Le grand Bossuet, qu’on ne peut guère taxer de laxisme, n’avait aucun doute sur la question :

« Il ne faut pas mépriser le péril des âmes, ni leur refuser les préservatifs nécessaires… »

bucher1Il est vrai qu’il songeait au danger de l’hérésie, et sa phrase se poursuit d’une façon qui serait aujourd’hui peu goûtée, puisque l’évêque de Meaux parlait des «préservatifs nécessaires contre des livres qui corrompent en tant de manières la simplicité de la foi». Bref, il parlait de la censure des ouvrages dangereux. On peut ainsi mesurer le chemin parcouru depuis trois siècles. À l’époque, le salut des âmes justifiait tous les préservatifs, aujourd’hui c’est celui des corps. Le ton, cependant, reste le même: «on ne doit pas mépriser le péril des corps, ni leur refuser les préservatifs nécessaires!». Et par un savoureux retournement, c’est aujourd’hui le pape en personne qui fait figure d’hérétique absolu. Qu’on le brûle! Il ne sera pas dit que nos bûchers auront laissé le pape germain répandre ses erreurs dans nos contrées. Ab aquilone omne malum… La devise biblique qui servait à dénoncer dans l’Allemagne le foyer de toutes les hérésies n’a pas perdu de son emprise sur nos esprits, c’est un fait curieux de permanence des archétypes.

Dans la langue classique, donc, un préservatif est un remède qui a la vertu de préserver. Voyez Littré sur ce point, qui m’a fourni la citation de Bossuet, et qui me propose également la déclaration passionnée de la marquise de Sévigné à sa fille bien aimée, que je ne cite que pour le plaisir du beau français:

« Si vous êtes mon préservatif, comme vous le dites, je vous suis trop obligée, et je ne puis trop aimer l’amitié que j’ai pour vous.»

Encore un texte qu’on ne pourra plus étudier en classe, sous risque de contresens majeur…

Mais ce n’est pas le sujet. Fidèle à l’esprit éponyme de ce blog, je reviens sur le champ de bataille après le cessez-le-feu (provisoire, sans aucun doute), non pour distribuer les bons et mauvais points, mais pour tenter de comprendre et de faire un petit bilan. Le sens ancien de ce terme de l’art, «préservatif», me servira de guide, car il me semble que, dans cette affaire, les imprécations et le brouillard des passions ont efficacement contribué à nous «préserver» d’un débat qui aurait été assez salutaire.

Ce que le pape a dit, et qui n’a pas été entendu

Dans l’émotion qui a suivi les déclarations du pape dans l’avion qui volait vers Yaoundé, le 17 mars, certains ont pu avoir l’impression qu’une fois de plus, la «communication» vaticane était gravement prise en défaut. Ce n’est sans doute pas entièrement faux — j’y reviendrai — mais il ne faudrait pas, pour autant, céder à la tentation facile de resservir la même explication chaque fois qu’il se produit un heurt entre la parole de Benoît XVI et ce qu’on appellera par commodité l’opinion publique (qui n’est peut-être qu’une partie spécialement visible de celle-ci, et qui, dans le meilleur des cas, n’est de toutes façons que l’opinion publique occidentale). Le 17 mars, il n’y a pas eu à proprement parler un problème de «communication». Nul communicant ne s’est interposé entre les journalistes et le pape, et ce dernier a manifestement dit exactement ce qu’il voulait dire. La remarque en a été faite assez vite, par exemple par Stéphanie Le Bars dans Le Monde: ces questions avaient été préparées, sélectionnées, et le pape avait eu tout le loisir de préparer ses réponses. Sa langue n’a pas fourché, les journalistes ont bien entendu et, le message a finalement été transmis dans sa teneur authentique.

Il n’en reste pas moins, évidemment, que la seule mention du préservatif, une «première» dans la bouche d’un pape, a passablement brouillé le message essentiel. Lorsqu’on relit tranquillement la question de Philippe Visseyrias (France 2) et la réponse de Benoît XVI, un premier constat s’impose: le pape ne s’adressait pas à l’Afrique, mais à l’opinion publique occidentale. Il entendait manifestement rectifier une connaissance beaucoup trop parcellaire, chez nous, de l’état et des priorités de la lutte contre l’épidémie du sida.

