Christian Vanneste, député

Christian Vanneste, député

Christian Vanneste, député UMP du Nord, s’est fait remarquer récemment par son hostilité à la loi dite « création et liberté », plus connue sous le nom guilleret de « loi HADOPI ». C’est à ce titre qu’il était l’invité de l’émission « Parlons Net » de France Info. Comme on pouvait s’y attendre, cependant, les journalistes ont saisi l’occasion pour revenir avec le député sur certaines de ces déclarations qui avaient naguère défrayé la chronique, à propos des mérites comparés de l’homosexualité et de l’hétérosexualité.

L’ami Polydamas, qui tient le blog Ab Imo Pectore, a été enthousiasmé par la prestation de Vanneste. Étant influençable, j’ai donc décidé de visionner l’intégralité de l’émission. Polydamas résume fort bien les motifs de la perplexité manifeste des journalistes qui interrogent le député : ils « ne comprennent absolument pas qu’on puisse être à la fois libéral sur le plan économique ou technique, d’une part, et conservateur sur le plan moral, d’autre part. » C’est vrai, ils semblent bien ne pas le comprendre. Mais il faut reconnaître que les propos de Christian Vanneste ne leur facilitaient pas la tâche, et je me demande si l’alliance du libéralisme et du conservatisme ne prend pas chez lui des airs de quadrature du cercle.

Il y a sûrement plusieurs manières d’être libéral. Certaines sont compatibles avec un tempérament conservateur, voire avec une doctrine conservatrice. On peut imaginer, comme le faisaient certains fondateurs de la théorie économique, que le marché constitue une sphère indépendante au sein de l’ensemble de la vie sociale, sans pour autant que la moralité traditionnelle doive s’en trouver altérée. Le marché est justifié par le fait qu’il contribue au bien public, et cela autorise à ne pas s’inquiéter qu’il semble reposer sur des motivations qui seraient, dans un autre contexte, moralement douteuses – l’égoïsme, le goût du confort, voire l’envie ou l’appât du gain. Dans la mesure où l’économie n’est pas tout, la morale au sens habituel peut continuer à régir la vie familiale et sociale, et il est peut-être même souhaitable qu’elle le fasse, précisément pour cantonner la logique marchande à sa sphère propre.

Voilà une position a priori tenable, bien qu’elle puisse également sembler fragile. Christian Vanneste, toutefois, semble professer une conception autrement radicale du libéralisme, dont on voit plus difficilement comment elle peut laisser subsister à côté d’elle, sans créer d’insoutenables tensions, un authentique conservatisme moral.

La critique qui suit, je le précise, porte uniquement sur les arguments développés par le député autour de la loi HADOPI. Non seulement je ne nourris aucune hostilité envers sa personne, mais je respecte son courage (qu’il paye assez cher), autant que j’apprécie sa visible bonhomie. Je n’ai donc aucunement l’intention de me démarquer par principe d’un coreligionnaire moins timoré que les autres. Il me semble simplement qu’il devrait peut-être en rabattre un peu de son libéralisme, s’il veut rendre intelligible son conservatisme. Car s’il apparaissait que l’un dût être sacrifié à l’autre, sans préjuger du choix que ferait Christian Vanneste, je crois deviner celui qui s’imposerait à la plus grande partie de la société.

Les noces de l’Internet et du libéralisme

Dans l’argumentaire développé contre la loi HADOPI par le député dans le studio de « Parlons Net », comme dans son article publié sur son propre blog, je distingue trois ingrédients typiques d’un libéralisme décomplexé.

