Il y a un mois, le pape rendait publique la révocation de l’excommunication frappant les évêques ordonnés par Mgr Lefefebvre en 1988. Je tente de dresser un bilan de ces quatre semaines d’interrogations et de débats.

De façon peut-être contestable, je m’attacherai d’abord à tenter de dégager la signification du geste précis consistant à révoquer ces excommunications, abstraction faite de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Williamson », sur laquelle je reviens ensuite. Il me semble en effet clair, désormais, que les deux événements ont suivi des lignes causales distinctes, qui ne se sont rencontrées, hélas, que lors de la semaine du 19 au 25 janvier.

 

1. Le sens du geste de Benoît XVI

Sur le sens que la levée des excommunications revêtait pour Benoît XVI, j’accepte volontiers l’interprétation donnée par le pape lui-même : il s’agit à ses yeux d’un « geste de miséricorde paternelle », en réponse à une demande explicite formulée par Mgr Fellay, supérieur de la Fraternité Saint Pie X, qui mettait en avant la « souffrance » créée par l’excommunication. La révocation des excommunications, on l’a dit maintes fois, ne constitue pas une « réintégration » dans l’Église, qui reste subordonnée à la pleine acceptation du concile Vatican II, à la reconnaissance sans réserves de la légitimité des papes qui se sont succédés de Jean XXIII à Benoît XVI et à celle de la pleine validité du rite romain de la messe associé à la réforme liturgique et au pape Paul VI.

Benoît XVI

Benoît XVI

Dans les milieux catholiques de sensibilité « progressiste », on a reconnu que la signification de ce geste pouvait se comprendre en termes de « miséricorde », mais en ajoutant qu’il s’agissait d’une « miséricorde sélective » : toujours au bénéfice des franges les plus réactionnaires de l’Église, alors qu’au même moment le Saint-Siège ne cesse de sévir à l’encontre de théologiens « contestataires » qui, pourtant, n’ont jamais posé d’actes de séparation aussi graves que Mgr Lefebvre et ses séides. On assisterait, de fait, à une forme de « droitisation » de l’Église, dans laquelle certains n’hésitent pas à voir une menace pesant sur l’héritage même du concile Vatican II. Certains vont jusqu’à prêter au pape une forme de « calcul » : il voudrait, en « réintégrant » à terme les intégristes, compenser en quelque mesure l’hémorragie des « fidèles de base » déconcertés ou déçus par la remise en cause des « acquis » de Vatican II.

J’avoue avoir du mal à adhérer à cette lecture des événements. Passons sur certaines déclarations proprement stupéfiantes, qu’on souhaite pouvoir attribuer à l’incurie des journalistes, comme celles de ce prêtre anonyme cité par Le Monde (6 février 2009, p. 19), qui n’a pu contredire de façon aussi explicite la logique d’une des paraboles évangéliques les plus célèbres : « Pour récupérer 150 000 brebis, le pape est prêt à en perdre combien ? »

On doit en revanche remarquer que la levée des excommunications a pour seul effet, à ce jour, de mettre à peu près sur le même pied les intégristes et les autres clercs contestataires, ceux qui, pouvant se réclamer de « la gauche de l’Église », ne se font pas faute de publier leur refus de pans entiers du magistère : en pratique comme en théorie, ils ne sont pas peu nombreux ceux qui, pour reprendre le terme choisi de Mgr Fellay, émettent des « réserves » (quand il ne s’agit pas de refus clair et net) des encycliques Humanæ vitæ (1968) ou Sacerdotalis cælibatus (1967), toutes « post-conciliaires » qu’elles soient. Que l’on sache, ces prêtres, ces théologiens, n’ont pas été excommuniés ni même « suspendus ». Ils ont pu bénéficier, des années durant, de la poursuite du « dialogue » qu’il est tout juste question d’amorcer avec les intégristes, en recourrant si besoin était au relais complaisant des média pour faire entendre leur petite musique discordante, pour le plus grand bénéfice des fidèles, on n’en doute pas. Il paraît tout de même difficile de les exonérer totalement d’une partie de la responsabilité de ce que Jean-Pierre Denis, le directeur de La Vie, n’a pas hésité à qualifier d’« apostasie massive », par opposition au schisme ultraminorataire des lebebristes. La levée de l’excommunication est un pas vers l’égalité de traitement de la « dissidence » dans l’Église, et assurément pas un « traitement de faveur » réservé à la dissidence « de droite ».

