Nulle proposition ne fut, en son temps, plus propre à choquer l’opinion que celle que formulait Durkheim au seuil de son fameux livre sur Le Suicide :
Chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires (Durkheim, Le Suicide, Paris, PUF, p. 15).
On tenait jusque là pour évident que le suicide était par excellence un acte relevant de la psychologie individuelle. L’implacable étude des statistiques révélait qu’il obéit en réalité à de puissantes déterminations sociales. Loin que l’individu soit souverain pour décider de sa mort, loin que le désespoir ou l’ultime bravade puissent expliquer entièrement la décision de mettre fin à ses jours, il apparaissait que le suicide était un acte « social » par excellence.
C’est la société, en effet, qui fournit à l’individu non seulement les moyens, mais les raisons et jusqu’à l’occasion de la quitter. Tout ce qui fait qu’on est inséré dans un groupe social – par le métier, le lien conjugal (ou son absence), la religion, le degré d’instruction, etc. – explique aussi qu’on puisse choisir d’accomplir ce que la morale traditionnelle considérait comme l’acte « anti-social » par excellence. D’où l’affirmation de Durkheim : chaque société, par sa structure et ses valeurs propres, pousse dehors avec une inquiétante régularité certains de ses membres. Paradoxe suprême : elle le fait en leur donnant les moyens d’être les acteurs et non les victimes de cet exit définitif. La société fournit des morts volontaires.