Joël de Rosnay, prophète

Joël de Rosnay, prophète

Jacques Attali, penseur

Jacques Attali, penseur

Le premier est celui de l’imaginaire technologique. Vanneste se place sans sourciller dans le sillage des prophètes de la nouvelle société qui serait en train d’émerger grâce aux nouvelles technologies. À l’entendre, c’est Joël de Rosnay, l’auteur de La Révolte du pronétariat (et de La Malbouffe), qui l’aurait en quelque sorte tiré de son sommeil dogmatique. Il invoque aussi l’autorité de Jacques Attali (qu’on hésite d’ailleurs à qualifier de prophète, tant il semble préférer la posture finalement plus franche de Dieu le Père, capable de produire un monde nouveau par la seule force de son verbe). Ces auteurs ont en commun, outre le fait d’appartenir à une génération qui doit fournir un gros effort pour garder une ou deux longueurs d’avance sur l’époque, de croire que le réseau est l’avenir de l’homme. À les entendre, nous allons bientôt vivre branchés les uns sur les autres, échangeant les biens, les idées et les sentiments par paquets de mégabits, choisissant d’habiter la réalité virtuelle la plus conforme à nos désirs, et circulant à travers les câbles et les ondes aussi facilement que les dollars sur les écrans de l’économie globale, ou les rafales de mitrailleuse dans une salle de jeu en réseau. Et Christian Vanneste d’entonner avec conviction l’air du « chaos créatif » et de la collaboration collective des pronétaires de tous les pays. Tout cela le « fascine », il l’avoue avec gourmandise, tout comme il concède, amusé et flatté, qu’il doit mieux maîtriser Open Office que Christine Albanel.

Le second ingrédient est la croyance au marché auto-régulateur. Ce libéral « libéré » ne peut qu’être à l’aise face à un phénomène qui, nous fait-il comprendre, condamne à l’inanité tous les efforts de régulation ou d’encadrement. D’abord, ça ne serait pas raisonnable sur le plan économique : il est stupide de prétendre « brider l’industrie qui est actuellement la plus créatrice d’innovation et de richesse ». Et puis, de toutes façons, c’est peine perdue : la loi ne peut « rattraper un progrès qui ira toujours plus vite qu’elle, quand la solution se situe avant tout dans le marché et le contrat ». Comme souvent avec les libéraux, les promesses de l’avenir autorisent à renoncer à régler les problèmes du présent. Le marché est bien assez sage pour s’occuper de lui-même. S’il faut des arbitrages, laissons faire les gens concernés, qu’ils s’arrangent entre eux puisqu’ils sont les mieux placés pour savoir ce qui est bon pour eux. La « communauté » de l’Internet serait ainsi l’exemple parfait, et la confirmation éclatante, du bien fondé de la conception libérale de la société : l’instance politique ne devrait pas se mêler de ce qui peut se régler entre particuliers.

Au discours de la technologie bienfaisante et du marché auto-régulé, Christian Vanneste ajoute la touche finale qui concilie l’évolution technologique et la diffusion des Lumières. Visant la disposition de la loi qui prévoyait la coupure de l’accès Internet en cas de récidive, l’ancien professeur de philosophie proteste vertueusement : « refuser l’accès à l’Internet, c’est refuser l’accès à l’éducation ! » Et d’invoquer l’exemple édifiant du grand frère qui consulte la notice de Wikipédia consacrée à Emmanuel Kant, tandis que son cadet télécharge le dernier clip à la mode. On ne va tout de même pas priver le lycéen studieux de l’accès au savoir, sous prétexte que son petit frère a commis une espièglerie.

Bref, le monde change, et vite. La technologie est en train de produire une nouvelle société, à la fois plus riche, plus libre, et mieux éduquée.

Quand il parle de l’Internet, Christian Vanneste est un libéral-libertaire. Il chante le marché réconcilié avec l’utopie. J’allais dire qu’il est l’enfant de Friedrich Hayek et d’Ivan Illich – mais la métaphore pourrait prêter à confusion. Je parle de filiation intellectuelle : le discours de Vanneste tient à la fois de La route de la servitude, pour l’exaltation de la liberté de créer et d’entreprendre, et de Une Société sans école, pour l’auto-éducation assistée par ordinateur.

À chacun son Meilleur des Mondes

J’aimerais bien pouvoir le suivre. C’est gratifiant d’envoyer paître ses collègues de la majorité qui ne comprennent rien à la jeunesse, qui ne connaissent pas Linux et qui, si ça trouve, n’ont jamais fichu les pieds à Berkeley. Ils n’ont pas fait trempette dans le « fouillis créatif », eux, et c’est bien vrai : les séances à l’Assemblée donnent plus souvent l’idée du fouillis stérile à l’état pur. Je suis même prêt à oublier mon scepticisme sur les bienfaits éducatifs de l’Internet, qui se réduisent le plus souvent à la prolifération des copier-coller de notices de Wikipedia dans les devoirs de philosophie.

