Si l’on fait, pour la beauté du geste, l’hypothèse que la bonne foi n’était pas totalement absente du concert de protestations qui a suivi la petite phrase de Claude Guéant, la polémique est révélatrice d’un profond malaise. Il paraît aussi difficile de souscrire sans états d’âme à la formule du Ministre de l’Intérieur, que d’adhérer aux ripostes qu’elle a suscitées. D’un côté, nous nous sentons tenus de professer un universalisme accueillant à la diversité des cultures. Nous refusons que la comparaison débouche sur la dévaluation, que la différence reconnue signifie qu’une civilisation soit intrinsèquement « supérieure » à une autre : cela reviendrait peu ou prou à reproduire le schéma typique des Lumières françaises – la civilisation, c’est nous, les autres sont des barbares, des sauvages qui attendent d’être civilisés. Mais d’un autre côté, nous voyons mal comment éviter de penser que nos institutions et nos valeurs sont tout de même préférables, que les droits de l’homme valent mieux que le racisme et l’intolérance, que l’égalité des sexes est moralement supérieure à un système patriarcal, et le suffrage universel plus digne de l’homme que la tyrannie. À supposer même que nous fassions semblant de penser ou de professer le contraire, notre pratique quotidienne – et toutes les politiques internationales auxquelles nous souscrivons – démontreraient que nous prétendons nous engager en faveur de la mutation démocratique de l’ensemble du monde. Nous sommes à la fois, dirait-on, pour l’égalité des cultures et pour la transformation de toutes celles qui ne ressemblent pas encore suffisamment à la nôtre.
Culture
11 février 2012
Toutes les civilisations se valent (surtout la nôtre)
Posted by Philarête under Culture, Humeur | Tags: civilisation, Claude Guéant, cultures, Marcel Mauss |[36] Comments
23 janvier 2012
Naufrage et philosophie
Posted by Philarête under Culture, Philosophie | Tags: Concordia, Michael Sandel |[51] Comments
On a beaucoup fait le rapprochement entre le naufrage du Concordia et celui du Titanic, survenu presque exactement cent ans auparavant, en avril 1912. C’est sans doute les dimensions des bateaux, et la place particulière qu’occupe le Titanic dans la culture populaire, qui expliquent ce rapprochement par ailleurs peu justifié : ni les circonstances de l’accident, ni l’ampleur du drame ne sont comparables. Le Titanic heurta un iceberg en pleine mer. Le naufrage, qui fit 1500 victimes, n’est pas particulièrement imputable à une erreur de navigation. C’est pourquoi il vaudrait mieux remonter encore d’un siècle, et rappeler plutôt un autre naufrage célèbre, celui de La Méduse. En 1816, cette frégate s’échoua dans les hauts-fonds du banc d’Arguin, sur les côtes de la Mauritanie. Le commandant du navire, Hugues de Chaumareys, qui avait multiplié les fautes depuis son départ de l’ile d’Aix, ne loupa pas la dernière : méprisant ses instructions qui indiquaient de passer au large de ce fameux banc parfaitement connu des navigateurs, il rasa les côtes de trop près et La Méduse s’échoua. Une tempête survint, provoquant des voies d’eau. Chaumareys, maîtrisant mal un équipage qui ne le respectait pas, passablement alcoolisé, quitta le navire dans une chaloupe qui fut récupérée quelques jours plus tard. (en savoir plus…)
2 janvier 2012
Après de longs débats (essentiellement intérieurs), la rédaction de l’Esprit de l’escalier a arrêté son choix pour « l’homme de l’escalier 2011». L’an dernier, à pareille époque, j’avais expliqué pourquoi il me semblait plus raisonnable, autant que plus conforme à l’idée même de l’esprit d’escalier, de consacrer un défunt. Aujourd’hui, cependant, en plus d’honorer la mémoire d’un grand disparu, nous aurons la satisfaction de réparer une injustice. L’homme de l’escalier 2011 est un géant de l’informatique, quelqu’un dont le travail de pionnier a ouvert une voie nouvelle dans l’histoire des technologies de l’information. Il est mort en 2011, et je vous prie de chasser la pensée qu’il pourrait s’agir de Steve Jobs, qui n’est pas trop notre genre : nous saluerons ici Roberto Busa. Le Père Roberto Busa, s.j. Tout le monde s’accorde à reconnaître en lui le pionnier de ce qu’on appelle désormais les Digital Humanities– en français l’« informatique appliquée aux sciences humaines ». Roberto Busa s’est éteint le 9 août dernier, à l’âge de 97 ans, dans une indifférence quasi générale. Il est notre homme de l’année. Il n’y a plus qu’à le faire connaître.
