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L'affiche originale

L'affiche originale

La Régie parisienne du métro et la SNCF ont donc décidé de modifier l’affiche d’une exposition consacrée à Jacques Tati. Sur l’affiche originale, la silhouette familière de M. Hulot, juchée sur un Solex, se taille la route pipe au bec. La raideur de la silhouette, qui contraste avec la mine réjouie de l’enfant assis à l’arrière, est renforcée par la parfaite horizontalité de la bouffarde. L’effet comique est immédiat. Ne reculant devant aucun contresens, les autorités du métro et du train ont fait retoucher la photo pour les affiches destinées à leurs couloirs (dont la réputation de gaieté primesautière n’est plus à faire). Au nom de la loi anti-tabac, la pipe, à Tati, fut ôtée. On l’a dissimulée, comme un appendice obscène, sous une sorte de moulin-à-vent. Faute de goût majeure, puisque le comique de l’image originale repose précisément sur l’absence de fantaisie du personnage principal.

Les réactions commencent à fuser, selon un schéma désormais familier. On crie à la censure, on dénonce les ridicules du « politiquement correct », en invoquant les précédents déjà grotesques de la clope effacée du bec de Malraux sur un timbre-poste, et de celle qui disparut des doigts de Jean-Paul Sartre sur l’affiche d’une exposition à la BnF. Je ne peux que sympathiser avec ces protestations de bon sens, surtout lorsqu’elles sont exprimées avec la verve de Pierre Assouline, d’autant plus méritoire chez lui qu’il se déclare non-fumeur. Voilà un prestige dont je ne puis me parer.

L'image retouchée

L'image retouchée

Il y a pourtant quelque chose qui cloche dans les expressions de cet émoi légitime, c’est l’abus trop commode du terme de « censure ». Le mot revient sous toutes les plumes qui dénoncent le trafiquage absurde de la photo de Tati. Il est également omniprésent dans la présentation de l’exposition « Controverses » de la BnF, consacrée précisément à des images ayant fait l’objet de polémiques. Le choix de ce terme honni, « censure », est d’une efficacité rhétorique certaine : dans notre culture, il est acquis que la censure est du côté du conservatisme étriqué, de la frilosité bien-pensante, tandis que la transgression est du côté de la créativité, de l’art et du progrès. Celui qui dénonce une censure s’assure la sympathie des beaux esprits, sans compter l’éventuel bénéfice commercial. Je crois pourtant qu’à trop parler de censure, on finit par effacer des distinctions importantes, et risquer quelques contresens.

Le tabou et le risque

L’idée simple qui régit cette rhétorique de l’anti-censure est que les tabous n’ont fait que se déplacer. « Cachez cette sèche que je ne saurais voir », tel serait le mot d’ordre des nouveaux Tartuffe. L’usage du tabac aurait simplement remplacé l’outrage aux bonnes mœurs dans la liste des péchés capitaux. L’idée est certes séduisante. Elle vient d’ailleurs d’être développée, avec un talent certain, par Mary Eberstadt, une intellectuelle néo-conservatrice américaine, à propos d’un autre tabou contemporain, celui de la « mauvaise » nourriture. « Is Food the new Sex?», demande-t-elle, pour soutenir que le culte des brocolis a remplacé les pudeurs de nos grands-mères. Son essai fait avec brio le portrait d’une génération néo-puritaine qui s’interdit de mal penser des gays mais s’oblige à manger bio, et qui traque aussi implacablement les préjugés moralisateurs d’antan que les traces de lipides dans le jus d’orange.

Mary Douglas en Afrique

Mary Douglas en Afrique

Le parallèle est peut-être trop facile. Le tabagisme ou la malbouffe ne sont pas simplement l’équivalent contemporain du libertinage ou du blasphème de nos aïeux. Ils me semblent indiquer, en effet, une inversion de la logique traditionnelle du tabou, et cette inversion est importante pour comprendre la manière dont notre société prend position par rapport au mal. Je m’appuierai pour le suggérer sur les analyses développée par l’anthropologue anglaise Mary Douglas (1921-2007) dans son ouvrage Risk and Blame. Grande figure de l’anthropologie sociale britannique, Douglas est surtout célèbre en France pour son livre De la Souillure (Purity and Danger), admirable analyse des notions de pureté et d’impureté rituelles dans les sociétés traditionnelles. Si vous croyez savoir que l’impureté du porc, dans le judaïsme, s’explique par une sorte d’hygiène primitive, ce livre vous délivrera de cette naïveté vaguement condescendante. Peut-être en parlerons-nous un autre jour, car Mary Douglas mérite le voyage. Toujours est-il que l’anthropologue, délaissant ses premiers « terrains » en Afrique, put observer, durant un long séjour académique aux États-Unis, la naissance de la sensibilité environnementale. Nul n’était mieux outillée qu’elle pour se livrer à une fructueuse comparaison entre la notion de « risque », qui devient alors prééminente, et celles de tabou ou de péché dans les sociétés traditionnelles.