Benoît XVI recevant Mgr Fellay

Benoît XVI recevant Mgr Fellay

Plus profondément, le geste de Benoît XVI me semble être à la fois dans la logique profonde de Vatican II, et dans le style personnel de ce pape universitaire. Si l’on a retenu au moins une chose du concile, en effet, c’est qu’il inaugurait dans l’Église une forme nouvelle de l’exercice de l’autorité : les Pères ont voulu une Église moins encline à condamner et à proférer des anathèmes, une Église qui se voudrait avant tout porteuse de la miséricorde et ouverte au dialogue. Dont acte. Le code de droit canon, promulgué en 1983 pour recueillir précisément cette inspiration conciliaire, a supprimé la plupart des chefs d’excommunication latae sententiae de l’ancien code (1917), ramenant leur nombre de 21 à 7. Dans l’immense majorité des cas qui se sont présentés depuis, le Saint-Siège s’est abstenu de « déclarer » ces excommunications, c’est-à-dire de les rendre en quelque sorte publiques et officielles. Ce qui fut fait en 1988, lors de la consécration des évêques intégristes par Mgr Lefebvre, était sans doute nécessaire alors, mais on voit mal comment ceux-là mêmes qui ne cessent de se réclamer d’une Église qui comprend au lieu de condamner, qui dialogue au lieu d’exclure, pourraient ne pas se réjouir qu’on applique à d’autres la miséricorde dont ils veulent, à juste titre, faire une loi universelle.

Plus que tout autre pontife, Benoît XVI semble convaincu du bien-fondé de cette attitude. Une décision comme la levée des excommunications a un effet immédiat et clair : le terrain est débarrassé de polémiques et d’arguties juridiques sans fin (les intégristes, par exemple, n’ont jamais reconnu la « validité » de ces excommunications, et déployaient depuis 1988 une énergie considérable à démontrer ce point). On peut enfin se concentrer sur le vrai problème, de nature théologique et intellectuelle : le concile Vatican II a-t-il enseigné des choses contraires à la tradition constante de l’Église ? Depuis quarante ans, des personnes qui ne sont pas toutes sottes ont soutenu que c’était le cas. Certains l’ont fait pour s’en réjouir, estimant que l’Église avait effectivement renoncé à des pans entiers de sa doctrine ; d’autres – ceux qui sont aujourd’hui sous les feux de la rampe, – l’ont fait pour s’en affliger et se revendiquer les seuls héritiers de « l’Église de toujours ». Le pape semble convaincu que le problème soulevé est sérieux, et que toutes les objections n’ont pas été, loin de là, résolues de façon satisfaisante. Le temps lui a semblé venu de mettre le sujet sur le tapis. Pour prendre une image qui vaut ce qu’elle vaut, le pape a jugé qu’on n’instruirait pas le procès de prévenus comparaissant menottés, mais qu’on s’assiérait autour d’une table, pour discuter librement et d’égal à égal.

Si, dans ce domaine précis, le pape a commis une erreur, elle serait d’avoir pensé que l’Église était désormais suffisamment solide, suffisamment enracinée dans le Concile, pour prendre le risque de la confrontation. La vivacité des réactions, l’émoi suscité dans certains milieux catholiques par la révocation de l’excommunication, témoigne d’une fragilité persistante, d’une insécurité doctrinale qui rend le dialogue difficile. On l’a vu copieusement : le « concile » reste l’objet de fantasmes, une arme de division. On comprend mieux la délicate ironie (à moins qu’il ne s’agît d’une sourde inquiétude) qui pouvait sous-tendre tel grand discours de Benoît XVI consacré, précisément, à l’inteprétation du concile :

Personne ne peut nier que, dans de vastes parties de l’Eglise, la réception du Concile s’est déroulée de manière plutôt difficile, même sans vouloir appliquer à ce qui s’est passé en ces années la description que le grand Docteur de l’Eglise, saint Basile, fait de la situation de l’Eglise après le Concile de Nicée :  il la compare à une bataille navale dans l’obscurité de la tempête, disant entre autres :  « Le cri rauque de ceux qui, en raison de la discorde, se dressent les uns contre les autres, les bavardages incompréhensibles, le bruit confus des clameurs ininterrompues a désormais rempli presque toute l’Eglise en faussant, par excès ou par défaut, la juste doctrine de la foi… » (De Spiritu Sancto, XXX, 77; PG 32, 213 A; SCh 17bis, p. 524). Nous ne voulons pas précisément appliquer cette description dramatique à la situation de l’après-Concile, mais quelque chose de ce qui s’est produit s’y reflète toutefois… (Discours à la curie, 22-XII-2005).

