Nuage atomique au-dessus d'Hiroshima   

Nuage atomique au-dessus d'Hiroshima

Le 6 août 1945, la ville d’Hiroshima était réduite en cendres radioactives par l’explosion d’une bombe atomique. Trois jours plus tard, le 9 août, Nagasaki fut frappée à son tour. Le monde était entré dans l’ère atomique, en utilisant pour la première fois une arme dont l’usage est nécessairement criminel. Le 8 août, à Nuremberg, le tribunal s’était attribué le droit de juger les crimes contre l’humanité. Il y a peu de paradoxes aussi révélateurs de l’ambiguïté dramatique de notre époque.

Aussi suis-je profondément ému qu’hier, Barack Obama ait annoncé des mesures radicales pour éliminer à terme tous les armements nucléaires. Il a spécifiquement mentionné l’engagement des Etats-Unis, qui détiennent aujourd’hui 10.000 des 24.000 armes nucléaires estimées dans le monde. Il y a sûrement des raisons d’être sceptique, ou prudent, et les cyniques risquent de dire bientôt que cela ne changera rien et que les Etats-Unis ne désarmeront jamais tant que d’autres menaces ne seront pas écartées (suivez mon regard en direction de Moscou ou de Téhéran). N’empêche, je suis ému.

Sans doute cela tient-il en partie au fait que, par hasard, je me trouve en train de lire un livre de Günther Anders, Hiroshima est partout (Seuil, 2008). Anders, philosophe autrichien qui fut le premier mari d’Hannah Arendt, a entretenu une longue et fascinante correspondance avec Claude Eatherly, le pilote de l’avion d’Hiroshima, qui fut interné en hôpital psychiatrique suite à son refus obstiné d’être traité en héros. Hiroshima est partout recueille cette correspondance, et d’autres textes d’Anders autour de la bombe atomique. Dans ce livre parfois confus, souvent déchirant, une phrase m’a frappé, par la lumière qu’elle jetait soudain sur d’autres questions, apparemment fort différentes, qui m’occupent aujourd’hui.

C’est une phrase contenue dans une lettre écrite par 31 jeunes filles d’Hiroshima à Eatherly, après le message que celui-ci avait envoyé à la ville à l’occasion d’un anniversaire du bombardement. Je cite cette lettre datée du 24 juillet 1959 :

Cher Monsieur,

Nous soussignées, jeunes filles d’Hiroshima, vous saluons chaleureusement.

Nous avons toutes, heureusement, échappé à la mort mais avons été blessées au visage, aux membres et au corps à cause de la bombe lâchée sur Hiroshima pendant la dernière guerre. Nous portons des cicatrices ou des traces de blessures sur nos visages et nos membres et nous désirons que cette horrible guerre ne se reproduise plus jamais, pour nous ou n’importe quelle personne vivant dans ce monde (…).

Cette lettre vient jusqu’à vous pour vous assurer de notre compassion, pour vous assurer que nous ne nourrissons aucune inimitié à votre égard. Peut-être vous a-t-on donné l’ordre de faire ce que vous avez fait ou avez-vous pensé que cela aiderait les gens à mettre fin à la guerre. Mais vous savez que les bombes n’arrêtent pas les guerres sur cette terre. Les chrétiens quakers nous ont traitées avec une infinie gentillesse en Amérique. Nous avons appris à ressentir envers vous de la sympathie et pensons que vous êtes comme nous une victime de guerre (…).

La phrase qui, au milieu de toute cette lettre magnifique, m’a frappé, est celle-ci : «Vous savez que les bombes n’arrêtent pas les guerres sur cette terre

Il me semble que nous pouvons tous sentir la vérité profonde de cette phrase. Et nous pouvons tous aussi bien, avec un peu de réflexion, élever contre elle mille objections, par souci de réalisme, par sens de la complexité des affaires humaines, parce que nous savons qu’il faut bien, de temps à autre, se salir les mains et se colleter avec le sang et la boue. Cette phrase est sans doute très belle, mais elle n’est peut-être que cela : une phrase. Elle peut nous éclairer quand nous sommes loin du feu de l’action ou du fameux « brouillard de la guerre », mais nous éprouvons aussi de combien peu d’utilité elle serait dans une situation de guerre réelle. Et puis, derechef, nous sommes heureux pourtant que cette phase ait été dite par des jeunes filles qui ont survécu à Hiroshima. C’est comme une lumière vacillante qui parle néanmoins en faveur de l’humanité. D’une façon ou d’une autre, il est important que cette lumière brille quelque part.

Il n’y a sans doute aucun lien de causalité directe entre cette phrase écrite en 1959 et les annonces de Barack Obama. Celui-ci ne connaît peut-être même pas le livre de Günther Anders. Pourtant, il y a évidemment un lien mystérieux entre le fait que, depuis Hiroshima, des hommes et des femmes ait maintenu, envers et contre tout, que « les bombes n’arrêtent pas les guerres », et la présente conviction d’un successeur du président Truman — celui qui ordonna le bombardement atomique du Japon — qu’il faut à terme se débarrasser des armes nucléaires. Il y a un lien mystérieux entre l’idéalisme absolu de la déclaration des filles d’Hiroshima et le plan de Barack Obama, même si celui-ci ne peut décider tout bonnement de priver du jour au lendemain les Etats-Unis d’armes criminelles. Des étapes sont nécessaires, et il faudra continuer de tolérer beaucoup de maux inévitables, parler d’abord de sécurisation, de contrôle, admettre encore, qui sait ?, la construction ou l’amélioration de nouvelles bombes. Pourtant, il existe un horizon clair qui sert de point d’orientation : un monde sans armes atomiques est, à tous égards, préférable.

Je ne veux pas risquer des comparaisons entre des phénomènes difficilement comparables, et je ne prétends aucunement que l’épidémie de sida — puisque c’est évidemment à cela que je pense — est comparable avec une guerre, que la distribution de préservatifs a une quelconque ressemblance avec la fabrication d’armes nucléaires. Mais je crois qu’il existe une analogie profonde entre la position « idéaliste absolue » de l’Eglise en matière de sexualité et la parole sur Hiroshima. Du point de vue moral, ces deux attitudes sont de la même famille. D’une façon ou d’une autre, il est important que des consciences humaines soient habitées par de telles convictions, alors même que la « réalité » semble protester contre elles et les disqualifier. Il est inévitable que les guerres fassent des victimes. La lettre d’Hiroshima peut aider à comprendre que ceux-là mêmes qui veulent mettre fin aux guerres en larguant des bombes sont eux aussi des victimes de guerre.