Cours public devant le Panthéon

Cours public devant le Panthéon

La crise actuelle de l’Université est à bien des égards un phénomène remarquable. La mobilisation contre le décret réformant le statut des «enseignants-chercheurs» a, contre toute attente, touché l’ensemble du corps universitaire. L’opinion habituée aux manifestations de lycéens ou d’étudiants, dont les revendications sont souvent peu claires et la légitimité douteuse, a vu avec surprise de dignes professeurs, des présidents d’université, des savants habituellement discrets ou peu enclins à la contestation, prendre pacifiquement les armes (de l’esprit). La mobilisation, qui doit beaucoup à des professeurs de droit comme Olivier Beaud, a touché jusqu’aux départements d’histoire de l’art (cliché ci-dessus) peu suspects de cultiver l’esprit de rébellion.

Ce phénomène étonnant fait l’objet d’une analyse magistrale du philosophe Vincent Descombes, directeur d’études à l’EHESS, qui vient d’être publiée sur le site de La Vie des Idées, sous le titre de «L’identité collective d’un corps enseignant». Ce titre, bien loin des accroches vengeresses ou des interpellations dramatiques qui sont de circonstance en cas de mobilisation politique, témoigne à lui seul de la distance prise par le philosophe à l’égard du débat en cours. Le texte mérite d’être lu comme une contribution majeure à la clarification des enjeux. Il montre que l’émotion du corps enseignant ne doit rien au fameux réflexe corporatiste qu’on soupçonne facilement chez nous dès qu’il paraît y aller d’une remise en question des avantages acquis. Le détour de Descombes par l’anthropologie sociale lui permet d’aller à la racine d’un choc frontal entre deux visions du monde ou, pour le dire plus modestement, deux conceptions de la vie sociale: celle qui porte la réforme proposée par le gouvernement, et celle qui est inhérente à l’idée même d’Université, encore vivante, comme le révèle étonnamment l’actualité, dans une université aussi mal en point par ailleurs que l’université française.

Il serait vain de résumer le texte de Descombes, qui est d’une clarté et d’une pédagogie exemplaires. Tout au plus peut-on souligner, pour couper court à de possibles malentendus, qu’il n’est pas question dans ce texte de dénoncer vaguement l’idéologie «néo-» ou «ultra» libérale, dans une pose qui donnerait facilement l’impression que le jugement était acquis d’avance, toute initiative du présent gouvernement pouvant être contestée d’avance comme expression de sa foncière brutalité. La force de l’analyse de Descombes est qu’elle porte sur une forme sociale précise, celle du «corps universitaire». Il est donné à entendre qu’au sein d’une même société coexistent des univers sociaux différents, organisés selon des logiques et des nécessités qui leur sont propres. Remarquer, avec Descombes, que l’université n’est pas un milieu où peut s’épanouir la concurrence entre individus interchangeables, que les universitaires ne constituent pas un «personnel» ou des «ressources humaines » à gérer au moyen d’une direction ad hoc, ce n’est pas nier que ces méthodes puissent être adaptées à d’autres formes sociales elles-mêmes utiles, comme les entreprises commerciales. C’est seulement pointer vers l’erreur pratique qui consiste à confondre ces deux «mondes», et donner les moyens aux différents acteurs de poser un diagnostic sur leur différend.

Ce faisant, Descombes fournit une illustration éloquente de la contribution spécifique que la philosophie peut apporter à un débat politique. C’est sur ce point de portée générale que j’apporterai mon grain de sel dans la suite de ce billet – si l’esprit de suite veut bien prendre ici le relais de l’esprit de l’escalier.