Commentaire au billet du P. Emmanuel Pic publié sur le blog de La Croix, ici.

Merci pour ce point de vue nuancé et profond. Le débat en cours sur ce blog laisse supposer « les questions fondamentales » vont en effet pouvoir commencer à être posées. Il apparaît peu à peu que le plus choquant, le plus révulsant — les propos de Mgr Williamson — n’était au fond qu’un épiphénomène venu malencontreusement masquer des difficultés autrement plus difficiles à résoudre.

Il me semble que l’on n’insiste pas assez, pour commencer, sur le fait que le phénomène intégriste n’est pas uniquement d’ordre théologique (ni même pastoral). Il est aussi un problème politique ou, si l’on veut, théologico-politique. L’intégrisme est incompréhensible hors d’un problème français, né de la Révolution française et de ses interminables suites dans le catholicisme français. Jusqu’à un certain point, le magistère de l’Eglise au XIXe siècle a été largement « captif » de ce problème français — comme en témoigne par exemple l’encyclique Mirari vos (1832), très dure envers les « libertés modernes » qui sont en fait les principes de 1789. Le mouvement intégriste, y compris dans sa dimension liturgique, est dans la postérité de cet héritage théologique. Auquel il faut rattacher, dans une certaine mesure, l’œuvre de Dom Guéranger, qui a durablement contribué à la nostalgie d’une chrétienté médiévale « rêvée », artificiellement reconstituée dans la liturgie, et nourrissant ainsi le sentiment d’une partie des catholiques français d’être des étrangers (ou, plus positivement des « résistants ») dans un monde moderne hostile.

La vivacité des réactions, ou l’intensité du malaise, causé par la décision du pape dans notre pays suggère également, et je crois honnête de le souligner, qu’une partie du catholicisme français actuel est, quant à lui, l’héritier du camp « libéral » qui peut se réclamer de Lammenais et du Sillon : convaincu d’une sorte de convergence miraculeuse entre les principes politiques modernes et l’Evangile, au point qu’on semble se demander à quoi bon maintenir une Eglise (hiérarchique, dogmatique, sacramentelle, etc.) maintenant que le régime moderne des libertés et les idéaux humanistes peuvent assumer tout seuls la charge du salut de l’humanité. À lire certains commentaires dans la presse et sur le web, on peut avoir l’impression que c’est ainsi que certains catholiques français ont compris Vatican II.

Dans une large mesure, je crois, le drame actuel est que le pape Benoît XVI est totalement étranger à ces problématiques françaises, dont il est difficile, de l’extérieur, de soupçonner l’enracinement durable et la prégnance sur la sociologie du catholicisme de notre pays. Pour Benoît XVI, la question liturgique n’est pas un problème politique. Pour nous, si. Pour lui, Vatican II n’est pas un problème politique. Pour nous, si. Pour lui, le schisme lefebvriste n’est pas un problème politique. Pour nous, si.

Mon espoir (peut-être naïf) est que la tempête présente soit le dernier soubresaut d’un antagonisme vieux de deux siècles. Il se pourrait que le geste « imprudent » du pape soit réellement providentiel, et qu’il amène les catholiques de France à dépasser enfin leur antique querelle. Serait-il insensé de penser que le Credo qui nous unit est, tout compte fait, beaucoup plus fort que la somme énorme de toutes nos divisions?