Tout Benoît XVI est dans cette citation de saint Basile : l’érudition du théologien lui communique à la fois un sain « relativisme » quant au caractère exceptionnel de la situation présente, et la conviction que l’Église pourra se tirer ce pas comme elle s’est tirée de la tempête de l’après Nicée. La levée des excommunications fait partie, à mes yeux, de ces gestes audacieux que le pape sait poser pour créer une nouvelle situation et ne pas laisser l’Église s’enfermer dans des impasses durables. L’avenir seul dira si Benoît XVI a eu raison de parier sur le dialogue et la miséricorde ; mais le présent suffit, me semble-t-il, à le laver du soupçon d’une faiblesse coupable.

 

2. Le gâchis

Mgr Williamson interrogé par la TV suédoise

Mgr Williamson interrogé par la TV suédoise

L’interprétation qui précède est évidemment partielle. J’ai tenté de préciser la signification précise de la levée des excommunications, abstraction faite de tout autre contexte. Or le contexte, en l’occurrence, fut le pire imaginable. La concommitance de la révocation et de la publication des délires négationnistes de l’un des évêques intégristes a eu, sur l’opinion même la mieux disposée, un effet désastreux. Bien des fidèles enclins à soutenir le pape et à lui donner raison contre ses critiques se sont trouvés déconcertés et consternés, et je me compte dans ce nombre. Une décision dont le principe m’apparaît légitime est devenue en quelques heures – passée la sidération initiale – la source d’un malaise et d’une forme de colère.

Une fois de plus, pourrait-on dire, une décision mineure du pape, un acte de gouvernement concernant une faible minorité de catholiques, est venu jeter sur un grand pontificat l’ombre du soupçon, et sur une personnalité hors du commun l’opprobre et la vindicte ! Depuis un mois, pour n’évoquer qu’un exemple significatif, Plantu caricature Benoît XVI, en Une du Monde, en prélat gâteux flanqué d’un porte-crosse négationniste. Oublié, le respect gagné par le pape lors de son voyage aux Etats-Unis ou en France. Enterrée, la quasi rétraction de média daignant reconnaître que, pour le moins, Ratzinger avait changé et qu’il avait remisé à la sacristie son arsenal de « Panzer Cardinal ». Pis, le pape s’est aliéné, du moins temporairement, la sympathie d’observateurs extérieurs à l’Église qui appréciaient la sagesse et la claivoyance du théologien devenu pasteur suprême des catholiques.

Ce gâchis me fait d’abord l’effet d’une grave injustice.

Il y a injustice, car le pontificat de Benoît XVI ne répond en aucune manière à une tentative de « retour en arrière » ou de « crispation identitaire ». Dans l’indifférence générale, ce pape poursuit sans faiblesse le changement de style d’exercice de l’autorité voulu par le concile et amorcé par Jean-Paul II – il suffit de songer au ton si personnel de ses encycliques et à sa manière humble et douce de porter le débat sur les sommets de l’intelligence et de la liberté d’esprit. Il l’a montré à Ratisbonne et aux Bernardins et, à la vérité, dans son enseignement hebdomadaire, ses sermons et ses discours les plus significatifs depuis bientôt quatre ans.

De façon consciente et explicite, ce pape bannit de son discours, autant que possible, les condamnations et les propos négatifs, pour proposer avant tout le « positif » du message chrétien. Une recherche menée sur l’ensemble des textes et discours du pape sur les années m’a montré qu’entre 2005 et 2008, Benoît XVI n’avait, par exemple, prononcé que deux fois – et seulement en passant – le mot « homosexualité », dont certains prétendent qu’il se fait l’infatigable et obsessionnel pourfendeur. Le pape lui-même s’est d’ailleurs expliqué de cette « discrétion » à des journalistes allemands s’étonnant de ne pas l’entendre réitérer les condamnations rituelles sur l’avortement ou l’homosexualité :