Le point commun entre ces notions est qu’elles expriment une attitude face au danger. Un malheur survient. Par exemple, une femme meurt en couches. Il faut l’expliquer, pour pouvoir le conjurer. Dans certaines sociétés, l’explication se présente sous la forme du tabou : un tabou a été enfreint, c’est pourquoi tout commence à aller mal. Par exemple, cette femme a transgressé une loi sexuelle. Chez nous, quand un malheur survient, l’explication typique est qu’un risque a été couru. Le malheur était, sinon nécessaire (modalité primitive qui est appliquée dans l’enchaînement péché-malheur), du moins probable, voire hautement probable. La probabilité, intrinsèque au concept de risque, confère évidemment à ce dernier une respectabilité scientifique dont le tabou semble bien dépourvu. Pourtant, la fonction des deux concepts, celui de tabou et celui de risque, est analogue : face au malheur, certains cherchent le pécheur qui l’a provoqué ; nous autres cherchons à savoir à qui imputer la situation de risque. D’un côté, un système moral appuyé sur une conception religieuse du monde ; de l’autre, un système juridique appuyé sur une conception scientifique. À la limite, fait remarquer Douglas, nous arrivons à un point où, comme dans les sociétés les plus primitives, il n’y a plus de place pour la mort naturelle : un décès, un accident, c’est toujours la faute de quelqu’un.

La comparaison, toutefois, ne devient vraiment éclairante que lorsqu’elle permet de dégager un contraste. Mary Douglas suggère qu’entre le tabou et le risque, un renversement s’est opéré. La direction n’est plus la même. Dans les sociétés traditionnelles, la transgression du tabou est typiquement le fait d’un individu, et elle met en danger le corps social. Le danger encouru est fonction de la gravité de la faute : certaines exposent au danger les proches, par exemple la parenté immédiate, ou les enfants. Les fautes les plus graves sont celles qui s’attaquent aux fondements mêmes de l’ordre social. C’est le cas, par exemple, du blasphème, du parjure, de la sédition, ou de l’irrespect envers les ancêtres. La faute, si elle n’est pas traquée et châtiée, met le groupe en danger. Un malheur va survenir, si l’on n’y met pas bon ordre. Le groupe doit donc se désolidariser du coupable pour échapper à la contagion du mal, et réaffirmer solennellement les lois sacrées qui ont été enfreintes. En période habituelle, le rappel des tabous sert à renforcer les liens de la communauté, à contrer la tendance centrifuge des individus. Dans les cas extrêmes, on peut recourir au bannissement, ou à une forme quelconque de mise à l’écart de l’individu (une excommunication, en somme).

Dans une société telle que la nôtre, en revanche, la source du danger n’est pas l’individu, ce sont les autres, c’est le groupe, et ce sont les individus qui sont mis en danger. La direction est inversée par rapport au tabou. Chacun, en effet, est réputé agir au mieux de son intérêt bien compris : même si l’on sait que ce n’est pas toujours le cas, cela doit néanmoins être présupposé pour faire droit aux valeurs de liberté et de responsabilité sur lesquelles repose le consensus social. Les conséquences malheureuses d’une action sont donc exceptionnelles, et ce sont elles qui requièrent une explication spécifique. La tendance est alors de considérer que l’individu, d’une façon ou d’une autre, a pris un risque. En cela, il est a priori responsable des conséquences. Mais cela suppose qu’il ait eu auparavant une connaissance adéquate des risques encourus. Or celle-ci ne peut lui être communiquée que par le groupe. L’individu devait être correctement informé. Il devait être à même de calculer ses propres chances de succès. S’il a été privé des moyens de le faire, il peut se retourner contre le groupe qui a failli à ses obligations. La vie sociale tend alors à être divisée en secteurs clairement délimités, qui sont chacun sous la responsabilité particulière d’une entité collective: une entreprise, une institution, une bureaucratie. À elles incombe le devoir de faire connaître les risques auxquels sont exposés les individus qui traversent le secteur. On l’observe clairement dès que l’on franchit la porte d’un hôpital, pour subir une opération bénigne : la première formalité est de signer une décharge, où l’on a pris connaissance de tous les malheurs qui pouvaient désormais survenir.

