Les trois articles sélectionnés se placent sous le signe des causes à défendre. Au nom de la défense de la terre, le député vert Yves Cochet part en guerre contre le troisième enfant, un sale pollueur qui compromet gravement l’équilibre écologique. En tant que ministre des cultes, Michèle Alliot-Marie, elle, monte à la défense du pape. Quant à saint Augustin, d’après un livre récent, il a élaboré une conception du rôle des Juifs à l’époque chrétienne qui montre pourquoi il est interdit de porter la main sur eux.

Cochet et le péril vert

La terre irait beaucoup mieux si les hommes n’étaient pas là. On savait que c’était l’idée de fond d’un certain nombre d’écologistes. Le député vert Yves Cochet vient d’en donner une nouvelle application en proposant de limiter les allocations familiales à partir du troisième enfant. Je cite Libération :

Selon lui, un enfant européen ayant «un coût écologique comparable à 620 trajets Paris-New York», il faudrait faire voter une directive baptisée «grève du troisième ventre» qui inverserait l’échelle des prestations familiales.

La suggestion est commentée avec esprit dans Marianne 2, qui oppose à cette suggestion quelques arguments de bon sens. Je ne suis pas certain, pourtant, que celui qui invoque la nécessité de dépasser les deux enfants par femme pour assurer le renouvellement des générations puisse apparaître comme décisif aux écologistes radicaux. L’extinction de la race humaine serait probablement à leurs yeux le meilleur service à rendre à l’environnement (qui pourrait d’ailleurs disparaître à son tour, n’ayant plus personne à environner).

L’histoire ne dit pas si Yves Cochet a ses traits de génie tout seul, ou s’il les pompe allègrement à son collègue britannique Jonathon Porritt, qui dirige la commission pour le développement durable du gouvernement Brown. Mr Porritt avant lancé la même idée dès février. L’unité de mesure était un peu différente : la consommation de carbone d’un sujet britannique au long de sa vie est évaluée à un bon hectare de forêt de vieux chênes. C’est curieux comme l’image de la forêt de chênes fait plus écolo que les trajets Paris-New York d’Yves Cochet. Pour le reste, Mr Porrit est plutôt plus radical que son compère vert de Paname. Il faut dire qu’il est le patron de l’Optimum Population Trust, qui est l’origine de la campagne « stick at two » – pas plus de deux.

On a toujours envie de répondre à ces apôtres qui font profession, comme Mr Porrit, de s’en tenir courageusement à une imparable logique, ce qu’écrivait Chesterton en pensant aux malthusiens de son temps :

La réponse à quiconque parle de surplus de population est de lui demander s’il fait partie lui-même du surplus et, dans le cas contraire, comment il le sait.

Mais, tant qu’à rester dans les calculs idiots de production de gaz carbonique, on pourrait aussi demander si, par hasard, les familles nombreuses ne tendent pas à laisser une « empreinte écologique » plus discrète que les foyers plus petits. À moyens égaux, il serait assez logique qu’un foyer de six ou sept personnes gaspille nettement moins qu’un foyer de trois ou quatre. Pour ne rien dire d’un couple divorcé élevant deux gosses en garde alternée – surtout si l’un des parents habite Paris et l’autre New York.

MAM et le pape

Après les déclarations plutôt aventureuses de certaines figures politiques de premier plan (ou qui aimeraient bien le re-devenir), la lettre adressée par Michèle Alliot-Marie, ministre des cultes, à Mgr Vingt-Trois met du baume au cœur. Je cite un résumé fournit par La Croix (édition du 17/04/2009) :

Alors que, en France comme à l’étranger, de nombreux hommes politiques ont durement commenté les propos du pape, la ministre de l’intérieur prend sa défense : « La parole de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI mérite d’être restituée dans sa complexité, face aux présentations parfois hâtives et abusivement simplificatrices qui l’entourent », souligne Michèle Alliot-Marie. 
Elle « ne doute pas que les débats et controverses récents traduisent moins une crise que le témoignage contemporain du caractère universel de la place de l’Église dans un monde traversé par le doute, et plus que jamais à la recherche de repères ».