Il faut savoir avant tout ce que nous voulons réellement, n’est-ce pas? Et le christianisme, le catholicisme, n’est pas une somme d’interdits, mais une option positive. Et il est très important que cela soit à nouveau visible, car aujourd’hui cette conscience a presque totalement disparu. On a tellement entendu parler de ce qui n’était pas permis qu’il est nécessaire de proposer aujourd’hui nos idées positives : nous avons une idée positive à vous proposer à savoir que l’homme et la femme sont faits l’un pour l’autre, que la séquence – pour ainsi dire – sexualité, éros, agapè, indique les dimensions de l’amour… (5-VIII-2006, interview à la radio-télévision allemande)

Dans l’indifférence générale, ce pape, qui a mis l’unité au premier rang des priorités de son pontificat, a permis des avancées hautement significatives dans le rapprochement avec les Eglises orthodoxes et certaines communions protestantes ou anglicanes.

Messe de l'Association patriotique (Pékin, avril 2007)Dans l’indifférence générale, ce pape s’est préoccupé, dès les premières semaines de son pontificat, d’une communauté catholique dont les évêques sont consacrés depuis 40 ans sans mandat pontifical, et qui n’a mis en œuvre la réforme liturgique de Paul VI qu’en 1992 : les catholiques chinois de l’Association patriotique, dont le nombre est estimé à 3 millions (sur environ 10 millions de catholiques en Chine). La situation de l’Association Patriotique des Catholiques de Chine (« Église officielle », inféodée au PCC) est, du point de vue canonique, très comparable à celle de la Fraternité Saint Pie X. Du point de vue quantitatif et pour l’avenir du catholicisme, elle représente un enjeu sans aucune commune mesure, et sans commune mesure sont également les efforts et les actions engagés par Benoît XVI pour hâter la réconcialiation des catholiques chinois. On n’a guère entendu de protestations, chez nous, contre ces initiatives qui reviennent pourtant à trouver des accommodements avec le régime chinois. Personne n’est monté au créneau pour fustiger un pape philo-communiste.

 

3. Le pape et les juifs

Pour ne pas allonger inutilement la liste des dommages causés par cette affaire, j’évoque seulement l’injustice, plus dramatique encore à bien des égards, faite à l’action du pape en matière de relations avec le judaïsme. Sur son rejet de l’antisémisme, l’horreur et la douleur que lui inspire la Shoah, son absence complète de connivence avec le négationnisme, l’essentiel a déjà été dit, depuis quelques semaines, et le doute raisonnable n’est plus permis.

Il me paraît en revanche utile de souligner aussi l’originalité de la contribution qu’il apporte, depuis les longues années antérieures à son élection comme pape, au dialogue judéo-chrétien. Sans prétendre être l’expert que je ne suis pas dans ces questions, je dirais que sa contribution, bien que dans la continuité des efforts de Jean-Paul II, est d’une teneur différente. Jean-Paul II a essentiellement prolongé l’inspiration fondamentale de la déclaration Nostra Ætate de Vatican II. Ce texte affirmait solennellement le « lien spirituel » unissant « le peuple du Nouveau Testament » à la « lignée d’Abraham », condamnait comme injuste toute forme de persécution, tout en faisant justice, une nouvelle fois, de l’idée absurde d’une quelconque culpabilité collective des Juifs dans la mort du Christ. Jean-Paul II, se rendant à Auschwitz lors de son premier voyage, à la synagogue de Rome en 1986, appelant les Juifs « nos frères bien-aimés » et « nos frères aînés », réitère le rejet de toute forme d’antisémitisme, tout en appelant à un examen de conscience lucide, de la part des chrétiens, quant à leur responsabilité historique dans la persécution des Juifs. Ces paroles et ces gestes de Jean-Paul II, malgré certains malentendus généralement vite dissipés, ont contribué grandement à établir un climat inédit de confiance, de respect et d’amitié entre Juifs et Chrétiens.

