, dont il fut abondamment question il y a deux semaines ? J’avais dit alors tout le bien que je pensais du sermon de l’évêque de Londres, et je ne me dédis pas. Cependant – esprit d’escalier, tu es là ! – j’aimerais ajouter aujourd’hui un détail savoureux. Ce sermon, apparemment d’une parfaite respectabilité anglicane, et certainement d’une haute tenue chrétienne, contenait en réalité une citation de Jean-Paul II. Et, caché à l’intérieur, un manifeste en faveur du pape de Rome. Dans la bouche d’un évêque anglican. À Londres, devant la Reine, suprême gouverneur de l’Église d’Angleterre, devant un prince héritier et tout le gratin. Devant des millions de témoins qui suivaient avidement la cérémonie à la télévision. À deux jours de la béatification du même pape Jean-Paul II – dont on a cru un moment qu’elle avait été programmée pour faire de l’ombre au mariage du siècle (à moins que ce ne fut le contraire). Je le tiens, mon complot.
4 février 2011
Tocqueville, commentateur des révolutions arabes ?
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En lisant cette analyse du rôle joué par la chaîne Al-Jazira dans les actuels événements qui secouent le monde arabe, j’ai pensé à une page de Tocqueville sur la manière dont les journaux rendent possible « l’action commune » :
« Lorsque les hommes ne sont plus liés entre eux d’une manière solide et permanente, on ne saurait obtenir d’un grand nombre d’agir en commun, à moins de persuader à chacun de ceux dont le concours est nécessaire que son intérêt particulier l’oblige à unir volontairement ses efforts aux efforts de tous les autres.
Cela ne peut se faire habituellement et commodément qu’à l’aide d’un journal ; il n’y a qu’un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée.
17 novembre 2010
Ordre juste ou esprit de justice ?
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« Croire que l’autorité juste est celle qui instaure un ordre juste en tous points est le chemin de la plus dangereuse des folies : l’autorité est juste lorsqu’elle donne l’exemple de la justice dans toutes ses démarches propres : ce qui est bien difficile déjà. Les illusions que l’on nourrit débouchent logiquement sur l’absurdité d’une Société où tout serait juste sans que personne eût à l’être. »
De la Souveraineté, Paris, Médicis, 1955, , p. 211
25 mai 2010
C’est Balzac qui en parle, dans un curieux petit livre qui appartient aux « Études philosophiques » de la Condition humaine. Le titre, Sur Catherine de Médicis, annonce le projet : montrer que « la figure de Catherine de Médicis » fut, dit malicieusement Balzac, « celle d’un grand roi ». Il faut lire l’opuscule comme une curiosité. C’est un texte où l’auteur développe à plaisir ses vues politiques et sociales (rien moins que libérales !), et laisse libre cours à un anti-protestantisme absolument radical. La trame romanesque, elle, est plutôt faible, et à dire vrai assez embrouillée. Balzac inconnu ? Sans doute pas – les amateurs ont depuis longtemps pris la mesure de son hostilité à la Révolution, et de son inquiétude face aux transformations rapides de la France une fois dominée par l’intérêt matériel. Mais Balzac provocateur, stimulant dans son rejet de la modernité comme le fut plus tard Baudelaire, et par ailleurs incontestable précurseur, à sa manière, de la sociologie, dont il partage la question originelle : comment peut subsister une société apparemment fondée sur les principes les plus contraires à l’existence même d’une vie sociale ? La différence est que la réponse de Balzac est qu’une telle société, issue de la Révolution, ne peut subsister, tandis que la sociologie française, à partir de Durkheim, montre que c’est uniquement en apparence que cette société repose intégralement sur les principes individualistes qu’elle proclame.
Morceaux glanés, donc, au fil de ma lecture :
18 janvier 2010
Mise à jour à 16h30 : un rapide parcours des commentaires parus dans la presse aujourd’hui procure un puissant malaise. Le Monde et d’autres publications titrent sur la micro-phrase du pape concernant l’action du Saint Siège (Pie XII n’était d’ailleurs pas mentionné), dont la teneur est pourtant difficilement contestable. Il m’aurait semblé infiniment plus pertinent, dans le contexte actuel, d’attirer l’attention sur le long passage consacré aux « manquements » des chrétiens et à leur contribution aux « plaies de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme », ou sur la forte phrase sur la Shoah, « sommet d’un chemin de haine ». On les lit dès les troisième et quatrième paragraphes ci-dessous.
La traduction proposée ce matin a été complétée pour inclure la quasi totalité du texte. C’est une exclusivité, pour l’instant. Elle peut être utile à qui souhaite se faire une opinion personnelle sur la teneur des propos du pape. Accessoirement, c’est un assez beau texte.
1 août 2009

Jacques Perret et son frère aîné Louis (merci à http://www.jacques-perret.com/)
Le 1er août Quatorze en fin d’après-midi nous allions aux prunes, un panier pour deux, trois cousins trois cousines et je bénissais la corvée qui me soulageait du piano. Déjà le matin j’avais coupé aux exercices de Czerny et dans des conditions pareillement licites. Laissant derrière moi une douzaine de fractions réduites en bouillie à l’insu de ma mère qui reprisait nos chaussettes, je descendais tristement l’escalier pour me traîner au piano quand la grand-mère, peut-être complice, était venue me requérir pour le bien commun. Elle m’envoyait en mission d’achats auprès de M. Fillette, épicier à Montfort. Service de la Reine, immunité de l’émissaire et priorité absolue : à cheval ! Toutes affaires cessantes, j’étais parti en vélo, ou plutôt en bécane, le vélo n’ayant pas encore gagné la clientèlre bourgeoise. Et c’était ma première véritable bécane. Jusqu’ici, j’avais connu la célérette, bicycle en bois qui ne roulait bien qu’en descente ou péniblement élancé à coups d’enjambées disgracieuses comme le faisaient les muscadins du cours la Reine sur les images du Bon Marché. Vint ensuite une bicyclette de dame achetée d’occasion pour ma mère qui n’avait pas tardé à la mettre au service de tous les enfants de la famille comme article d’apprentissage. Pour éviter que les pédales nous échappassent des pieds on les avait haussées de cales en bois. Passe encore ce bricolage orthopédique, mais les garçons avaient beau faire sembler d’ignorer le vide ménagé pour le passage des jupes, l’instinct vigilant de l’inégalité des sexes était mis à rude épreuve sur ce vélo d’amazones où il fallait encore souffrir que la croupe fût parée d’une résille multicolore.
« Bah ! disait l’abbé Pascal qui desservait en vélo deux communes et leurs écarts, ce n’est pas la machine qui fait l’homme. Sur nos bicyclettes de dames pas question d’amour-propre, même pas d’humilité. Mais attention ! ajoutait-il en souriant, quand on verra les curés sur des vélos d’homme, les temps seront proches. »
Jacques Perret, Raison de Famille, Gallimard, 1976.

