L'homme de Néanderthal  

 

 

L'homme de Néanderthal

Une allusion lue en passant dans un article de presse me remet sous les yeux cette nouvelle fascinante : une équipe de chercheurs a achevé le séquençage du génome de l’homme de Néandertal, et l’on peut désormais envisager sérieusement la possibilité de cloner l’individu. Lequel, fait-on remarquer, n’est pas exactement Sapiens sapiens : on ne violera donc pas encore le tabou du clonage humain. La résurrection de Néandertal nous permettrait de nous regarder sous les traits d’un bisaïeul encore mal dégrossi. L’intérêt scientifique de cette nouvelle avancée est évident, et je ne doute pas que, pour beaucoup, les perspectives soient proprement enthousiasmantes. J’avoue les trouver plutôt inquiétantes.

Elles font résonner avec une force assez irrésistible une intuition que je trouve exprimée, derechef, par Günther Anders, que j’ai déjà évoqué à propos d’Hiroshima, ici même. L’intuition n’est d’ailleurs pas sans rapport avec la bombe, comme on le verra. Le grand livre d’Anders s’appelle L’Obsolescence de l’homme (en allemand Die Antiquiertheit des Menschen), paru en 1956 mais traduit en français assez récemment (et remarquablement bien, par Christophe David, pour les Éditions de l’encyclopédie des nuisances [Paris, 2002]). Peut-être n’est-il pas inutile de préciser, au vu de la discussion qui s’est développée à la suite du billet sur Hiroshima, qu’Anders est athée, et que son attitude spirituelle est celle d’un moraliste dans la grande tradition autrichienne, c’est-à-dire quelqu’un qui ne fait pas de l’optimisme une vertu suprême, mais qui pratique plutôt la lucidité jusqu’au point de douleur. Un de ses autres livres s’appelle d’ailleurs Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, ce qui dit assez combien sa fréquentation peut représenter une bienfaisante ascèse pour qui se trouve, comme c’est mon cas, jouir d’un naturel heureux.

Anders et Hannah Arendt (1929)

Anders et Hannah Arendt (1929)

Anders, disais-je, est un moraliste. J’entends par là, non un donneur de leçons, mais quelqu’un qui excèle à repérer, dans une masse de faits ou d’actions apparemment disjoints, le signalement cohérent d’un caractère. La Rochefoucauld était un moraliste de cette espèce, qui appliquait son regard pénétrant au petit monde de la cour. Anders, Juif autrichien qui avait fui le nazisme en 1933 avec son épouse d’alors, Hannah Arendt, avait vécu en France puis aux Etats-Unis avant de s’installer à Vienne avec sa troisième femme. On aurait à moins la vocation de l’universel. Il était taillé pour se faire le moraliste du monde occidental en général. Comme son ancien maître Heidegger, il pensait pouvoir caractériser notre époque comme celle de la technique. À la différence de l’auteur d’Etre et Temps, cependant, c’est précisément en moraliste, non en métaphysicien, qu’il scrute la technique, et croit discerner un sens global à la civilisation qui a donné à la fois l’extermination des Juifs d’Europe, la bombe nucléaire, le make up et la télévision. Son objet est au fond : qu’est-ce que la technologie change à la condition humaine ?

Je ne suis pas du tout certain que des questions aussi générales ont un sens. Il se peut qu’elles passent trop rapidement sur des distinctions nécessaires. À lire Anders, pourtant, je trouve ses réponses singulièrement évocatrices, sinon convaincantes. Infiniment plus, en tous cas, que la maxime rassurante qui voudrait que les objets techniques ne valent que par l’usage qu’on en fait. La thèse centrale d’Anders est, en effet, que d’une certaine façon nous avons cessé d’être en mesure de choisir l’usage à faire de nos produits : désormais nous sommes bel et bien à leur service, puisque nous nous contentons d’explorer laborieusement les possibilités qu’ils nous ouvrent. Une expression, parmi d’autres, de cette idée fondamentale, et que je cite parce qu’elle pourrait être proférée sans arrière pensées par n’importe quel chantre actuel des nouvelles technologies :

… Rien ne nous caractérise davantage, nous, les hommes d’aujourd’hui, que notre incapacité à rester spirituellement « up to date » par rapport au progrès de notre production, c’est-à-dire de changer au même rythme que nos propres produits, et à rattraper dans le futur… les instruments qui ont pris de l’avance sur nous.