Benoît XVI à Auschwitz, en 2006

Benoît XVI à Auschwitz, en 2006

Benoît XVI n’a pas hésité à répéter de telles paroles et de tels gestes, toujours nécessaires. Pourtant, sa contribution spécifique est de nature différente. Sa foi dans la force de la raison et, sans aucun doute, sa foi plus fondamentale encore dans l’inspiration divine des livres sacrés, l’ont amené à engager avec le judaïsme un dialogue théologique. Il ne s’agit pas simplement pour lui de « bonnes relations », voire d’une très salutaire « reconnaissance de dette » ou, plus exactement, de « filiation » à l’égard de la « lignée d’Abraham ». Nostra Ætate reste un texte bref, qui énonce une charte de bonne conduite et cite opportunément quelques versets admirables de saint Paul. Benoît XVI entend manifestement aller plus loin et, par exemple, embrasser l’ensemble des textes pauliniens qui parlent du peuple juif. Y compris ceux, par exemple, qui sous-tendent chaque mot des diverses formes de « prière pour les Juifs » prononcées lors de l’office du Vendredi Saint. Dans une conférence prononcée à Jérusalem en 1994, le cardinal Ratzinger formulait ainsi le défi qui reste, à ses yeux, à relever :

La question reste posée : la foi chrétienne, conservant sa force et sa dignité intérieures, peut-elle, non seulement tolérer le judaïsme, mais l’accepter dans sa mission historique ? Ou bien cela est-il impossible ? Peut-il y avoir une vraie réconciliation sans qu’il faille abandonner la foi, ou la réconciliation est-elle liée à un tel abandon ?

Autrement dit : la conscience que l’Église a d’être l’héritière des promesses faites à Abraham, d’être un « nouvel Israël » au sens d’un autre Israël qui ne vient pourtant pas se « substituer » à l’Israël issu d’Abraham, sa conscience, essentiellement, d’être l’Église issue du Messie véritable, est-elle, ou non, un obstacle à la réconciliation avec le judaïsme ?

À cette question, le concile Vatican II n’apporte guère de réponse. Le Catéchisme de l’Église catholique, publié en 1992 sous la direction principale du cardinal Ratzinger, représente une première avancée significative au plan théologique, et ce sont d’ailleurs ces textes que le pape actuel commentait lors de sa conférence à Jérusalem. On peut estimer que, dans son livre Jésus de Nazareth, le pape poursuit ce travail, à l’occasion de son long débat avec le rabbin J. Neussner autour de la figure du Christ à la lumière de la loi juive.

Ces contributions se situent, à mes yeux, au seul plan véritablement décisif désormais : l’amitié et l’estime ne devraient pas faire de doute. C’est la foi reçue de Dieu qui doit maintenant, patiemment et avec confiance, être nouvellement scrutée. Or Benoît XVI est, de toute évidence, le premier pape capable de promouvoir cette entreprise dans la double fidélité à la foi d’Abraham et à la foi au Christ.

C’est l’importance capitale de cet enjeu qui donne sa mesure au gâchis représenté par l’affaire Williamson.

 

4. « Incurie de la curie » et franche empoignade française

J’ai parlé d’injustice. De cette injustice, il n’est pas question de faire porter la responsabilité aux fameux medias-qui-ne-comprennent-rien, ni à une opinion publique sécularisée et ignorante des principes les plus élémentaires de la doctrine catholique ou du fonctionnement de l’Église. En prenant les choses de très haut, on pourrait dire que, dans cette triste affaire, il n’y avait, à strictement parler, « rien à comprendre » : une coïncidence ne s’explique pas, en tous cas par une cause unique, comme s’il y avait eu quelque part une volonté perverse de faire coïncider les deux événements, la révocation des excommunications d’une part, la diffusion des déclaration de Mgr Williamson de l’autre. L’erreur de ceux qui ont cru voir un complot anti-pape ou une bénédiction accordée au négationnisme est d’avoir, sous le coup de l’émotion, pris pour un événement unique ce qui était en fait deux événements produits selon deux lignes causales distinctes.

Ce qui est particulièrement douloureux est que l’affaire révèle crûment un état de fait que, pour ma part, je n’ai jamais voulu considérer de trop près, abandonnant cela aux « vaticanistes » patentés et aux passionnés des complots de sacristie : ce que Philippe de Lara appelle gentiment « l’incurie de la curie », et qu’on pourrait aussi appeler l’irresponsabilité, l’incompétence et peut-être la déloyauté d’une partie au moins de la curie. Il y a eu dans cette affaire une série de fautes qui, dans le monde civil, aurait mérité des sanctions et des démissions immédiates. Il y a eu, de la part de ceux qui s’occupent de la « communication » du Saint-Siège, des légèretés frôlant l’inconscience. Il y a eu, dans le processus de décision, des omissions coupables, des court-circuits et des précipitations qui, hélas, en disent long sur certains organismes du Saint-Siège, sur la loyauté au pape de certains « administrateurs » (je ne connais pas le terme exact), en un mot sur la difficulté pour le pape d’être entouré de collaborateurs réellement compétents et dévoués.