19 septembre 2011
Il est sans doute assez tentant de dauber sur les « journées du patrimoine ». Ces longues files de badauds qui, chaque année à date fixe, vont s’enfourner du patrimoine avec la même docilité qu’elles vont, au solstice d’été, consommer de la musique le jour de la fête éponyme, en attendant d’essayer les transats à rayures de Paris-Plage, elles offrent à l’ironie une cible facile. En cédant à la tentation, toutefois, j’ajouterais la mauvaise foi à la condescendance, puisque après tout je n’ai jamais eu la moindre velléité de faire la queue pour visiter l’Élysée ni même – cette proposition alléchante figure au programme des « journées » à Lyon, – l’Unité de traitement et de valorisation énergétique de Gerland (où furent traitées, nous dit-on, 230 000 tonnes d’ordures ménagères en 2010). Je ne suis pas sûr, en fait, de savoir à quoi ressemblent les Journées du patrimoine quand on y participe. Si ça se trouve, c’est aussi plaisant qu’instructif. Je ne ferai donc pas d’ironie. À l’idée de patrimoine, en revanche, au patrimoine en soi, je veux bien payer mon tribut. C’est une idée qui a de la branche. Pour le moins, elle se laisse volontiers annexer à quelques unes de mes marottes, ce qui devrait faire la matière d’un billet de circonstance.
16 février 2011
Après avoir vérifié que l’émission était encore audible en ligne, je me lance pour signaler, avec le retard qui sied à l’esprit de l’escalier, l’excellent épisode de Répliques consacré à « la question totalitaire ». Alain Finkielkraut recevait deux éminents spécialistes, Marcel Gauchet et Philippe de Lara. Une grosse quarantaine de minutes (et pas une de perdue), pour se mettre les idées au clair, tout en entrevoyant aussi pourquoi le totalitarisme reste un chantier et un défi pour l’esprit – c’est un investissement que l’on ne saurait trop recommander.
On sait que le concept de totalitarisme a eu de la peine à s’imposer dans le débat intellectuel. Après la dernière guerre, la polarisation du champ politique restait captive de l’opposition entre fascisme et anti-fascisme. Elle recoupait trop bien la division entre vainqueurs et vaincus du conflit mondial, était trop solidement portée par la propagande soviétique et tous ceux qui, souvent à juste titre, reconnaissaient la contribution décisive de l’Union soviétique de Staline à la victoire contre l’Axe, pour que pût se frayer un chemin l’idée d’une parenté fondamentale entre nazisme et communisme.
28 janvier 2011
Saint Thomas d’Aquin, Michel Audiard et la théologie de la bonne blague
Posted by Philarête under Culture, Philosophie | Tags: humour, Michel Audiard, théologie, Thomas d'Aquin |[28] Comments
Thomas d’Aquin, dont c’est aujourd’hui la fête, n’a guère laissé dans l’histoire le souvenir d’un gai luron. On cite souvent de lui cette réplique, adressée à un frère facétieux qui lui avait fait lever la tête vers le ciel en s’écriant : « Frère Thomas, regardez, une vache qui vole ! ». Ayant constaté qu’aucun bovin ne croisait dans l’azur, et voyant s’esclaffer le plaisantin, Thomas aurait lâché : « Je préfère croire qu’il y a des vaches volantes plutôt que des dominicains menteurs. » Ça calme, comme on dit.
Il serait néanmoins précipité d’inférer de l’anecdote que Thomas d’Aquin était entièrement dépourvu d’humour. Sans prétendre qu’il fut un adepte de la grosse blague à se taper sur les cuisses, on peut supposer qu’il ne dédaignait pas la fine plaisanterie. Les lecteurs perspicaces décèlent même parfois, au détour des graves réponses développées au fil des articles de la Somme de théologie, une pointe d’ironie. Ainsi de la réponse à la question de savoir si la jeunesse et la boisson procurent un surcroît d’espoir (Somme de théologie, I-II, question 40, article 6). Les jeunes, explique l’auteur, sont enclins à espérer beaucoup, à raison même des caractéristiques de l’objet de l’espoir : d’être un bien futur (l’espoir ne porte pas sur le passé), d’être un bien ardu (nul besoin d’espérer ce qu’il est facile d’obtenir), et d’être accessible (il est vain d’espérer ce qui est tout bonnement impossible).