Quelque chose me retient pourtant, qui apparaît vers la vingtième minute de l’émission. Les journalistes, perplexes comme on l’a dit, font habilement semblant de ne pas comprendre. On vous croyait réac, vous n’êtes pas très gentil avec les gays, vous êtes du côté du pape contre la capote, disent-ils, et voilà que vous tenez un discours franchement progressiste sur les nouvelles technologies. Expliquez-nous ça (pendant ce temps, nous relisons nos fiches sur « l’affaire Vanneste »).

Christian Vanneste n’est pas destabilisé par la question, il semble même qu’il l’attendait. Je suis, répond-il en substance, à la fois pour « le progrès technique, in-dis-pen-sable », et pour « la conservation des valeurs sociétales, tout aussi in-dis-pen-sable pour que notre société n’explose pas ». Et de citer, non plus Jacques Attali ou Joël de Rosnay, mais Aldous Huxley et son « merveilleux bouquin », Le Meilleur des Mondes, dont il se met à détailler les aperçus géniaux sur une société « où la technique et la science imposent leur comportement moral et social aux hommes et aux femmes ». On arrivait là au cœur du problème.

Las ! Christian Vanneste embraye sur la bioéthique, et bientôt ce sera le tour de l’homosexualité et du préservatif. Les journalistes ne parviendront pas (y tenaient-ils tant que cela ?) à le ramener sur le terrain où il fallait se tenir et creuser : comment se réclamer à la fois d’Attali et d’Huxley, de La Révolte des pronétaires et du Meilleur des mondes ? Comment vanter la société en réseau où tout se règle par « le marché et le contrat », et dénoncer l’instant d’après l’emprise des technosciences sur les mœurs ? Christian Vanneste, qui a lu tous ces livres et fait le voyage de Californie, ne peut tout de même pas ignorer que la frontière entre la technologie et la vie sociale n’est pas étanche : que c’est bien une conception de la vie sociale qui s’élabore dans le bouillonnement du « chaos créatif » ; que le contexte « particulièrement libéral » de l’Internet n’est pas seulement une affaire de 0 et de 1 qui transitent par des fils ou des ondes, mais aussi une dynamique qui prétend remodeler les rapports humains et se joue des pesanteurs traditionnelles.

Au cœur des discussions sur la loi HADOPI, il y avait un exemple frappant de la reconfiguration des mœurs : l’Internet rend possible, facile et indolore la transgression de la législation sur les droits d’auteur. Une culture de la gratuité et du droit au divertissement se développe si vite qu’il est devenu pratiquement incompréhensible de devoir payer pour visionner un film ou écouter une chanson. Le désir est trop fort, et les barrières morales semblent soudain aussi désuètes qu’un guichet d’octroi à l’entrée d’une grande ville (ou un DVD sans antivol électronique).

Le phénomène est intéressant, et loin de moi la prétention de trancher sur le fond de la question. Mais le téléchargement illégal offre une prise sur un univers mouvant qui, par d’autres extrémités, touche également à la biologie, à la génétique et aux sciences de la cognition. Il semble donc difficile de faire comme si la « technologie » était moralement neutre lorsqu’elle concerne la reproduction d’œuvres protégées, pour devenir soudain diabolique en s’intéressant au génome : où doit passer la frontière entre le libéralisme et le conservatisme ? Quel est le critère qui permet de déclarer que l’on est d’un côté dans le domaine du pur « progrès technique » (in-dis-pen-sable) et de l’autre sur celui des « valeurs sociétales » ?

1968, année informatique

La faiblesse de la position de Christian Vanneste ne tient pas à la force de ses convictions morales. Elle tient plutôt à sa conception enchantée de la technologie, dont il ne semble pas apercevoir qu’elle est aussi un phénomène humain. Elle place à chaque instant ses acteurs face à des choix. Lorsqu’elle ouvre de nouvelles possibilités, la question se pose toujours de savoir comment réagir : faut-il aller de l’avant ? faut-il faire marche arrière ? faut-il explorer la nouvelle possibilité, sans se préoccuper des conséquences, au nom, peut-être, de la liberté de la recherche et de la croyance dans un bienfait toujours assuré ? Le risque est alors de laisser croire que les limites ne pourront jamais être imposées que du dehors, par exemple au nom de convictions morales fortes qui déclarent intangible tel ou tel secteur de la vie humaine. Mais ces rappels à l’ordre ont-ils une chance d’être plus efficace que « l’incantation », à laquelle se rallie le député lorsqu’il s’agit d’inciter le législateur à « ne rien faire » dans le domaine du téléchargement illégal ?