L’affaire révèle aussi, avec une égale crûdité, l’état pour le moins contrasté du catholicisme français. Il est en effet impossible de passer plus longtemps sur le fait que le débat soulevé par la décision pontificale a eu en France une dimension toute particulière, sans équivalent dans le reste du monde. Un survol, via l’internet, de la presse catholique américaine, par exemple, montre que d’autres événements sont venus très vite remplacer dans l’actualité l’affaire intégriste. La tourmente fut très violente en Allemagne mais, si je ne m’abuse, elle a eu surtout une dimension politique et, si la société allemande dans son ensemble s’est sentie concernée de près, ce ne fut pas spécialement le cas des catholiques comme tels. En France, en revanche, le débat a été, et reste intense dans les milieux catholiques, comme en témoigne le blog spécial ouvert par La Croix depuis un mois, ou les diverses tribunes publiées par des évêques ou des personnalités catholiques dans les grands journaux, pour ne rien dire de la retentissante « pétition » lancée par La Vie.

Les raisons de cette « passion française » sont assez évidentes : elles tiennent pour une part à l’enracinement de l’intégrisme catholique dans la tradition politique française, issue du rejet de la Révolution et nourrie des crises successives représentées par le Ralliement, la condamnation de l’Action Française, le régime de Vichy et la guerre d’Algérie. Elles tiennent, plus spécifiquement, à une tradition française qu’on peut dire « théologico-politique » qui, depuis l’âge romantique, unit la critique de la modernité politique et le catholicisme.

Mgr Lefebvre

Mgr Lefebvre

Les noms de Saint-Martin, de Mgr de Ségur, du cardinal Pie, de Louis Veuillot sont assurément moins connus du grand public que ceux de Maurras ou de Pétain, mais ils figurent en bien meilleure place dans la « généalogie » de l’intégrisme français. Ils représentent tous, à divers titres et à des degrés divers d’intelligence et de pertinence théologique, les traits fondateurs d’une version essentiellement française du christianisme, qui a produit une théologie influente et parfois prépondérante en France, et dont les sectateurs de Mgr Lefebvre sont les plus authentiques héritiers.

D’autre part, il est incontestable aussi que le « progressisme » catholique a également une dimension particulièrement française, telle que la polarité qui s’observe chez nous n’a guère d’équivalent dans le reste du monde chrétien. Certains propos lus ça et là ces dernières semaines, sur les blogs ou dans les journaux, attestent la vivacité de ce courant qui a cru de bonne foi qu’une nouvelle Église devait naître de Vatican II, une Église débarrassée des dogmes au sens classique du terme, dotée d’une morale « sans obligation ni sanction », tendant structurellement à l’auto-céphalie et qui n’a cessé d’adhérer à ce présupposé énoncé il y a bien longtemps déjà par le théologien Louis Bouyer :

que l’édification de la cité moderne irait dans le sens même de l’édification du corps mystique, que ce soit seulement pour l’ébaucher, ou que ce soit pour assurer sa réalisation finale (Humain ou chrétien ?, 1958, p. 127).

Bouyer poursuivait d’ailleurs, et je ne le cite que pour la bonne bouche, car son propos n’a rien perdu de sa pertinence :

Il est curieux qu’à tant de chrétiens l’édification du monde moderne donne une telle impression d’unité, alors que tant de non-chrétiens clairoyants s’interrogent de plus en plus attentivement sur ce qui leur semble être son ambigüité fondamentale.

Toujours est-il que ce courant reste manifestement important, davantage que ce que l’observation superficielle, focalisée sur les grands happenings catholiques, pouvait laisser supposer. Il reste une composante principale du militantisme chrétien, du laïcat engagé dans la vie des paroisses et dans les nombreuses formes associatives qui œuvrent chaque jour en France. On ne devrait plus, désormais, faire l’erreur de l’oublier, encore moins de donner l’impression de le mépriser ou de l’avoir relégué aux oubliettes de l’histoire. Je ne doute pas, d’ailleurs, que les évêques de France sont en général très conscients du rôle important joué par ces chrétiens volontiers critiques à l’égard de Rome, susceptibles comme seuls peuvent l’être ceux qui ont pu croire longtemps l’avoir « emporté » sur les chrétiens de tempérament plus conservateur, mais incontestablement dévoués et  indispensables à l’Église en France. Cela explique en partie sans doute la prudence légendaire de cet épiscopat, qui contraste avec la pugnacité, parfois intempestive, des épiscopats de l’Europe latine.

