Les profs sont toujours en vacances. Ils préparent leur cours (quand par hasard ils les préparent) une bonne fois pour toutes au début de leur carrière, et le répètent en boucle jusqu’à la retraite. Ils ne sont jamais évalués. Ils sont toujours en grève. Les chercheurs… ah, les chercheurs! C’est facile, de chercher, ce qu’il faudrait c’est qu’ils trouvent, de temps en temps. Mais de toutes façons ce n’est pas grave car le système est fabriqué pour mettre sur un pied d’égalité fainéants et stakhanovistes. La recherche française est nulle. Le corporatisme est l’unique explication du refus massif de la réforme Pécresse par cette armée de tire-au-flanc payée avec nos sous.

Ils sont profs. Ils sont marseillais. Ils votent la grève (ah, bon, ils ne sont pas en train de boire un pastis sur le Vieux-Port?)

Ils sont profs. Ils sont marseillais. Ils votent la grève (ah, bon, ils ne sont pas en train de boire un pastis sur le Vieux-Port?)

Le Figaro s’en donne à cœur joie, ces jours-ci, pour enfoncer un peu plus ces vérités premières dans la tête de ses lecteurs. La révélation du jour : « Un quart des enseignants-chercheurs ne publient pas ». Il paraît que tout le monde le sait et que personne ne veut le dire, et heureusement que Le Figaro est là pour briser les tabous.

Alors, admettons. Admettons, puisqu’il y a tout de même des témoignages, que certains profs soient réellement des jean-foutre; qu’il soit possible de se la couler douce en assurant son service minimum hebdomadaire. De toutes façons, il y a actuellement tellement de statuts différents et de combinaisons possibles que le cas doit forcément se présenter.

On ne peut néanmoins qu’être stupéfait devant l’avalanche de généralités hasardeuses qui continuent d’être proférées à propos de l’enseignement universitaire. C’est parfois irritant lorsqu’elles viennent du « beau-frère cadre commercial » (voir ci-dessous ; mon beau-frère à moi n’est pas cadre commercial, thank God). Lorsqu’elles sont discrètement encouragées ou soufflées par la ministre ou le président, elles sont franchement insupportables.

L’article du Figaro que je citais prend pour cible ces «enseignants-chercheurs qui ne publient pas» (ils cherchent peut-être, mais visiblement, ils ne trouvent rien, en tous cas rien de bon à publier). Et de citer des études avançant des chiffres, particulièrement infamants pour les littéraires (et de toutes façons, dirait le beau-frère commercial, c’est quoi la recherche, pour un littéraire? Vous cherchez des poèmes disparus de Baudelaire, ou quoi?). Quand on sait le rôle que tient le nombre de publications scientifiques par chercheur, dans les classements type Shanghaï, il n’est pas étonnant que la France fasse si piètre figure au niveau international – comme l’a rappelé avec finesse le président, toujours soucieux de ménager les susceptibilités des gens qu’il veut faire marcher au pas.

À croire que l’état de la presse savante en France soit un secret ignoré même des plus hautes sphères de l’Etat. Pour l’édification du lecteur, rappelons donc en quoi consiste une de ces fameuses «publications».

Un article sérieux représente facilement plusieurs dizaines d’heures de travail. Les revues susceptibles de le publier se comptent, dans les disciplines littéraires, sur les doigts de la main. À la différence de ce qui se passe dans le monde anglo-saxon, cet article ne sera jamais rémunéré. Il en va de même, bien entendu, pour les contributions à des volumes collectifs, sans parler des publications d’actes de colloque.

Revue «XVIIe siècle». On se l'arrache en kiosque.

On se l'arrache en kiosque.

Dans ce dernier cas, le ou les coordinateurs du volume doivent fournir, outre leur propre contribution, d’autres dizaines d’heures de relecture, de corrections, d’homogénéisation des références et des autres conventions, sans qu’il soit davantage question de les rétribuer – en tous cas chez l’immense majorité des éditeurs. À ce compte, il ne faut pas non plus s’étonner que les articles soumis à une revue ne fassent généralement pas l’objet d’un arbitrage par des experts anonymes, comme cela se pratique couramment – contre rémunération, bien sûr – dans d’autres univers académiques.

 

Tout le monde, dans la communauté universitaire, accepte cet état de fait, car on sait que la rémunération des auteurs ferait exploser le prix des revues ou des livres, qui deviendraient ipso facto inaccessibles aux étudiants ou aux collègues, et même aux bibliothèques universitaires, dont les budgets sont serrés comme des garrots au cou d’un condamné.

La recherche en «sciences dures» se déroule dans des conditions souvent très différentes, notamment du fait qu’il est souvent (mais pas toujours) possible de trouver des financements privés pour des travaux ou des publications qui, à un titre ou un autre, sont susceptibles d’intéresser l’industrie ou le secteur technologique. Mais ce n’est pas demain la veille, par chez nous, qu’un industriel va financer la recherche en sanskrit ou sur l’hagiographie médiévale.

