Ce blog n’a que trois mois, à peine, mais si je dois faire un petit bilan de l’expérience à ce jour, ce sera pour dire que je suis très honoré et admiratif de la qualité des commentaires que suscitent mes pauvres billets. Je n’ai jamais eu, pour l’instant, à user de mon pouvoir de modérateur : tous les commentaires proposés ont pu être publiés, sans qu’aucune censure ait été nécessaire. Je me suis contenté parfois d’une modeste intervention pour corriger une faute de frappe (hélas, il n’existe pas pour l’instant de moyen simple, sur la plateforme que j’utilise, pour donner aux visiteurs la faculté d’éditer leurs propres commentaires – mais il est toujours possible de m’écrire pour suggérer une modification, y compris en envoyant un mail à philarete36 [chez] yahoo.fr).

Ce qui m’attriste parfois est de songer que tel ou tel commentaire de grande qualité risque de passer inaperçu de ceux qui ne sont pas déjà impliqués dans la discussion et suivent par conséquent le « fil ». En espérant de froisser personne, ni dans son amour-propre ni dans sa modestie, je me permets d’attirer ici l’attention sur certains des enrichissements substantiels apportés par divers commentateurs aux discussions en cours, sur la torture d’une part, le libéralisme d’autre part.. C’est pour moi un grand plaisir de faire ainsi remonter à la surface quelques pépites que leur densité même dirige trop souvent tout en bas des pages de discussion…

Torture et guerres insurrectionnelles

La discussion va bon train, animée notamment par Polydamas, très à l’aise comme souvent dans son rôle de contestataire des évidences confortables de la bonne conscience, par Physdémon et Tschok qui lui tiennent la dragée haute.

« À tout seigneur… », cependant, je commence en saluant la récente visite de François Duran, qui tient le blog Théâtre des Opérations, et qui n’est pas venu les mains vides. Il nous signale deux articles, ou série d’articles, qu’il a lui-même publiés sur son blog, à propos de deux auteurs importants dans le domaine de la réflexion sur la guerre insurrectionnelle :

Roger Trinquier, auteur de La Guerre moderne, écrit dans le contexte des guerres coloniales (Indochine et Algérie). L’ouvrage est analysé et commenté avec profondeur. Je cite un passage fort éclairant, à mes yeux, d’un des articles de Duran :

Car la guerre moderne, c’est la guerre pour la conscience, pour l’esprit de l’homme, non plus collectivement parlant, comme population, mais individuellement, personnellement sommé de prendre parti en tant qu’être humain, combattant ou non, volontaire ou pas. La guerre moderne oblige chacun et chacune à s’impliquer dans la guerre comme un acteur et plus comme un simple spectateur. C’est sans doute en ce sens que le concept a repoussé encore un peu plus les limites de la guerre dans l’activité, dans la pensée de l’homme.

L’autre auteur capital étudié est David Galula, auteur de Contre-Insurrection, Théorie et pratique. Galula, lieutenant-colonel en Algérie, tardivement connu en France (son livre n’a été publié que récemment chez Economica – ce qui est très souvent un gage de qualité et… de prix élevé !) mais très étudié aux États-Unis, où Galula s’était « exilé ». Son livre est un véritable « manuel » de la guerre contre-insurrectionnelle – vocable qui s’est imposé aux États-Unis (counterinsurgency) pour désigner ce qui est appelé assez couramment chez nous la guerre contre-révolutionnaire. Il est assez fascinant de mettre en parallèle le résumé du livre proposé par François Duran et les étapes successives des opérations de la Coalition en Irak, par exemple.

Ces lectures m’inspirent deux remarques qui pourraient être développées ultérieurement. La première est que ces auteurs, marqués l’un et l’autre par la guerre d’Algérie et la manière dont elle a été perçue et analysée sur le moment dans les milieux militaires, mettent l’accent sur l’aspect politique du conflit – le contexte étant pour eux, pour le dire simplement, la lutte de l’Occident et du monde communiste. On peut estimer qu’ils sous-estiment dramatiquement la dimension religieuse des « événements » d’Algérie, c’est-à-dire le rôle mobilisateur joué par l’islam pour l’adhésion des populations à la cause du F.L.N.

Lorsqu’on revoit aujourd’hui le fameux film très engagé, très politique, justement, de G. Pontecorvo, La Bataille d’Alger (1966), on est frappé du décalage entre le discours tenu par le film, qui se veut d’une stricte orthodoxie marxiste, et ce que montrent les images elles-mêmes – des foules qui défilent en brandissant les drapeaux verts de l’islam, des scènes de prière, etc. On peut se demander si la guerre d’Algérie n’a pas été au moins autant le prélude de la montée de l’islamisme que l’un des derniers actes des guerres de libération inspirées par l’idée révolutionnaire marxiste. Et ce, à l’insu même, peut-être, des intellectuels et leaders des mouvements de libération.

L’autre réflexion, suggérée cette fois par le débat autour des positions défendues par Polydamas, est finalement assez banale : il y a plus qu’une analogie entre un positionnement libéral (d’aucuns diraient : « ultralibéral ») en économie, et l’idée qu’à la guerre, la fin justifie à peu près tous les moyens. Cela apparaît aussi bien dans la discussion sur la torture que dans celle, engagée plus tôt sur ce blog, autour de l’utilisation de l’arme nucléaire. L’idée commune serait que l’économie comme la guerre sont des sphères de l’activité humaine qui sont régies par leurs lois propres, et que la moralité proprement dite appartient à une autre sphère, qui a elle aussi ses propres lois, mais qu’il serait intellectuellement et pratiquement dommageable de confondre ces sphères.

Pour un apport théologique de haute volée sur la question de la torture, je signale ce commentaire de Physdémon. Merci aussi, et encore, à Polydamas et Tschok, dont les arguments méritent vraiment d’être lus, autour de l’argument classique de la « bombe à retardement ».

Dans un ordre d’idée voisin, François Duran, dans le commentaire déjà loué, signale ce résumé passionnant du livre du P. Peninou, un aumônier militaire en Algérie, qui a rédigé à l’intention de ses ouailles, qui étaient aussi des soldats, une réflexion de haute volée sur les dangers de la guerre et le problème de la torture.

Crise économique et critique du libéralisme

Sous le billet consacré à la conciliation difficile du libéralisme économique et du conservatisme moral, où se déroule encore un échange fort intéressant, WebOL (rien à voir avec l’Olympique Lyonnais, mais par les temps qui courent c’est plutôt mieux…) attire l’attention sur deux article d’Amartya Sen (prix Nobel d’Économie). Je n’ai pas encore eu le temps de lire ces articles, mais à les survoler il est clair qu’ils promettent d’être très éclairants.

Le temps manque pour remercier Aliocha, Polydamas et Physdémon de leurs contributions à ce débat. Je me promets d’y revenir plus longuement, tant la question du libéralisme, de sa genèse et de ses présupposés philosophiques est aujourd’hui d’une actualité brûlante.