Le journaliste, en bon professionnel, s’est fait l’écho d’une interrogation largement partagée dans son propre pays (la France): le discours de l’Eglise sur les moyens de lutter contre le sida ne sont-ils pas foncièrement inefficaces et irréalistes? Le journaliste ne parle pas de préservatif, il ne mentionne pas explicitement l’abstinence et la fidélité, mais tout le monde peut comprendre que c’est à tout cela qu’il pensait, et c’est ainsi que le pape a compris la question.

Il ne me semble que trop vrai que, pour beaucoup d’entre nous, ce soit en effet en ces termes que se pose le problème du sida: préservatif ou fidélité (et abstinence hors mariage)? C’est évidemment ce qui a conféré à la réponse du pape son caractère explosif. Puisque, pour nous, la meilleure réponse à l’épidémie reste le préservatif, le pape se rendait coupable, par son option totalement irréaliste, d’une complicité objective avec l’épidémie. Or la fausse alternative, «préservatif ou fidélité?» repose sur une méconnaissance gravissime de la situation africaine. Dès que celle-ci est prise en compte, la réponse du pape perd sa charge polémique et sonne bien plutôt comme un rappel opportun.

Romantisme urbain

Romantisme urbain

Je m’inclus volontiers au nombre des personnes qui n’ont qu’une conscience approximative de l’état de l’épidémie. Comme tout le monde, j’ai été largement exposé aux campagnes de prévention. Je sais que «Paris protège l’amour» en faisant flotter des capotes dans les couchers de soleil. J’ai entendu mille fois qu’il fallait sortir couvert, même en plein été. J’ai vu pousser dans le métro, lancinant rappel de mes responsabilités de citoyen moderne, des distributeurs de préservatifs qui ont remplacé les tirettes à chewing gum de mon enfance. Et, comme tous les catholiques, je sais que la norme est pour moi l’abstinence hors du mariage, et la fidélité dans ses doux liens sacrés. Mais Benoît XVI possède un talent certain pour mettre ses auditeurs au travail. De même que, en janvier, je m’étais senti obligé d’ouvrir un Code de droit canonique, je me suis donc plongé dans la littérature sur le sida accessible au modeste profane.

Ma conclusion est que le pape devait avoir une solide connaissance du dossier avant de monter dans l’avion. Les priorités qu’il évoque dans sa réponse correspondent largement à celles qui sont mises en avant dans le dernier rapport de l’UNAIDS (organisme de l’ONU chargé de la lutte contre le VIH/Sida).

La situation de l’épidémie en 2008 peut, d’après ce rapport, être résumée ainsi: il y a un sida des pays riches et un sida des pays pauvres. Au virus près, ce n’est pas la même maladie.

«Dans pratiquement toutes les régions autres que l’Afrique subsaharienne, le VIH affecte de façon disproportionnée les consommateurs de drogue par injection, les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes, et les travailleurs sexuels» (Rapport cité, p. 9).

Ainsi, la première catégorie citée représente entre 100 et 300 nouvelles infections par an en France, Allemagne ou au Canada. La seconde catégorie représente entre 1000 et 3000 nouvelles infections, dans les mêmes pays.

L’Afrique sub-saharienne (11% de la population mondiale) totalise les deux tiers (67%) de la population vivant avec le VIH, et les trois quarts (72%) des morts dues au sida. Dans cette région, plus de la moitié des porteurs du virus sont des femmes, et la courbe est en hausse lente. 1,8 million d’enfants sont porteurs du virus, soit 90% de la population infantile mondiale affectée par le VIH. Le sida en tue un toutes les 30 secondes. Et 11 millions d’enfants de cette partie du monde sont orphelins à cause du sida. La courbe est dramatiquement en hausse (cf. rapport de l’UNAIDS, p. 21).

