Gambetta proclamant la République (1870)

Gambetta proclamant la République (1870)

Dans le billet précédent, qui a suscité une généreuse discussion chez Aliocha, je n’avais demandé à la philosophie que les moyens de poser en termes généraux le problème du « nous » politique. Dès qu’il s’agit de chercher une orientation concrète, il faut évidemment quitter le terrain du pur concept et, notamment, tenir compte des spécificités locales. S’il n’y a pas de communauté politique sans que ses membres puissent s’identifier à elle en disant «nous», il est clair que ce « nous » peut se présenter sous des modalités très diverses. Lorsque nous, Français, cherchons à prendre position face à la construction européenne, lorsque nous voulons que cette construction puisse s’inscrire comme un progrès dans le sens de notre propre histoire nationale, lorsque nous sommes à la recherche de principes et de précédents pouvant légitimer telle ou telle option, nous rencontrons une modalité singulière d’appartenance à la nation. Cette modalité, en outre, plus encore que dans notre vie consciente, est inscrite dans nos pratiques, notre droit, nos institutions, jusqu’à façonner nos manières spontanées de sentir et d’agir.

Pour faire sentir ce que cette modalité peut avoir d’attachant et en même temps de singulier, je ne trouve rien de mieux qu’un petit texte déjà ancien — il est de 1872, la date a son importance. Dans un discours fameux prononcé à Annecy — le lieu n’est pas indifférent, — Gambetta esquissait un tableau dont l’historien Claude Nicolet a vanté le lyrisme : le tableau de ce que serait la République, dont l’avènement lui semble désormais inéluctable – la France n’est alors une République que de façon purement nominale. Il s’adresse à des Savoyards, c’est-à-dire aux habitants d’un pays qui, douze ans plus tôt, avait fait le choix d’être rattaché à la France, et qui venait de démontrer son dévouement à la nouvelle patrie en payant son tribut à la guerre. Si le traité de Turin, qui unissait la Savoie à la France, avait été conclu entre deux monarques, Napoléon III et le roi de Piémont-Sardaigne, Victor-Emmanuel II, le sentiment républicain était extrêmement vif parmi les Savoyards, qui accueillent Gambetta avec ferveur. Ce contexte confère au discours de l’apôtre de la cause républicaine une émotion particulière. Surtout, comme souvent chez Gambetta, on est frappé de la netteté avec laquelle il énonce ce qui deviendra en quelques générations le fond de la conscience commune des Français.

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