Il y a bel et bien un ethos de l’exploration technologique. Il faut toujours aller de l’avant ; je veux savoir où cela mène ; et de toutes façons, si je ne le fais pas moi-même, d’autres le feront, d’autres le font peut-être déjà en cet instant ; la liberté exige de moi le sacrifice des résistances intérieures que je peux éprouver face au vertige des possibles, c’est là ma grandeur, et ma chance de participer à la naissance d’un monde nouveau. À sa manière, c’est un ethos héroïque. Sans lui, l’essor des nouvelles technologies est difficilement concevable. On ne peut dissocier le phénomène purement matériel de la production de nouveaux artefacts, de l’imaginaire social qui l’inspire et le soutient. Ce qui nous ramène sans doute aux campus californiens, et aux années 1970, lorsque utopie, liberté et technologie donnaient un nouveau souffle au rêve américain.

Les Français conservateurs, au même moment, tâchaient de se remettre de Mai 68. Ils se demandaient comment contrer la révolution sexuelle et calmer les maoïstes. La technologie était alors assez loin de leurs horizons, comme elle l’était de ceux des jeunes en révolte contre la société de consommation. C’est peut-être de cette scène primitive que reste prisonnier Christian Vanneste. En exaltant « le marché et le contrat », il croit participer à la victoire du libéralisme sur la conspiration collectiviste. En vantant les bienfaits du « chaos créatif », il croit se démarquer des Cassandres qui prédisent que le totalitarisme de demain prendra le visage du contrôle étatique des réseaux d’information. Mais ce sont là des pathologies françaises.

Steve Jobs et Steve Wozniak, fondateurs d'Apple, dans leur garage (1975)

Steve Jobs et Steve Wozniak, fondateurs d'Apple, dans leur garage (1975)

Il serait plus opportun, je crois, de revisiter en esprit les garages de Berkeley et de Stanford à l’époque des chemises à fleurs et des cheveux longs, et de se rendre compte que 1968, du côté de Palo Alto, conjuguait déjà joyeusement la révolution sociale, la technologie et la logique du marché. Il était déjà question de la transformation des modes de vie par la magie de l’informatique balbutiante. L’effacement des frontières était programmé dans le réseau planétaire, le court-circuitage des autorités traditionnelles dans l’émergence d’un contre-pouvoir à visage numérique, et la fraternité universelle devait naître de l’interconnection des disques durs. Peut-être que les « étudiants inventifs » bricolant dans leur garage, dont parle avec enthousiasme Christian Vanneste, fumaient de la marijuana et s’initiaient à la spiritualité hindoue. Mais ils croyaient aussi que le nouveau monde chanté par Lennon dans « Imagine » pourrait naître pour de bon s’ils arrivaient à faire le world wide web.

La technologie est, avec la croyance à la bonté intrinsèque du marché, l’allié le plus solide de la révolution des mœurs. Sans eux, elle pourrait apparaître comme une forme de « décadence ». Avec eux, au contraire, elle peut se présenter sous les dehors irrésistibles du progrès et de la liberté.

Revenir à la politique

Ce qui a manqué, au fond, dans l’émission de « Parlons Net », c’est la politique. Elle s’est réduite à quelques piques lancées par un député très en verve contre ses collègues ringards de la majorité déconfite. Il y eut un peu de prospective techno-libérale et ensuite beaucoup de moralisme. Les convictions de Vanneste d’un côté, et de l’autre les remontrances patelines de ses interlocuteurs qui, soudain, jouaient les directeurs de conscience effarouchés : ça causait respect, amour, amour, psychanalyse de comptoir et anecdotes édifiantes. Entre la logique libérale du marché auto-régulé et la proclamation des principes intangibles de la morale (catholique d’un côté, progressiste de l’autre), c’était le grand vide. Or ce vide aurait dû être occupé par la politique au sens sérieux du terme, celle qui est le troisième terme indispensable entre les deux caricatures opposées par Vanneste, la démagogie d’une part, la force des convictions de l’autre, entre le clientélisme et le communautarisme.