On ne lutte pas contre la maladie avec les mêmes dispositifs lorsqu’elle affecte une petite partie de la population, dans une société imprégnée des valeurs individualistes, et lorsqu’elle est une pandémie au sein d’une société traditionnelle. Le message ne peut pas être le même, pas plus que les moyens.

Le consensus invisible

La réponse du pape a manifesté cherché à faire partager aux occidentaux le consensus qui s’est désormais établi parmi les acteurs réellement engagés dans la lutte contre l’épidémie en Afrique. Le vacarme qui a suivi sa déclaration a hélas eu pour principal résultat de masquer durablement ce consensus. Il fut, assurément, le très efficace préservatif de notre ignorance. Celle-ci affecte directement les trois points essentiels de la réponse de Benoît XVI.

1. La lutte contre l’épidémie passe par un changement des comportements sexuels. Le consensus est unanime sur ce point. Personne ne croit que c’est un objectif utopique, tout le monde sait que c’est à la fois possible (de fait, ça marche) et indispensable.

Dans le rapport de l’UNAIDS, les actions visant à modifier les comportements sexuels sont au cœur des priorités. Il préconise notamment la mise en place à grande échelle de programmes orientés vers l’égalité entre les sexes, «avec une attention particulière aux interventions auprès des hommes et des garçons» (p. 11).

Mentionnant également l’importance des stratégies en faveur de l’indépendance économique des femmes, le rapport cite des études récentes montrant que les femmes qui manquent de nourriture sont, à 70%, plus exposées à des rapports sexuels non contrôlés, à 80% plus exposées à la prostitution de survie, à 70% plus exposées à des rapports sexuels non protégés — que des femmes correctement nourries (quoi que l’on pense du préservatif, ces données montrent clairement que la solution passe par l’indépendance alimentaire des femmes).

Autre priorité: lutter contre la précocité des rapports sexuels — qui concerne plus particulièrement les garçons. Une partie importante des nouvelles infections est due, en effet, aux rapports sexuels avant 15 ans. Les garçons sont en général plus conscients que les filles que le préservatif peut protéger du HIV, mais moins conscients qu’elles qu’avoir un seul partenaire fidèle peut aussi protéger (rapport cité, p. 14).

Enfin, «les efforts de prévention doivent devenir plus stratégiquement centrés sur le parteneriat sexuel (sexual partnership)», notamment pour «réduire la prévalence des relations concurrentes multiples» (p. 17). Il s’agit (encore une découverte pour moi) de l’habitude, qui n’a rien à voir avec la «promiscuité», d’entretenir en même temps des relations suivies avec une épouse et une maîtresse, un mari et un amant, qui est très répandue en Afrique sub-saharienne. L’enjeu crucial d’une action dans cette direction a été mis en évidence, notamment, par les travaux de Helen Epstein, qui a montré que les relations concomitantes (multiple concurrent partnerships) expliquaient la faible efficacité du préservatif dans certaines populations (elle n’est pas elle-même opposée au préservatif, je le signale):

Il devient évident que les seuls préservatifs n’arrêteront pas le virus, parce que la transmission a souvent lieu dans des relations à long terme dans lesquels les préservatifs sont rarement utilisés. Par conséquent, ce qui est crucial est un changement collectif dans les normes sexuelles, notamment la réduction du nombre de partenaires. Cette information, hélas, arrive bien trop tard pour beaucoup de gens. (Interview publiée sur le site de Philanthropy Action).

2. Le second point mis en évidence par Benoît XVI est l’importance de l’aide mutuelle, de la compassion, de la proximité avec ceux qui souffrent. Là encore, il existe un vaste consensus, ignoré seulement de ceux qui, comme moi, projetaient inconsciemment sur l’Afrique les particularités du sida dans nos pays. Deux réalités m’ont frappé dans les textes que j’ai lus. D’une part, l’étendue de la stigmatisation qui frappe les personnes malades du sida en Afrique. Elle se traduit dramatiquement par la faiblesse des ressources allouées par les Etats dans ce domaine. Les malades du sida sont facilement isolés, évités, les aides ne leur parviennent pas, sont détournées par des profiteurs sans scrupules. D’autre part, évidemment, l’importance du nombre d’enfants touchés par le sida, soit directement (infection transmise par la mère enceinte), soit indirectement (enfants rendus orphelins par le sida). Dans ce domaine, ce sont les antirétroviraux qui sont l’arme prioritaire (pour éviter la transmission du VIH), et d’autre part la prise en charge des orphelins, leur scolarisation et, d’une façon générale, tout ce qui évitera d’en faire des cibles pour la prostitution et la misère.