Dans cette conception de la vie sociale, les risques sont le fait des groupes. Ce sont eux qui mettent en place les systèmes de transport, qui fabriquent les produits que l’on consomme, qui créent les conditions de la vie commune. Les bénéficiaires, les usagers sont donc autant de victimes potentielles. L’environnement vital n’est pas seulement un milieu nourricier, il est aussi une source permanente de danger. Nous avons découvert qu’un simple téléphone portable pouvait créer un risque. Que dire alors de la nourriture, du métro, ou d’un bon vieux carrefour ? Plus le besoin à satisfaire est vital, plus la responsabilité du groupe est engagée, et plus il s’expose à des poursuites en cas de malheur. L’individu n’est pas le coupable, mais la victime, il n’est pas le pécheur, mais l’offensé. Encore ce vocabulaire moral est-il devenu obsolète. Au système informel du blâme et des remontrances qui visent les écarts de conduite, caractéristique d’une communauté traditionnelle, nous avons substitué le système formel d’un droit impersonnel, garantie d’équité, conforme à l’égalité reconnue à tous les membres de la société.

 

Du bon usage de la « censure »

Ce qu’on appelle aujourd’hui trop facilement la censure n’a peut-être plus rien à voir avec le sens utile de ce terme. Ce dernier est celui qui désigne le moyen par lequel un groupe se prémunit contre le danger que lui fait courir l’hérétique, le rebelle, le libertin. La censure fonctionne lorsqu’il existe un vaste consensus social qui permet de désigner sans équivoque la source du danger : on parle de péché, ou de tabou, et tout le monde comprend de quoi il s’agit. Un mouvement de recul vous saisit à l’idée que vous pourriez côtoyer l’excentrique. La censure devient risible et, partant, inefficace, dès lors que les incartades font sourire, que les hérésies deviennent intéressantes, que la rébellion est une preuve d’indépendance d’esprit.

malraux-portraitmalraux-timbreLe phénomène contemporain attesté par l’éradication des clopes au bec des grands hommes est aux antipodes de la censure. Il n’est pas une mesure destinée à protéger le groupe contre les aberrations individuelles mais, tout au contraire, une mesure destinée à protéger les individus des dangers qui lui font courir le groupe. Celui qui fabrique les bastos diaboliques est un assassin en puissance. Celui qui donne du tabagisme une image sympathique (Hulot), romantique (Malraux) ou même intellectuelle (Sartre) fait courir un risque au citoyen innocent. Le fumeur est la victime. Il est le pollué. C’est au groupe qu’il revient au premier chef de limiter les risques qu’il fait courir aux simples citoyens et, par voie de conséquence, de se prémunir contre d’éventuelles poursuites en cas de malheur. Gommer pipe et cigarette est une mesure préventive. Elle est la réaction du groupe qui ne souhaite pas exposer l’usager au moindre danger. Nul humanisme n’est a priori à l’œuvre dans ces mesures. Il s’agit surtout de se mettre à l’abri de protestations, voire de poursuites.

La rhétorique de l’anti-censure est une survivance d’un autre âge. Elle témoigne sans doute du prestige durable de l’époque où certains individus exceptionnels pouvaient passer pour menaçant l’ordre social. On ressortira toujours le procès des Fleurs du Mal ou celui de Madame Bovary, sans s’aviser d’ailleurs du caractère déjà totalement incongru et rarissime de ces procès à l’époque où ils furent tenus. La partie, pourrait-on dire, était déjà perdue : la classe des « gens de lettres », héritière des Lumières, l’avait emporté sur la bourgeoisie et les notables, et les atteintes aux bonnes mœurs, pas plus que l’hérésie, ne pouvaient être condamnées sans ridicule. Aujourd’hui, ce sont les lettrés qui font perdurer le mythe lorsqu’ils crient à la censure. On ne peut se défendre d’y voir une bonne dose d’illusion. Les lettrés ne donnent plus le ton. Ils sont des ornements dont nous ne voulons pas nous passer, peut-être par nostalgie, peut-être par honte vis-à-vis de ce que nous sommes devenus. Mais, à nous satisfaire trop facilement de ce réconfort factice, nous nous privons peut-être d’une occasion de mieux comprendre le monde étrange dans lequel nous vivons.