À l’époque des mises à jour hebdomadaire des logiciels, et des « nouvelles générations » annuelles de machines dont il faudrait à chaque fois vingt ans pour épuiser les capacités, ce genre de diagnostic ne peut sembler dépourvu de toute pertinence.

Ces généralités nous ont éloignés un peu de l’annonce liminaire. Je reviens donc à mon sujet qui est : qu’est-ce que la résurrection envisagée de l’homme de Néandertal peut nous apprendre sur nous-mêmes ? Pour les savants qui travaillent sur ce projet, la réponse est simple et anodine :

Personne ne sait si les hommes de Néanderthal pouvaient parler. L’un d’eux vivant pourrait répondre à cette question, et à beaucoup d’autres.

Je passe sur l’humour involontaire de cette réponse (et si l’homme de Néandertal répondait que non, il ne savait pas parler ?) et sur les objections multiples qu’on pourrait faire, en tout état de cause, au caractère probant d’une telle expérience (à supposer que le bébé-éprouvette de Néanderthal grandisse au milieu de sapiens sapiens, en quoi cela prouvera-t-il qu’il aurait parlé parmi ses congénères ?). La réponse du savant est typique, en tous cas, du caractère parfaitement circonscrit et bien défini des questions que ces gens-là aiment se poser. Qui pourrait prendre ombrage de curiosités aussi bénignes et en même temps aussi légitimes ? Qui n’aimerait pas savoir, en effet, si Néandertal savait parler, ou s’il perdait ses poils au printemps, ou s’il serait plus attiré par une avenante chimpanzée que par Miss America ? Nous nous nourrissons chaque jour d’informations bien moins cruciales. La paléontologie est même d’une dignité bien supérieure à la plupart des objets d’enquête qui nous sont habituellement proposés. Qui sait si l’équipe responsable du clonage de Néanderthal ne gagnerait pas un prix Nobel ?

Ce qui est fascinant, pourtant, dans la réponse du savant, c’est justement l’incapacité qu’elle manifeste de considérer un instant les questions autrement plus dérangeantes que soulève cette curiosité elle-même, du simple fait qu’elle paraît justifier une entreprise aussi vertigineuse que la résurrection d’un de nos ancêtres. Et c’est pour envisager ces autres questions qu’Anders me paraît très pertinent.


Ce que signifie désormais que « tous les hommes sont mortels »

 

Repartons de la bombe, et plus exactement, avec Anders, de la bombe thermonucléaire qui a conféré à ses détenteurs la capacité d’anéantir l’humanité. Il n’est pas nécessaire d’être nostalgique du bon vieux temps pour réaliser que cette capacité-là n’est plus exactement du même ordre que celles que conféraient le métier à tisser ou le transistor. Cette capacité, dit Anders, est extraordinaire à la fois dans son étendue et dans son objet. Elle est d’une étendue infinie – car au-delà de ce seuil tout perfectionnement devient insignifiant : il n’y a plus d’autre humanité à détruire. Et son objet est lui-même remarquable, puisqu’il est de destruction absolue. Le rêve de Prométhée – devenir l’égal de Dieu – semble se réaliser, bien qu’à l’envers :

Si quelque chose dans la conscience des hommes d’aujourd’hui a valeur d’Absolu ou d’Infini, ce n’est plus la puissance de Dieu ou la puissance de la nature, ni même les prétendues puissances de la morale ou de la culture : c’est notre propre puissance. À la création ex nihilo, qui était une manifestation d’omnipotence, s’est substituée la puissance opposée : la puissance d’anéantir, de réduire à néant – et cette puissance, elle, est entre nos mains.