3. Le troisième point, qui était en réalité le premier dans la réponse du pape, était de souligner l’efficacité de l’action de l’Eglise dans le domaine de la lutte contre l’épidémie. Là encore, je sous-estimais sans doute le phénomène, mais je constate qu’il est bien connu des experts. L’Eglise, à travers ses ordres religieux, ses dispensaires, sa capacité à mobiliser des volontaires africains ou non pour travailler dans des programmes spécifiques, est une des forces principales engagées sur le terrain depuis l’origine de l’épidémie. Elle le fait avec ses méthodes, ses priorités, ses principes. Mais le rapport de l’UNAIDS, toujours lui, ne cesse de préconiser les actions ciblées, adaptées aux réalités locales, et encourage les initiatives nées de la foi (faith-based organizations).

Dans le type de société caractéristique de l’Afrique sub-saharienne, l’action efficace et réaliste est celle qui est capable de susciter un engagement collectif, qui fasse appel aux valeurs portées par les communautés touchées. Or, comme le dit encore Helen Epstein, l’Eglise est particulièrement bonne dans ce type d’action:

«Le programme [en Ouganda] reposait sur un processus très africain de mobilisation communautaire, d’action collective, de compassion et d’aide mutuelle. Ce sont des choses que l’Eglise a toujours bien su faire. De fait, l’Eglise est souvent bien meilleure pour promouvoir l’action collective que le personnel de la Santé publique, qui tend à adopter une approche plus individualiste».

J’ai été aussi frappé de ce témoignage d’un évêque sud-africain présenté par le Times comme s’opposant au pape sur la question du préservatif. Interrogé, il explique, d’une part, qu’il n’a pas besoin d’en distribuer lui-même, car l’Etat sud-africain s’en charge. D’autre part, l’action considérable qu’il développe dans son pays ressemble étrangement à celle que soulignait Benoît XVI:

— Y a-t-il des défis culturels particuliers pour obtenir des changements dans les pratiques sexuelles?

— Assurément. En Afrique du Sud, plus encore qu’aux Etats-Unis, il existe des pressions très fortes qui engagent les jeunes hommes à un comportement sexuel irresponsable et à «avoir» autant de filles qu’ils peuvent. Dans ce fort système patriarcal, les femmes sont dans une situation vulnérable, elles sentent qu’elles n’ont qu’à se soumettre. Nous essayons de travailler avec les femmes pour édifier leur estime de soi et les rendre conscientes qu’elles sont d’une infinie valeur aux yeux de Dieu. Nous avons aussi des groupes qui vont dans les écoles primaires pour instruire sur la sexualité en termes de respect de soi et de responsabilité à l’égard des autres si vous avez déjà le virus.

 

Benoît XVI a tenté de faire connaître aux habitants des pays riches ces trois aspects essentiels d’une réalité qu’ils ignorent largement. C’est un message qui, d’après les récits des envoyés spéciaux de nos journaux au Cameroun et en Angola, a été apprécié en Afrique. Pourtant, quatre mots sur le préservatif l’ont totalement brouillé pour nous. Le plus grave est sûrement que la polémique a contribué à rendre les gens méfiants à l’égard du pape, et donc à renforcer la méconnaissance de l’essentiel de son intervention. Ce n’est donc pas le pape qui paye les pots cassés mais, en premier lieu, le continent africain. C’est lui qui, tristement, nous est devenu encore plus étranger à cause d’un message qui nous a semblé insupportable.
Dans un prochain billet, je tâcherai de revenir, cette fois, sur la phrase qui a effacé le texte entier, sur les quatre mots qui ont rendu le message inaudible.