Pioché cette semaine dans la presse (papier ou en ligne) : un entretien sur les excommunications qui vaut mieux que son titre, une tribune sur l’homoparentalité qui ne joue pas sur les mots, une discussion savante sur les origines de la Shoah qui donne envie de lire un livre, et un article sur l’anti-intellectualisme américain qui montre que lire des livres n’empêche pas de faire de la mauvaise politique (mais n’est pas dénué d’intérêt pour autant).

Le Monde apporte enfin un éclairage intéressant sur l’affaire des excommunications. L’entretien avec Alphonse Borras recueilli par Josyane Savigneau vaut mieux, beaucoup mieux, que son titre et son « chapô ». Alphonse Borras est canoniste, ces gens-là sont rarement des rigolos et ont le goût de la précision. Il porte sur l’affaire un regard nuancé, évoque sa première impression « favorable » et même sa « joie » devant la décision, avant de constater la violence des réactions et l’ampleur du malentendu. Ses appréciations critiques sont nuancées, discutables évidemment, mais raisonnables. Pourquoi a-t-il fallu qu’un titreur sans imagination extraie de l’entretien le mot de « bricolage », pour l’insérer dans une pseudo citation qui ne figure même pas dans le texte ? Pourquoi le chapô de l’article donne-t-il à croire que le P. Borras « dénonce les maladresses et approximations de Benoît XVI dans sa politique de main tendue aux traditionnalistes » (ce qui aurait pu fort bien résumer d’autres articles bien moins heureux du même journal) ? Sa conclusion vaut bien mieux que cela :

De cet épisode désolant, il faut tirer des leçons pour l’Eglise catholique d’après Vatican II qui, à juste titre, recherche dans son ouverture avec les autres – non-catholiques, non-croyants, non-religieux – un dialogue « en vérité ». N’est-ce pas la même exigence de vérité qui doit prévaloir dans l’accueil des lefebvristes ? Etre vrai avec les lefebvristes, c’est rester intransigeant sur Vatican II, car il y va de la capacité de l’Eglise d’être à l’écoute de ce monde dont elle est solidaire. Il y va surtout de l’honneur du Dieu de Jésus-Christ et de son ouverture inconditionnelle à notre humanité.

• Un peu plus tôt dans la semaine, Le Monde publiait une bonne tribune de Sylviane Agacinski sur l’homoparentalité. La philosophe ouvre son propos par une remarque fort pertinente, qui est sans doute une des clés du débat en cours:

On semble ne pas remarquer que la revendication du « mariage homosexuel » ou de l' »homoparentalité » n’a pu se formuler qu’à partir de la construction ou de la fiction de sujets de droit qui n’ont jamais existé : les « hétérosexuels ». C’est en posant comme une donnée réelle cette classe illusoire de sujets que la question de l’égalité des droits entre « homosexuels et hétérosexuels » a pu se poser. Il s’agit cependant d’une fiction, car ce n’est pas la sexualité des individus qui a jamais fondé le mariage ni la parenté, mais d’abord le sexe, c’est-à-dire la distinction anthropologique des hommes et des femmes.

Les philosophes servent à ça: veiller sur le langage et attirer l’attention sur les constructions hasardeuses dont on prétend tirer des conclusions mirifiques.

• On a beaucoup parlé de négationnisme ces derniers temps. La charge émotionnelle du mot fait qu’on néglige trop souvent d’expliquer pourquoi ce scandale moral repose d’abord sur une aberration intellectuelle de grande ampleur. Hélas, on peut même supposer que la nébuleuse négationniste se fortifie de la proscription dont elle fait l’objet au nom de hautes raisons morales. Appelons cela l’attrait de la transgression (si bien porté en d’autres domaines), redoublé du sentiment que les oukazes ont pour unique fin de museler les recherches « libres » et « dérangeantes ». Un négationniste sérieux (si je peux risquer l’oxymore) ne tiendrait pas trois minutes dans un colloque savant sur la Shoah. Au lieu de quoi on fait des lois qui donnent inévitablement l’impression de maintenir la recherche dans des limites définies par le pouvoir politique, qui n’a aucune légitimité pour le faire.

Aussi saisira-t-on une bonne occasion de découvrir les véritables débats scientifiques entourant la Shoah en lisant cet article d’Edouard Husson, réponse à une critique de son dernier livre consacré à la solution finale. La critique était curieusement acerbe et manquait parfois de hauteur. L’article d’Husson (qui a son blog ici), bien davantage qu’un simple droit de réponse, introduit le lecteur dans la complexité des questions que se posent les historiens sur l’extermination programmée des Juifs d’Europe. L’enjeu est évident : comment a-t-on pu en arriver là ? La réponse, elle, doit emprunter des détours et des investigations qui requièrent des compétences très diverses, passant par des hypothèses qui sont âprement discutées par les spécialistes. J’ai pu constater, au contact des élèves issus de notre bel enseignement secondaire, que la plupart d’entre eux en reste, à propos de Hitler, à une interprétation psychologique qui n’a plus cours depuis longtemps chez les savants : Hitler était simplement un fou manipulateur qui a fasciné les Allemands par son magnétisme. Les historiens ont bien avancé depuis et leurs explications, bien que moins naïves et peut-être plus dérangeantes, méritent d’être plus largement connues. L’article d’Edouard Husson témoigne de la qualité de la contribution française à ces recherches, capitales pour la compréhension du nazisme mais aussi pour celle du XXe siècle, ce siècle des massacres.

• L’élection d’Obama a donné à certains observateurs l’impression que les intellectuels étaient de retour à la Maison Blanche. George W. Bush s’étant acquis une réputation de crétin malfaisant, on se dit qu’un peu de culture et de respect pour l’intelligence seront en effet bienvenus à Washington. De fait, une importante dimension du contraste entre Barak Obama et John McCain tenait au profil intellectuel de l’un, de baroudeur de l’autre. Le fait paraît d’autant plus significatif que ce genre de contraste peut être repéré à d’autres moments de l’histoire américaine. Par exemple, on peut opposer le grand respect de Roosevelt pour les universitaires et le solide mépris qu’entretenait Eisenhower à leur égard, l’estime portée par Kennedy aux diplômés de Harvard et l’aversion de Nixon pour les « têtes d’œuf ». Après Bush le cow boy plouc, voici donc Obama l’avocat classieux.

 

Kennedy recevant les prix Nobel à la Maison Blanche (1962)

Kennedy recevant les prix Nobel à la Maison Blanche (1962). À la gauche du président, Pearl Buck. À la droite de Jackie, le poète Robert Frost.

Mais tout cela n’est peut-être pas aussi convaincant qu’il paraît. C’est ce que montre, dans une intéressante tribune du Chronicle of Higher Education, Andrew Delbanco, professeur à Columbia (et donc du côté classieux de la force). Et de rappeler d’abord quelques solides vérités premières, telles que le rôle majeur des « têtes d’œuf » libérales dans le déclenchement et la conduite désastreuse de la guerre du Vietnam, et celui de leurs successeurs neocons, issus de la prestigieuse université de Chicago, dans la politique étrangère de GW. Après tout, soutient Delbanco, ce n’est peut-être pas pour faire de la politique qu’il est important d’acquérir une culture humaniste. La suite mérite l’effort d’une lecture en anglais…