La publication des Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes vient de donner à Jean Birnbaum l’occasion d’un exercice difficile dans Le Monde des livres. Le chroniqueur, qu’on a connu mieux inspiré, tente l’exploit de transformer en manifeste anti-totalitaire des notes de voyage qui semble plutôt relever du «degré zéro» de l’intelligence politique.

Roland Barthes, 1974

Roland Barthes, 1974

Rappelons le contexte — «toute une époque!» comme dirait Blier. En 1974, la revue Tel Quel, animée par Philippe Sollers, est un bastion du «marxisme-léninisme» (c’est ainsi que les maoïstes se désignent eux-mêmes). À l’instigation de Maria Antonietta Macchiocchi, un voyage à Pékin est organisé. Julia Kristeva, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet et François Wahl sont du voyage, eux aussi. Lacan s’est défilé au dernier moment. Les «Tel Quel» sont reçus comme des hôtes de marque et on leur sort le grand jeu.

Tout a été dit sur cette période particulièrement pitoyable de la gauche culturelle, et l’on s’en voudrait d’accabler Roland Barthes, qui n’est plus là pour se défendre et qui, d’ailleurs, n’a sans doute pas voulu la publication de ces Carnets. Ce n’est pas une raison, maintenant qu’ils sont publiés, pour vouloir absolument les trouver géniaux et leur prêter une sorte d’audace minimaliste, qui serait d’autant plus subversive qu’elle serait entièrement inexprimée. Birnbaum, lui, n’est pas loin de tenir Barthes pour un Soljénitsyne du maoïsme :

A son retour, il [Barthes] publia dans Le Monde un article intitulé « Alors, la Chine ? ». Curieusement, ce texte ne laissait guère percer le dégoût qui fut le sien durant le périple. C’est pourtant ce sentiment révulsé qui domine les carnets de notes griffonnés par Barthes à l’époque.

Le «sentiment révulsé» laisse croire que Bartes a, en effet, été épouvanté par ce qu’il a vu de la Chine de Mao. Qu’il a peut-être pressenti les millions d’internés des laogaï et les victimes innombrables de la Révolution culturelle. S’il faut en croire les extraits produits par Le Monde des livres, on est loin du compte. Les visiteurs parisiens sont traînés de visites encadrées en sermons maoïstes. On veut leur faire admirer la Chine nouvelle, la femme nouvelle, l’ouvrier conscient. Commentaire de Birnbaum:

Il y a quelque chose de bouleversant à imaginer Barthes, cet anarchiste du signe, pris au piège d’un tel carcan. Un homme si sensible, si attentif au second degré, pouvait-il supporter cela longtemps ? Ses carnets attestent que non.

Ah, oui? Et qu’attestent ses carnets?

François Wahl, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet, Roland Barthes et leurs guides, en avril 1974

Que Barthes s’est ennuyé. Qu’il trouve la Chine «fade», c’est-à-dire pas du tout aussi exotique qu’il l’imaginait. Qu’il est malade et «angoissé». Mais de quoi? Il faut des talents d’extralucide ou une bonne volonté hors normes pour conférer à ces notes la moindre dimension politique. Soit, Barthes trouve que le langage de propagande qu’on lui sert est rempli de «stéréotypes», qu’il appelle des «briques». Mais c’est ainsi qu’il appelle aussi le langage du Bourgeois bien-pensant. Et si Barthes n’aime pas les briques, ce n’est pas parce qu’elles servent à construire des prisons bien réelles, mais juste parce qu’elles manquent singulièrement de poésie et de sex appeal.

Bartes s’est ennuyé en Chine, et les citations de ses carnets permettent seulement de donner deux motifs à cet ennui. D’une part, l’absence totale de la moindre expérience érotique satisfaisante — Barthes ne peut que consigner la «poignée de main douce, longue et molle» d’un «Beau présentateur», ou la silhouette émouvante d’un joueur de badminton. Et d’autre part, son incapacité à tirer un profit littéraire de ce voyage: «toutes ces notes attesteront sans doute la faillite, en ce pays, de mon écriture».

Voilà, c’est donc dit expressis verbis : ces carnets attestent de l’impuissance littéraire que frappa Barthes en Chine.

La Chine a rasé Barthes parce que, à la différence de ce qui se passait au sein du groupe Tel Quel ou lors des journées à Cerisy-la-Salle, la politique s’y montrait dépouillée de ce qui, probablement, la rendait intéressante aux yeux de Barthes: la promiscuité sexuelle et la créativité littéraire. Barthes cherchait manifestement dans la politique une forme de stimulation, et la Chine s’est révélée remarquablement peu stimulante. C’est peut-être intéressant pour sonder la psychologie de Barthes, pour cerner les contours bien particuliers de sa vanité d’écrivain. Mais faire de ces Carnets de voyage un hymne à la «résistance de la vie à la chape idéologique», comme le suggère l’enthousiaste Marielle Macé dans la même livraison du Monde des livres, c’est réitérer à son égard le mécanisme d’adulation dont les gens de Tel Quel firent preuve à l’égard des réalisations grandioses du président Mao.

