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Souche du virus H1N1

Pendant que des biologistes travaillent — du moins on l’espère — à déterminer la manière de combattre le nouveau virus de la grippe, la société dans son ensemble débat du nom qui permettra d’agripper la chose. C’est une entreprise qui révèle à quel point l’institution des noms est une affaire sociale.

Parler de la « grippe mexicaine », c’est faire le choix traditionnel d’une désignation par l’origine locale, puisque le Mexique apparaît comme le foyer de l’épidémie. Je parle d’un choix traditionnel. La mention de l’origine semble en effet solidaire d’une conception territoriale de l’identité. Une personne inconnue, qui n’est pas née au sein de la communauté, est ainsi volontiers nommée d’après sa provenance (réelle ou supposée) : Jésus est « le Nazaréen », par exemple. La phénomène n’est pas restreint aux individus humains. Pendant longtemps, les tissus étaient eux aussi nommés en fonction de leur provenance. On parlait du « crêpe de Chine », du « fil d’Écosse » ou du « cachemire ». Même si certains de ces noms résistent mieux que d’autres, on privilégie désormais la matière, en disant « pur coton », « nylon » ou « pure soie ». La même tendance est à l’œuvre dans la désignation des vins : comme on le sait, sous l’influence des vignobles californiens, les appelations traditionnelles comme bordeaux, bourgogne ou sauternes disparaissent au profit du cépage, et l’on trouve même chez nous de plus en plus de bouteilles qui se déclarent désormais volontiers « gamay », « sauvignon » ou « pinot noir ».

Il est en outre probable que la « grippe mexicaine » fasse fonctionner une analogie plus ou moins consciente avec la « grippe espagnole » qui fit d’épouvantables ravages vers la fin de la première guerre mondiale. Qu’on le veuille ou non, l’appellation évoque alors le spectre d’une épidémie catastrophique.

Politiquement, un tel nom est évidemment lourd de conséquences. Un gouvernement européen, par exemple, paraîtra facilement légitime et pragmatique s’il décide, pour contenir l’épidémie possible, d’interdire les vols en provenance du Mexique. Le choix du nom permet donc d’avance d’accréditer ou d’affaiblir des décisions politiques.

Si l’on parle de la grippe « porcine », l’affaire paraît aussitôt très différente. La frontière du mal ne passe plus entre le Mexique et d’autres territoires, mais entre le monde animal et l’espèce humaine. Ici, la religion peut avoir des effets curieux : on peut refuser l’appellation de « grippe porcine » pour ne pas avoir à prononcer le nom de l’animal impur.

La politique n’est pourtant pas loin non plus. En ce temps de crise, entend-on dire, il serait malvenu de jeter le discrédit sur la « filière porcine ». Les éleveurs ont déjà assez de soucis comme ça, pour ne pas rajouter une peur irrationnelle de contamination par la viande de porc (dont on sait qu’elle ne fait pas courir de risque). Les États qui ont de gros intérêts agricoles, en tous cas, s’affrontent ici avec ceux qui, comme le Mexique précisément, tirent du tourisme une bonne partie de leur revenu…

Comme souvent lorsqu’on ne veut pas trancher (dans le jambon), le label froidement scientifique apparaît comme un compromis sans danger. Un acronyme, un nom de code, présentent des garanties d’objectivité propres à satisfaire tout le monde. On pourrait ici rappeler la manière dont le « gay cancer » est devenu « AIDS » à la fin des années 1980. Dans le cas présent, on tente donc d’imposer pour la grippe qu’on ne veut dire ni porcine, ni mexicaine, le nom moins évocateur de « grippe A », voire de « grippe A H1N1 ». Le gain de précision est évident, puisque l’on privilégie la catégorie proprement scientifique du nom technique du virus. Le fait est en outre conforme à une tendance générale. Le philosophe et épistémologue Ian Hacking observe, en effet, que « la simple prolifération des catégories au cours du XIXe siècle a sans doute engendré des classes beaucoup plus nombreuses que nulle part auparavant ». Le phénomène est lié à la fois à l’invention et à la bureaucratisation des statistiques, aux progrès de la médecine, et à ce qu’on pourrait appeler la passion moderne pour le classement. Aucune époque n’a produit autant de noms différents pour distinguer des choses ou des faits jusque là englobés dans des appellations génériques.

Cette tendance est servie par l’émergence d’institutions vouées à la nomination et à la labellisation. S’agissant d’une maladie, on se tourne logiquement vers l’OMS pour procéder officiellement au baptême du virus, exactement comme il existe des institutions habilitées à nommer les étoiles ou les espèces animales. Ces institutions, qui travaillent le plus souvent loin des feux de la rampe, jouent parfois leur légitimité si l’objet à nommer intéresse d’une façon ou d’une autre au-delà du cercle restreint des spécialistes. Car il ne suffit pas de trouver un nom, il faut encore que celui s’impose, qu’il soit reçu et adopté.

C’est évidemment dans ces cas-là que l’affaire devient subtile. La globalisation de l’information et, dans le cas présent, la possibilité d’avoir à coordonner des politiques internationales de lutte contre l’éventuelle épidémie, sont porteuses de contraintes spécifiques. Un label, pour devenir international, ne doit pas renvoyer à des particularités ou des usages trop locaux. La nomenclature scientifique est virtuellement sans patrie, d’autant que la langue de la science est plus souvent écrite que parlée. Les différences de prononciations n’importent pas beaucoup. Mais si le public doit pouvoir parler d’une épidémie qui le concerne, il est à parier que « H1N1 » peinera à s’imposer… On reviendra alors naturellement au Mexique ou au malheureux cochon.

Il serait en outre léger d’oublier le nuage de fantasmes qu’une appellation aussi froidement objective que « H1N1 » ou « grippe A » est propre à charrier. Le virus, en tant qu’agent du mal, est désormais un élément capital de l’imaginaire social. L’informatique a ses propres virus, mais le risque en général tend à être perçu à travers ce filtre épidémiologique. Ainsi parle-t-on régulièrement de la « contagion » extrémiste, et de l’urgence de « s’immuniser » contre tel ou tel danger. Invisible, le virus semble pouvoir s’insinuer partout. Il se moque des frontières et des vecteurs, l’important pour lui étant de se répandre. Il appelle la mobilisation contre lui d’un arsenal technologique — c’est-à-dire précisément le type de réponse standardisée que nos sociétés brandissent chaque fois qu’il faut répondre à une crise. Le spectre de la quarantaine s’éloigne, ainsi que celui de l’abattage industriel des porcins. S’impose à la place l’image aseptisée du savant en blouse blanche, éprouvette à la main, l’œil rivé au microscope. La science-fiction n’est pas loin.

Il est trop tôt pour savoir quel label s’imposera dans le public. Pour l’instant, la presse hésite encore entre la « grippe porcine » et la « grippe A ». Aucune association de défense de la lettre A ne s’est encore manifestée, qui pourrait s’élever contre le discrédit encouru injustement par une capitale vraiment innocente, figure tutélaire de l’alphabet et symbole de tous les commencements. Peut-être trouvera-t-on que parler de la « grippe A » fait entrevoir une série alphabétique de calamités, le commencement de la fin, que suivront la « fièvre B », la « colique C », et ainsi de suite jusqu’à la pandémie Z ? Comme le pire n’est pas toujours sûr, on peut aussi envisager que, de cette grippe, ne restera bientôt qu’un« ah, ah, ah ! » goguenard.