C’est une idée bien commode d’imaginer que la censure est le fait du pouvoir, et que l’opinion n’en peut être que la victime. Vérifiée quelquefois, cette idée nous rend extrêmement susceptibles dès qu’une autorité constituée fait mine de réprouver un propos ou une pratique, et nous rend aveugles au cas général, qui est que la censure s’exprime par l’opinion publique. La censure au sens légal du terme — quel que soit le moyen par lequel elle s’applique — passe inaperçue lorsqu’elle est conforme à l’état des mœurs, provoque le scandale lorsqu’elle s’en écarte.

Le Contrat social (1762)

Le Contrat social (1762)

Telle est du moins la pensée de Rousseau, dans un chapitre trop méconnu du Contrat social. Il est vrai qu’on lit souvent ce livre comme un traité politique classique, alors qu’il est bien davantage, comme l’avait aperçu Durkheim, un texte précurseur de la sociologie. Le vrai sujet de Rousseau, ce sont les mœurs – leur nature et le moyen de les préserver, – non l’organisation politique ou la séparation des pouvoirs. Je cite à ce propos l’interprétation donnée par Durkheim de la fameuse idée de « volonté générale », qui paraît souvent symboliser le dogmatisme rousseauiste, alors qu’elle est au fond une intuition sociologique :

la volonté générale n’est pas constituée par l’état où se trouve la conscience collective au moment où se prend la résolution ; ce n’est là que la partie la plus superficielle du phénomène. Pour le bien comprendre, il faut descendre au-dessous, dans les sphères moins conscientes, et atteindre les habitudes, les tendances, les mœurs. Ce sont les mœurs qui font « la véritable constitution des États » [Contrat social, II, 12]. (Durkheim, Le Contrat social de Rousseau [1918]).

La modernité de Rousseau tient largement à cette attention portée aux mœurs dans leurs conséquences politiques. Les moralistes classiques s’intéressaient aux mœurs du point de vue de leur conformité à un idéal moral, et les théoriciens de la politique traitaient des institutions et de l’exercice du pouvoir. Rousseau, pourrait-on dire, unit les deux approches et, ce faisant, découvre en fait un objet nouveau, la société. Le chapitre sur la censure illustre bien la fécondité de cette approche.

Rousseau, on va le voir, ne partage pas le moralisme superficiel qui porte à dénoncer l’arbitraire de toute censure. Ce moralisme est superficiel parce qu’il croit la censure arbitraire, alors qu’elle est inévitable ; et il la croit arbitraire, parce qu’il pense que la censure réside dans une décision de l’autorité politique, alors qu’elle a son siège véritable dans l’opinion publique. Une censure qui n’exprimerait que l’opinion du gouvernement serait assurément arbitraire. Mais, signale Rousseau, elle serait également inefficace – c’est pourquoi d’ailleurs il est si facile de lui résister. Au lieu que la censure qui s’exerce dans le tribunal de l’opinion est non seulement efficace, mais d’autant plus irrésistible que nul ne peut songer à l’appeler censure.

La leçon peut sembler rude ou peu conforme à l’esprit du temps. Mais elle est trop suggestive pour qu’on néglige de la méditer de temps à autre, et aujourd’hui semble inviter à l’exercice. Voici donc le début de ce chapitre mémorable du Contrat :

De même que la déclaration de la volonté générale se fait par la loi, la déclaration du jugement public se fait par la censure ; l’opinion publique est l’espèce de loi dont le censeur est le ministre, et qu’il ne fait qu’appliquer aux cas particuliers, à l’exemple du prince.

Loin donc que le tribunal censorial soit l’arbitre de l’opinion du peuple, il n’en est que le déclarateur, et sitôt qu’il s’en écarte, ses décisions sont vaines et sans effet.

Il est inutile de distinguer les mœurs d’une nation des objets de son estime ; car tout cela tient au même principe et se confond nécessairement. Chez tous les peuples du monde, ce n’est point la nature mais l’opinion qui décide du choix de leurs plaisirs. Redressez les opinions des hommes et leurs mœurs s’épureront d’elles-mêmes. On aime toujours ce qui est beau ou ce qu’on trouve tel, mais c’est sur ce jugement qu’on se trompe ; c’est donc ce jugement qu’il s’agit de régler. Qui juge des mœurs juge de l’honneur, et qui juge de l’honneur prend sa loi de l’opinion.

Les opinions d’un peuple naissent de sa constitution ; quoique la loi ne règle pas les mœurs, c’est la législation qui les fait naître ; quand la législation s’affaiblit les mœurs dégénèrent, mais alors le jugement des censeurs ne fera pas ce que la force des lois n’aura pas fait.

Il suit de là que la censure peut être utile pour conserver les mœurs, jamais pour les rétablir. Établissez des censeurs durant la vigueur des lois ; sitôt qu’elles l’ont perdue, tout est désespéré ; rien de légitime n’a plus de force lorsque les lois n’en ont plus (…). (Du Contrat social, livre IV, chap. 7)