À propos du billet de Gérard Leclerc, « Pourquoi je n’aurais pas signé la pétition de La Vie », et en réponse à un commentaire assez virulent de Laurent Grzybowski, journaliste à La Vie, qu’on peut lire ici.

Cher Laurent Grzybowski,
Merci d’exprimer avec force (et talent) ce que ressentent beaucoup de catholiques de ce pays. Je ne crois pas que vous ayez raison de vous en prendre si vivement à Gérard Leclerc (dont je soupçonne qu’il jugerait humiliant et dérisoire de devoir claironner maintenant son rejet ou sa « honte » de l’intégrisme). Je crois, en revanche, que vous avez raison de souligner que le problème intégriste n’est pas seulement, ni même principalement, théologique, mais politique. Et donc, ajouterais-je, culturellement « situé » : c’est un problème français, non parce qu’il ne touche que des Français, mais parce qu’il plonge ses racines dans une histoire et une sociologie française (la Révolution, le Ralliement, l’Action française, Pétain, et il faut aller jusqu’à la guerre d’Algérie, l’OAS et Le Pen).

Mais le point de vue que vous exprimez, et qui traduit si bien celui de beaucoup de mes frères catholiques français, est également, il faut le reconnaître du même coup, un point de vue « français ». Cela n’enlève rien à sa pertinence ni à sa gravité. Il se trouve juste que c’est nous, catholiques de ce pays, qui avons de bonnes raisons de ne pas aimer ces gens qui se proclament si fièrement les héritiers de cette « histoire française » qui nous fait honte et qui nous fait mal.

Vous évoquez — c’est la partie la plus importante de votre propos, me semble-t-il — le « schisme » massif et silencieux qui divise invisiblement l’Eglise de notre pays. Je veux espérer, comme vous bien sûr, que le geste de Benoît XVI n’aura pas les conséquences terribles que vous entrevoyez. Votre diagnostic soulève à mes yeux des questions graves.

Y a-t-il, ou non, des malentendus sur la nature du Concile parmi ces catholiques qui pourraient être tentés de s’en aller? Est-il possible qu’il existe à leurs yeux un lien si fort entre Vatican II et le rejet de l’extrême-droite, de l’antisémitisme ou du pétainisme, que la levée d’une très lourde sanction contre les intégristes leur fasse douter de l’Eglise? Est-il vrai que ce soit au niveau de l’Eglise universelle que notre vieille querelle française doive se laver?

Je vais plus loin. Pouvons-nous imaginer assister à la messe à côté d’un maurrassien? d’un militant du FN? d’un antisémite? De quoi aurions-nous peur alors? Devrions-nous avoir honte, je ne dis pas de ses idées — cela n’est pas en question à ce moment — mais de communier derrière lui? Aurions-nous le droit de le juger indigne? d’exiger, peut-être, que la communion lui soit refusée? de refuser de recevoir le corps du Christ parce que lui, l’a reçu?

À ce moment, cher Laurent Grzybowski, quand nous sommes à l’église, nous ne sommes plus en France, mais devant un mystère énorme qui confond les saints et les pécheurs, qui fait de nous une masse transfigurée par le corps du Ressuscité. Plus de Juif ni de païen, plus d’esclave ni d’homme libre, plus d’homme ni de femme…

L’Eglise ne serait rien pour moi si elle ne m’apportait pas ce mystère totalement incommensurable à nos querelles politiques. Si elle ne me situait pas dans une dimension qui n’a aucune mesure commune avec nos idées les plus nobles, avec nos convictions les plus chères. Partout ailleurs, certains voisinages seraient scandaleux ou intolérables. Mais pas là.

Je me battrai contre eux avec les armes de la politique et de la polémique, et je serais sûr de mon bon droit. Mais si demain, ou après-demain – car nous n’y sommes pas encore — je me retrouve avec eux à la messe, je les embrasserai, je l’espère, comme des frères en leur disant « la paix du Christ ».