Un précédent billet a suscité ce commentaire d’Irénée qui exprime, je crois, un sentiment assez largement partagé :

J’aime profondément la philo. Mais si elle se dispense, en fin de compte, d’envisager les aspects pratiques de la situation, de quel secours est-elle en temps de crise ?

De fait, dans le billet en question, je revendiquai moi-même pour la philosophie le droit, voire le devoir, de ne pas proposer de solutions « pratiques » aux crises auxquelles nous sommes confrontés. Je le fais certes au nom d’une certaine idée de la philosophie, mais je le fais d’abord au nom de la responsabilité des seuls agents légitimes pour affronter les crises, dans une société démocratique: les citoyens et, le plus souvent, ceux qui gouvernent en leur nom. La démocratie signifie que chacun est responsable des affaires publiques et que nul ne peut se soustraire à l’obligation d’y participer. Il n’est tout simplement pas possible de s’en remettre à une autorité supérieure qui, sous le nom de « philosophes », par exemple, exercerait en réalité le rôle du clergé dans un régime théocratique : indiquer au peuple, au nom de lumières transcendantes, la voie à suivre pour parvenir au salut.

Platon, par Raphaël

Platon, par Raphaël

Dans un régime authentiquement théocratique (aujourd’hui, l’Iran serait sans doute un bon exemple ; dans le passé, l’empire byzantin à certaines périodes), le salut n’est pas une affaire purement individuelle mais concerne le tout de la collectivité, qui doit s’organiser en fonction de lui. Il a donc d’emblée une dimension politique. La tentation théocratique en démocratie consiste à concevoir une forme de salut immanent (pas dans l’au-delà, mais ici-bas, dans la cité terrestre), par exemple sous la forme du bonheur universel, et d’instituer un clergé ad hoc pour y mener. Dans l’histoire de la philosophie, Platon est sans doute l’archétype du philosophe qui a envisagé de jouer ce rôle et de le théoriser. Mais nous avons connu un épisode semblable lors de la Révolution française et, chez Platon comme sous Robespierre, le règne des Philosophes s’avère souvent être celui de la tyrannie.

Il est vrai que, au nom du réalisme, on forme souvent des objections contre le principe démocratique lui-même, tel que je l’ai esquissé en disant que chaque citoyen, et le corps des citoyens dans son ensemble, est authentiquement responsable des affaires publiques. La « réalité » devrait nous amener à considérer quelques faits massifs :

  • l’incompétence de fait de la plupart d’entre nous, même et parfois surtout lorsque nous prétendons donner notre avis sur ces grandes questions qui nous dépassent (du type « que faire face à la crise ? ») ;
  • la complexité du monde dans lequel nous vivons, qui nous oblige de façon fort raisonnable à nous en remettre à des experts, lesquels, de fait, se trouvent en position d’exercer le pouvoir et de décider « pour nous » sinon tout bonnement à notre place ;
  • l’évidence « sociologique » de l’existence d’une aristocratie qui a depuis longtemps (depuis toujours ?) confisqué les postes stratégiques et a un intérêt vital à ce que les braves gens conservent l’illusion de vivre en démocratie et d’être, bien entendu, « le peuple souverain ».

J’en oublie sûrement, mais ce sont là des objections qui reviennent fréquemment, et qui nourrissent d’ailleurs aussi la rancœur habituelle contre les grandes écoles, les grandes familles ou les grands médias — avec ce sentiment mêlé qui nous fait envier la « grandeur » dont nous sommes exclus et la mépriser comme forcément usurpée par ceux qui la possèdent.

La réponse de principe ne consiste pas à nier cet état de fait, souvent difficile à contester, mais à ne pas s’en accommoder, et à recommencer toujours la tâche qui consiste à rendre les citoyens aptes à participer de façon éclairée à la vie publique qui est, pour eux en tant que citoyens, la dignité suprême. Une partie de cette tâche est du ressort de ce qu’on appelait avant l’instruction publique et, bien entendu, la démocratie ne peut qu’aller mal lorsque l’école va mal. De la même façon, une partie de la tâche revient à la presse, qui doit contribuer à former et informer l’opinion publique et, derechef, la démocratie va mal lorsque la presse va mal. Et la démocratie va très mal, de façon plus générale, lorsque le point de vue des sceptiques tend à se généraliser et que l’acceptation cynique de la «dure réalité» fait figure de lucidité exemplaire.

Je n’ai toujours pas répondu, avec ces quelques remarques, à la question sur l’utilité de la philosophie en temps de crise. Mais le décor est à peu près posé et nous pourrons y revenir la semaine prochaine, si vous le voulez bien.