Commentaire à un article du blogueur Huges Serraf publié ici.

Je vous avais lu sur Rue89, mais je trouve que c’est plus convivial de répondre « chez vous », où l’ambiance est tout de même un peu plus cool.

Je suis catholique et n’éprouve aucune sympathie, ni humainement ni théologiquement, avec les intégristes, pour ne rien dire des options politiques qui sont généralement les leurs, et que vous résumez fort bien. Je suppose qu’il est inutile de préciser que je trouve le négationnisme abject, abject et con à la fois, comme dirait (presque) l’autre.

Tout ceci étant dit (par souci de clarté), je suis incapable de partager votre analyse quant au virage « de plus en plus réactionnaire » de Benoît XVI.

D’abord il y a trop d’erreurs dans votre présentation des faits. Je ne veux pas sembler mégoter, mais dans cette affaire la rigueur n’est pas un luxe. Rappelons donc que le cheval de bataille des intégristes n’est pas la messe en latin — qui reste la norme universelle de l’Eglise catholique romaine dite, justement, « de rite latin ». Les gens qui vont à la messe en français, en anglais, en chinois ou en tagalog, de par le monde, suivent des textes qui sont des traductions officielles d’un texte de référence qui est en latin, et dont l’usage est toujours recommandé, même s’il n’est pas obligatoire, ni même répandu.

Le problème des intégristes, c’est le rejet du concile Vatican II (qui n’a rien dit sur la messe en latin; d’ailleurs, toutes les messes célébrées durant le concile en question le furent en latin, et selon le seul « missel » alors existant, celui dit de « Pie V », que les intégristes continuent de suivre).

Le concile, donc. Il ne peut effleurer l’esprit de quiconque connaît un peu l’Eglise, un peu la théologie, voire un peu Ratzinger, que les intégristes pourraient être « réintégrés » dans l’Eglise sans accepter le concile Vatican II. Cela, c’est, comme dirait le pape, « non négociable ».

On ne comprend rien à l’affaire des intégristes si l’on ne remarque pas que leur thèse sur Vatican II est exactement symétrique de celle des plus acharnés « progressistes » : ils partagent avec eux l’idée centrale que le concile est une « rupture » dans l’enseignement de l’Eglise, sauf que les uns entendent conserver seulement ce qu’il y avait avant, et les autres seulement ce qu’il y avait après. Cette idée de la « rupture » ne tient pas la route : c’est un des points sur lequel, hélas, les médias ont beaucoup de mal à modifier leur discours, en prenant la peine soit de lire les textes eux-mêmes, soit d’interroger des experts reconnus plutôt que des « militants » des deux bords. Tant pis pour les tenants d’une vision manichéenne de l’histoire, mais la réalité est juste un peu plus complexe.

Encore deux petits points. Il est totalement faux de soutenir que la « perfidie des Juifs » a été remise au goût du jour : c’est pile le contraire qui s’est passé. En fait, elle a disparu depuis 50 ans, donc avant même la « réforme liturgique » (1970). Quand Benoît XVI a autorisé à suivre de nouveau la liturgie d’avant cette réforme (autorisation qui ne concerne qu’une infime minorité de pratiquants), il en a profité pour faire faire un toilettage encore plus complet des anciennes formules. Bien entendu, les « Juifs perfides » n’ont pas reparus, ils se sont juste enfoncés dans un passé encore plus lointain, et c’est évidemment tant mieux.

Enfin, cette levée d’excommunication, dont je comprends que la portée (limitée) soit difficile à comprendre pour l’opinion publique, n’est d’aucune manière une « réhabilitation » ou une « réintégration ». Disons, pour prendre une image, que c’est comme si les intégristes étaient à la frontière de l’Eglise. L’excommunication, c’est un mur qui les empêche d’entrer. On a démoli le mur, mais maintenant il faut qu’ils montrent leurs papiers. Ils n’entreront pas tant qu’ils n’auront pas admis que Vatican II fait partie de l’enseignement « non négociable » de l’Eglise. Ce n’est pas demain la veille, qu’ils les auront, les papiers en règle. Il y aura sans doute du « cas par cas » et, parti comme il est, je parie mon chapelet que Williamson aura déjà fondé une autre petite secte de tarés quand le premier intégriste repenti franchira la frontière.

Alors, Benoît XVI réac?

On est toujours le réac de quelqu’un (vous le savez bien : je suis sûr qu’on vous a déjà traité de réac, et vous êtes du genre à en avoir été secrètement ravi — ce qui vous honore). Je pense que Benoît XVI est cohérent. Qu’il a raison, en général, de se foutre un peu de ce que les journaux racontent de lui. Qu’il peut faire des maladresses, comme nous tous (évidemment un peu plus visibles que les nôtres, en général). Mais lui prêter des intentions perverses, des visées rétrogrades, un programme « de plus en plus réactionnaire », ça, à mes yeux, ça ne tient pas. Quand un acte ne me semble pas « coller » au caractère et à la pensée de quelqu’un, mon premier réflexe est d’examiner mon interprétation de l’acte — pas de remettre en question celle du caractère et de la pensée. Je pense que la levée de l’excommunication, une fois ramenée à ses modestes proportions, n’oblige pas à faire de Benoît XVI le renégat de lui-même.

Réponse de Hugues Serraf :

Mais je n’ai pas de problème avec la messe en latin. D’ailleurs, je me demande bien au nom de quoi je me permettrais de dire aux catholiques en quelle langue ils doivent discuter le bout de gras avec Dieu. Enfin, si on me pousse vraiment dans mes retranchements, je trouve tout de même qu’il est préférable de parler la langue que l’on comprend – ce qui vaut pour les juifs qui ne comprennent généralement rien à l’hébreu qu’ils lisent et entendent à l’office.

Sur le virage réactionnaire de l’église, il y a tout de même quelques indices dans l’actualité récente. Et mon point est de comprendre s’il s’agit d’une vraie stratégie ou d’une mauvaise lecture des événements. D’ailleurs, de nombreux catholiques sont eux-aussi dans cette interrogation. En tout état de cause, le malaise qui découle de la réintégration des intégristes est lié à leurs prises de positions politiques et morales, prises de positions qui ne s’arrêtent pas au négationnisme de Williamson. L’histoire du latin est presque anecdotique.

Sur l’histoire des « juifs perfides », dont acte. Cette façon de voir a été remplacée dans la liturgie par leur « aveuglement » dans leur désir de rester juifs. C’est plus sympa. Ça continue tout de même de se discuter, non, si l’on reproche à quelqu’un l’aveuglement qui le pousse à rester ce qu’il est ?

Mais sur Benoît XVI lui-même et ce qu’il est en train de faire, je limite mon point de vue à ce que j’observe et les faits ne plaident pas vraiment en sa faveur s’il faut en faire un « progressiste ». Je promets d’être très attentif à la suite des événements pour m’en faire une opinion définitive.