Carnets du voyage de Chine, de Roland Barthes. Ed. Christian Bourgois-IMEC, 256 p., 23 €.

Pour suivre:

Philippe Sollers parle du «supplice chinois de Barthes», à l’occasion de la sortie des Carnets.

L’interview de Simon Leys à La Croix, à propos de ces mêmes carnets, dont voici un extrait:

Dans ces carnets, Barthes note à la queue-leu-leu, très scrupuleusement, tous les interminables laïus de propagande qu’on lui sert lors de ses visites de communes agricoles, d’usines, d’écoles, de jardins zoologiques, d’hôpitaux, etc. : «Légumes : année dernière, 230 millions livres + pommes, poires, raisin, riz, maïs, blé; 22 000 porcs + canards. (…) Travaux d’irrigation. 550 pompages électriques; mécanisation : tracteurs + 140 monoculteurs. (…) Transports : 110 camions, 770 attelages; 11 000 familles = 47 000 personnes (…) = 21 brigades de production, 146 équipes de production»… Ces précieuses informations remplissent 200 pages. 

Elles sont entrecoupées de brèves notations personnelles, très elliptiques : «Déjeuner : tiens, des frites ! – Oublié de me laver les oreilles – Pissotières – Ce qui me manque : pas de café, pas de salade, pas de flirt – Migraines – Nausées.» La fatigue, la grisaille, l’ennui de plus en plus accablant ne sont traversés que par de trop rares rayons de soleil – ainsi une tendre et longue pression de main que lui accorde un «joli ouvrier». 

Mao

Le spectacle de cet immense pays terrorisé et crétinisé par la rhinocérite maoïste a-t-il entièrement anesthésié sa capacité d’indignation ? Non, mais il réserve celle-ci à la dénonciation de la détestable cuisine qu’Air France lui sert dans l’avion du retour : «Le déjeuner Air France est si infect (petits pains comme des poires, poulet avachi en sauce graillon, salade colorée, chou à la fécule chocolatée – et plus de champagne !) que je suis sur le point d’écrire une lettre de réclamation.» (C’est moi qui souligne.) 

Mais ne soyons pas injustes : chacun de nous note des monceaux de sornettes à son usage privé; on ne peut nous juger que sur celles dont nous faisons un usage public. Quoi que l’on puisse penser de Roland Barthes, nul ne saurait nier qu’il avait de l’esprit et qu’il avait du goût. Et aussi s’est-il soigneusement abstenu de publier ces carnets. Maintenant, qui diable a pu avoir l’idée de cette consternante exhumation ? Si cette étrange initiative émane de ses amis, ceci rappelle alors la mise en garde de Vigny : «Un ami n’est pas plus méchant qu’un autre homme.»

Dans le dernier numéro du Magazine littéraire, Philippe Sollers estime que ces carnets reflètent la vertu que célébrait George Orwell, «la décence ordinaire». Il me semble au contraire que, dans ce qu’il y tait, Barthes manifeste une indécence extraordinaire. De toute manière ce rapprochement me paraît incongru (la «décence ordinaire» selon Orwell est basée sur la simplicité, l’honnêteté et le courage; Barthes avait certainement des qualités, mais pas celles-là). Devant les écrits «chinois» de Barthes (et de ses amis de Tel Quel), une seule citation d’Orwell saute spontanément à l’esprit : «Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide.»

Voir aussi la bonne chronique de Pierre Haski sur Rue89, ici. Extrait:

Ces carnets apportent une pierre de plus à la compréhension de la fascination d’une partie de l’intelligentsia française pour le maoïsme (précision personnelle: lycéen à l’époque, je fus un temps attiré par le tourbillon maoïste français…), qui ne prit fin que tardivement, à la mort de Mao en 1976.

Et l’attitude de Roland Barthes montre à quel point on pouvait être lucide, sans pour autant réussir à prendre ses distances avec ce qu’il qualifiait lui-même d' »infantilisation »… A méditer.

Bruno Frappat, toujours bienveillant, dit du bien de l’autre publication d’un inédit de Barthes, son Journal de deuil, ici. C’est sûrement très bien.

[Ajout du 17/03/2009] Ne serait-ce que pour l’excellent titre (à la fois drôle et pertinent), on peut lire un bon résumé en anglais de toute l’affaire des Carnets : « Private Barthes ».