L’homme de bon sens, le réaliste qui met un point d’honneur à rester lucide en toutes circonstances, sera sans doute effarouché d’une telle grandiloquence. Pensez donc ! L’Absolu, l’Infini, l’omnipotence, la puissance d’anéantir, tous ces grands mots dont se payent les philosophes, et qu’ils affublent encore de majuscules, pour les rendre plus impressionnants ! On ne me la fait pas, à moi : je dis que ces engins, comme tous ceux que nous fabriquons, nous en faisons ce que nous voulons. Et la preuve que l’apocalypse n’est qu’un mot creux, c’est que justement nous avons été jusqu’à présents bien assez sages pour ne pas appuyer sur le proverbial bouton. Si ce n’est pas une preuve que nous restons les maîtres, ça ?

L’homme de bon sens a du mal à comprendre que ce qui donne à réfléchir, ce n’est pas du tout que nous n’ayons pas voulu user du pouvoir d’anéantir l’humanité – disposition finalement assez banale, – mais c’est que nous disposions de ce pouvoir. Qu’il dépende de nous, et uniquement de nous, de faire disparaître l’humanité. Et qu’à partir de là, nous pouvons dire tout aussi bien qu’il dépend de nous, et uniquement de nous, que l’humanité continue d’exister. Elle est « entre nos mains ». Nous appartenons à l’humanité qui a acquis l’entier pouvoir sur elle-même, qui est peut-être assez raisonnable pour vouloir continuer d’exister, mais qui précisément doit désormais choisir de le faire. Nous existons parce que nous le voulons bien.

L’homme de bon sens serait probablement choqué de découvrir que Günther Anders place cette capacité inédite dans le droit fil d’un épisode précédent qui s’appelle le nazisme, et qui avait décidé que désormais, et en principe, « tous les hommes peuvent être tués » :

Quels que soient les changements survenus depuis dix ans [rappel : il écrit en 1956], la bombe sous la menace de laquelle nous vivons à conféré à cet énoncé une vérité durable. Si quelque chose a changé, c’est en pire : aujourd’hui, c’est l’humanité dans sa totalité qui peut être tuée et non plus seulement « tous les hommes ».

C’est ce changement qui a fait entrer l’histoire dans une nouvelle époque.

Il est incontestable que ces propos risquent aujourd’hui de faire encore moins d’effet qu’alors, à mesure que s’éloignent dans l’histoire et l’horreur des camps, et les tensions de la guerre froide. Cette angoisse de l’apocalypse imminente n’est pas devenue singulièrement désuète ? Ne sourions-nous pas lorsque nous lisons les romans d’anticipation qui, écrits dans les années 1950, prennent leur point de départ dans la survenue de cette apocalypse ?

Cela est vrai, en effet. Mais c’était déjà vrai en 1950 : « On ne croit pas, écrit Anders, à l’éventualité d’une fin. La notion de progrès nous a rendus aveugles à l’apocalypse ».

Par un curieux retournement, toutefois, l’annonce enthousiaste de la production imminente d’un petit Néanderthalien cloné ramène au point de départ de tout le livre d’Anders. J’ai suggéré qu’à ses yeux, avec la bombe nuclaire, l’humanité était parvenue au point de pouvoir décider de son anéantissement, et donc de décider à chaque instant de sa survie. Cette emprise de la volonté sur le destin de l’humanité – je crois que telle est l’intuition d’Anders – signifie que l’humanité s’est ramenée elle-même au rang de produit. Comme un produit, comme un objet de la technique, l’humanité peut désormais – comme le rappelait l’homme de bon sens – faire d’elle exactement ce qu’elle veut. S’en servir pour le bien ou pour le mal. Faire d’elle-même un bon ou un mauvais usage. Bon usage : décider qu’il y aura encore quelqu’un demain pour regarder le lever du soleil. Mauvais usage : décider que l’humanité a dépassé la date de péremption, et la jeter à la poubelle (avec ou sans tri sélectif).

