Dans L’Obsolescence de l’homme, qui décidément me passionne, Günther Anders a cette réflexion fort suggestive :

« Quelles qu’aient pu être les phases de ce processus, moyen et fin sont aujourd’hui intervertis : la production de moyens est devenue la fin de notre existence. Il arrive souvent (et dans tous les pays, car cette évolution est générale) qu’on essaie de justifier l’existence de choses qui étaient autrefois considérées comme des fins en montrant qu’elles peuvent également être considérées comme des moyens et faire leurs preuves en tant que tels : comme des moyens assurant une fonction simplement hygiénique, par exemple, ou encore des moyens qui entraînent ou facilitent l’acquisition ou la production d’autres moyens. (Il en va ainsi des loisirs et de l’amour ; et même de la religion.) Bien qu’évidemment ironique, le titre du petit livre américain Is sex necessary ? est à cet égard symptomatique.

« Ce qui ne se laisse pas identifier comme moyen se voit interdire l’accès à l’univers actuel des choses. » (Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, p. 279-280)

L’observation me semble revêtir une portée sociologique énorme. Il est frappant de constater à quel point le discours dominant sur le sexe et la religion, notamment, consiste à montrer que ce sont-là des choses qui sont utiles, et utiles dans un sens très restreint. Pour le sexe, c’est flagrant au point que l’on n’arrive même plus à être consterné. Ses bienfaits hygiéniques et psychiques sont vantés à longueur de magazines et font partie des évidences contemporaines les plus irréfutables. Quant à la religion, elle est devenue elle aussi un auxiliaire du bien-être sous le nom inoffensif de « spiritualité ». Mais de bons chrétiens dépensent aussi pas mal d’énergie, du moins outre Atlantique, à vanter son rôle, paraît-il décisif, dans la naissance du capitalisme (et donc dans l’apparition de tous les bienfaits possibles).