Le fait est, en tous cas, que la dimension politique du catholicisme français reste une donnée majeure, dont la présente affaire a révélé la persistance. Il se pourrait qu’il s’agisse là d’un chant du cygne. On ne peut exclure que le coup de force de Benoît XVI fasse, une nouvelle fois, bouger les lignes de façon décisive, et accélère une recomposition du catholicisme sur des bases nouvelles. Il s’agirait, en quelque sorte, d’apurer une bonne fois les comptes français de l’après-concile : à en juger par l’éventail des « sensibilités » appelées par La Croix à animer le blog dédié à la levée des excommunications, le pari n’est pas mal engagé. Qui aurait pensé, il y a seulement 5 ans, voir Michel Kubler, de La Croix et Christophe Geffroy, de La Nef, bloguer de concert et rivaliser d’efforts pour apaiser les consciences et dégager la signification authentique de l’événement ? C’est cette nouvelle donne, dont les fruits restent à recueillir et à pérenniser, qui justifie l’audace de Jean-Pierre Denis parlant dans Le Monde d’un « réveil des catholiques », qui est peut-être la meilleure nouvelle du mois. Souscrivant aux grandes lignes de son analyse, je me contente d’une dernière observation conclusive, qui pourra passer pour un vœu pieux mais qui est réellement pour moi un espoir sérieux.

 

5. Les intégristes après Williamson

Chez les intégristes, l’affaire Williamson a fait des ravages. La respectabilité gagnée par certains au long des années a volé en éclat. Les efforts, qu’on veut croire honnêtes, de Mgr Fellay pour avancer vers une réconciliation, ont rencontré une résistance nourrie du rejet instinctif de l’extrémisme incarné par le prélat anglais. Une petite communauté qui n’est que trop portée à la polémique, à la division et aux anathèmes mutuels, se trouve confrontée à une nouvelle crise, sous les regards de l’opinion publique. Il est certain que les plus excités parmi les fidèles de Mgr Lefebvre ne vont pas désarmer. Ces gens-là n’apprennent ni n’oublient rien.

Pour d’autres, en revanche, la crise peut avoir un effet salutaire. Elle doit les porter à ré-examiner de fond en comble le discours stéréotypé qu’ils bétonnent et répètent depuis 40 ans. Particulièrement, l’alliance du traditionnalisme catholique avec l’extrême-droite devient de plus en plus manifestement un boulet, sinon une bombe à retardement (qui a explosé de façon spectaculaire grâce à la stupidité monumentale de l’évêque négationniste). En outre, les intégristes ne peuvent pas ne pas se rendre compte que, sur le plan théologique, ils vont devoir désormais faire de sérieux progrès. Ils n’ont plus l’excommunication pour s’abriter dans la posture des martyrs.

N’oublions pas que le concile n’est pas seul en cause. Celui-ci a vendangé les fruits mûrs de cinquante ou soixante ans de théologie, et de la meilleure : il suffit de penser aux travaux du Père Lagrange, à ceux d’Henri de Lubac et de Congar, de Charles Journet ou de Louis Bouyer, pour ne citer que des théologiens francophones. Or le courant intégriste s’est privé, depuis trop longtemps, du contact assidu avec ces grands penseurs qui, enracinés dans la plus solide tradition théologique, ont permis au concile d’échapper à la phraséologie scolastique pour retrouver, sur bien des plans, la vigueur de pensée et la fraîcheur de ton des Pères de l’Église. Ce ne sont pas quarante ans mais un siècle de théologie, pour le moins, qu’ils doivent rattraper.

Si elles sont intelligentes, si elles ont le moindre sens de l’Église ou, à tout le moins, de leur propre intérêt, pour ne rien dire de l’âme de leurs fidèles, les autorités de la Fraternité Saint Pie X ont aujourd’hui une occasion historique de revenir dans le débat théologique et d’apporter enfin leur contribution, que le pape vient de leur offrir de proposer. C’est la seule façon, pour eux, de sortir gagnants d’une affaire qui a déjà fait trop de mal à l’Église.