Le clonage de Néandertal préfigure, par l’autre bout, une nouvelle étape du même rêve prométhéen : nous allons pouvoir fabriquer des hommes. D’accord : des hommes de Néandertal, des cousins, ou des aïeux. Mais qui ne sait quelle sera l’étape suivante ? Et qui pourra nous empêcher de nous hâter vers elle, avec la curiosité anodine et vraiment légitime de pouvoir répondre à quelques autres questions lancinantes ?


La honte prométhéenne

 

Anders encore, au tout début de L’Obsolescence de l’homme :

Ce matin, je crois bien avoir découvert la trace d’un nouveau « pudendum », d’un nouveau motif de honte encore inconnu dans le passé. Pour le moment, je l’appelle « la honte prométhéenne », et j’entends par là « la honte qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées. »

C’est la honte familière qui nous saisit chaque fois que nous constatons combien les machines font mieux que nous : elles calculent plus vite, et sans erreur ; elles font en un millième de seconde des opérations que nous mettrions dix minutes à poser ; elles fabriquent à grande cadence des artefacts tous identiques et sans défaut ; elles ne s’arrêtent jamais, n’ont pas besoin de RTT, elles ne font, dieux du ciel, jamais la grève ! Les sentiments ne les détournent pas de l’accomplissement du devoir, elles sont si merveilleusement, si intégralement rationnelles ! Nous leur sommes tellement inférieurs ! Ah, certes, il nous reste l’art, l’amour, ainsi que quelques déplorables faiblesses comme la religion et le terrorisme international – voilà ce qui est proprement humain. Qu’on juge un peu de l’utilité comparée de nos lubies et de « leurs » performances.

La pensée de cette « honte promothéenne » a saisi Anders en observant un certain « T. », qui le guidait dans la visite d’une exposition technique, et qui n’osait plus parler devant les complexes machines exposées, qui a baissé les yeux et « a caché les mains derrière son dos, comme s’il avait honte d’avoir introduit ses propres instruments balourds, grossiers et obsolètes dans une haute société composée d’appareils fonctionnant avec une telle efficacité et un tel raffinement. » T. cache ses mains parce qu’elles ne feront jamais aussi bien que ces machines – et ce n’est que trop vrai.

Si j’essaie d’approfondir cette « honte promothéenne », il me semble que son objet fondamental, l’« opprobre fondamental » qui donne à l’homme honte de lui-même, c’est son origine. T. a honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué. Il a honte de devoir son existence – à la différence des produits qui, eux, sont irréprochables parce qu’ils ont été calculés dans les moindres détails – au processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation et de la naissance. Son déshonneur tient donc au fait d’« être né », à sa naissance qu’il estime triviale (exactement comme le ferait le biographe du fondateur d’une religion) pour cette seule raison qu’elle est une naissance.

atlanC’est cette « honte d’être né » qui me semble ici l’idée précieuse de Günther Anders car, si l’on va au-delà de la petite fable qu’il raconte, on ne peut qu’y reconnaître un trait distinctif de notre temps. Parler de « honte », comme il le fait, risque de nous voiler le phénomène, qui se présente à nous sous des dehors parfaitement banals. Pourtant, qu’y a-t-il au fond des multiples recherches en cours sous nos yeux, qu’il s’agisse du clonage, de l’utérus artificiel, de la procréation « médicalement assistée », des avancées irrésistibles de la maîtrise totale de la fabrication d’un être humain ? N’est-il pas au fond évident qu’il s’agit toujours d’un unique phénomène, qui consiste à assurer l’emprise de la volonté humaine sur l’humanité ? N’est-il pas clair comme le jour que notre rêve secret est de parvenir à nous fabriquer nous-mêmes entièrement ? à nous réussir aussi bien que nous réussissons ces machines dont la perfection nous humilie et nous montre la voie de notre propre avenir ? Maîtriser la procréation n’est pas assez, s’il s’agit seulement de décider quand nous voulons ou ne voulons pas d’enfants : d’une façon ou d’une autre, nous l’avons toujours fait. Mais fabriquer des hommes, si possible sans mêler ce processus délicat au désordre d’une étreinte bien trop charnelle, empreinte de bien trop de passions ou de troubles divers ! Et si possible ne plus rien devoir au hasard, ni le lieu de l’apparition du produit, ni le moment, ni surtout son apparence et ses capacités ! Assembler les gènes comme on rassemble les pièces d’un ordinateur surpuissant et décider nous-même de la production en série ou de l’exemplaire unique – avec le certificat de garantie et l’indispensable SAV. Anders est évidemment de la même famille spirituelle que l’auteur du Meilleur des mondes.