Madame le Ministre conclut en saluant également le travail de l’Église de France sur la bioéthique, où elle reconnaît « les valeurs de primauté et de dignité de la personne humaine qui sont au cœur de notre patrimoine et que nous devons préserver. »

Augustin et les Juifs

Dans le numéro de mars de la revue First Things (désormais accessible en ligne, comme tous les numéros de plus deux mois), on peut lire l’intéressant compte-rendu d’un livre sur saint Augustin et les Juifs. L’ouvrage est à verser au complexe dossier de la relation des Pères de l’Église à l’égard du judaïsme. Augustin n’échappe certes pas à la rhétorique anti-judaïque qu’on trouve chez certains Pères, mais on lui doit aussi une réflexion que l’auteur du livre, Paula Fredriksen, qualifie de « révolutionnaire ». Le combat d’Augustin contre les Manichéens, qui critiquaient brutalement l’Ancien Testament, dans la lignée de Marcion, l’aurait amené à renouveler en profondeur sa compréhension de la relation entre l’Église et le peuple juif. Ce faisant, il s’inscrit d’ailleurs, probablement sans le savoir, dans la continuité d’Origène, l’immense génie du IIIe siècle, qui avait déjà défendu les Juifs contre le mépris du païen Celse, pour qui les Juifs n’étaient que des esclaves enfuis d’Égypte, ignorants et barbares.

Si l’on étudie l’histoire juive, écrit [Origène dans son Contre Celse], on apprend que, parce qu’ils avaient « reçu la Loi », leur société était une ombre de la vie céleste sur la terre. Les Juifs étaient une « race choisie et un sacerdoce royal », « une portion élue » et un « peuple saint » mis à part des autres nations par Dieu. Ils possèdent une « sagesse plus profonde » et apprennent dès l’enfance à vivre une vie vertueuse…

À cette défense de la sagesse et de la pureté morale des Juifs, qu’Origène opposait à l’élitisme intellectuel d’un Celse pétri de culture hellénique, Augustin ajoute un motif proprement théologique. La thèse du livre Augustine and the Jews est que les Juifs sont, aux yeux d’Augustin, les gardiens providentiels des Écritures. Ils les conservent dans leur langue originale (les chrétiens n’avaient que la version grecque des Septante, ou des traductions latines faites à partir du grec), de sorte qu’on peut prouver aux païens que les prophéties concernant le Christ ne sont pas des inventions a posteriori des chrétiens. En outre, et surtout, l’observance de la Loi par les Juifs permet aux chrétiens qui les côtoient d’accéder au sens littéral de l’Ancien Testament :

En choisissant de rester sous la Loi, les Juifs portent témoignage à la nouvelle réalité qui apparaît avec la venue du Christ. Et c’est à ce point que le Psaume 59 entre en jeu. Car le psaume dit explicitement que les Juifs ne doivent pas « oublier la Loi ». La Loi est la sauvegarde divine, la marque de Caïn, un signe pour le reste du monde de la continuelle relation de Dieu avec le peuple juif. Les Juifs ne doivent pas être traités comme les autres dans la société : Augustin était prêt à demander au pouvoir de l’État de supprimer les Donatistes, mais il n’esquissa jamais un pas dans cette direction à propos des Juifs.

Augustin ne se prive certes pas de reprocher aux Juifs leur « aveuglement ». Ils n’ont pas tous su reconnaître le Messie dans le Christ, et sont donc réprouvés. Mais le travail de Paula Fredriksen permet aussi de mettre en lumière une autre facette de l’attitude d’Augustin, plus positive, qui a pour effet de les mettre à l’abri de toute velléité d’élimination : comme « témoins » de l’ancienne Alliance, ils sont protégés et il est interdit de porter la main sur eux.