L’honneur insigne que me fait Aliocha en signalant sur son blog la naissance du mien me pousse à glisser un billet sur le sujet en vogue. J’y répugnais jusqu’à présent, tant l’affaire me paraissait limpide en son fond, délirante dans la forme qu’elle prenait. Une fois lus les propos du pape, j’avais estimé qu’ils étaient décidément innocents. Il y avait eu malentendu, mais celui-ci allait forcément être dissipé par la publication de la phrase originale. On s’étonnerait même bientôt d’avoir pu se méprendre à tel point, on rirait de la bévue, on jurerait, une fois de plus, que l’on ne nous y prendrait plus, et tout se calmerait. Peut-être même certains auteurs de déclarations incendiaires, mais manifestement aventureuses, éprouveraient-ils le besoin de rectifier publiquement leurs propos, voire de présenter des excuses. Ce sont des choses qui se font, dans le monde normal, lorsqu’on a commis une injustice.

À ma grande stupeur, c’est le contraire qui arrive. Ce que le pape a vraiment dit n’importe plus du tout, tant ce qu’il a voulu dire, ce qu’il a forcément sous-entendu, s’impose désormais à tous comme une évidence révoltante. Pour un peu, les partisans du pape se sentiraient même obligés de trouver des arguments pour étayer la phrase que le pape n’a pas dite: «la distribution de préservatifs aggrave le problème du sida»…

Car, bien sûr, il ne peut échapper à quiconque que le pape n’a pas «dit» cela. Son propos n’était pas équivoque, c’est-à-dire susceptible de deux interprétations. Il était parfaitement univoque, et aucune subtilité byzantine ne doit être mobilisée pour en entendre le seul sens possible. À moins, bien sûr, que l’on ne soit prêt à trouver «subtile» la différence entre une hypothèse et une assertion. Mais il s’agit-là d’une différence logique, et aucune différence logique n’est subtile.

Si je dis, par exemple:

«Si le pape a dit cela, je veux bien être pendu»,

pourra-t-on résumer mon propos en soutenant que j’ai affirmé:

«Je veux bien être pendu»?

Figurez-vous que je n’ai aucunement l’intention d’être pendu. J’ai formé une hypothèse, et la différence est massive. Ah, certes, la séquence de mots « je veux bien être pendu » est sortie de ma bouche, et en ce sens trivial je l’ai dit. Mais à ce compte-là, Rabelais a dit aussi que «science n’est que ruine de l’âme», et le Pyrrhus de Racine a dit cette phrase idiote «je meurs si je meurs». Si l’on fait disparaître «sans conscience» de la phrase de Rabelais, si l’on tronçonne le vers de Racine «Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends», le résultat n’est pas un résumé, mais une trahison de la phrase originale.

Qu’a donc dit le pape? Nul ne peut plus l’ignorer, puisque le propos a été retranscrit partout:

S’il n’y a pas l’âme, si les Africains ne s’aident pas, on ne peut résoudre ce fléau en distribuant des préservatifs : au contraire, cela risque d’augmenter le problème.

Résumer ce propos ainsi: «en distribuant des préservatifs, on augmente le problème du sida», c’est peut-être reprendre une séquence de mots qui est sortie de la bouche du pape. Mais c’est trahir le sens incontestable, qui tient à la structure hypothétique: «S’il n’y a pas d’âme, si les Africains ne s’aident pas, on ne peut résoudre le fléau; au contraire, le problème risque d’augmenter».

Puisque la simple mention du mot «préservatif» semble propice à déclencher l’hystérie, il suffit de modifier les termes et de produire une phrase de même structure, mais portant sur n’importe quel sujet beaucoup moins passionnel, pour constater que le sens est limpide. Soit, par exemple, l’innondation provoquée dans votre appartement par le voisin du dessus, qui est parti en vacances en oubliant de fermer un robinet. Bien sûr, votre premier réflexe a été de limiter le problème en disposant un peu partout cuvettes, bassines et tous les récipients qui vous seront tombés sous la main. Mais on serait fondé à vous dire:

Tant que le robinet ne sera pas fermé, on ne résoudra pas le problème en installant des cuvettes; au contraire, le problème continuera d’augmenter.

Et l’on précisera avec raison: tout le temps que vous consacrez à disposer des récipients est autant de temps gagné par l’inondation. Bien sûr, on ne prétend pas que les cuvettes sont inutiles. On n’exclut pas qu’elles contribuent à limiter les dégâts. On attire seulement votre attention sur le fait patent qu’une inondation qui progresse moins vite ne cesse pas pour autant de progresser. Or il vient un moment où l’on doit songer sérieusement à mettre en œuvre une solution durablement efficace.

Sur la teneur de la solution proposée par le pape au fléau du sida, la discussion est possible, utile et bienvenue. Il paraît que la proposition du pape n’est pas absurde. Le Guardian, peu suspect de complaisance envers Rome, prétend même que le pape a raison dans son jugement sur les moyens de combattre la maladie. Quoi qu’il en soit, le débat mérite d’être ouvert.

Mais ce qui, demain ou après-demain, méritera aussi d’être analysé de près, c’est le scénario ridicule qui a vu notre pays s’enflammer sur la foi d’une citation qui n’était pas simplement tronquée, mais vidée de son sens. À l’étranger, les journaux titraient d’ailleurs: «Polémique en France sur les propos du pape». C’est nous qui faisions la nouvelle et provoquions l’événement, pas le pape.

Dans une démocratie, l’opinion publique est une réalité fondamentale. Sur la plupart des sujets, nous nous faisons un devoir d’avoir une opinion personnelle qui se trouve en même temps, et c’est heureux, être à peu près la même que la plupart de nos contemporains. En outre, cette opinion est généralement raisonnable. Pas foncièrement originale, mais rarement extravagante. Pourtant, aux marges, sur certains sujets, une société entière qui se targue d’honorer le bon sens et la raison peut sombrer dans des délires qui évoquent irrésistiblement les chasses aux sorcières de jadis, ou les fièvres qui, dit-on, s’emparaient de temps à autres des peuplades polynésiennes, les poussant à brûler tous leurs biens pour hâter l’avènement d’une nouvelle ère. Le peuple de Paris fit, dans une transe semblable, le massacre de la Saint-Barthélémy. On éventra des femmes enceintes pour purifier la ville de tout germe de protestantisme. Aujourd’hui, de façon moins spectaculaire, nous avons besoin régulièrement d’exorciser nos peurs en désignant un coupable universel.

Le signe que nous sommes prêts de sombrer dans l’irrationnel est que la logique élémentaire n’a plus droit de cité. On la soupçonne d’être subtile ou de masquer des intentions criminelles. Ce n’est jamais un bon début.