S’il veut se fabriquer lui-même, ce n’est pas parce qu[e l’homme d’aujourd’hui] ne supporte plus rien qu’il n’ait fabriqué lui-même, mais parce qu’il refuse d’être quelque chose qui n’a pas été fabriqué ; ce n’est pas parce qu’il s’indigne d’avoir été fabriqué par d’autres (Dieu, des divinités, la Nature), mais parce qu’il n’est pas fabriqué du tout et que, n’ayant pas été fabriqué, il est de ce fait inférieur à ses produits.

Anders nous force à regarder nos rêves en face. La résurrection de Néandertal est imparable, parce qu’elle s’inscrit dans une logique où nous sommes tous entraînés, qu’elle répond à nos vœux les plus chers, qu’elle est – elle ou une autre semblable – la prochaine étape d’une course vers la production de nous-mêmes, engagée dans une dernière ligne droite dont le tournant précédent était l’acquisition de la capacité à décider de la survie ou de la fin de l’humanité. « Être né » est l’attache qui nous relie au monde du hasard et des sentiments. Nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, et nous portons des gènes que ni nous, ni nos parents n’ont choisi, des gènes qui portent la trace de Néandertal. Son ADN décodé nous permet de nous resaisir de nous-mêmes à la source, d’assurer l’emprise de la volonté sur le code-barre originel, de dissiper à la fois le mystère de la provenance et l’incertitude de l’avenir. Quand nous saurons fabriquer le hard-ware, on voit mal ce qui pourra nous retenir d’installer les programmes et de souscrire aux mises à jour. S’il doit y avoir dans l’évolution future de l’humanité un quelconque « dessein intelligent », au sens que cette expression revêt dans les discussions américaines sur l’Evolutionisme, il faudra qu’il soit la marque uniquement de notre intelligence à nous.

La « honte » dont parlait Anders est peut-être l’ultime sentiment humain qui nous reste vraiment. Elle parle bien plus en notre faveur que les injonctions stériles des spécialistes de l’éthique, des experts en compromis réunis dans les comités ad hoc, à seule fin, semble-t-il, d’apporter à l’inéluctable processus la caution indispensable qui nous distingue des barbares : nous le ferons seulement, bien sûr, lorsque nous le voudrons bien.

***

Je me rends bien compte que le style d’Anders déteint sur moi et qu’il me communique sa passion généralisatrice. Pourtant, je n’ai pas encore envie de me déprendre de cette effervescence. Il me semblerait dommage de ne pas aller au bout de ces idées, quitte à en apercevoir plus tard les limites. Trop de phénomènes bien notoires prennent un sens à la lumière de ses diagnostics, des lignes directrices se dessinent avec trop de netteté pour qu’on veuille trop vite réintroduire les distinguos. En songeant que son livre a été écrit il y a plus de cinquante ans, que ce qu’il a pressenti alors semble confirmé presque chaque jour, à travers des brèves qui occupent quatre lignes dans le journal, et quelques pages dans les revues scientifiques, que nous n’avons même plus la capacité de nous étonner et encore moins celle de nous inquiéter – quel sentiment moins productif que l’inquiétude ? – je trouve que nous devons bien l’effort de cette lecture aux mânes de notre piteux ancêtre, l’homme de Néandertal, à qui nous serons bientôt en mesure de demander directement quel effet ça fait de ne pas être né.