14 janvier 2011
Aujourd’hui, l’Escalier donne la parole au savant britannique John Cleese, qui expose en quelques minutes la teneur et les enjeux de la récente découverte du «gène de Dieu», appelé aussi parfois le «gène de la foi». Certaines publications sérieuses se sont déjà fait l’écho de cette avancée décisive dans la mise au jour des déterminations mécaniques de nos attitudes apparemment les plus réfléchies (ou, comme on voudra, les plus irrationnelles). Jamais, cependant, les arguments n’ont été présentés, je crois, avec la clarté, l’élégance et, il faut bien le dire, la rigueur qui ont gagné à John Cleese, depuis longtemps, l’admiration des auditeurs les plus exigeants. [Mise à jour : avec la traduction!]
31 décembre 2010
L’homme de l’escalier 2010
Posted by Philarête under Culture, Livres | Tags: Philippe Muray |[20] Comments
Pour peu qu’on se souvienne que l’humanité est composée de plus de morts que de vivants, il y a foule au portillon du titre d’« homme de l’année ». L’exercice consistant à discerner la personne qui a marqué spécialement une période arbitraire de douze mois est plaisant, s’il est un exercice de gratitude et non la récompense caduque d’une notoriété forcément évanescente. Je laisse donc volontiers les Julian Assange et autres Mark Zuckerberg aux magazines dits d’actualité – assez convaincu qu’ils seront bientôt aussi inactuels que l’avant-dernière Miss France et autres pénultièmes bêtes à concours. Bien plus actuels, à tous les titres, semblent être quelques défunts notoires qui ont fait cette année leur grand retour. J’ai pensé un moment faire de John Henry Newman l’homme de l’Escalier 2010. Sa béatification par Benoît XVI a permis à beaucoup de découvrir cette figure dont l’œuvre immense est si riche d’avenir. Je recule cependant pour ne pas enfermer ce blog dans un cercle trop étroitement catholique, et en me promettant de publier bientôt un long billet toujours en gestation. On aurait aussi pu choisir Henri IV, dont la tête nous revient enfin, pour le quatrième centenaire de sa mort. Un excellent billet de l’ami des Efflorescences me dissuade de risquer la redondance.
31 mai 2010
Possibilités de l’ovale
Posted by Philarête under Culture | Tags: ASM, ballon, Clermont-Ferrand, rugby |[19] Comments
La victoire de Clermont-Ferrand en finale du Top 14, c’est un peu comme la Révolution française aux yeux de Kant : un événement qui satisfait le sens moral de l’humanité. On l’a assez dit et entendu : dix finales jouées et perdues, depuis la première en 1936, dont trois défaites consécutives depuis 2007. Il était temps que ça s’arrête. Antoine Blondin parlait joliment de « l’ironie du sport », et de cette ironie, la différence entre être le meilleur et gagner est une parfaite illustration. Les All Blacks n’ont gagné la coupe du monde qu’une seule fois, en 1987, alors que c’est l’équipe que le monde entier envie et imite. De même, Clermont pouvait depuis longtemps prétendre être le meilleur club français : pour parvenir quatre fois de suite en finale, devant trois clubs différents, il faut être très bon. La victoire de samedi soir, en démentant le mythe de la « malédiction », met fin à une « ironie » qui finissait par être un peu lourde…
Je ne vais cependant pas jouer les experts en rugby – ayant toujours été trop paresseux pour pratiquer un sport quelconque avec régularité. (en savoir plus…)
7 janvier 2010
Restons dans le seizième…
Posted by Philarête under Culture | Tags: abbayé de brou, Marguerite d'Autriche |[16] Comments
Le seizième est un tout petit monde. On y croise toujours les mêmes noms. Je ne dis pas ça pour le petit personnel : mais si l’on s’intéresse aux grandes familles, en tous cas, ça tient dans un mouchoir de poche. Tous cousins ou alliés, — ce qui ne préjuge pas des sentiments. Comme tous les mouchoirs, le seizième n’est pas très propre. On se fait la guerre, on s’assassine, et même les mariages ressemblent souvent à des règlements de compte. Pas étonnant que les divorces prennent parfois des allures de guerres mondiales.
C’est du seizième siècle, bien sûr, que je parle, non du seizième arrondissement de Paris – malgré d’étonnantes similitudes. Je ne sais pas si l’Europe a connu un siècle plus tourmenté, en tous cas aussi décisif pour l’avenir. La Réforme, continentale et anglicane, et les guerres de religion sont évidemment l’aspect le plus spectaculaire de ces bouleversements. C’est un lieu commun de dire que notre modernité est sortie de là, avec l’État-nation et les débuts laborieux de la tolérance, mais avec aussi les massacres, la rupture de l’unité de la foi, et les prémisses d’une guerre civile européenne qui a ensanglanté le dernier siècle.