Il est évident – et il me semble que la «communauté universitaire» l’accorde volontiers – que l’état de la recherche en France n’est pas ce qu’il pourrait être. Mais au lieu de stigmatiser les chercheurs-qui-ne-trouvent-rien, il faudrait peut-être se demander 1°) si les résultats obtenus ne sont pas déjà remarquables compte tenu des conditions dans laquelle s’effectue cette recherche, et 2°) si l’action du gouvernement ne devrait pas d’abord porter sur l’amélioration des conditions matérielles de la recherche, et notamment la manière de revaloriser le système entier des publications, qui semblent avoir pris soudain une telle importance aux yeux de madame le ministre.

Sur un autre mythe de la condition enseignante («ces profs qui ne veulent pas être évalués»), je ne peux que recommander chaleureusement la lecture du dernier billet de Pierre Jourde sur son blog de Bibliobs, sous le titre prometteur « Université: les fainéants et les mauvais chercheurs, au travail! »

Je retiens notamment ce portrait, criant de vérité, d’une universitaire type d’aujourd’hui. Si un lecteur du Figaro s’aventure chez les gauchistes de l’Obs, il fera peut-être une découverte. Les profs comme Mme B. existent : les universités en sont pleines…

Extrait :

Pour mieux comprendre à quel point un universitaire n’est pas évalué, prenons le cas exemplaire (quoique fictif) de Mme B. Elle représente le parcours courant d’un professeur des universités aujourd’hui. L’auteur de cet article sait de quoi il parle. Elle est née en 1960. Elle habite Montpellier. Après plusieurs années d’études, mettons d’histoire, elle passe l’agrégation. Travail énorme, pour un très faible pourcentage d’admis. Elle s’y reprend à deux fois, elle est enfin reçue, elle a 25 ans. Elle est nommée dans un collège «sensible» du Havre. Comme elle est mariée à J, informaticien à Montpellier, elle fait le chemin toutes les semaines. Elle prépare sa thèse. Gros travail, elle s’y consacre la nuit et les week-ends. J. trouve enfin un poste au Havre, ils déménagent.

A 32 ans, elle soutient sa thèse. Il lui faut la mention maximale pour espérer entrer à l’université. Elle l’obtient. Elle doit ensuite se faire qualifier par le Conseil National des Universités. Une fois cette évaluation effectuée, elle présente son dossier dans les universités où un poste est disponible dans sa spécialité. Soit il n’y en a pas (les facs ne recrutent presque plus), soit il y a quarante candidats par poste. Quatre années de suite, rien. Elle doit se faire requalifier. Enfin, à 37 ans, sur son dossier et ses publications, elle est élue maître de conférences à l’université de Clermont-Ferrand, contre 34 candidats. C’est une évaluation, et terrible, 33 restent sur le carreau, avec leur agrégation et leur thèse sur les bras. Elle est heureuse, même si elle gagne un peu moins qu’avant. Environ 2000 Euros. Elle reprend le train toutes les semaines, ce qui est peu pratique pour l’éducation de ses enfants, et engloutit une partie de son salaire. Son mari trouve enfin un poste à Clermont, ils peuvent s’y installer et acheter un appartement. Mme B développe ses recherches sur l’histoire de la paysannerie française au XIXe siècle. Elle publie, donne des conférences, tout en assumant diverses responsabilités administratives qui l’occupent beaucoup.     

Enfin, elle se décide, pour devenir professeur, à soutenir une habilitation à diriger des recherches, c’est-à-dire une deuxième thèse, plus une présentation générale de ses travaux de recherche. Elle y consacre ses loisirs, pendant des années. Heureusement, elle obtient six mois de congé pour recherches (sur évaluation, là encore). A 44 ans (génétiquement has been, donc) elle soutient son habilitation. Elle est à nouveau évaluée, et qualifiée, par le CNU. Elle se remet à chercher des postes, de professeur cette fois. N’en trouve pas. Est finalement élue (évaluation sur dossier), à 47 ans, à l’université de Créteil. A ce stade de sa carrière, elle gagne 3500 euros par mois.

Accaparée par les cours d’agrégation, l’élaboration des plans quadriennaux et la direction de thèses, et, il faut le dire, un peu épuisée, elle publie moins d’articles. Elle écrit, tout doucement, un gros ouvrage qu’il lui faudra des années pour achever. Mais ça n’est pas de la recherche visible. Pour obtenir une promotion, elle devra se soumettre à une nouvelle évaluation, qui risque d’être négative, surtout si le président de son université, à qui la réforme donne tous pouvoirs sur elle, veut favoriser d’autres chercheurs, pour des raisons de politique interne. Sa carrière va stagner.

Dans la réforme Pécresse, elle n’est plus une bonne chercheuse, il faut encore augmenter sa dose de cours, alors que son mari et ses enfants la voient à peine. (Par comparaison, un professeur italien donne deux fois moins d’heures de cours). Ou alors, il faudrait qu’elle publie à tour de bras des articles vides. Dans les repas de famille, son beau-frère, cadre commercial, qui gagne deux fois plus qu’elle avec dix fois moins d’études, se moque de ses sept heures d’enseignement hebdomadaires. Les profs, quels fainéants.