Hermaphrodite (statue romaine, époque impériale)

L’abondante littérature consacrée aujourd’hui au « genre » s’obstine à attribuer le concept au féminisme des années 1970, et plus spécifiquement au féminisme américain, dans sa tendance parfois qualifiée de « radicale ». Or cette attribution est doublement fautive : le concept de « genre » n’est pas une invention du féminisme, et il fait son apparition quinze ans plus tôt, en 1955. Le contexte natif du « genre » est clinique plutôt que militant. Il est dû à des spécialistes des anomalies de la sexuation, travaillant sur des patients que l’on appelait auparavant « hermaphrodites », et qu’on désigne aujourd’hui comme « intersexuels ». Or cette genèse du concept de « genre » est indispensable pour comprendre sa signification. On pourrait en avancer une première raison assez simple : la formulation originelle de la notion de « genre » est la seule qui soit à peu près claire, la seule qui offre un sens suffisamment intuitif pour être présenté de façon immédiatement compréhensible. C’est ce qu’on fait lorsqu’on dit que le sexe est « biologique » et que le genre est « social » – distinction qui n’est pas celle de la « théorie du genre » des contemporains, mais celle de Robert Stoller, le psychiatre américain dont le livre Sex and Gender, paru en 1968, synthétisait quinze ans de travaux sur l’intersexualité et le transsexualisme. Encore aujourd’hui, lorsque l’Unesco édite des kits d’éducation à la gender sensitivitypour ses programmes humanitaires, c’est Stoller qui est cité. Stoller, et non Judith Butler – qu’il serait bien difficile d’utiliser à des fins pédagogiques, tant son propos est difficile à saisir, et presque impossible à reformuler en termes simples. (en savoir plus…)

En annonçant, il y a de cela désormais plusieurs mois, une réflexion sur le « genre », j’étais certes conscient de risquer une fois encore de ne pas être à la hauteur de mes annonces. Je n’envisageais pas, cependant, que la polémique autour des manuels de SVT (« Sciences de la vie et de la terre », héritières des austères « Sciences nat’ » de mon époque) prendrait à la faveur de l’été une ampleur nationale. Plus difficile encore aurait été de mesurer par avance l’ampleur des embarras où cette réflexion pouvait me plonger. D’où un long silence, dont je ne m’extrais aujourd’hui, je le crains, que pour tenter de partager mes perplexités. À s’approcher des gender studies sans esprit polémique, on éprouve en effet un « trouble » qui, pour être assez différent de celui que prétend provoquer une Judith Butler lorsqu’elle annonce son projet de « subvertir l’identité », n’en résiste pas moins durablement aux efforts de clarification.

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