Le téléchargement illégal pose un problème politique : faut-il revoir le dispositif législatif concernant les droits d’auteur ? Faut-il plutôt réprimer sans mollir les atteintes qu’il subit de la part des internautes avides de divertissement gratuit ? Comment arbitrer le conflit qui oppose d’un côté des artistes et des sociétés de production, de l’autre des jeunes consommateurs ?

Face à ce problème, on peut argumenter sur le terrain propre de la politique – là où les citoyens d’un pays comme la France peuvent entendre et tenir un langage commun. On peut expliquer, par exemple, qu’une loi est inutile parce que d’autres lois existent déjà qui, pour peu qu’on se décide à les appliquer, permettent de trancher les questions litigieuses. On peut concéder aussi qu’une nouvelle loi est nécessaire, mais que celle qui est proposée est mauvaise, parce qu’elle est injuste, ou inefficace, ou impossible à appliquer. Un député est dans son rôle lorsqu’il argumente sur ce terrain-là. Il obscurcit au contraire le débat lorsqu’il oppose aux velléités législatives la rhétorique du marché et des contrats – comme si ceux-ci n’étaient pas déjà rendus possibles par les lois existantes, et qu’ils ne réclamaient pas régulièrement, aussi bien en France qu’aux États-Unis, l’intervention du législateur. La démagogie n’est pas loin, enfin, lorsqu’on laisse entendre que le gouvernement prête une oreille trop complaisante au lobby des producteurs. On risque de donner l’impression que l’intérêt bien compris du député est de se rallier les suffrages de la jeunesse plutôt que ceux des chanteurs de variété : numériquement parlant, le calcul se tient.

Tout n’est certes pas politique. Il existe une consistance propre du marché, comme de la recherche et de l’innovation technologiques. Pourtant, ces sphères de l’activité humaine présentent toutes, en certaines circonstances, un aspect politique. C’est le cas notamment lorsqu’elles font naître une question de justice. Il revient alors au politique d’arbitrer, de poser des limites, de définir des priorités. On peut décider que les droits des consommateurs méritent plus d’égards, dans telle circonstance, que ceux des producteurs de « biens culturels », et qu’il convient par conséquent de réaménager une portion du droit devenue obsolète. On peut également expliquer aux citoyens que, contrairement à ce que prétendent certaines vedettes, la justice n’est aucunement bafouée, puisque les pratiques actuelles restent dans les limites du droit. Ce qui paraît difficile, c’est de faire comme s’il était indifférent que subsiste un code de la propriété intellectuelle que plus personne n’est en mesure de faire respecter, et que la logique du contrat puisse en réparer les accrocs.

Les mœurs, elles aussi, ont leur consistance propre. Elles évoluent, comme on a pris l’habitude de le dire, bien qu’à vitesse lente, et à des rythmes différents selon les secteurs de la société. Certains problèmes de justice peuvent naître d’un nouvel état des mœurs. Il faut alors parvenir à formuler le problème en termes politiques. C’est le seul moyen d’éviter la confrontation stérile des convictions morales antagonistes. Trouver, ou plutôt rendre de nouveau apparentes, les valeurs civiques partagées qui permettront de rendre les solutions proposées acceptables pour le plus grand nombre. On peut, au nom de la justice, décider d’accorder à certains citoyens des droits spéciaux, et créer de nouveaux statuts qui satisferaient à telle ou telle revendication. On peut aussi expliquer que, contrairement à ce que prétendent certains militants, le droit existant ne crée pas d’injustice, et qu’il n’est pas du tout urgent de légiférer. Ce qui paraît à la fois plus risqué et plus douteux, c’est de s’élever contre la logique du contrat et du marché, lorsqu’on vient d’en faire la réponse ultime au problème de justice créé par les nouvelles mœurs d’une société « décadente ».